Western Sudan_, p. 267-268.]
[Note 225 : Dalla Vedova, _Bollettino_, p. 653.]
[Note 226 : Lieutenant Delacommune.]
[Note 227 : On dit aussi Beled et Terâwiyé, Terâwiyé est le nom donné
par les Arabes aux Bideyat.]
[Note 228 : Léon l’Africain, à propos du chemin « qui est pour aller de
Fez au grand Caire par le désert de Libye », parle des « peuples de Sin
et Ghorran ». Nous avons déjà vu que les Arabes appellent Gourân les
Toubou du Sud. Quel est donc le peuple de Sin ? Ce nom n’aurait-il pas
été donné aux Bideyat de la région de Sini ?]
[Note 229 : On remarquera combien ce qui vient d’être dit au sujet de
l’aspect physique, de l’habillement et de la nourriture des Bideyat
rappelle ce que nous avons déjà rapporté des Toubou, et notamment des
Koussoâ (Tedâ du Koussi).]
[Note 230 : Slatin Pacha, t. I, p. 161.]
[Note 231 : Cherf eddin appartenait à la fraction Bachî des Bideyat.]
[Note 232 : Slatin Pacha, ancien officier de l’armée autrichienne, était
moudir oumoum du Darfour, au temps ou Gordon Pacha était Gouverneur
général du Soudan égyptien. Lorsque l’insurrection mahdiste gagna le
Darfour, et après la chute d’El ʿObeïd, Slatin se décida à adopter en
apparence la religion de Moḥammed, afin de redonner confiance à ses
troupes musulmanes. La nouvelle du massacre de la colonne Hicks Pacha le
décida toutefois à capituler à Dara, en décembre 1883. Après être resté
11 ans prisonnier des derviches, il réussit à s’échapper. Slatin Pacha,
qui est actuellement inspecteur général du Soudan anglo-égyptien, a fait
le récit de ses aventures dans un livre que nous avons déjà cité à
plusieurs reprises : _Fer et feu au Soudan_, 2 vol.]
[Note 233 : On appelle Tirdjé du Ouadaï et Tirdjé du Darfour deux
chaînes de montagnes situées dans la région-frontière du Ouadaï et du
Darfour. Tirdjé est probablement le même mot que l’arabe _dirdjé_ :
gradin, estrade.]
[Note 234 : Ce nom de Nouba est assez souvent donné aux musulmans non
arabes. _Ana Noubaï_, je suis musulman. _Chenho men en Nouba_, à quelle
tribu des Nouba appartiens-tu ? _Ana Didjaï_, à la tribu des Dadjo.]
[Note 235 : D’autres disent que le dialecte des Moubi se rapproche
beaucoup de la langue des Masmadjé. Nachtigal rapporte, de son côté, que
le dialecte des Moubi est presque le même que celui des Birguid.]
[Note 236 : _Voyage au Darfour_, p. 226.]
[Note 237 : Il est à remarquer que le mot arabe _djeggel, diggel,
diggèl_ désigne la syphilis.]
[Note 238 : Les citations de ce chapitre sont empruntées à une Étude sur
le Dar-Fertyt du capitaine Modat, qui a bien voulu nous en communiquer
le manuscrit.]
[Note 239 : Cf. Delafosse, _Essai sur le peuple et la langue sara_,
Paris, in-8.]
[Note 240 : Cf. G. Toqué, _Essai sur le peuple et la langue banda_, p.
1-29.]
[Note 241 : Les Mbaya habitaient autrefois la vallée de la Bôhou. A
l’approche des bazinguers, ils se retranchèrent fortement dans les
cavernes de la région, et Senousi ne put avoir raison de leur résistance
qu’en se servant du canon que nous lui avions donné. C’est là un exemple
typique des beaux succès que nous avons procurés aux marchands
d’esclaves, en faisant de la « politique musulmane » en pays
fétichiste.]
[Note 242 : Cf. Toqué, _op. laud._, p. 20.]
[Note 243 : Cf. Toqué, _ibid._, p. 13-16.]
[Note 244 : Cf. Toqué, _ibid._, p. 20-21.]
[Note 245 : Cf. Toqué, _ibid._, p. 18-19.]
[Note 246 : Cf. Toqué, _ibid._, p. 11-13.]
[Note 247 : Le mot _Masmadjé_ dérive peut-être de l’arabe _samdj_
(vilain, hideux), _samâdja_ (laideur). Il signifierait alors : les
hommes vilains, les hommes laids.]
[Note 248 : Nous avons cité les Mandala (ou Bandala ?) de Kabeluzu. —
D’autre part, on appelle bandala le tam-tam des fétichistes habitant les
confins baguirmiens, chez lesquels on allait autrefois faire des razzias
d’esclaves. D’où, peut-être, la désignation de _siyâd bandala_, et aussi
_bandala_.]
[Note 249 : Notons que Banala est un village diongor du Quéra.]
LE GOUVERNEMENT ET L’ADMINISTRATION[250]
* * * * *
Les renseignements donnés dans ce chapitre se rapportent à l’état de
choses qui existait avant la prise d’Abéché et la déposition d’Acyl. Ils
ne présentent plus, à l’heure actuelle, qu’un intérêt rétrospectif. Nous
croyons néanmoins que ces détails peuvent encore avoir leur utilité, car
ils permettront de se faire une idée relativement exacte de l’ancien
Ouadaï.
Il est difficile, lorsqu’on est en France, d’avoir des renseignements de
détail sur ce qui se passe au Ouadaï. C’est pourquoi il ne nous a pas
été possible de mettre ce chapitre complètement à jour. On voudra bien
nous en excuser.
A la tête de la société ouadaïenne se trouve un sultan qui, en principe,
exerce un pouvoir absolu. Dans la pratique, son autorité fut souvent
limitée par les soulèvements des tribus maba, auxquelles la tradition
accordait certains privilèges, et par la puissance des grands
dignitaires. De bonne heure, par suite de l’extension énorme du royaume
ouadaïen, le sultan n’a pu gouverner à lui seul un pays aussi vaste, aux
communications difficiles. Il a dû déléguer une partie de son autorité à
des sous-ordres et, naturellement, ceux-ci ont cherché à s’affranchir de
la tutelle de leur maître. Avant le sultan ʿAli, les tribus autochtones
jouèrent un grand rôle ; dans ces dernières années, les luttes furent
incessantes entre le sultan et ses dignitaires et elles amenèrent
parfois la chute du premier.
La condition des personnes comprend deux classes : les gens libres
(_aḥrar, ḥourrin_) et les captifs (_ʿabid_).
Le Qorân admet l’esclavage, mais ne permet pas de réduire un croyant
dans cette condition. Il est vrai que cette défense n’arrête guère les
Ouadaïens et que ceux-ci font indifféremment la chasse à l’homme chez
les fétichistes (Kirdi, Djenâkheré) et chez les noirs islamisés
(Nouba) : la traite a toujours été une des grosses ressources du sultan
d’Abéché. A côté de ce bétail humain, pris dans des razzias périodiques
et destiné à la vente, on trouve, comme partout ailleurs en Afrique, une
autre catégorie de gens non libres, dont la condition est moins dure. Ce
sont les captifs de case, généralement nés dans la maison du maître, qui
font pour ainsi dire partie de la famille et sont rarement vendus : ils
sont chargés de la culture et des gros travaux.
Chez les gens libres, on remarque d’abord les pauvres (_mesâkin_). Ils
se mettent au service d’un homme plus puissant qu’eux ou bien sont
obligés, pour vivre, de cultiver le sol : la situation des derniers est
particulièrement précaire car, ne dépendant pas immédiatement d’un
personnage qui puisse les protéger, ils subissent les avanies des grands
du pays et de leurs gens.
Les chefs sont toujours entourés d’une nuée de serviteurs volontaires,
qu’ils nourrissent et ne paient généralement pas : ils se contentent de
leur abandonner une partie du butin fait dans les razzias et de
distribuer quelques cadeaux à ceux dont ils veulent récompenser les
services. Notons que les mesâkin ont souvent moins d’importance que
certains captifs de personnages puissants, qui sont investis d’une
charge particulière, possèdent des biens à eux, des serviteurs et même
des esclaves. Les armées du Ouadaï ont été fréquemment commandées par
des gens de condition non libre, et le sultan actuel, Doud-Mourra, a
appelé quelques-uns de ses captifs à remplir les plus hautes fonctions
du royaume.
Dans chaque pays, certaines catégories de gens influents se distinguent
des mesâkin : ce sont les membres des familles des chefs ou des
fractions de tribu où l’on choisit ces derniers. Il est vrai que, pour
être considérés, ils doivent posséder des biens ou un commandement.
Enfin, de véritables castes sont formées par ceux que l’exercice d’un
métier spécial isole de la masse : citons, à titre d’exemple, les
soldats de l’armée ouadaïenne, les Djellâba et les forgerons (_ḥâddâd_).
Dans la société ouadaïenne, à l’inverse de ce qui se passe chez les
Touareg, la condition est transmise par le père. Cependant, l’origine de
la mère modifie le degré de noblesse de l’enfant. Nous avons vu, en
particulier, que la tradition imposait autrefois aux sultans de se
rattacher, du côté maternel, à l’une des tribus autochtones (Maba),
seules considérées comme nobles : cette règle semble être actuellement
tombée en désuétude car, depuis la mort de Yousef, tous les souverains
ou prétendants du Ouadaï étaient nés de femmes étrangères, captives pour
la plupart.
Les différentes tribus qui forment la population du Ouadaï relèvent du
sultan d’Abéché : pour certaines d’entre elles, les Diongor du Guéra,
par exemple, cette dépendance n’a jamais été que nominale. Le sultan est
entouré de toute une hiérarchie de fonctionnaires fort nombreux, dont
les emplois furent créés autrefois, au fur et à mesure des conquêtes
ouadaïennes. Nous insistons sur le fait que les titulaires des grandes
charges ne sont pas forcément d’origine ouadaïenne ni même de condition
libre : ils peuvent être d’origine étrangère, captifs ou même eunuques.
Tout cela dépend du bon plaisir du sultan, principe et source de toute
autorité. Celui-ci ne s’inspire que de son intérêt : Doud-Mourra, par
exemple, avait concentré les plus hautes fonctions du pays entre les
mains de deux personnages ouadaïens à lui dévoués, Moḥammed ould Bechâra
et son fils Aḥmed, et dans celles de captifs lui appartenant
personnellement.
Nous avons déjà vu à quel degré de puissance atteignirent certains
personnages, tels que le djerma ʿOthmân et Cherf eddin, qui jouèrent un
rôle important au Ouadaï. L’histoire de ce pays est d’ailleurs remplie
de mouvements de révolte, provoqués par les détenteurs des principaux
commandements. La farouche énergie du sultan ʿAli eut raison de la
mauvaise volonté des fonctionnaires, mais son successeur, Yousef, montra
la plus grande faiblesse, notamment envers l’aguid er Rachid, Assad el
Kebir ; les autres princes, Ibrahim et Ghazali, ne furent que des jouets
entre les mains des grands et ne gardèrent pas longtemps le pouvoir.
Doud-Mourra, le bien nommé, reprit la tradition de ʿAli, se débarrassa
du djerma ʿOthmân et fut un souverain fort redouté de tous ses sujets.
Les dignitaires sont désignés du nom collectif de _adjâouid_, mot arabe
qui signifie les grands (du pays). Ils reçoivent du sultan le turban de
commandement (_kademoul_). Beaucoup d’entre eux ont le titre de _’aguid_
(pl. _’agad_), qui s’applique plus particulièrement à ceux qui
commandent une troupe et gouvernent un territoire déterminé : ce nom
d’aguid est également étendu à un certain nombre de personnages ayant
des emplois de moindre importance.
Le nombre des fonctionnaires est considérable : le sultan peut créer de
nouvelles charges, bien qu’en cette question, comme dans les autres, la
tradition exerce sa puissante influence. Les fonctionnaires ne touchent
aucune solde régulière : le sultan leur envoie des cadeaux, quand il
veut leur marquer son contentement. Les plus importants d’entre eux sont
le grand djerma et les aguids chargés de gouverner les tribus arabes du
pays : ceux-là ont un commandement militaire et aussi un commandement
territorial qui, comme nous le verrons, fournit le plus clair de leurs
revenus.
Le sultan (_kolak_) gouverne en potentat. Nous avons déjà montré qu’il
prend le titre de _El ʿAbbâsi_ (l’Abbasside). Il est la source de tout
pouvoir légitime : il gouverne selon son bon plaisir. Les membres de sa
famille eux-mêmes ne sont rien devant lui et, d’ailleurs, ceux qui
peuvent prétendre au trône sont généralement aveuglés par ordre du
souverain[251]. Celui-ci distribue les charges comme il lui plaît et, de
par sa volonté, un captif peut marcher de pair avec les Ouadaïens de la
plus haute origine et avoir même le commandement sur eux. De même, il
peut destituer tout dignitaire, quel qu’il soit, qui lui a déplu : il
peut le ravaler au dernier rang de la société et décréter, par exemple,
que l’ex-fonctionnaire n’aura plus le droit de monter à cheval ; il
peut, bien entendu, et si telle est sa fantaisie, le faire mettre à
mort. L’autorité du sultan est donc la plus absolue qui se puisse
imaginer : il a droit de vie et de mort sur n’importe lequel de ses
sujets. Mais ce pouvoir excessif est parfois tempéré par l’assassinat :
il trouve d’ailleurs sa limite dans la puissance des adjâouid.
Moḥammed Ṣâlèh, surnommé Doud-Mourra[252], fut le dernier souverain
indépendant du Ouadaï. Il est fils du sultan Yousef et d’une captive
forienne appelée Maka. Il a moins de quarante ans. Doud-Mourra ne boit
pas de merissé. Il a la réputation d’être intelligent, lettré et aussi
très pieux. Comme sultan, on vantait son équité. Nous avons déjà vu
qu’il fut excessivement énergique et autoritaire. Il était très redouté
de ses sujets et la crainte qu’il inspirait l’a même fait accuser de
cruauté. Son esprit de justice et sa sévérité envers les fonctionnaires
pillards le faisaient d’ailleurs beaucoup aimer des mesâkin. Doud-Mourra
fut certainement un des souverains les plus remarquables du Ouadaï. Il
avait su mettre un terme à l’anarchie qui désolait ce royaume depuis la
mort de Yousef, en reprenant vis-à-vis des grands la tradition du sultan
ʿAli. Le djerma ʿOthmân lui-même reconnaissait les qualités de celui qui
devait plus tard le faire empoisonner : il avait dit, un jour, que « de
tous les princes de la lignée de Chérif, le plus intelligent et le mieux
doué était certainement Moḥammed Ṣâlèh ».
Malheureusement pour lui, Doud-Mourra a pris le pouvoir dans des
circonstances critiques. Il a pu, au début de son règne, venir à bout
des difficultés que lui créaient ses deux rivaux, Aḥmed abou Ghazali et
Acyl. De même, plus tard, il a réussi à établir son autorité sur tout le
Ouadaï et, appuyé sur l’aguid el Maḥâmid, à se débarrasser du djerma
ʿOthmân, dont la puissance le gênait. Mais il lui a été impossible
d’arrêter les progrès incessants que notre occupation fait dans le pays.
Pendant longtemps, il a observé à notre égard une attitude expectante.
Notre politique agressive de 1906-1907 et la réapparition du prétendant
Acyl le décidèrent à agir vigoureusement, et, en 1908, il a lancé ses
meilleures troupes dans la vallée de la Baṭaḥ. Nous avons déjà vu que
ses aguids furent battus à deux reprises et que son principal soutien,
Moḥammed ould Bechâra, trouva la mort dans le combat de Djoua. A la
suite de ces échecs, Doud-Mourra ordonna de nombreuses exécutions. Ce
geste est naturel chez un sultan du Ouadaï : il n’a cependant pas
empêché notre politique d’encerclement d’aboutir, en dernier lieu, à la
prise d’Abéché.
Nous avons vu les péripéties de la lutte que le « lion de Mourra » a
menée depuis lors contre nous. Le désastre de Bir Ṭaouil porta un coup
terrible à notre prestige : des défections se produisirent parmi les
chefs ouadaïens qui s’étaient ralliés à la cause d’Acyl — la nôtre — et,
en mars 1910, le plus important de tous, Aḥmed oueld Moḥammed Bechâra,
qui avait succédé à son père dans l’aguidat des Maḥâmid, alla rejoindre
son oncle Doud-Mourra dans le cirque rocheux de Kapka. La défaite des
Foriens à Quéréda, la poursuite par le capitaine Chauvelot des Ouadaïens
réfractaires et de leurs auxiliaires senoussis, par-delà le massif du
Zegâoua qui leur servait de refuge, relevèrent la situation, un moment
compromise. Doud-Mourra se décida alors à passer chez les Massalat, pour
unir ses efforts à ceux de Tâdj eddin, dont la réputation avait grandi
démesurément. Le malheureux combat de Dorothé nous coûta des pertes
cruelles : il est vrai que nos ennemis comptèrent beaucoup de morts, et,
parmi eux, le sultan Tâdj eddin. En janvier 1911, la colonne du
commandant Maillard dans le pays des Massalat remporta quelques succès,
sans obtenir cependant de résultat définitif, car elle ne put pénétrer
dans la région montagneuse où s’était réfugiée la population. Depuis
lors, la division s’est mise parmi ceux de nos ennemis qui s’étaient
concentrés dans le dâr Massalat. Doud-Mourra, en butte à l’hostilité des
gens d’Andoko, sentant l’inanité de ses derniers efforts contre
l’expansion victorieuse des Chrétiens, s’est enfin résigné à céder
définitivement la place à son rival Acyl : il vient de se rendre au
colonel Largeau, avec ce qui lui restait de partisans et la majeure
partie des chefs ouadaïens réfractaires (octobre 1911).
Doud-Mourra est un adepte de la Senousïa. Ses malheurs l’amenèrent à
solliciter l’appui de cette confrérie, avec laquelle il avait jadis
entretenu des rapports peu amicaux. Depuis 1908, un contingent de Khouân
avait toujours combattu à côté des Ouadaïens, sur la Baṭaḥ, dans le
Ouadaï proprement dit et chez les Massalat : d’autre part, les rezzous
senousis partis de l’Ennedi venaient piller et jeter le trouble dans les
pays du Nord récemment soumis à notre domination.
Nous avons déjà vu que l’accord le plus parfait ne régna pas toujours
entre le sultan du Ouadaï et le représentant du senoussisme à Abéché.
Après son avènement, Doud-Mourra continua à observer à l’égard de ce
marabout la même ligne de conduite que son prédécesseur Aḥmed abou
Ghazali. Cependant un rapprochement s’établit, plus tard, entre lui et
Moḥammed es Sounni, qui regagna en partie son ancienne influence. Le
sultan avait d’ailleurs besoin d’armes et de munitions, et une rupture
complète eût pu avoir des conséquences fâcheuses pour la liberté des
transactions entre Abéché et Benghazi. En novembre 1903, Doud-Mourra
envoya un messager saluer le successeur du Mahdi et des rapports plus
cordiaux s’établirent dès lors entre les deux chefs. Les fagarâ Moḥammed
es Sounni (appelé aussi Es Soufi) et, après lui, Fititi, représentants
d’Aḥmed Chérif à Abéché, ne cherchaient plus à s’occuper des affaires
intérieures du Ouadaï : ils amorcèrent les relations entre Doud-Mourra
et leur maître et s’occupèrent aussi beaucoup de commerce. Fititi quitta
d’ailleurs le Ouadaï et ne fut pas remplacé. Plus tard, la menace
française resserra les liens qui unissaient la puissance ouadaïenne aux
Senousis, et, après la prise d’Abéché, Moḥammed es Sounni se rendit au
Darfour pour décider ʿAli Dinar à intervenir en faveur de Doud-Mourra.
Nous allons voir maintenant quels sont les différents dignitaires et
fonctionnaires du Ouadaï. On peut les diviser en deux catégories.
La première est formée par ceux qui ont un grand commandement militaire
et territorial : le djerma et les principaux aguids. Ils se rendent
souvent auprès du souverain, mais ils peuvent le quitter. Ils sont
d’ailleurs appelés, de par leurs fonctions, à passer une partie de
l’année loin de la capitale : ils vont alors s’installer, soit pour
lever l’impôt, soit pour exécuter des razzias, dans les pays qu’ils ont
charge d’administrer.
La seconde catégorie comprend, comme à la cour des anciens rois de
France, des dignitaires qui remplissent des fonctions domestiques auprès
du sultan : ils peuvent avoir un commandement militaire et un
commandement territorial, mais ils restent de leur personne à Abéché.
Ils ne quittent le souverain que sur un ordre exprès de celui-ci. S’ils
ne peuvent s’éloigner de la capitale, ils délèguent à des lieutenants le
soin de piller les territoires qui leur sont affectés.
C’est aux premiers surtout que convient le titre d’_adjâouid ed dâr_
(les grands du pays). On compte parmi eux les personnages qui détiennent
les charges les plus considérables du Ouadaï : certains ont parfois même
été assez puissants pour renverser leur souverain et maître. Les grands
feudataires actuels remplissaient, à l’origine, des fonctions
domestiques auprès du sultan. Par suite de l’agrandissement du royaume,
ils durent s’absenter de la capitale pour conduire les armées et
administrer les pays nouvellement conquis : ils furent alors remplacés
dans les emplois qu’ils avaient à la cour. Ceci est d’ailleurs
suffisamment prouvé par les devoirs qui, dans certaines circonstances et
conformément à la tradition, incombent aux dignitaires dont nous
parlons. Ainsi, lors des grandes fêtes, quand le sultan sort en grand
apparat, le djerma est spécialement chargé de vérifier la sellerie du
cheval que son maître doit monter ; l’aguid el Maḥâmid surveille
l’escorte et fait ranger les gens sur la place publique (du temps de
Cherf eddin, cette fonction était remplie par l’aguid es Salamat) ;
l’aguid el Djaʿâdné a toujours été chargé de faire exécuter les
réparations à la case et au tata du sultan et de faire la police des
caravanes, etc.
Les grands feudataires sont naturellement les conseillers du sultan. Les
aguids chargés de faire la guerre et d’administrer les provinces les
plus importantes du royaume sont choisis parmi ceux qui s’en montrent le
plus dignes, sans distinction de race, de condition ou d’origine.
Beaucoup sont pris parmi les serviteurs particuliers du sultan qui ont
donné des preuves de leur courage ou des marques de leur dévouement.
Par suite des circonstances historiques, quatre des adjâouid sont
devenus plus puissants que les autres. Cela tient à ce que les guerres
entreprises par le sultan leur ont donné, avec le prestige de la
victoire, les dépouilles des peuples vaincus : ils ont pu ainsi se
procurer des fusils et parfois même grossir leurs troupes avec les
ennemis qu’ils venaient de battre. D’ailleurs, lorsqu’une charge est
donnée à un homme riche et puissant, les ressources personnelles de
celui-ci augmentent d’autant l’importance de l’aguidat. Au début du
règne de Doud-Mourra, les quatre principaux dignitaires du Ouadaï
étaient : l’aguid el Maḥâmid, le djerma ʿOthmân, l’aguid es Salamat et
l’aguid el Djaʿâdné.
Chacun des grands feudataires ayant auprès de lui une hiérarchie copiée
sur celle de l’entourage du sultan, nous allons commencer par dire
quelques mots des fonctionnaires qui restent en permanence à la cour.
Il y a d’abord quatre _kemakil_ (pl. de _kamkalak, kamkalek_),
correspondant aux quatre points cardinaux. Ils sont généralement tous de
pure souche ouadaïenne. Ils commandent aux serviteurs du sultan et, dans
certains cas, semblent représenter celui-ci auprès des aguids. Ce sont
des conseillers, des dignitaires de l’administration civile. La police
d’Abéché rentre parfois, en partie, dans leurs attributions. Ils peuvent
également être chargés de fonctions militaires. Les territoires qu’ils
administrent sont : le dâr Massalat, le dâr Zioud et le dâr Kouka, le
dâr Mimi, le dâr Kadjanga. Ils sont secondés par les _andeker_, qui sont
leurs lieutenants. Nous ne parlons ici que des quatre kemakil du sultan.
Il en existe d’autres, que nous verrons plus loin, à propos des aguids
dont ils relèvent.
Le sultan a également autour de lui quatre _ouarnangs_, qui s’occupent
de ses chevaux : indépendamment de leurs fonctions de chefs des écuries
royales, ils remplissent aussi celles de majordomes et de gardiens de
harem. Ils sont sous l’autorité des kemakil.
Les _teraguina_ (pl. de _tourguenak_) sont spécialement chargés de
surveiller les membres de la famille royale.
On trouve encore, auprès du sultan, toute une série de petits aguids.
L’_aguid el birch_ ou _aguid el brich_ (aguid de la natte) est chargé
d’apporter la natte sur laquelle doit s’asseoir le sultan, quand celui-
ci descend de cheval. Il jouit de la confiance de son maître, qui le
charge parfois de missions particulières. Cet emploi est généralement
donné à un Ouadaïen de pure race.
L’_aguid el baggârin_ (aguid des bouviers) inspecte, dans toute
l’étendue du Ouadaï, les troupeaux de bœufs du sultan. Il commande la
région qui avoisine Abéché.
Le _sinmelek_ a l’administration des villages qui appartiennent
personnellement au sultan : il fait faire la récolte et rassemble le
mil. — Après le désastre de Bir Ṭaouil, le notable ouadaïen qui détenait
cette charge, Achour, fit défection et passa au Massalat, en mars 1910.
L’_aguid el ’abidiyé_ est le chef des esclaves du sultan. Il commande le
pays des Kachméré.