réputés et — tout comme les gens du Borkou et les Zegâoua — une grande
quantité d’ânes. Ces indigènes font usage de boissons fermentées
(merissé ou khal). Ils ne sont que très peu islamisés et la plupart
d’entre eux ont conservé les coutumes païennes de leurs ancêtres.
« C’est sous les grands arbres touffus nommés hadjlidj (_balanites
egyptiaca_), plantés dans un sol recouvert de sable frais et fin et
soigneusement entretenus, qu’ils adressent leurs prières à une force
inconnue, lui demandant de les protéger et de les préserver du malheur.
Ils ont leurs fêtes religieuses ; pour les célébrer, ils se rendent sur
le sommet des montagnes, et là ils immolent à leur divinité des animaux
de leurs troupeaux. Les hommes sont d’un beau noir, bien bâtis, élancés
pour la plupart ; l’expression animée de leur visage, la forme régulière
de leur nez et la noblesse de leur bouche, les rapprochent plus des
Arabes que des nègres. Parmi les femmes, qui se distinguent surtout par
leur chevelure longue et épaisse, on trouve de réelles beautés, qui ne
craignent pas la comparaison avec les femmes du plus haut rang des
tribus libres des Arabes.
« Les hommes et les femmes sont vêtus de peaux de bêtes qu’ils portent
nouées autour des reins. Les chefs importants toutefois portent des
chemises flottantes ou des robes de coton du Darfour. Le blé est presque
inconnu. Leur nourriture est simple. Elle se compose de grains de courge
sauvage, écossés, que l’on fait macérer dans l’eau pour en diminuer
l’amertume et que l’on réduit en farine ; mélangée aux dattes, cette
farine, cuite avec du lait, forme une bouillie ; leurs nombreux
troupeaux leur fournissent la viande........ et c’est là leur
nourriture[229].
« Leur droit de succession est très originalement conçu. Du lieu
d’enterrement, généralement éloigné, les fils qui viennent d’accompagner
leur père à sa dernière demeure, courent à un signal donné vers la
maison paternelle. Celui qui arrive le premier et plante son javelot
dans la maison, est déclaré héritier principal. Il a droit non seulement
à la plus grande partie des troupeaux, mais encore aux femmes de son
père, à l’exception de sa propre mère. Libre à lui de considérer les
femmes comme sa propriété ou de leur accorder la liberté contre une
modeste indemnité. Le nombre des femmes n’est limité que par la
situation de fortune de l’homme[230]. »
L’Ennedi, à cheval sur la frontière du Ouadaï et du Darfour, relève à la
fois des deux pays. A la vérité, le lien qui le rattache à eux n’est que
nominal : il faut traverser une trop grande étendue de désert pour
atteindre les Bideyat et ceux-ci, d’ailleurs, peuvent se dérober
facilement. Les relations entre les habitants de l’Ennedi et les tribus
ouadaïennes ou foriennes qui voisinent avec eux, du côté du Sud, sont
assez peu amicales, sauf toutefois avec les Zegâoua. Les Bideyat et les
Arabes vivent généralement sur un pied d’hostilité : les deux
populations échangent les coups de main et les razzias.
L’aguid el Maḥâmid du Ouadaï était autrefois chargé de faire des
incursions dans l’Ennedi : ses administrés allaient y razzier des
chameaux et, surtout, y ramasser des esclaves.
C’est lors d’une expédition ouadaïenne qui eut lieu dans ce pays, au
temps de Moḥammed Chérif, que fut enlevé le petit Cherf eddin (Charf ed
din)[231] : le jeune esclave bidey, emmené à Abéché, fut fait eunuque et
placé dans le harem royal. Plus tard, il gagna la confiance du sultan
ʿAli et ce prince le chargea d’une mission particulière dans le
Kordofan. A son tour, Cherf eddin remplaça le grand eunuque, kamkalek
Fotr, qui venait de mourir d’une blessure contractée dans une rixe entre
gens du harem, après une beuverie de merissé (novembre 1873).
L’importance de l’eunuque bidey devait grandir encore, et le sultan
Yousef le nomma finalement aguid es Salamat. Cherf eddin s’entoura de
Bideyat et de Gourân. Nous avons déjà vu le rôle considérable qu’il joua
au Ouadaï : il contribua à renverser Ibrahim et à faire donner le
pouvoir à Ghazali, fils du sultan ʿAli et d’une Gourâniyé, hababa Kili.
Ce fut dès lors Cherf eddin qui gouverna en réalité le Ouadaï, car le
nouveau sultan subissait complètement l’influence de son aguid es
Salamat. Le parti gourân acquit une situation prédominante à la cour
d’Abéché et compta les plus grands personnages du pays parmi ses
protecteurs : le sultan, Cherf eddin, Guelma et d’autres aguids. Les
faveurs accordées aux éléments étrangers mécontentèrent les Ouadaïens de
race, dont les représentants les plus autorisés étaient le djerma
ʿOthmân et l’aguid el Maḥâmid. La lutte éclata : Ghazali fut déposé et
l’avènement de Doud-Mourra marqua la chute du parti gourân.
Les Bideyat ont également eu à souffrir des incursions des Oulâd Slimân
du Kanem et parfois même des attaques des Touareg, alléchés par la
perspective de fructueuses razzias de chameaux.
En avril 1907, la reconnaissance du capitaine Bordeaux pénétra dans
l’Ennedi et poussa jusqu’à Woï. C’est près des mares d’Ouéta (sur la
route de Koufra à Abéché, par Ouanianga, Ouéta, Amm Chalôba et Ourâda)
qu’elle enleva une caravane de captifs allant à Benghazi et un convoi de
munitions se rendant à Abéché (8 et 9 avril).
Depuis la prise d’Abéché, l’Ennedi était devenu le lieu de rassemblement
des pillards senousis de l’Est : les Arabes du cheïkh Sidi Ṣâlèh Kéréma
et les Touareg du cheïkh Koassen avaient leurs campements dans les
forteresses naturelles que constituent les cirques rocheux de Beskéré et
de Sini. Les Bideyat participèrent aux rezzous qui furent menés chez les
populations ouadaïennes soumises — notamment chez les Arabes Maḥâmid —
par les Zouaya, Kindin (Touareg), Tedâ et Oulâd Slimân. En mai 1911, la
colonne du commandant Hilaire, qui comprenait la compagnie méhariste
d’Ourâda et une section d’artillerie, alla opérer dans l’Ennedi : les
Khouân furent surpris et dispersés à Sini et à Kafra et évacuèrent le
pays. Il sera peut-être nécessaire d’installer un poste de méharistes
dans cette région montagneuse, afin d’empêcher les pillards senousis de
venir y chercher un refuge, et aussi pour mettre les Bideyat à la
raison.
Du côté du Darfour, les Bideyat entretiennent d’excellents rapports avec
les Zegâoua et les deux populations s’unissent même par des mariages. Il
n’en est point de même avec les Arabes (Maḥâriyé, Maḥâmid, Erégat,
etc.) : les habitants de l’Ennedi sont séparés de ces tribus par une
rivalité séculaire. Cette situation présente une analogie presque
complète avec ce qui se passe au Ouadaï ; les Arabes razzient les
Bideyat, mais ceux-ci tombent sur les caravanes qui viennent chercher le
sel rouge et le natron des régions voisines de l’Ennedi : les
prisonniers de guerre peuvent d’ailleurs être rachetés moyennant une
certaine rançon. Les Bideyat paient un vague tribut au Darfour : Slatin
Pacha[232], qui eut une entrevue avec quelques-uns de leurs chefs — à la
suite du pillage d’une caravane d’Arabes Maḥariyé par les habitants de
l’Ennedi — réussit même à faire venir ceux-ci à El Fâcher.
MASSALAT.
Les Massalat furent importés du Darfour. Nachtigal rapporte que les
Guimr étaient déjà dans le pays lorsque les sultans Kharout, Arous et
Djoda contraignirent les Massalat, à plusieurs reprises et en usant de
sanglantes représailles, à se fixer sur des terres qu’ils n’avaient pas
librement choisies.
Ces indigènes parlent un dialecte très proche du bora-mabang. Les
Massalat du Ouadaï forment deux groupes distincts : les Massalat el Hoch
et les Massalat el Bataḥ.
Nachtigal dit que, dans tout le Ouadaï, on soupçonne les Massalat, et
particulièrement ceux de l’Est, de pratiquer l’anthropophagie. Nous
avons entendu répéter la même chose au sujet des Massalat qui habitent
la région-frontière du Ouadaï et du Darfour (Massalat el Hoch, Massalat
et Tirdjé[233], Massalat Ambous). On nous a affirmé que ces indigènes
n’hésitent pas à manger un étranger, un fugitif ou un prisonnier, si
cela ne présente pour eux aucun risque de répression ; on nous a dit
également que, lorsqu’ils se battent entre eux, chacun des deux partis
enlève ses morts, pour empêcher que ceux-ci soient mangés. Et c’est
pourquoi le pays montagneux de Massalat ne serait visité que par des
voyageurs comptant parmi les amis des habitants, ou par des caravanes
assez nombreuses pour n’avoir rien à craindre. La chose est possible,
quoiqu’elle paraisse bien extraordinaire, étant donné que les Massalat
sont des musulmans pratiquants et même fanatiques. Il est plus probable
que cette réputation de cannibalisme tient simplement à ce que les
Massalat sont détestés des autres populations, à cause de leurs
défauts : Nachtigal dit qu’ils sont vindicatifs, menteurs, perfides et
jaloux. Cela doit provenir également de ce qu’ils avaient autrefois,
peut-être même encore, coutume d’écorcher l’ennemi tombé et de faire des
outres de sa peau, en conservant autant que possible la forme des
corps : Nachtigal avait déjà rapporté le fait, Slatin Pacha le confirme
et ajoute que les Massalat avaient l’habitude d’aller au combat avec
femmes et enfants et en emportant une notable quantité de ambelbel
(merissé forte).
Nous avons déjà vu que tous les Massalat de l’Est dépendaient autrefois
du Darfour, et que le sultan ʿAli fut le premier prince qui porta de
nouveau les armes ouadaïennes dans cette région. Les Massalat se
défendirent énergiquement et les troupes envoyées contre eux furent
plusieurs fois tenues en échec. Cette tribu de pillards continua
d’ailleurs à tomber sur les caravanes se rendant au Darfour et ʿAli fut
obligé d’expédier de nouvelles troupes, pour rétablir la sécurité des
transactions avec l’État voisin. Ses aguids furent battus et rentrèrent
avec des troupes décimées : le sultan, irrité, fit alors couper le nez
et les oreilles à certains d’entre eux (1873). Les brigandages des
Massalat ne cessèrent donc pas et Nachtigal, se rendant au Darfour,
parle du « désert inhabité qui sépare le Ouadaï du Darfour et où les
Massalit indépendants font de fréquentes incursions ». Le Darfour
émettait d’ailleurs des prétentions sur le pays des Massalat : nous
avons déjà dit que les troupes de ʿAli Dinar allèrent s’installer à
Djirdjel, sans que Doud-Mourra osât donner à ses aguids l’ordre
d’attaquer franchement le sultan forien.
Les Massalat ont le teint gris (azreq). Certains d’entre eux ont même le
teint clair : citons, par exemple, les Massalat Zirban, qui habitent en
pays ouadaïen. La mère du sultan forien Soulimân Solong appartenait à
cette tribu, et c’est chez les Massalat que se réfugia et grandit le
jeune prince, avant de rentrer au Darfour pour y conquérir le pouvoir.
Le teint rougeâtre de ce sultan et l’origine arabe qui est quelquefois
donnée aux Massalat lui valurent le surnom de Solong : le Bédouin,
l’Arabe. C’est pourquoi il n’est pas rare d’entendre dire que la mère de
Moḥammed Solong était une femme arabe.
Depuis le temps où nous écrivions les lignes qui précèdent, les Massalat
ont beaucoup fait parler d’eux : leur fanatisme perfide et aussi leurs
qualités guerrières ont coûté la vie à nombre d’Européens et de
tirailleurs. Le massacre de la colonne Fiegenschuh et le malheureux
combat de Dorothé, avec la mort du lieutenant-colonel Moll, restent les
plus douloureux des événements qui ont marqué la conquête française de
la région du Tchad. Nous avons déjà donné tous les détails sur
l’hostilité du sultan Tâdj eddin à notre égard, en faisant l’historique
du Ouadaï. Tâdj eddin a trouvé la mort au combat de Dorothé. Depuis
lors, des dissentiments se sont élevés entre son successeur, Andoko, et
le sultan ouadaïen Doud-Mourra : celui-ci, en butte à l’hostilité des
Massalat, a dû quitter leur pays et, profondément découragé, désespérant
de sa cause, est venu demander l’aman au colonel Largeau (octobre 1911).
Cet événement heureux fait augurer favorablement de la prompte
pacification définitive de tout le Ouadaï.
Les Massalat sont toujours nos ennemis. Leur pays est un vaste cirque
montagneux, dont les plus grandes hauteurs atteindraient environ 600
mètres, à peu près l’altitude du massif de Guéra ; cette région est
assez difficile et se prête admirablement aux surprises. Il est probable
qu’après la saison des pluies de 1911, c’est-à-dire vers novembre ou
décembre, les opérations actives vont reprendre dans le Ouadaï. Les
effectifs dont dispose actuellement le commandant du Territoire
militaire du Tchad lui permettront d’infliger aux Massalat le châtiment
qu’ils méritent. Cependant, comme il n’est pas sûr que le dâr Massalat
se trouve dans la zone acquise à la France, il se pourrait que
l’opération militaire à exécuter dans ce pays ne fût pas poussée à fond.
Notons, en passant, que les nouvelles reçues du Ouadaï n’ont jamais
relaté le soi-disant cannibalisme des Massalat et que la réputation
d’anthropophagie, qui a été faite à ces indigènes, doit être classée
parmi les légendes sans fondement qui courent l’Afrique centrale.
=Massalat el Bataḥ.= — Les Massalat el Bataḥ sont échelonnés le long de
ce baḥr, depuis Mourda’f jusqu’à Am Deguemat. Ces indigènes, qui ne sont
pas du tout cannibales, s’occupent de pêcher le poisson dans les fosses
d’eau permanente de la Bataḥ. Ils ne présentent aucun caractère
particulier et sont en tous points semblables aux autres populations de
cette partie du Ouadaï : Masmadjé, Kouka et autres. Ils parlent leur
dialecte et la langue arabe.
DADJO, MOUBI ET BIRGUID.
Ces indigènes forment un groupe à part. Ils parlent des dialectes
appartenant à la même famille.
=Dadjo.= — Les Dadjo sont venus du Darfour, où ils commandaient, comme
nous l’avons déjà vu, avant l’arrivée des Toundjour. Ils habitent
encore, dans ce pays, la province de Dara. Mais une grande partie
d’entre eux a émigré vers l’Ouest et est allée s’installer au dâr Sila
et au Ouadaï.
Les Dadjo sont actuellement musulmans, mais ils ont gardé des pratiques
fétichistes analogues à celles des Kenga, Diongor, Sokoro, etc. On les
range parmi les Nouba[234]. Ils ont le teint foncé. Les Ouadaïens
faisaient quelquefois des razzias d’esclaves chez les Dadjo, car ces
indigènes sont très peu considérés. Ils habitent le dâr Sila, qui a
toujours gardé une position semi-indépendante entre le Ouadaï et le
Darfour, tout en dépendant des deux pays à la fois. Cela lui a
d’ailleurs valu d’être tour à tour pillé par les Ouadaïens et par les
Foriens. Ce pays renferme beaucoup d’Arabes : Beni Halba, Salamat,
Hémat, Taache.
Les derniers sultans du Sila sont : Abou Richa, surnommé le « buffle
jaune » (_djamous el asfer_), et son fils Bakhit, qui règne encore
actuellement. Des désordres intérieurs ont quelquefois troublé ce pays :
c’est ainsi que le prédécesseur d’Abou Richa, Abou ’l Kheïrat, qui avait
été nommé par le sultan du Ouadaï Yousouf, fut tué par des sujets
rebelles. Le Sila dépend actuellement du Ouadaï et Bakhit, qui a eu des
velléités d’indépendance, a dû faire acte de soumission à plusieurs
reprises.
Après la prise d’Abéché, Bakhit envoya une lettre de soumission au
lieutenant-colonel Millot. En août 1909, le lieutenant Georg et ses 20
tirailleurs furent accueillis favorablement dans le dâr Sila. Mais
l’entourage de Bakhit voulait la guerre et, quelques mois après, le
lieutenant Vasseur trouva chez les Dadjo un groupement hostile de 500
guerriers : il prévint immédiatement le capitaine Fiegenschuh, qui
accourut d’Abéché avec un renfort de 60 tirailleurs. Rien de fâcheux ne
survint : il y eut une grande fantasia à Goz-Baïda et Bakhit promit
d’obéir à l’autorité française. Après le guet-apens de Bir Ṭaouil, le
sultan du Sila changea d’attitude et se déclara prêt à nous combattre.
Il sera donc nécessaire, au cas où la reddition de Doud-Mourra n’aurait
point modifié les dispositions hostiles de Bakhit, de réduire les Dadjo
par la force, quand l’inondation de l’hivernage aura pris fin.
On trouve encore des Dadjo à l’intérieur du Ouadaï ; ils habitent les
villages qui s’étendent depuis Abou Nabag, au sud d’El Krenik, jusqu’à
l’Abou Telfan et la montagne de Korbo : Abouraï Dadjo, Délébé, Douziad,
Abéréché, Banda, Mongo, Kedja, Azi, Sewilwil et Zama.
=Moubi.= — Les Moubi sont musulmans, mais ils furent convertis à
l’islamisme par la force des armes. On dit que ces indigènes sont des
Dadjo. Admettons, tout au moins, qu’ils appartiennent à la même famille
et que leur langue est apparentée à celle des Dadjo[235]. Les Moubi se
divisent en Moubi Hadaba et Moubi Zarga.
Les Moubi Hadaba sont semblables aux autres indigènes du Ouadaï
occidental. Ils sont beaucoup plus riches que les Moubi Zarga. On dit
qu’ils possèdent un peu le caractère palabreur des Arabes et que leurs
filles sont jolies.
Les Moubi Zarga sont plus noirs que les précédents. Nachtigal rapporte
qu’on ne peut guère se fier à eux. Ils sont, en tout cas, très peu
considérés au Ouadaï, et c’est surtout dans cette fraction des Moubi que
le sultan d’Abéché faisait enlever des enfants, afin de grossir le
nombre de ses esclaves.
Les Moubi habitent le pays montagneux situé à l’est de l’Abou Telfan.
Ils dépendaient du djerma ʿOthmân, qui les razzia en avril-mai 1904.
=Birguid.= — Ce sont des esclaves du sultan du Ouadaï. Ils ont un teint
analogue à celui des Dadjo et leur langue se rapproche de celle des
Moubi. Cette tribu est méprisée des autres indigènes et ses membres ne
se marient qu’entre eux. Les Birguid habitent le Beredj, à côté et à
l’ouest des Kadjagsé. On les trouve en plus grand nombre au Darfour, où
ils sont tout aussi méprisés qu’au Ouadaï. Moḥammed el Tounesi rapporte
une chanson forienne qui le montre bien. Nous la donnons ci-dessous,
avec la prononciation usitée dans la région du Tchad.
_ech cherif djaï min el Le chérif vient de la mosquée
medjid_
_el kitâb fi îd_ Un livre dans une main
_oua es sèf fi îd_ Un sabre dans l’autre main
_oua min guebel idjib_ Depuis longtemps il enlève
_el Birguid sabid_ Les Birguid pour s’en faire des
esclaves[236].
KIBET, DJEGGUEL, ABOU RHOUSSOUN, MOURRO.
Ces quatre tribus parlent la même langue. Les gens de ce groupe ont le
teint plus clair que les autres indigènes : il est probable qu’ils se
sont mélangés aux Arabes qui vivent à côté d’eux, aux Oulâd Râchid, aux
Salamat et surtout aux Hémat du dâr Sila et du Mangari.
=Kibet.= — Ils parlent de préférence l’arabe. On les dit issus d’un
mélange de nègres et d’Oulâd Râchid. Nachtigal rapporte qu’ils sont très
doux et très pieux, et qu’ils sont moins braves que les Djegguel et les
Abou Ghoussoun. Ils habitent le pays qui s’étend sur la rive droite du
Baḥr Mangari.
=Djegguel ou Digguel[237].= — Les Digguel seraient le produit d’un
croisement de nègres et d’Arabes Hémat. Ils sont disséminés dans le pays
qui s’étend depuis le dar Sila jusqu’au dâr Hémat (à l’est des Cheurafa
d’Am Djellat).
Les Mangari ou Moungari sont des Digguel qui habitent sur les bords du
baḥr Mangari : leur melik réside dans le village de même nom.
=Abou Ghoussoun.= — Ces indigènes ont le teint grisâtre. Ils habitent à
côté des Digguel, non loin du dâr Sila.
=Mourro.= — Les Mourro sont peu nombreux. Ils habitent à côté du dâr
Sila, au nord des Abou Ghoussoun. Nachtigal dit qu’ils sont forts, bien
bâtis et qu’ils ont les traits réguliers. Ces indigènes pratiquent la
religion musulmane. Ils ont le même type que les tribus précédentes,
mais ils parlent un dialecte spécial, qui est plus ou moins apparenté à
la langue des premiers.
TRIBUS QUI RELEVAIENT, ENTIÈREMENT OU EN PARTIE, DU SULTAN DE NDÉLÉ, OU
QUI FURENT RAZZIÉES PAR LUI.
Nous avons déjà vu que, avant notre installation en Afrique Centrale,
l’ancien sultan du Dâr el Kouti, Moḥammed es Senousi, était vassal du
Ouadaï. Les traités qu’il signa avec nous ne l’empêchèrent point, du
reste, d’entretenir en sous-main des relations avec le sultan d’Abéché,
auquel il continua de payer un tribut. L’occupation du Ouadaï et la
chute de Moḥammed es Senousi nous permettront de faire table rase du
passé, dans les pays qui relevaient autrefois du Dâr el Kouti, et de
rendre leur personnalité aux diverses tribus fétichistes, en les
débarrassant du joug féroce qui faisait peser sur elles un islâm de
marchands d’esclaves.
POPULATIONS ISLAMISÉES AU KOUTI
=Rounga.= — Les Rounga forment une population islamisée, qui a été
complètement transformée par de nombreuses alliances avec des éléments
étrangers. Leur origine première les apparenterait soit aux Digguel,
soit aux Dadjo du Sila.
« Leur langage révèle une certaine analogie avec les Ndouka et Sara,
mais offre aussi — d’après M. Gaudefroy-Demombynes — de nombreux points
communs avec le groupe Kodoï-Maba ; enfin l’anthropologie, quoique
incomplète, surtout en ce qui concerne le rattachement aux tribus
septentrionales, leur attribue une parenté certaine avec les Ndouka. En
somme, le type rounga est loin d’être pur, et les mélanges avec les
races voisines, Kibet au Nord, Sara à l’Ouest, Ndouka au Sud, ont
modifié le caractère primitif au point qu’il n’est pas possible de
distinguer l’origine. Cependant il faut remarquer qu’au point de vue de
la ressemblance physique et de la communauté de caractère, les Dadjo et
Rounga semblent bien appartenir à la même famille.
La zone d’habitat rounga, appelée Ardh el Khalifa par opposition au dâr
Kouti, est comprise entre le Salamat, l’Aouk et le pays Kara, touchant à
la fois au Darfour et au Ouadaï. Cette situation explique comment, au
début, l’influence de ces deux empires s’est fait sentir également dans
ce pays, qui était à la fois tributaire des deux États et qui n’a été
inféodé définitivement au Ouadaï que vers le milieu du siècle dernier.
A partir de ce moment, le Rounga a formé une dépendance d’Abéché
relevant du Salamat et Nachtigal, en 1871, nous le montre dépendant d’un
sultan particulier et divisé en quatre circonscriptions : Terkama, Ardh
el Khalifa, Kouka et Aguaré (Karé).
« C’était, en quelque sorte, la marche méridionale du Ouadaï[238]. »
Les Rounga, devenus musulmans, participèrent aux razzias d’esclaves
menées chez les fétichistes et opérèrent plus particulièrement chez les
Goula, les Sara de l’est et les Ndouka. Ils prirent des concubines
appartenant à ces tribus et s’unirent également par des mariages aux
nombreux trafiquants étrangers (Pouls, Haoussa et surtout Bornouans),
qui étaient venus s’installer dans ces régions.
« La pénétration du Dâr Kouti par les Rounga et les Djellâba date
vraisemblablement du milieu du siècle dernier. ʿOmar Djougoultoum,
gendre du sultan du Rounga, mais d’origine baguirmienne, s’était
installé dans la région au sud de l’Aouk, élevant des zéribas nombreuses
et administrant les territoires nouveaux au nom du Rounga et du
Ouaddaï : la chasse à l’éléphant et la chasse à l’homme procuraient de
l’ivoire et des esclaves en quantité, et les comptoirs devenus prospères
attiraient sans cesse de nouveaux aventuriers, qui formaient autour du
noyau primitif un groupement musulman, véritable annexe du Rounga, qui
ne tarda pas à prendre une grande importance.
« Le passage de Râbaḥ dans cette région (1879-1890) la bouleversa
complètement. Le conquérant nilotique se refusa à reconnaître comme
coreligionnaires les musulmans mauvais teint qu’étaient les Rounga, et à
leur réserver un traitement de faveur ; il s’acharna sur cette peuplade
qui s’offrait la première sur sa route et saccagea horriblement, à
plusieurs reprises, le Ardh el Khalifa, auquel il reprochait sans doute
ses accointances avec le Ouadaï. C’est depuis Râbaḥ que le vieux noyau
rounga a pour ainsi dire cessé d’exister. Le Dar Kouti fut aussi ravagé
et mis à contribution à plusieurs reprises, mais, au lieu de le dévaster
complètement, Râbaḥ le ménagea par la suite ; il voulait le faire servir
à ses projets. Se contentant de déposer le vieux Kober, il intronisa
Senousi, descendant de Djougoultoum, qui, malgré son origine, était
d’une famille complètement roungalienne. Les familles survivantes du
Ardh el Khalifa abandonnèrent le berceau de la race, où ne subsistent
actuellement encore que des groupements insignifiants à Karé et Terkama.
Le Kouti bénéficia de ces apports et il s’y créa un groupement rounga
très important, qui aida Senousi à établir son empire et acquit une
situation privilégiée. »
Pendant longtemps, les Rounga jouèrent un rôle considérable dans le
nouveau sultanat. Mais Senousi finit par subir complètement l’influence
de certains éléments étrangers (Djellâba, Pouls, Fezzanais), nettement
hostiles à l’action française et dont les fagara étaient les conseillers
habituels du sultan. La famille de Kober, dépossédée par Râbaḥ au profit
de Senousi, était le noyau d’un groupe rounga secrètement hostile au
sultan. Celui-ci fit même emprisonner, à plusieurs reprises, ʿOmar, fils
de Kober.