Le djerma qui était chargé d’exploiter le Kanem relevait théoriquement

du grand djerma du Ouadaï ; dans la pratique, il était sous les ordres

de l’aguid el baḥr. Cette charge n’est plus qu’un titre honorifique.

Citons les derniers qui en furent investis : le djerma Selemna qui, sous

Ibrahim, fut remplacé par le djerma Fatcha ; le djerma Chahadou, qui

reçut ce commandement du sultan Ghazali et, sous Doud-Mourra, devint

aguid ed Debaba ; enfin le djerma Gontrongo.

Selemna et Gontrongo étaient d’anciens touèrat et avaient été amenés

tout jeunes au palais royal. Le djerma ʿAbdoullahi Gontrongo, un esclave

baguirmien, avait aussi le titre de kamkalek.

Nous allons maintenant donner quelques renseignements d’ordre général

sur les aguids et leurs troupes et sur la façon dont les grands du pays

exploitent leurs provinces.

En principe, les fusils de toutes les troupes ouadaïennes appartiennent

au sultan. Nous avons vu cependant que, étant donnée la puissance de

certains dignitaires, il ne lui était pas toujours facile de disposer

des armes de ceux-ci : Yousef n’osa pas sévir contre l’aguid er Rachid,

Assad el Kebir, qui refusait de passer son commandement à Amin Goudjia,

et Doud-Mourra ne put s’emparer des fusils et des munitions du djerma

ʿOthmân, qu’après l’avoir fait empoisonner. Le sultan possède

personnellement une grande quantité d’armes, avec lesquelles il pourvoit

son contingent particulier.

En cas d’expédition, quand les troupes d’un seul aguid paraissent

insuffisantes, le sultan les fait renforcer par le contingent d’un

khalifa d’aguid ou même par tous les soldats d’un autre aguid. Les

adjâouid sont indépendants les uns des autres et ne relèvent que

d’Abéché. Cependant, dans une importante opération de guerre, l’un d’eux

est désigné pour prendre le commandement des troupes ouadaïennes qui ont

été rassemblées. Cette mission est temporaire et prend fin avec les

circonstances qui ont provoqué la décision du sultan. Ce n’est qu’en cas

de grande guerre que le souverain se met lui-même à la tête de toutes

les forces du pays.

En temps ordinaire, les aguids les moins puissants sont pratiquement

dans la dépendance des grands dignitaires. Ils y consentent souvent

volontiers, surtout s’ils doivent leur kademoul à la protection de ceux-

ci : ainsi le djerma ʿOthmân avait fait donner la charge d’aguid ed

Debaba à Chahadou et celle d’aguid el baḥr à Adem ould Keneticha, deux

hommes qui passaient pour être ses clients. Mais cette obéissance est

toute volontaire. En mai 1906, Bâdjouri refusa nettement d’obéir à

l’aguid el Djaʿâdné ʿAbdallah, qui voulait lui donner des ordres ; il y

eut à ce sujet une dispute très vive entre les deux hommes, qui

faillirent en venir aux mains : Bâdjouri, fort de son bon droit,

n’hésita pas d’ailleurs à réclamer auprès de Doud-Mourra.

Nous savons que certains dignitaires ont des sous-ordres auxquels ils

délèguent une partie de leur autorité. Généralement, ceux-ci détiennent

une charge ou administrent un territoire : ils commandent à un nombre

plus ou moins considérable de fusils, suivant leur notoriété, leur

mission et surtout la volonté du chef qui les emploie. Quelques

subordonnés des grands aguids ont parfois un commandement purement

militaire ; ainsi le djerma ʿOthmân chargeait un de ses captifs,

Kalamtam, des missions qu’il jugeait dangereuses ou tout au moins

fatigantes : il en recueillait d’ailleurs tout le profit.

Les soldats ouadaïens sont racolés un peu partout, sans distinction de

race où d’origine : il y a des Ouadaïens, des Arabes, des Gourân, des

Bandas, etc. Certains d’entre eux sont des hommes libres ; mais la

plupart sont des esclaves enlevés tout enfants dans les razzias et à qui

on donne un cheval et un fusil lorsqu’ils arrivent à l’âge d’homme. Ils

sont musulmans assez tièdes et s’enivrent fréquemment avec la merissé.

Leur seul métier est la guerre ou plutôt le pillage : ils ne travaillent

ni ne cultivent. Ils sont nourris par leur aguid, aux dépens du

territoire que celui-ci a charge d’administrer. Ils obéissent en

principe au sultan, en pratique à leur chef immédiat, qu’ils suivent et

soutiennent toujours, surtout s’il est généreux. Bien entendu, ils n’ont

pas d’uniforme.

Les soldats ouadaïens sont généralement à cheval et armés de fusils. Ils

sont toujours accompagnés d’une nuée d’habitants des pays qu’ils

traversent. Ces gens suivent volontairement ou sont réquisitionnés : les

uns sont isolés ; les autres suivent avec leurs chefs de village ou de

tribu, lorsque ceux-ci se joignent aux Ouadaïens. Alors que la majeure

partie des troupes des aguids possède des fusils, les auxiliaires, eux,

sont armés de lances, de sagaies, de sabres, de coutelas, voire de

simples matraques. Ils tiennent les chevaux, portent les bagages,

conduisent les animaux de prise. Au combat, ils capturent les chevaux

sans maître, ramassent les fusils des morts, emportent les blessés

ouadaïens et achèvent ceux de l’ennemi. Avant tout, ils cherchent à

piller : c’est là ce qui les attire, car ils ne sont ni payés ni

nourris.

Les marches se font sans ordre. Chacun sait quel est l’endroit vers

lequel on se dirige, mais il est libre de marcher comme il lui plaît et

à l’endroit où il veut ; aussi les colonnes des aguids ont-elles un

allongement considérable. Le silence n’est pas observé : on ne peut du

reste l’obtenir des noirs qu’avec une stricte discipline. Les cavaliers

vont en avant, les hommes à pied suivent : ceux-ci sont tous

d’excellents marcheurs ; ils couvrent des étapes considérables quand ils

veulent attaquer l’ennemi par surprise. Il n’y a pas, à proprement

parler, de service d’éclaireurs : les cavaliers qui sont devant

renseignent ceux qui viennent derrière. Même négligence pour se garder

dans les bivouacs : les hommes sont groupés autour de leur chef, auquel

on construit une petite cabane : les chevaux sont au piquet près de leur

maître, les fusils à portée de la main ; il n’y a ni avant-postes ni

sentinelles. Le service de reconnaissance, en station ou en marche,

n’est pas organisé : les nouvelles sont fournies par les isolés —

généralement des Arabes — qui quittent le camp pour aller piller.

Les Ouadaïens paraissent avoir environ un quart de leurs fusils à tir

rapide : Martini, Colt, Remington, Winchester, Gras, etc. Le reste se

compose de fusils à pierre ou à piston. L’approvisionnement en munitions

comporte 10 à 30 coups par homme, avec 2 à 3 coups en réserve. Tout cela

est d’ordre essentiellement variable : cela dépend des époques, des

aguids qui commandent la troupe, etc. Tel chef peut, en effet, avoir

augmenté son approvisionnement, à un moment donné, par des achats ou des

vols à une caravane. D’une façon générale, on peut affirmer que, eu

égard à leurs énormes effectifs, les Ouadaïens disposent de peu de

munitions. Ils n’ont pas de baïonnette : pour le combat corps à corps,

ils ont des sabres, de grands coutelas, des pistolets et des revolvers

de tous modèles et de tous calibres. Il est à peu près impossible de

connaître le nombre de fusils que possède chaque aguid. Les

renseignements, à ce sujet, varient à l’infini et ne s’appuient sur

aucune base sérieuse. Les gens qui les donnent sont incapables de faire

un dénombrement, même approximatif. La colonne de Kalamtam, qui attaqua

Yao, comptait environ 3.000 hommes, dont 800 fusils ; l’effectif de

l’aguid el baḥr au combat de Koundiourou était de 100 à 200 fusils ; à

Djingéboa, la troupe de l’aguid es Salamat se composait de 1.000 hommes,

dont 200 à 300 fusils ; au combat de Dokotché, les Ouadaïens engagèrent

2.850 fusils, dont environ 1.200 à tir rapide ; et enfin on croit que

Doud-Mourra aurait pu mettre 10.000 fusils en ligne, s’il avait réuni

tous ses contingents.

Au point de vue tactique, les Ouadaïens prennent, quand ils le peuvent,

l’initiative de l’attaque. Ils se déploient sur une ou plusieurs lignes,

précédées de drapeaux qui jalonnent le front. Il avancent sous le feu

par bonds, d’abri en abri. Ils tirent mal et seulement aux petites

distances, quand ils arrivent à moins de 400 mètres de l’ennemi. Leur

feu ne peut du moins être efficace qu’à partir de ce moment-là, car ils

ne savent pas se servir de la hausse. Ce n’est pas là d’ailleurs un bien

grand désavantage pour eux, car les champs de tir étendus sont rares

dans les pays boisés où nous leur livrons bataille. Leurs munitions sont

défectueuses et donnent lieu à de nombreux ratés. Beaucoup de cartouches

sont refaites après avoir été tirées. Les Ouadaïens réamorcent l’étui et

le chargent avec de la poudre de traite et une balle de leur

fabrication, en fer ou en cuivre, dont la forme imite grossièrement

celle de la balle européenne ; le projectile n’est pas toujours du même

calibre que l’arme. Tout cela évidemment ne peut que nuire à la justesse

du tir.

Les Ouadaïens n’ont pas de cavalerie : le cheval est pour eux un moyen

de transport. Ils se battent généralement à pied et en ordre. Ils

agissent par le feu et paraissent ne pas aimer le combat corps à

corps[260]. Les chevaux restent en arrière, hors de la zone dangereuse :

ils sont tenus en main par les hommes qui suivent à pied. Les Ouadaïens,

quand ils sont pressés — en cas de surprise, par exemple — tirent à

cheval.

Dans la défensive, ils observent la même tactique que pour l’attaque :

ils défendent le terrain pied à pied, en reculant d’abri en abri. Les

éclaireurs de terrain leur sont inconnus.

Nous avons déjà dit que les aguids sont chargés de lever l’impôt dans

leur territoire : l’administration de ces dignitaires se traduit le plus

souvent par razzias, effectuées pour leur compte et pour celui du

sultan. Ce dernier fait quelquefois surveiller certains d’entre eux par

un fonctionnaire de la cour.

Les adjâouid rentrent tous les ans à Abéché, auprès du sultan. Ils

sortent de la capitale après les fêtes du Ramadan ou de la Dahyyé. C’est

tout un exode : chacun, chef ou soldat, emmène avec lui ses femmes, ses

enfants et souvent aussi ses troupeaux. Tout ce qui n’est pas soldat ou

auxiliaire fait l’étape à part, sous la surveillance et l’autorité d’un

kamkalek. Quand l’aguid doit arriver quelque part, il fait préparer le

campement longtemps à l’avance : ce travail revient, pour le sultan, à

l’aguid el Mâgné ; pour l’aguid el Djaʿâdné, au koursi Kéréma ; etc. Ces

envoyés font construire les cases et rassembler le mil ; ils s’assurent

que les puits sont assez abondants pour abreuver hommes, chevaux,

troupeaux, etc. Lorsqu’on fait séjour, tout le monde se réunit à

l’intérieur d’une grande zériba (haie), appelée _metemma_, chacun y a sa

case (_kouzi_) et un petit enclos (_méraḥ_) pour son bétail. L’aguid a

une case plus grande, entourée par celle des dignitaires : devant elle

se trouve une petite cour fermée, où se font les palabres ; un tam-tam

pendu à la porte sert à convoquer les chefs. En cas d’expédition,

femmes, enfants et troupeaux suivent la colonne ; mais si l’opération à

faire est jugée dangereuse ou pénible, ils restent au metemma, en

attendant le retour des soldats.

Le pays doit nourrir toute cette cohue, construire des cases, faire des

zéribas, des silos, etc. Il assure également la nourriture des gens qui

à un titre quelconque, suivent le contingent de l’aguid. Il doit, de

plus, payer l’impôt du sultan, celui de l’aguid. Et enfin il est pillé

par tout ce ramassis de brigands qui constitue une bande ouadaïenne.

Aussi l’arrivée de leur maître est-elle un sujet de terreur pour les

malheureuses populations du Ouadaï. Certaines d’entre elles, favorisées

par la nature du pays qu’elles habitent, peuvent résister ou tout au

moins se mettre à l’abri. Ainsi, les fétichistes du Sud trouvent des

retraites sûres dans leurs montagnes, qu’ils gagnent en cas d’alerte ;

il en est un peu de même sur la frontière du Darfour, chez les Massalat

el Hoch, les Guemr, les Tama, etc., qui ont souvent à combattre les

troupes des aguids. Près de notre frontière, beaucoup d’indigènes se

résignent à émigrer, malgré la répugnance du noir à abandonner

définitivement le pays de ses pères. Nous avons déjà vu que des tribus

entières d’Arabes étaient passées en territoire français et avaient

constitué le groupe nomade appelé « Arabes réfugiés au Fitri » ; des

Kouka de la Baṭaḥ, des Kreda du Mourtcha, etc., ont fait de même.

On comprend que, soumis presque tous les ans à une pareille

exploitation, le pays ouadaïen soit pauvre. Les habitants, déjà

paresseux par nature, ne sont aucunement encouragés à travailler. Ils

sèment tout juste ce qu’il faut pour récolter le grain nécessaire à leur

nourriture et, comme la chose est profitable, ils se joignent souvent

aux oppresseurs.

Quand le pays est épuisé aux environs du lieu choisi, l’aguid se déplace

et va en occuper un autre, ou bien il envoie de petites colonnes

chargées de réquisitionner des vivres — ce qui revient, en somme, à

exécuter une série de petites opérations de pillage.

Aux premières pluies, les _profiteurs_ — c’est-à-dire ceux qui suivent

volontairement la bande de l’aguid — retournent chez eux, pour faire

leurs lougans. Vers cette époque-là également, l’aguid rentre à Abéché

avec sa troupe. Le butin, fait pendant la période passée hors de la

capitale, lui permet d’attendre tranquillement la saison sèche et

l’occasion de nouveaux exploits. Dans certains cas, le sultan rappelle

ses aguids avant l’hivernage, ou bien il maintient certains d’entre eux

toute l’année dans leur province.

Le sultan reste en correspondance continuelle avec ses adjâouid : il

leur envoie à tout moment des courriers (_merâsil_), porteurs d’ordres

auxquels ils se conforment plus ou moins. Dans sa région, l’aguid

représente l’autorité du sultan, mais les indigènes conservent

l’organisation et les chefs qui leur sont propres[261]. Ceux-ci pèsent

généralement peu de chose dans la main des dignitaires d’Abéché : ils

craignent autant que leurs administrés l’arrivée des bandes ouadaïennes

et il n’est pas rare, quand l’aguid est annoncé, de les voir lui envoyer

des présents et le montant de l’impôt pour le détourner de venir.

L’aguid accepte quelquefois, mais il ne se prive point d’envoyer ses

gens faire des réquisitions de toute nature (mil, chevaux, soldats

même) : rien d’ailleurs ne saurait l’empêcher de faire à nouveau son

apparition l’année suivante, ou même de revenir sur sa parole.

Nous avons déjà parlé par ailleurs, à plusieurs reprises, des razzias

d’esclaves exécutées par les aguids ouadaïens. Cette chasse particulière

se fait surtout chez les fétichistes du Sud (Djenakheré) et quelquefois

chez ceux du Nord (Bideyat). Les indigènes considérés comme étant

d’origine médiocre (_ma ḥourrin_), ou comme de mauvais musulmans

(_meslemin haouanin_), peuvent être également emmenés en captivité : les

Abou Semen, les Kouka, les Dadjo, etc., rentrent dans cette catégorie.

Enfin, certaines tribus toubou fournissent des jeunes filles destinées

au harem royal et de jeunes garçons appelés à être pages (_touèrat_).

* * * * *

[Note 250 : Nous nous sommes servi, dans ce chapitre, des notes que nous

avait communiqués le regretté capitaine Repoux (tué en Mauritanie, au

combat de Aguelt el Rochba, le 16 mars 1908).]

[Note 251 : Les fils du souverain du Ouadaï (_oulâd es selṭân_) sont

appelés _tangtalek_ et _kolotong_, les petits-fils _kolotong kolio_. La

reine-mère est appelée _momo_. Les filles du sultan (_benât es selṭân_)

ont le titre de _mérem_, et les petites-filles celui de _méramen_.]

[Note 252 : _Doud-Mourra_, le lion de Mourra — Mourra est un village du

sultan, à 70 km. d’Abéché, sur la route d’El Fâcher.]

[Note 253 : On appelle _doubanga, debanga_ une jarre énorme en terre non

cuite.]

[Note 254 : Tous les aguids principaux ont un aguid el brich. Cette

fonction est une lieutenance. Le personnage qui en est investi remplace

l’aguid titulaire.]

[Note 255 : Ce mariage fut célébré au moment où Nachtigal se trouvait à

Abéché. « L’aguid el Mahamid — rapporte l’explorateur — était, ainsi que

celui des Khouzam et celui des Debaba, fils de l’aguid Djerma, l’ancien

chef des Mahamid, qui avait rendu d’inappréciables services au roi, lors

de son accession au trône. » Bechâra s’identifie donc avec l’aguid

Djerma, l’assassin de Vogel. Bechâra fut le premier mari de mérem Zara,

fille de Moḥammed Chérif. Il en eut deux fils : le Mâgné Mouṣṭafa qui,

étant tout jeune, fit une chute de cheval et reçut les soins du docteur

Nachtigal, et l’aguid ed Dri Abdel Qâder.]

[Note 256 : Il appartenait à la fraction kodoï des Tioukma.]

[Note 257 : La plupart des grands dignitaires ont chacun leur aguid el

ouâdi.]

[Note 258 : Lors de la fête annuelle qui a lieu à la montagne sacrée du

Kodoï (le mont Thoréga, situé à l’ouest et non loin de Ouara), tous les

adjâouid suivent le sultan et prennent part au pèlerinage. L’absence du

souverain est d’environ vingt-cinq jours ; huit jours de stationnement

au pied de la colline sainte, huit jours sur la montagne et encore huit

jours au pied. Il rentre ensuite à Abéché. Doud-Mourra avait coutume

d’aller, tous les ans, passer un mois à Mourra avec toute sa suite. Il

rentrait ensuite à Abéché, pour observer le jeûne du mois de Ramadhân.]

[Note 259 : _ouakil_ : fondé de pouvoirs, procureur, intendant.]

[Note 260 : Par contre, les Massalat, qui ne disposaient que de peu de

fusils, ont toujours agi par surprise et en sont immédiatement venus au

corps à corps.]

[Note 261 : Les chefs de tribu sont appelés _tandjak_ et les maires de

village _mandjak_.]

CONCLUSION

* * * * *

Nous avons déjà dit que tout ce qui vient d’être rapporté, au sujet du

gouvernement et de l’administration du Ouadaï, s’applique à la période

antérieure à la prise d’Abéché. Il est bien évident que l’occupation

française va supprimer la traite des esclaves et, à la grande joie des

populations opprimées, mettre un terme à l’exploitation brutale du pays

par une minorité guerrière.

L’entrée de nos troupes dans Abéché et l’occupation du Ouadaï marquent

ce que l’on peut considérer comme la dernière étape de l’expansion

française de l’Afrique. Il reste bien, au Nord, le Borkou et le Tibesti,

qui appartiennent encore à la secte intransigeante des Senousis. Mais la

prise de possession de ces deux pays ne saurait tarder : d’ailleurs,

l’annexion de la Tripolitaine par les Italiens arrive à point pour nous

débarrasser de l’hostilité turque en Afrique Centrale et faciliter notre

action dans les territoires encore inoccupés de la zone reconnue à la

France par la convention franco-anglaise de 1899. Les Khouân, refoulés

dans leurs oasis du désert libyen, coupés de leurs communications avec

les contrées de l’intérieur, perdront alors la plus grande partie de

l’influence qu’ils avaient acquise en Afrique Centrale. Ennemis des

Chrétiens — qui, les Turcs disparus, commanderont tout le pays compris

entre le Ouadaï et la Méditerranée — n’ayant plus la ressource du

fructueux commerce des esclaves et des armes, condamnés à végéter dans

les maigres régions où ils se cantonnent, la puissance matérielle de

leur secte se réduira d’ailleurs à bien peu de chose.

Reste à savoir si la haine farouche de la civilisation européenne, qui

survivra à la ruine presque totale du pouvoir de Si Aḥmed Chérif, ne

prendra point sa revanche un jour.

Il est bien certain que, tant qu’ils n’auront point été dispersés, les

groupements senousis du désert de Lybie constitueront un dangereux foyer

de propagande islamique. D’autre part, la guerre italo-turque a

démontré, par des manifestations non équivoques, que la solidarité

musulmane est grande et que le monde des croyants tout entier subit le

choc en retour des coups qui sont portés à une partie de l’islam. Il y a

là l’indice de certaines fermentations, qui peuvent être dangereuses

pour les nations européennes qui sont en même temps de grandes

puissances musulmanes.

Ce qu’avait fait le faqih poulo Cherf eddin contre les souverains du

Bornou et du Baguirmi, un nouveau mahdi, à la faveur de circonstances

favorables, pourrait bien mieux le faire contre nous : la crédulité des

musulmans — surtout des musulmans peu éclairés de l’Afrique Centrale —

est inlassable et la croyance au mahdisme est une de leurs plus

terribles maladies.

Ce détail mérite de retenir notre attention, car, il ne faut point se le

dissimuler, un soulèvement islamique dans l’une de nos possessions de

l’Afrique noire, qui obtiendrait quelques succès au début, aurait un

retentissement énorme dans tous les autres. Il nous suffira de rappeler,

à ce sujet, que le désastre de Bir Ṭaouil provoqua une recrudescence

alarmante de l’agitation antifrançaise, au Ouadaï et dans les pays

voisins, et que nos adversaires musulmans dans ces régions oublièrent

leurs anciennes querelles pour faire bloc contre nous.

Hâtons-nous d’ajouter que, dans la région du Tchad, on trouve de

nombreux fétichistes et aussi beaucoup de musulmans tièdes et nullement

fanatiques : pour le moment, la plupart de ces gens-là nous sont

reconnaissants de les avoir débarrassés des razzias ouadaïennes ou

autres. Néanmoins, il importerait, croyons-nous — quoique la chose soit

pratiquement difficile — de prévenir tout nouveau progrès de la religion

de Moḥammed. Nous avons déjà dit que, par le fait même de notre

occupation, son action était favorisée chez les fétichistes du Sud : si

nous n’y prenons garde, ceux-ci se trouveront bientôt avoir acquis,

jusqu’à un certain point, la mentalité irréductible de l’Arabe et de son

Islâm. A l’heure actuelle, Diongor, Sara, Banda, Kreich, etc., détestent

les musulmans, dont ils ont jusqu’ici alimenté le commerce d’esclaves.

Mais cette aversion s’atténuera dans l’avenir et il est vraisemblable

que, par la force des choses, le fétichisme de ces indigènes se laissera

entamer par l’islam envahisseur[262].

Mais revenons au Ouadaï. Ce pays, débarrassé de Doud-Mourra et aussi

d’Acyl verra s’ouvrir pour lui une ère de relèvement matériel et moral.

La sécurité, ramenant avec elle le goût du travail, favorisera le

développement de l’agriculture et du commerce. Là où régnait naguère la

demi-civilisation de l’Islâm, qui s’accommodait à merveille de la traite

et de l’exploitation du nègre, s’étendra désormais la « paix

française », gage d’un avenir meilleur.

La région du Tchad ne contient pas les richesses naturelles que l’on

trouve, par exemple, au Congo ou en Côte d’Ivoire ; du reste, ce pays

est très éloigné de la mer et ne pourra exporter que certains produits

d’assez grande valeur (ivoire, plumes d’autruche, etc.). Un chemin de

fer transafricain qui relierait Kano à El Obeïd, par Fort-Lamy, Abéché

et El-Fâcher, rendrait certes de précieux services : mais c’est là un

rêve bien lointain... En tout cas, l’agriculture et l’élevage

permettront aux habitants de vivre largement et de payer facilement les

impôts que nous leur demanderons. On est même en droit de supposer que,

plus tard, les recettes du Territoire militaire du Tchad, pourront

couvrir entièrement les dépenses d’administration et les frais

d’entretien des troupes d’occupation.

* * * * *

[Note 262 : Nous signalerons d’ailleurs, à ce sujet, les nouvelles

instructions données par M. Ponty, Gouverneur Général de l’Afrique

occidentale française (1909). A la suite d’événements récents survenus

en différents points de la colonie, et particulièrement chez les Pouls

du Fouta-Djallon, M. Ponty a modifié profondément les principes sur

lesquels reposait la politique indigène. Voici ce qu’il dit à propos des

musulmans.

« Plus souples, plus familiers avec notre façon de concevoir le principe

d’autorité, plus disciplinés, il faut le dire, les musulmans arrivent

vite à acquérir l’hégémonie politique dans une contrée où les

fétichistes sont souvent en majorité. Il advient alors que, sans en

tirer nous-mêmes aucun bénéfice pour l’extension de notre influence,

nous favorisons, sans y prendre garde, l’extension du cléricalisme

musulman ; or, l’action de l’islam, si elle est conduite par des chefs

ambitieux ou fanatiques, revêt vite le caractère d’une protestation plus

ou moins dissimulée contre le innovations européennes. »

La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2) · 第 21 / 22 段