« Pris entre les Français, qui connaissent ses attaches avec Rabaḥ, et

les Ouadaïens qui voient en lui un usurpateur, non seulement il réussira

à éviter tout conflit avec l’un ou l’autre de ses adversaires, mais

composant avec les deux, il saura conserver une neutralité avantageuse

quand ils seront aux prises, et suivant la tournure des événements qui

marquent cette lutte mouvementée, il renouvellera ses protestations de

fidélité à celui des adversaires qui semble avoir momentanément le

dessus. « Devenu notre protégé — écrit M. Chevalier dans son magistral

chapitre sur Senoussi — il sera surtout un grand marchand d’esclaves

analogue à ceux dont la disparition fut l’objet ou le prétexte de

l’intervention européenne dans le Centre-Africain. » ...Aussi l’histoire

de Senoussi n’est-elle qu’une longue série de chasses à l’esclave,

pendant lesquelles les bannières arabisantes continueront la pénétration

musulmane dans l’Oubangui-Chari. Le résultat, c’est la dépopulation dans

toutes les régions avoisinantes, le vide autour de Ndélé, et le désert

jusqu’à la frontière égyptienne[207]. »

L’histoire de Moḥammed es Senousi rentre dans le cadre de notre étude

sur le Ouadaï. Nous avons déjà vu, d’ailleurs, que le Rounga et le Kouti

dépendaient de l’aguid es Salamat et que, sous le sultan Yousef, l’aguid

Cherf eddin intervint à plusieurs reprises dans ces régions. Après le

départ de Râbaḥ, Senousi dut reconnaître la suzeraineté du Ouadaï et

payer un tribut annuel en ivoire et en esclaves. Plus tard, les

événements le firent se rapprocher des Français. Mais, en dépit des

trois traités qu’il signa avec nous, et à l’insu du résident qui fut

installé à Ndélé, le sultan du Kouti ne cessa point de faire acte de

vassalité envers le Ouadaï : la veille encore de la prise d’Abéché, il

payait un impôt à Doud-Mourra et celui-ci était représenté par un aguid

à Ndélé.

Nous empruntons au capitaine Modat l’exposé des causes du conflit, qui

devait se dénouer au combat de Ndélé, le 12 janvier 1911.

« A la veille d’entreprendre la conquête des pays riverains du Chari,

Rabaḥ avait senti la nécessité d’assurer ses communications avec le

Baḥr-el-Ghazal : c’est dans ce but qu’il avait créé, entre l’Aouk et le

Bamingui, le sultanat du Dâr Kouti en faveur de Moḥammed es Senoussi

(1888). Douze ans plus tard, en 1900, l’empire éphémère du conquérant

noir s’effondrait sous nos coups à Koussri ; mais son œuvre néfaste

semblait lui survivre à Ndélé, où se créait, sous nos yeux, en peu de

temps, un petit État hostile à notre action qui, par sa proximité de

notre ligne d’étapes, devait être pour nous un perpétuel sujet

d’inquiétudes.

Intelligent et rusé, Senousi avait su profiter de nos embarras au Tchad

pour poursuivre son rêve ambitieux : la création d’un empire musulman

entre Chari et Oubangui, sur le trajet des caravanes allant à La Mekke.

Cet empire, il le voulait populeux, autour d’un noyau arabisant fidèle ;

il sut grouper des tribus bandas nombreuses, qu’il alla razzier jusque

sur l’Oubangui. Cette population étroitement asservie lui permettait

d’inonder d’esclaves les marchés du centre africain. En échange, il

avait des armes et des munitions.

Peu à peu, sa réputation de marchand d’esclaves et d’ivoire s’étendait

au loin. Ndélé devenait un séjour recherché des Djellâbas et Fellatas

qui, bien accueillis par ce chef, ne cessaient de lui prodiguer les

louanges les plus exagérées.

Senousi, petit chef de Râbaḥ, était devenu le grand sultan de Ndélé,

« l’Emir des Croyants », dont la puissance reposait sur une population

de plus de 50.000 âmes et une armée de 4.000 fusils. En 1907, La Mekke

lui envoyait une bannière sainte faite avec l’étoffe que les pèlerins

vont baiser dans la mosquée.

Cependant, la réalisation de ses projets avait rencontré plus d’un

obstacle ; à maintes reprises, il lui avait fallu user de diplomatie et

de ruse pour surmonter les difficultés. Sa fourberie ne le laissa jamais

au dépourvu ; depuis son fameux serment à Râbaḥ, elle était devenue

légendaire[208].

Il abandonne Râbaḥ, dès qu’il sent que son ingratitude ne pourra plus

être châtiée. En 1891, il avait assassiné Crampel et Biscarrat, poussé

par le seul désir de s’emparer des armes et bagages de la mission. Plus

tard, il se rapprochera, de nous, et, pour effacer le crime, en

rejettera la responsabilité sur Râbaḥ. En fait, lui seul est coupable.

Ses protestations ont cependant un résultat ; elles désarment nos

scrupules. Nous ne pouvons rien contre lui, à ce moment-là, et nous

avons besoin de son appui, même incertain. Au lieu du châtiment, c’est

donc un traité et des armes qu’on lui apporte en cadeau, moyennant quoi

nous pourrons poursuivre notre action plus au Nord. Cette dure nécessité

n’a jamais été comprise des populations de ce pays, qui l’ont considérée

comme un aveu de notre faiblesse. Aux yeux de tous, nous ne pouvions

venger nos morts et le prestige de Senousi augmentait encore.

Cependant, celui-ci, devenu notre allié et notre protégé, accroissait

tous les jours sa puissance et pouvait impunément piller, razzier et

massacrer les populations depuis Bambari jusqu’au Salamat, de la

frontière anglo-égyptienne au Chari.

« Son armement s’augmentait d’une façon inquiétante.

« En 1890, il débute avec 100 fusils ; après le meurtre de Crampel, il

en compte 200.

« En 1896, grâce à ses achats et grâce aux Belges, il en compte 600.

« En 1899, grâce aux cadeaux des diverses missions 1.200.

« En 1902, grâce aux achats et aux razzias 1.800.

« En 1908, toujours grâce aux achats 3.500.

« En 1910, toujours grâce aux achats 4.000.

« Ce continuateur de l’œuvre de Rabah devenait gênant ; mais il était

devenu redoutable et, dès lors, notre action dans le Dar-Kouti ne se

signale que par une suite de compromis confirmant notre autorité

nominale, mais laissant, en fait, intacte la puissance de Senoussi.

« Tel fut le traité de 1908, imposé par la force, que Senoussi signait

avec le secret espoir de ne jamais s’y conformer. On avait espéré que la

compagnie envoyée à Ndélé à cette occasion suffirait à briser sa

résistance, en cas de mauvaise volonté. Mais Senoussi montra ses 3.500

bazinguers et la solution forte était reconnue impossible. Après bien

des difficultés, le traité fut signé ; l’honneur était sauf, mais la

question était loin d’être résolue. »

Les clauses, plus étroites, devaient mettre le sultan en tutelle.

Senousi s’engageait à ne plus faire de razzias, à ne plus vendre

d’esclaves, à ne pas commercer avec nos ennemis du Ouadaï, à payer

exactement un impôt annuel, à introduire peu à peu les méthodes

d’administration française sous la direction du résident qui était

auprès de lui...

L’observation stricte du traité eût réglé définitivement la question du

Dâr-Kouti, qui devenait de plus en plus inquiétante. Mais Senousi était

loin de désirer cette solution pacifique, qui supprimait son autorité,

ne lui laissant de sultan que le nom. De tempérament plus pacifique que

guerrier, il décide de ne pas brusquer la situation, de nous payer de

bonnes paroles et de prévoir l’avenir en se préparant une retraite sûre

en cas de difficulté. En attendant, il gouverne comme si le traité

n’existait pas.

« On lui a interdit le commerce avec l’Ouadaï... Il continue à envoyer

vendre ses captifs à Abéché et paye même un tribut à notre adversaire.

« Il ne doit plus faire de razzias..... En octobre 1909 il prescrit à

Ouarra Banda, son lieutenant, de descendre jusqu’à Ippy (Kouango) et d’y

razzier les Lindas. Cette opération procure de 4 à 600 captifs, dont 200

à peine parviennent à Ndélé. Le restant est mort sous les mauvais

traitements et les cadavres jalonnent la route. Ce n’est que très

difficilement qu’il rend les survivants.

« D’après le traité, il doit nourrir à ses frais la troupe qui stationne

à Ndélé. Le Gouvernement lui fait la remise gracieuse de cette

obligation ; ses fournitures lui seront payées (septembre 1909). Il met

une telle mauvaise volonté à s’exécuter que, pour assurer

l’approvisionnement de la compagnie, on est obligé d’arrêter les convois

de vivres qui lui sont destinés. Même manque d’empressement pour les

transports de l’Administration. Les commerçants, par contre, sont plus

favorisés ; il est vrai qu’ils lui procurent, en contrebande, des

capsules.

« Malgré l’interdiction formelle de vendre des esclaves, la traite

continue et, de ce fait, il se voit infliger une amende (août 1910).

« Enfin, la reconnaissance de Baḥr-el-Ghazal (mai, juin, juillet 1910)

jette la lumière sur ses agissements contre le chef youlou Djellab,

qu’il essaie de déloger du massif du Ouanda Djalé, pour pouvoir s’y

réfugier à son tour.

« On était désormais fixé. Senoussi pensait à la fuite, pour se

soustraire aux obligations du traité qu’il avait antérieurement signé.

Devant cette mauvaise volonté et cette duplicité, le Gouvernement décida

de l’inviter, une dernière fois, à tenir sans retard tous ses

engagements.

« Mais poussé par son fils Adoum, qui nous était hostile et qui avait su

prendre une grande influence, Senoussi n’écoute aucun conseil. Il

continua à préparer la fuite et commença à envoyer au Ouanda Djalé ses

bagages et une partie de ses femmes.

« Il n’y a pas de temps à perdre ; du moment qu’on ne pouvait plus

douter de ses intentions, pourquoi attendre pour sévir que ce sultan

nous eût compliqué la tâche ? Pourquoi ne pas profiter de ses embarras

au Ouanda Djalé pour procéder, sans plus tarder à son arrestation et à

celle de son entourage, alors qu’il ne pouvait nous opposer à Ndélé que

la moitié de ses fusils ? La majorité de la population banda nous était

favorable, et il était à présumer que, dans ce groupement hétérogène,

une fois la tête disparue, le reste serait à nous. Cette solution avait

l’avantage d’exiger le moindre effort ; le capitaine commandant la

compagnie de Dar-Kouti la proposa, en demandant un renforcement

d’urgence de la compagnie.

« Le Gouvernement estima que, si Senoussi persistait à ne pas tenir ses

engagements, il y avait lieu d’entreprendre une action contre lui et de

l’arrêter, lui et son entourage. Mais la garnison de Ndélé ne devait

compter que sur ses propres forces et n’agir qu’avec la certitude du

succès. Cependant, on dépêcha des renforts à la 4e compagnie et un

convoi de cartouches fut dirigé sur Ndélé pour porter à 60.000 le stock

du poste. Malheureusement, ces diverses mesures demandèrent un certain

temps. En décembre, on apprenait que Senoussi était venu définitivement

à bout de Djellab et qu’il occupait le Ouanda-Djalé. Son refuge était

assuré ; dès lors, sa désobéissance n’a plus de limites.

« A ce même moment, on apprenait la sanglante affaire de Doroté ;

l’agitation musulmane se manifestait intense dans tout le centre

africain et gagnait Ndélé, où deux chérifs venus du Soudan

encourageaient à la résistance.

« Deux incidents vinrent compliquer la situation et rendre l’action

inévitable.

« 1o _Incident d’Ouadda_. — Le lieutenant Jaffrelot, du poste de Bria,

était monté à Ouadda avec une trentaine d’hommes, pour y faire une

enquête au sujet des agissements de Moḥammadi, lieutenant de Senoussi.

Au cours d’une patrouille, ses tirailleurs furent assaillis à coups de

fusil ; le petit détachement dut faire usage de ses armes et se replier

ensuite sur Mouka. Avec sa mauvaise foi habituelle, Senoussi se déclara

blanc comme neige, rejeta toute la faute sur le lieutenant Jaffrelot et

refusa de livrer les Bazinguers coupables (décembre).

« 2o _Refus d’établir un village au Bamingui_. — En second lieu, le

Gouvernement avait prescrit que des villages fussent installés sur la

piste Ndélé-Fort-Crampel. Pour ne pas compliquer la situation, il ne fut

demandé à Senoussi que la création d’un seul village au Bamingui. Un

délai de 15 jours lui fut donné pour envoyer 50 ménages. Le délai expira

le 25 décembre, et Senoussi ne s’était pas exécuté.

« Il n’y avait pas à hésiter plus longtemps. Ne pas châtier une pareille

désobéissance de la part du meurtrier de Crampel eût été impolitique,

et, d’autre part, attendre plus longtemps eût été une faute.

« Malheureusement les renforts et les cartouches n’étaient pas encore

arrivés.

« En attendant le moment favorable, les précautions suivantes furent

prises, en vue de l’opération qui était désormais inévitable.

« Le poste du Bamingui fut renforcé par 10 miliciens demandés à Fort-

Crampel (en tout 30 hommes).

« Le capitaine commandant la circonscription de Fort-Archambault fut

prié d’occuper fortement Ndioko, par où Senoussi devait être évacué en

cas d’arrestation. Il importait, en effet, que cette évacuation fût

protégée sérieusement, et, d’autre part, la garnison de Ndélé ne pouvait

être réduite sans inconvénient.

« Sur ces entrefaites, le convoi de cartouches arriva le 8 janvier.

« Rendu méfiant, Senoussi prescrivit aussitôt à Allah Djabou, son

lieutenant, de rallier Ndélé en toute hâte avec tout son monde, en ne

laissant qu’un faible détachement pour garder le Ouanda Djalé.

« Différer l’action plus longtemps eût été désastreux. L’arrivée d’Allah

Djabou eût porté à 4.000 le nombre des fusils de Senoussi ; notre

sécurité était compromise à bref délai et toute solution devenait

impossible[209] ».

Senousi disposait à Ndélé d’environ 2.000 fusils, répartis en 19

bannières. Son tata et celui de son fils Adoum « occupaient un

emplacement central au milieu d’une plate-forme rocheuse, véritable

gradin entaillé à mi-pente dans le flanc du plateau au dessus du ravin

de la Ndélé ». La compagnie du capitaine Modat, défalcation faite de la

garnison du poste du Bamingui et de la garnison de sûreté du poste de

Ndélé, comptait 3 officiers, 5 sous-officiers et 180 indigènes

disponibles pour la manœuvre.

Le lieutenant Grünfelder, avec 80 tirailleurs, fut chargé de

l’arrestation de Senousi et de son entourage. Mais ceux-ci résistèrent

et Adoum se jeta sur le lieutenant, qui abattit alors à coups de

revolver l’assassin de Crampel et son fils. Les bazinguers intervinrent

et, peu après, la fusillade crépitait. Le capitaine Modat fit

immédiatement entrer en ligne le reste de sa compagnie et se porta à

l’attaque des tatas. L’action, commencée à 8 h. 45 du matin, se

terminait à 4 h. 45 du soir par la dispersion des bazinguers et la prise

des tatas. Cette journée nous coûtait : 2 Européens blessés (lieutenant

Grünfelder, sergent Zuani), 9 tirailleurs tués et 17 blessés. Du côté

adverse, les pertes étaient considérables. On compta 200 tués sur place,

parmi lesquels : le sultan Senousi, son fils Adoum, Moḥammadou, petit

fils de Râbaḥ, 4 chefs de bannière et 4 Arabes blancs, dont 2 chérifs

venus d’Égypte. Les blessés étaient bien plus nombreux : environ 400.

Allaḥ Djabou, appelé en toute hâte par Senousi, accourait du Ouanda

Djalé. Quand il apprit la nouvelle du désastre, il ralentit prudemment

sa marche ; le 22, il fit sa jonction avec les fuyards, parmi lesquels

se trouvaient trois fils de Senousi : Djemâl ed Din, qui avait été

blessé, Maḥmadou, Foufana et Kamoun. Pendant ce temps, les Banda, les

Ndouka, quelques Rounga et Baguirmiens — c’est-à-dire les 8/10e de la

population sur laquelle régnait naguère Senousi — venaient faire leur

soumission au poste de Ndélé.

Allaḥ Djabou, après avoir fait semblant de demander l’aman, prépara une

attaque de nuit. Le 6 février, une caravane de pèlerins fellahta, qui

revenait de la Mekke et était divisée en 3 échelons, essaya de masquer

l’action des bazinguers et de favoriser leur entrée par surprise dans

nos lignes. Mais la ruse fut éventée : les deux premiers échelons furent

soigneusement visités et écartés ; quant au troisième, extrêmement

nombreux, il reçut l’ordre de rétrograder. A partir de trois heures du

matin, les gens d’Allaḥ Djabou échangèrent quelques coups de fusil avec

nos partisans. Au petit jour, les feux à grande distance qui furent

exécutés par la garnison du poste mirent les bazinguers en fuite. Cet

échec augmenta le nombre des défections : les derniers Banda et les

Kreich vinrent, à leur tour, faite acte de soumission à Ndélé. A la fin

de février, Allaḥ Djabou, campé à Djellab, n’avait plus avec lui qu’un

contingent fort réduit.

Depuis lors, le capitaine Modat est rentré en France et il ne semble

point que la politique inaugurée par lui — qui consistait à ruiner

l’organisation musulmane édifiée par de gros marchands d’esclaves en

pays fétichiste, et à assurer la protection et le développement de ces

régions en s’appuyant sur l’élément banda — il ne semble point, disons-

nous, que cette politique ait été suivie. En tout cas, il serait

extrêmement regrettable de voir reparaître, sur ce point, les erreurs de

certaine « politique musulmane ». Sans doute, une forte organisation

musulmane facilite l’installation des Européens dans des pays nouveaux.

Mais aussi que d’hostilités irréductibles, de difficultés, voire de

dangers, prépare, dans l’avenir, cette protection outrée de l’islâm ! La

religion du Prophète n’a que trop de tendances à gagner du terrain en

Afrique. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que, s’il est

impolitique de combattre l’islâm en pays musulman, il est tout aussi

impolitique de le propager, sans s’en rendre compte, en pays fétichiste.

Allaḥ Djabou s’est installé, avec ses bazinguers, dans le massif du

Ouanda Djalé. Maḥmadou Foufana, fils de Senousi, a attaqué un lieutenant

et 50 tirailleurs du côté de Kouga : il s’est fait battre à plate

couture et a perdu 100 hommes, dont un chef de bannière. — Les résultats

obtenus par le capitaine Modat ne devraient-ils point être complétés par

la dispersion définitive des bazinguers du Ouanda-Djalé ?

Revenons au Ouadaï. La colonne conduite par le commandant Maillard, au

début de l’année 1911, n’avait pas pu régler entièrement la question du

Massalat : les guerriers d’Andoka, successeur de Tâdj eddin, et les

bandes ouadaïennes du sultan Doud-Mourra restaient toujours une menace

pour les pays soumis à notre autorité.

La partie orientale du Ouadaï a eu de nouveau à souffrir des pillages

exécutés par les gens de ʿAli Dinar. « Celui-ci ne se contente pas

d’intriguer en vue d’établir à son profit une sorte de suzeraineté sur

les sultanats voisins ; il persiste à exciter les populations contre

nous, à menacer et à molester nos protégés, à associer ses contingents

aux révoltés du Ouadaï. Une lettre qu’il fit parvenir au début de la

présente année à Ḥassan, sultan du Dâr Tama, ne saurait laisser le

moindre doute sur la nature des sentiments qui l’animent ; il parle en

maître et avec quelque hauteur méprisante à Ḥassan qu’il appelle le

« chrétien noir » ; il lui ordonne, en le menaçant des pires violences,

de se reconnaître vassal du Dâr-Four. Enfin, des cavaliers portant la

ceinture rouge, le turban rouge et blanc, qui sont les marques

distinctives des réguliers de ʿAli Dinar, sont venus, en janvier et en

février, razzier nos gens, brûler plusieurs villages dans le Dâr-Tama,

enlever des femmes et des enfants ainsi que de nombreux troupeaux.

« C’est incontestablement de ce côté que doit s’exercer avec le plus

d’attention la vigilance de nos officiers ; des ordres ont été donnés

pour que, dans le Dar-Tama, notre frontière soit constamment gardée par

des auxiliaires indigènes, nos forces mobiles se tenant en arrière,

prêtes à intervenir[210]. »

Au mois de mars, 800 cavaliers foriens vinrent s’installer dans le

Zegâoua ouadaïen, tout près du cirque rocheux de Kapka. Ils rayonnèrent

de là sur les pays environnants et réussirent, en peu de temps, à

emmener 400 personnes en esclavage et à capturer plus de 5.000 bœufs et

14 chevaux : tout ce butin fut conduit à El Fâcher. Le Tama souffrit

beaucoup des incursions des gens de ʿAli Dinar, et le capitaine

Chauvelot, au cours d’une reconnaissance, trouva ce pays complètement

dévasté : les villages étaient détruits et la population, désespérée,

errait lamentablement dans la brousse. La compagnie Chauvelot poursuivit

les pillards jusque dans le Darfour, sans réussir toutefois à les

atteindre (mai 1911). Cette action énergique de nos troupes détermina

l’ancien prétendant Choucha à faire sa soumission.

Au même moment, le commandant Hilaire opérait contre les Khouân qui se

trouvaient dans l’Ennedi. Depuis qu’ils avaient accepté la domination

française, les Maḥâmid d’Ourâda étaient en butte à l’hostilité des

Senousia. En moins de six semaines, les pillards du Nord (Zouaya,

Touareg, Oulâd Slimân, Tedâ et Bideyât) avaient enlevé plus de mille

chameaux aux Arabes. Pour remédier à cet état de choses, la meilleure

solution consistait à purger l’Ennedi des éléments hostiles qui s’y

tenaient à demeure. C’est ce que se proposa de faire le commandant

Hilaire, avec la compagnie méhariste d’Ourâda, une section d’artillerie

et 150 auxiliaires.

L’Ennedi se trouve à 400 kilomètres environ au N.-E. d’Abéché. Les

cirques rocheux de Beskéré et de Sini, sortes de forteresses naturelles,

servaient de refuges aux guerriers de la Senousia. Ceux-ci entretenaient

les meilleures relations avec les gens du Darfour, chez lesquels ils

allaient se ravitailler en grain. Leur grand chef, Sidi Ṣâlèḥ Kéréma,

avait participé aux deux combats de Dorothé avec une centaine de fusils.

Depuis lors, il avait mené de nombreuses razzias chez les indigènes

soumis à notre autorité, enlevant les troupeaux et emmenant des femmes

et des enfants en esclavage. Il retenait prisonnière depuis plusieurs

mois une caravane partie du Fezzan pour Abéché, dont faisaient partie

les gens de ʿAbdallah Kahal, du Qaire : quelques hommes essayèrent de

fuir, mais ils périrent de soif au milieu des rochers arides de la

région.

La colonne Hilaire suivit l’itinéraire Ourâda-Am-Chalôba-Archeï. Les

Khouân comprenaient deux groupes : les Arabes, avec Sidi Ṣâlèḥ Kéréma,

et les Touareg, qui étaient commandés par le chef Koassen. Ils ne

s’attendaient pas à une attaque dans l’Ennedi et s’étaient dispersés :

une centaine d’entre eux étaient partis vers le Nord et une cinquantaine

d’autres étaient allés au Darfour chercher du mil ; le reste s’était

plus ou moins dispersé en quête de pâturages. Le 13 mai, les Touareg

furent surpris à Sini : la section méhariste qui les poursuivit ramena

450 chameaux et quelques prisonniers. Le 20, la colonne tomba sur les

Arabes à Kafra : les gens de Sidi Ṣâlèḥ essayèrent de résister, mais ils

furent facilement dispersés ; leur chef s’enfuit blessé, laissant entre

nos mains son étendard et tout son campement. Les prisonniers de la

caravane et les esclaves razziés au Ouadaï furent délivrés, et, en

outre, nos auxiliaires ramenèrent au camp 115 femmes et enfants des

fuyards.

Les Senousia évacuèrent l’Ennedi : les Touareg descendirent plus au Sud

et les Arabes se réfugièrent au Darfour. La colonne Hilaire rentra

ensuite au Ouadaï, où elle devait contribuer à réduire les Kodoï

insurgés.

Au début de juin 1911, eut lieu la révolte des Kodoï. Ces montagnards

turbulents avaient toujours joui de privilèges spéciaux sous les anciens

sultans du Ouadaï ; notre domination modifia cet état de choses d’une

façon désagréable pour les Kodoï, et ceux-ci, comme tous les autres

indigènes, durent payer un impôt en mil, et peut-être même supporter

quelques exactions des gens d’Acyl. Du reste, il ne faut voir en cela

que les motifs occasionnels de l’insurrection : le fanatisme musulman,

la haine de l’étranger, l’orgueil insensé et la brutalité bien connue

des Maba constituent des raisons autrement sérieuses.

Le 5 juin, le docteur Pouillot, qui voyageait sans escorte, était

assailli par plusieurs bandes de rebelles et, pour échapper à un sort

plus cruel, se donnait volontairement la mort. Le commandant Hilaire,

qui revenait de l’Ennedi, et le capitaine Chauvelot, arrivant de Bir

Ṭaouil, réprimèrent la révolte. Doud-Mourra avait envoyé l’aguid el

Djaʿâdné au secours des révoltés ; mais les Ouadaïens furent battus et

mis en fuite.

Un vent de rébellion avait d’ailleurs soufflé sur tout le Ouadaï, et le

commandant Hilaire dut aller s’installer à Atya, pour porter les

derniers coups à l’insurrection, qui, dit le colonel Largeau dans un de

ses rapports, « un peu partout a amoncelé les ruines ». La révolte du

Ouadaï a modifié les plans du colonel Largeau. « Il semble, en effet, ne

plus vouloir occuper le Tama, non plus que le Sila. Il se contentera

d’établir un poste solide dans la région de Courgnes, pour surveiller

ces deux points. Si Bakhit continue son agitation, le colonel Largeau

fera de ce côté une rapide expédition. Ce sera tout.

La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2) · 第 14 / 22 段