« Je ne peux, dit-il, songer à m’affaiblir en étendant l’occupation. »

Une compagnie occupera Amm Timan ; une autre, installée vers Ati,

formera la réserve.

« Ainsi, explique le colonel Largeau, nous serons, au Ouadaï, gardés de

tous côtés : au Nord, par une compagnie mobile, une section montée, des

cavaliers d’Acyl et de l’artillerie ; au Sud, par les deux compagnies

mobiles, qui, prélèvement fait de la garnison de sûreté, me donneront au

moins 250 fusils. »

« Telles sont les dispositions que vient de prendre le colonel

Largeau[211] ».

Du côté du Nord, les Senousia restent toujours nos ennemis acharnés :

nous avons déjà vu qu’ils avaient fait appel aux Turcs — peu aimés des

Khouân pourtant — afin d’arrêter la marche victorieuse de l’occupation

française. Le drapeau ottoman fut arboré sur le fortin d’Aïn Galakka, ou

Borkou, et cela a redonné une nouvelle audace aux pillards senousis,

dont les rezzous continuent à être un danger pour la partie

septentrionale du Ouadaï, le Baḥr el Ghazal, les abords du Kanem et les

régions orientales du Territoire de Zinder. Au début de l’année 1911,

nos protégés ont eu beaucoup à souffrir des incursions menées par les

gens d’Aḥmed Chérif.

« On a fait le calcul que depuis 1906, c’est-à-dire en cinq ans, ces

pillards ont tué, tant au Kanem qu’au Ouadaï, près de 600 personnes, en

ont emmené 228 en esclavage et ont razzié plusieurs milliers de chameaux

et de moutons. Le système purement défensif qui consiste à attendre les

rezzous à l’intérieur de nos possessions est donc extrêmement coûteux et

peu efficace. La situation est en petit la même qu’il y a trois ans en

Mauritanie pour l’Adrar. Tant que nous ne nous sommes pas décidés à

occuper ces oasis, les pillards y formaient leurs bandes et de là s’en

allaient razzier dans tout le nord du Sénégal. Les bandes qui désolent

le Kanem et le Ouadaï se forment dans le Borkou ; et tant que nous ne

serons pas décidés à occuper ʿAïn Galakka, principale oasis de cette

région, les six cents kilomètres de la frontière septentrionale des

territoires du Tchad continueront à être exposés à leurs brusques

incursions. Depuis que nous tenons l’Adrar, on n’entend plus parler de

rezzous, d’attaques, de surprises, ni de pillages dans cette partie de

l’Afrique occidentale ; la Mauritanie est maintenant parfaitement

tranquille. Quand nous tiendrons ʿAïn Galakka, il en sera de même pour

les territoires du Tchad.

« Aussi le Gouvernement de l’Afrique équatoriale, qui a longtemps

résisté à l’occupation du Borkou comme étant sans valeur économique,

est-il aujourd’hui convaincu que cette opération est devenue urgente au

point de vue de la bonne police de cette partie de la colonie[212]. »

Nous avons déjà dit que la conquête de la Tripolitaine par les Italiens

faciliterait énormément notre besogne. Les Turcs évacueront, s’ils ne

l’ont déjà fait, le Borkou et le Tibesti, et la France aura alors toute

liberté d’action dans des pays qui lui appartiennent incontestablement.

L’occupation du Ouadaï et, plus tard, celle du Borkou et du Tibesti

obligeront la confrérie des Senousia à composer avec nous. D’ailleurs,

au cas où elle s’y refuserait, il nous sera très facile, une fois la

question du Ouadaï réglée, de combattre efficacement et de refouler dans

le désert de Libye, d’une manière définitive, les bandes de Si Aḥmed

Chérif.

Le sultan ʿAli Dinar n’a tenu aucun compte des observations qui lui

furent faites, sur la demande du Gouvernement français, par les

autorités anglo-égyptiennes. Le débat sur les événements du Ouadaï, qui

eut lieu à la Chambre le 16 décembre 1910, fit connaître que

l’inspecteur général du Soudan égyptien, Slatin Pacha, avait donné, en

mai 1909, les instructions les plus catégoriques à ʿAli Dinar, « lui

recommandant non seulement d’observer la plus stricte neutralité, mais

aussi de ne prêter son concours ni directement, ni indirectement, à

l’ex-sultan du Ouadaï, notre adversaire, à ses partisans ou à des

réfugiés quelconques, en lui faisant entendre que si, par sa faute, des

troubles venaient à se produire, il en serait tenu pour responsable ».

Étant donné que les Anglais ne veulent pas encore occuper le Darfour et

que, par conséquent, aucune sanction de leur part ne pouvait s’ensuivre,

il était évident que leurs menaces devaient rester vaines. Depuis lors,

ʿAli Dinar a fait razzier les territoires de son voisinage qui relèvent

du Ouadaï français. Il a même essayé de s’implanter à demeure dans le

Zegâoua ouadaïen ; trois zéribas foriennes furent installées dans ce

pays : l’une d’entre elles était commandée par le propre frère du

sultan, Ibrahim, et les garnisons se composaient de réguliers, portant

la ceinture rouge et le turban rouge et blanc.

Les incursions des gens de ʿAli Dinar en pays ouadaïen peuvent nous

créer des difficultés. Le sultan forien persiste à maintenir ses

prétentions sur certaines provinces des confins du Ouadaï, et

l’occupation de ces mêmes provinces par nos troupes l’irritera

profondément. Cependant la leçon de Guéréda a porté ses fruits, et il y

a lieu de croire que le renforcement de nos effectifs, l’entente qui

règne entre les Gouvernements anglais et français et, en dernier lieu,

la reddition de Doud-Mourra (octobre 1911) empêcheront vraisemblablement

de ʿAli Dinar de se battre ouvertement avec nos troupes.

Il serait extrêmement désirable qu’une mission franco-anglaise fût

chargée de délimiter la frontière qui doit séparer le Ouadaï du Darfour.

Malheureusement, en l’état actuel des choses, cela n’est pas possible.

Le Gouvernement anglais, pressenti à ce sujet par notre ministre des

Affaires étrangères, répondit que « pour procéder à la délimitation

d’une frontière si longue et si éloignée de son centre d’action, il

serait obligé de faire une véritable expédition, qui pourrait être

périlleuse... » Cela ne lui paraissait pas possible pour le moment.

Cette question ne sera donc solutionnée que dans un avenir assez

lointain, chose regrettable assurément, car la situation incertaine de

la frontière sera pour nous une source d’ennuis.

Doud-Mourra, à la suite de dissentiments avec le sultan Andoko, a dû

quitter le Massalat. Profondément découragé, le rival d’Acyl est venu

faire sa soumission au colonel Largeau, en octobre 1911 : il avait avec

lui 500 partisans environ, dont 120 armés de fusils. Doud-Mourra a été

exilé à Fort-Lamy, où le Gouvernement français lui fait une petite

pension. Acyl est donc sans conteste le sultan du Ouadaï[213]. La

soumission de Doud-Mourra produira un grand effet moral dans tout le

pays et facilitera singulièrement la tâche du colonel Largeau.

Les opérations actives vont recommencer après la saison des pluies, vers

le mois de novembre, et, grâce aux effectifs dont il dispose (1 régiment

de tirailleurs à 12 compagnies et de l’artillerie), le colonel Largeau

pourra mener à bien l’œuvre de pacification et d’organisation qui lui

est dévolue.

* * * * *

[Note 163 : Nous signalerons d’ailleurs, à l’appui de ce que nous venons

de dire, que le capitaine Rivière écrit toujours _Ouaddaï_ et

_Ouaddaïens_ dans ses deux articles sur la région du Tchad. _Du Tchad au

Ouaddaï_ (_Revue des troupes coloniales_, année 1906) ; _Notice sur le

cercle de Moïto_ (_ibid._, année 1907). Les capitaines Cornet et Modat

ont fait de même : le premier dans son ouvrage qui a pour titre : _Au

Tchad_, le second dans études sur le Dar Fertyt.]

[Note 164 : _Voyage au Darfour_, p. 126.]

[Note 165 : ʿAbd el Kerim était le contemporain du sultan du Darfour,

Moḥammed Solong, que Nachtigal porte comme ayant régné de 1596 à 1637.

C’est simplement à titre de document que nous donnerons, pour le temps

de règne des prédécesseurs de Saboun, des chiffres qui diffèrent souvent

de ceux de Nachtigal. Les renseignements qui nous ont été donnés à ce

sujet ne peuvent, en aucune façon, avoir la même valeur que ceux

recueillis, à Abéché même, par le célèbre explorateur.]

[Note 166 : Nachtigal.]

[Note 167 : Il se peut que les noms de Kharif et de El Djezam servent à

désigner le même prince.]

[Note 168 : Ce prince était fils d’une Massalat du Ouadaï.]

[Note 169 : C’est à cette particularité qu’il faut probablement

attribuer l’origine du nom de Khariféïn (deux ans). Ce prince est encore

appelé Khariféïn abou Deboug ben Saboun.]

[Note 170 : Le groupe maba comprend surtout cinq tribus : Kodoï, Abou

Senoun, Oulâd Djema’, Malanga, Madaba et Madala. Les autres tribus

(Galoum, Dekker, Matlamba, Abissa) sont peu nombreuses et ne comptent

presque pas. D’après la tradition, la mère du sultan du Ouadaï doit

appartenir à l’une des cinq tribus nobles ou bien encore à la tribu des

Kondongo, qui, quoique non maba, est parfois rangée parmi les tribus

autochtones.]

[Note 171 : El Tounesy, p. 231.]

[Note 172 : Le cheïkh Terab, qui appartenait aux Arabes ’Aouada, avait

vaillamment secondé Moḥammed el Amin el Kanemi, dans toutes les luttes

que celui-ci fut obligé de soutenir. Terab avait le commandement de tous

les Choa du Bornou : les indigènes disent de lui qu’il était « le sultan

des Arabes ».]

[Note 173 : Abecher, Abéché, Oubbéché.]

[Note 174 : ʿAli fit mander, à plusieurs reprises, les principaux chefs

des Oulâd Slimân et les renvoya dans leur tribu comblés de cadeaux.]

[Note 175 : Ces deux Tripolitains avaient construit le palais que l’on

voit encore actuellement à Abéché : les chameaux des Arabes Maḥâmid

étaient allés chercher, au nord d’Ourâda, la pierre à chaux nécessaire

pour faire le mortier et blanchir les murs.]

[Note 176 : Les deux Fitzân reçurent de nombreux cadeaux du sultan ʿAli,

qui voulut les récompenser magnifiquement pour le service rendu. Ils

disparurent ensuite. Certains indigènes disent que ces étrangers

retournèrent chez eux avec une caravane de commerçants ; d’autres

rapportent que le sultan ʿAli les fit mettre à mort, pour les empêcher

plus sûrement d’aller offrir leurs services à des ennemis du Ouadaï. Il

est probable que c’est la première version qu’il faut adopter.]

[Note 177 : Ces deux princesses se marièrent le même jour, au mois

d’août 1873, durant le premier séjour que Nachtigal fit à Abéché.]

[Note 178 : Quelques années plus tard, Yousef donna l’ordre de tuer Aba

Zaït.]

[Note 179 : Appelé Senousi, parce que son père Abou Beker était affilié

à la secte des Senousia. Lui-même, du reste, avait pris le ouerd de la

confrérie. Le père du sultan Senousi, Abou Beker, était apparenté à la

famille royale du Baguirmi. Il vint s’installer dans le Dâr-el-Kouti

pour y faire le commerce des esclaves et de l’ivoire : ce métier le fit

entrer en relations avec les Djellâba de l’est et avec l’aventurier

Zibêr.]

[Note 180 : _Étude sur le Dâr-Fertyt_ (communiquée par le capitaine

Modat).]

[Note 181 : Capitaine Modat.]

[Note 182 : Un exemple, entre mille, suffira à donner une idée de la

veulerie de Yousouf. Au temps du sultan ʿAli, l’aguid er Râchid était

Assad el Kebir, l’un des dignitaires les plus riches et les plus

puissants du pays. Quand Yousouf, à la mort de son frère, fut proclamé

souverain du Ouadaï, il donna la charge d’aguid er Râchid à l’un de ses

esclaves, Amin Goudjia, qui reçut l’ordre d’aller prendre possession de

son commandement. Mais Assad el Kebir ne laissa point le nouveau promu

pénétrer dans sa demeure. Amin Goudjia reçut avis que s’il cherchait à

franchir la porte ou à donner des ordres, à agir, en un mot, comme s’il

était réellement aguid er Râchid, Assad lui ferait couper la tête

immédiatement. Il se le tint pour dit et n’insista point. Yousouf

n’insista pas davantage et laissa les choses en l’état. Amin Goudjia ne

reçut le kademoul d’aguid er Râchid qu’à la mort d’Assad el Kebir : le

sultan Ibrahim le lui enleva pour le donner à un captif gourân, Guelma.]

[Note 183 : Beaucoup de Foriens, qui s’enfuirent au Ouadaï à ce moment-

là, furent pris et réduits en esclavage.]

[Note 184 : Il se réfugia au Tania. Il revint, plus tard, vivre en

simple particulier auprès de l’aguid el Maḥâmid.]

[Note 185 : Moḥammed el Hachaïchi, _Voyage au pays des Senoussia_, p.

130.]

[Note 186 : _Voyage au pays des Senoussia_.]

[Note 187 : Capitaine Julien, _Le Dâr Ouadaï_.]

[Note 188 : ʿAbd el Maḥmoud, dit Abou Kouyouma (le taquin), était fils

de Chérif et de momo Maden. Nachtigal rapporte qu’on le surprit versant

des larmes le jour de l’avènement du sultan ʿAli. Celui-ci le fit

aveugler : mais on dut s’y prendre mal, car Abou Kouyouma réussit à

quitter la capitale et à rassembler des partisans. On s’empara de lui

et, à la suite d’une nouvelle opération, il perdit complètement la vue.

« Comme la plupart de ses frères aveuglés, Abou Kouyouma passait la plus

grande partie de ses jours à absorber d’énormes quantités de merissé ».

Le sultan ʿAli l’avait nommé aguid ed Debaba, charge dans laquelle il

fut remplacé par son fils Acyl. Une fille de Abou Kouyouma, Habbo,

épousa le sultan Ibrahim : elle eut un fils, Moḥammed Ṣâlèḥ, que Doud-

Mourra fit aveugler.]

[Note 189 :

_Dar ed dimmé_ Homme courageux,

_Abou Goudjia seghir_ Le jeune Abou Goudjia

_Ma errouft léh Ignorait qu’on voulût le saisir.

senné_

_Adjâouid mergo_ Les adjaouid sortirent,

_Qotolo dimmé..._ Il y eut un combat sanglant...

_Choter as soulba_ Pourquoi la ceinture blanche autour des

reins ?

_Chounhou chôoura_ Qu’est-il donc arrivé,

_la ʿyal abba_ O fils de mon père ?

_Abou Goudjia mereg_ Abou Goudjia est sorti

_Chila léna ed derba_ Montre-nous le chemin qu’il a pris, etc.

(Chanson ouadaïenne.)

_Abou Goudjia_ (l’homme à la longue chevelure) est le surnom populaire

donné à Acyl. Le sultan du Ouadaï doit avoir la tête rasée ; mais tout

prétendant au trône laisse pousser ses cheveux, car la longue chevelure

est un signe de revendication. Acyl répétait souvent qu’il ne

sacrifierait sa belle chevelure frisée, que lorsqu’il aurait été

proclamé sultan du Ouadaï.]

[Note 190 : _Doud-Mourra_ signifie : le lion de Mourra. Mourra est un

village du sultan, sur la route d’Abéché à El Fâcher.]

[Note 191 : Destenave et Truffert, _La région du Tchad_.]

[Note 192 : Fourneau, _Deux années dans la région du Tchad_.]

[Note 193 : Il avait été également question d’un rapprochement entre

Doud-Mourra et Acyl.]

[Note 194 : Moḥammed ould Bechara avait épousé Mérem Habbo, fille de

ʿAli, en 1873. Il n’en eut pas d’enfant. Mérem Habbo lui fut enlevée par

le sultan Yousouf, qui donna à l’aguid sa fille, Mérem Zenaba.]

[Note 195 : La frontière virtuelle, séparant le Ouadaï du Territoire du

Tchad, était marquée par les villages de Malabesse, Boullong, Sommo,

Boli, Zan. Elle passait, en dernier lieu, à Amm Timan, sur le Baḥr es

Salamat.]

[Note 196 : Le tableau est très flatté, car le caractère de Gaourang est

bien moins simple et beaucoup moins sympathique que ce que l’on veut

bien dire.]

[Note 197 : Après son arrestation, Acyl avait été déporté à Kémo. On le

fit changer plusieurs fois de résidence. Il fut même envoyé à

Brazzaville. En dernier lieu, il se trouvait à Laï, auprès du commandant

Julien, quand le lieutenant-colonel Largeau lui rendit, avec la liberté,

l’espoir d’arriver un jour au trône du Ouadaï (fin 1906). Il a été

déposé en juin 1912.]

[Note 198 : _Le Temps_, 10 novembre 1908.]

[Note 199 : Après l’arrestation d’Acyl, le commandant Largeau avait déjà

fait tenir un message à Doud-Mourra, par l’intermédiaire de Mérem Samèh,

sœur du sultan ouadaïen, qui fut renvoyée à Abéché.]

[Note 200 : Largeau, _La France devant le Ouadaï_ (_Revue des Troupes

Coloniales_, 1910).]

[Note 201 : Les Oulâd Slimân sont appelés _Minimini_ par les indigènes

du Kanem et du Baḥr el Ghazal ; dans la partie orientale du Ouadaï, ce

nom est réservé aux Bideyat et aux Zegâoua.]

[Note 202 : Barkaï est un partisan d’Acyl, qui fut fait d’abord aguid el

Khouzam et reçut ensuite le kademoul d’aguid er Râchid. Bidey d’origine,

il alla tout jeune au Borkou, où il fut capturé par un rezzou ouadaïen.

Emmené à Abéché, il y resta longtemps et débuta comme petit touèr du

sultan Yousouf. Plus tard, il embrassa la cause d’Acyl.]

[Note 203 : Rapport du capitaine Chauvelot.]

[Note 204 : Diado était un vieux partisan d’Acyl : il appartenait à la

tribu arabe des Missiriyé.]

[Note 205 : Cf. _Lettres du lieutenant-colonel Moll_, p. 255-280.]

[Note 206 : Chevalier, _L’Afrique centrale française_.]

[Note 207 : _Étude sur le Dar-Fertyt_ (communiquée par le capitaine

Modat).]

[Note 208 : Après le massacre de Crampel, du docteur Moḥammed Saïd, de

Biscarrat et de leur escorte, Senousi écrivit à Râbaḥ pour lui faire

part de l’événement. Celui-ci eut un mouvement de colère, mais envoya

néanmoins son intendant réclamer à Senousi tout le personnel — le Targui

et les douze Toucouleurs qui avaient trahi Crampel, ainsi que la

Pahouine Niarinzé avaient été épargnés — et le matériel de la mission.

Le sultan finit par remettre une partie des armes, des munitions et des

marchandises, ainsi que dix Toucouleurs et Niarinzé. Comme il avait

caché sous terre le reste du butin, qu’il avait éloigné de Châ les deux

Toucouleurs parlant arabe et que le Targui était parti vers le Nord,

Senousi put jurer sur le Qorân « qu’il ne lui restait plus rien de

Crampel _sur_ la terre de Châ ».]

[Note 209 : Rapport du capitaine Modat au sujet du combat de Ndélé, le

12 janvier, et de la tentative de surprise du 7 février 1911.]

[Note 210 : _Journal officiel de l’Afrique équatoriale française_, 1er

juillet.]

[Note 211 : _Le Matin_, 2 novembre 1911.]

[Note 212 : _Le Temps_, 18 octobre 1911.]

[Note 213 : Il en a été déposé le 5 juin 1912, interné à Laï et n’a pas

été remplacé. Cette mesure a été motivée par son attitude hostile à la

France. Le Ouadaï est administré par le colonel Largeau à l’aide de sept

hauts dignitaires indigènes.]

LES POPULATIONS DU OUADAÏ

* * * * *

Nous allons maintenant passer rapidement en revue les divers éléments

qui constituent la population du Ouadaï[214].

Nachtigal évaluait la population du Ouadaï à deux millions et demi

d’habitants ; le capitaine Julien ne la supposait pas inférieure à deux

millions ; et enfin on croit actuellement que, cette population ayant

été décimée par un état de guerre perpétuel et par des razzias

périodiques d’esclaves sur les confins du royaume, le chiffre doit être

ramené à moins d’un million.

MABA

Le groupe ethnique le plus considéré est formé par les Maba : ce sont

des Ouadaoua de race, qui vinrent librement à l’islamisme et aidèrent

ʿAbd el Kerim à chasser les Toundjour. Leur pays aurait été appelé _dâr

maba_ à cause de sa richesse en eau. Ils parlent le _bora mabang_

(langue des Maba) et présentent tous à peu près les mêmes caractères.

Ces indigènes ont le teint noir : ils arrangent leurs cheveux en petites

tresses et possèdent, entre le cou et l’oreille, une excroissance de la

peau, obtenue par l’application de ventouses[215].

Nous avons vu le rôle joué autrefois au Ouadaï par la population

énergique des Maba. Ils sont toujours restés attachés aux traditions qui

assuraient leur prédominance dans le pays. Mais l’extension énorme du

Ouadaï, les progrès de l’armement et l’importance acquise par les

contingents des aguids diminuèrent l’influence des tribus autochtones.

Autrefois, le sultan devait être fils d’une femme maba ; aujourd’hui, il

n’en est plus de même et les quatre derniers sultans (Ibrahim, Ghazali,

Doud-Mourra et Acyl) naquirent de femmes étrangères.

Les Maba abusent de la merissé et ont, dans tout le pays, une grande

réputation de brutalité. Voici, d’ailleurs, le jugement que Nachtigal a

porté sur ces indigènes : « Les Maba sont bien les gens les plus

orgueilleux, les plus fanatiques, les plus mesquins que j’aie rencontrés

au cours de mes voyages. L’arrogance qu’ils affichent à l’égard des

étrangers n’est pas faite seulement de fanatisme religieux mais encore

de l’intime conviction qu’ils ont de la supériorité de leur patrie, de

leur souverain et de leur propre personne[216] ».

Les Maba comprennent les tribus suivantes : Kodoï, Oulâd Djema’, Galoum,

Dekker, Malanga, Madaba (ou Mandaba), Madala (ou Mandala), Matlamba,

Abissa.

=Kodoï.= — Leur nom vient de _kodok_, qui signifie montagne. Ce sont des

montagnards qui habitent, au nord-est de Ouara, la région marquée par le

mont Kardjago. On les appelle aussi Abou Senoun[217] (les hommes aux

dents), parce qu’ils ont les dents rouges. Ils comprennent plusieurs

fractions (Matouk Sing, Galak Sing, Margak Sing, Oudjak Sing) et des

forgerons (Nemena).

Les Kodoï parlent le maba et l’arabe : leur gouverneur porte le titre de

_melik_. Les Kodoï et les Oulâd Djema’ sont les tribus autochtones les

plus considérées du Ouadaï.

=Oulâd Djema’.= — Les Oulâd Djema’ sont étroitement apparentés aux

Kodoï. Les deux tribus vivaient autrefois réunies : elles inquiétaient

alors les sultans du Ouadaï par leur turbulence. Kharout es Seghir les

sépara et donna le commandement de l’une d’entre elles à un kamkalek de

l’époque, Djema’ : les sujets de ce dignitaire furent désormais appelés

Oulâd Djema’. Les deux tribus n’en continuèrent pas moins à marcher la

main dans la main, dans tous les mouvements qui agitèrent le Ouadaï, et

à rallier autour d’elles le reste des Maba. Les Oulâd Djema’ habitent le

pays au nord de celui des Kodoï.

Au début de juin 1911, Kodoï et Oulâd Djema’ se sont soulevés contre

notre domination. Le 5 juin, le docteur Pouillot, qui n’avait point

d’escorte, fut attaqué par de nombreux insurgés et se tira un coup de

revolver sous le menton, pour ne point tomber vivant entre leurs mains.

On a écrit que la lourdeur des impôts prélevés par les émissaires du

sultan Acyl avait provoqué la révolte. « Le pays qui, du temps de Doud-

Mourra, ne payait presque pas d’impôts — ce sultan trouvant ce dont il

avait besoin en razziant les pays voisins — croit aujourd’hui que toutes

les exactions qu’il subit sont notre fait[218]. » Il est possible que

les nouveaux fonctionnaires ouadaïens aient eu la main lourde et aient

pressuré quelque peu leurs administrés. Il existe, au Ouadaï, des

habitudes séculaires contre lesquelles il faudra réagir. Mais il ne faut

point perdre de vue que les Maba — et en particulier les Kodoï et Oulâd

Djema’ — ont toujours joui de privilèges spéciaux et que le fait de

subir la loi commune a dû les irriter profondément. Du reste, ces

montagnards belliqueux ont souvent fait preuve d’indépendance à l’égard

du pouvoir d’Abéché, et la révolte du mois de juin ne doit nullement

surprendre. Elle fut réduite, en une quinzaine de jours, par le

détachement du capitaine Chauvelot et la colonne du commandant Hilaire,

qui revenaient de l’Ennedi.

=Galoum et Dekker.= — Les Galoum et les Dekker, peu nombreux, sont de la

famille des Oulâd Djema’.

=Malanga, Mandaba et Mandala.= — Les Malanga, les Mandaba et les Mandala

comptent parmi les tribus les plus anciennes du pays. Ils ont joué un

rôle historique important et c’est ce qui explique les privilèges

honorifiques dont leurs chefs continuent à jouir. Ces Maba, actuellement

très réduits, sont groupés dans les quelques montagnes qui avoisinent

Ouara du côté de l’Est. On trouve aussi des Malanga dispersés dans les

pays du Sud, particulièrement chez les Kelinguen.

=Matlamba= (ou =Debba=). — Cette tribu, analogue aux précédentes, s’est

éparpillée et ne compte plus.

=Abissa.= — Les Abissa, peu nombreux, parlent le maba.

KELINGUEN.

Le Kelinguen est une région de montagnes qui constituent le plus gros

massif des environs d’Abéché et dont les premiers contreforts se

trouvent à quelques kilomètres à l’est de la capitale. D’après

Nachtigal, les gens qui habitent ce pays ne forment pas une tribu

particulière : ils sont de race kodoï, mararit, kabga ou arabe.

Cependant l’usage s’est établi de parler de la tribu des Kelinguen.

Celle-ci jouit d’une grande influence au Ouadaï ; elle soutint Moḥammed

Chérif dans les luttes que ce prince dut mener contre l’élément maba.

L’ami fidèle du sultan Doud-Mourra, l’aguid el Maḥamid Moḥammed ould

Bechara, appartenait à une famille illustre des Kelinguen.

La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2) · 第 15 / 22 段