L’aguid Choucha avait été très bien reçu par le sultan des Massalat,

Tâdj eddin, chez qui il s’était réfugié. Ce Tâdj eddin était le fils de

l’ancien sultan, Abou beker, qui, comme nous l’avons déjà vu, avait été

pris par les troupes foriennes dans sa capitale de Djirdjel, en 1903, et

était mort depuis dans les prisons d’El Fâcher. Nommé sultan par ʿAli

Dinar, Tâdj eddin vivait dans la dépendance du Darfour. Poussé par son

suzerain, il avait pris une attitude hostile envers nous : il avait juré

de combattre les Chrétiens et avait promis de donner son appui à l’aguid

Choucha. Le capitaine Fiegenschuh quitta Abéché, vers la fin du mois de

décembre, pour effectuer une reconnaissance dans le dâr Massalat. Étant

en route, il envoya un courrier au sultan, pour lui dire qu’il était

animé d’intentions pacifiques et qu’il voulait simplement reconnaître la

frontière séparant le Ouadaï du Darfour. Ce courrier fut tué. Le 31

décembre, le capitaine écrivait à Abéché : « Je suis à Bir Taouil avec

les lieutenants Delacommune et Vasseur. Mon intention est de rappeler à

la réalité le sultan Tâdj eddin et de mettre Soussa hors d’état de nous

inquiéter. Le lieutenant Vasseur ira ensuite au Sila en suivant l’ouâdi

Kia et au Sila verra les Arabes Beni Halba. Le lieutenant Delacommune

ira au Nord, verra le dâr Guimr et tâchera d’entrer en relations avec

les Zegâoua ».

La colonne était arrivée à Bir Taouil sans incident : elle y campa deux

jours, en attendant le retour du lieutenant Delacommune, qui était allé

à Niéré prendre des auxiliaires. C’est là que le capitaine reçut une

lettre du sultan des Massalat, dans laquelle celui-ci protestait de son

dévouement à l’égard de la France. La colonne continua ensuite sa route

et, deux jours après, bivouaqua près d’un petit village : nouvelle

lettre de Tâdj eddin, disant qu’il faisait installer un campement pour

les tirailleurs. Le lendemain, 4 janvier, au moment où le détachement

suivait le lit desséché d’un ouâdi, on s’aperçut que des bandes d’hommes

armés marchaient parallèlement à la colonne. Malgré l’avis donné par

l’aguid er Râchid, Barkaï[202], qui vint le prévenir que les Massalat

voulaient faire la guerre, le capitaine pensa que ces indigènes avaient

simplement l’intention de l’accueillir par une fantasia, comme il

l’avait déjà vu faire au Sila. Cependant l’absence du sultan l’inquiéta

et il commençait à prendre des dispositions pour se défendre, quand il

fut soudainement attaqué de tous les côtés par les Massalat, armés de

sabres et de sagaies. Le capitaine Fiegenschuh, les lieutenants

Delacommune et Vasseur, le sergent Béranger et le maréchal des logis

Breuillac furent tués, ainsi que 101 tirailleurs et 80 auxiliaires :

seuls, 8 tirailleurs et quelques auxiliaires, dont l’aguid Barkaï,

réussirent à fuir et apportèrent à Abéché la nouvelle du désastre ; 180

fusils à tir rapide et 20.000 cartouches restaient entre les mains de

nos ennemis. La duplicité musulmane nous coûtait la perte du détachement

Fiegenschuh, comme elle nous avait déjà valu le massacre de la mission

Braulot par Samory et celui de la mission Crampel par Moḥammed es

Senousi. L’affaire de Bir Taouil eut un retentissement douloureux en

France, et, sur la proposition du Ministre des Colonies, la Chambre vota

les crédits nécessaires pour augmenter les troupes du Tchad de deux

compagnies : les effectifs furent portés de 1.200 à 1.600 hommes,

répartis en deux bataillons de quatre compagnies chacun.

Le massacre de la colonne Fiegenschuh était notre premier échec grave,

depuis que nous avions entamé l’action contre le Ouadaï. La défaite des

Chrétiens, déformée et amplifiée par les indigènes, se répandit comme

une traînée de poudre dans tout le pays. Notre prestige en fut

singulièrement amoindri. Voici, du reste, ce qu’écrivait le lieutenant-

colonel Moll, dans son rapport du 2 février, à propos de la surprise de

Bir Taouil : « Les âmes simples des indigènes, comme les esprits

fanatiques, disent y reconnaître le doigt de Dieu, qu’ils voyaient déjà

dans l’affaire récente d’Ouachenkalé. Ils ne sauraient autrement

admettre qu’un aussi petit sultanat que le Dar-Massalit ait pu infliger

un pareil échec aux troupes victorieuses du puissant Ouadaï. D’après de

récents renseignements, le Dar-Sila ferait maintenant cause commune avec

le Dar-Massalit. Le sultan Acyl a vivement conseillé au lieutenant

Lucien de pousser ses préparatifs de défense à Abéché, et cet officier,

tout en constatant que l’esprit de la population d’Abéché même était

« assez bon », a jugé utile d’activer son organisation défensive, car,

disait-il, « une explosion de fanatisme musulman est toujours à

craindre ». Citons également la réflexion si juste qu’une des victimes

du guet-apens, le lieutenant Delacommune, faisait, quelque temps

auparavant, dans une lettre adressée à sa famille. Cet officier

remarquait que la moindre troupe commandée par un Européen inspirait une

frayeur extrême aux habitants du Ouadaï. « Elle tient, je crois,

écrivait-il, à ce que jamais une troupe conduite par les Blancs n’a

éprouvé d’échec. C’est pour cela qu’il ne faut pas faire d’imprudence ;

la plus petite défaite pourrait avoir au point de vue moral la plus

funeste influence. » On ne pouvait mieux dire.

Après Bir Taouil, la garnison du Ouadaï se trouvait réduite à 200 hommes

environ : elle fut renforcée d’urgence par une vingtaine de tirailleurs

du poste d’Atya, et le chef de bataillon Julien, qui arrivait de France,

alla prendre le commandement de la circonscription d’Abéché.

Notre échec avait provoqué une recrudescence de l’agitation

antifrançaise : la fortune paraissant nous abandonner, des défections

allaient se produire parmi les Ouadaïens ralliés à Acyl et des

hostilités nouvelles devaient se manifester. Tâdj eddin avait écrit à

Bakhit pour lui annoncer sa victoire et celui-ci, après l’avoir

félicité, répondait « qu’il ne s’était pas battu avec le capitaine

Fiegenschuh et son lieutenant, parce qu’il avait suivi les conseils

d’Acyl lui prêchant la paix, mais qu’à l’avenir il était prêt à faire la

guerre aux Français, si ces derniers revenaient dans son pays ». Le

sultan des Massalat envoya également une lettre à Acyl, dans laquelle il

lui disait : « Tu es un descendant très illustre du grand Prophète et

tout le monde le sait. Fais comme moi : tue le lieutenant qui reste et

les autres Européens et nous serons amis. Tant pis pour toi si tu ne

suis pas la volonté de Dieu. Si tu écoutes mes conseils, je serai

toujours ton fidèle allié et je te soutiendrai si tu es attaqué. Je suis

décidé à périr pour la cause de l’Islam ». Acyl lui répondit : « Je suis

l’ami des Français, mais je ne pourrais les empêcher de faire la guerre.

Je suis musulman. Si tu es mahdi, il faut te battre, car tu es le jouet

de la volonté de Dieu ; mais tu n’es qu’un sultan et tu seras vaincu.

Les Français connaissent mieux que toi l’art de la guerre et ceux qui

restent n’ont pas peur. Les Français feront la guerre jusqu’au succès

final et tu seras écrasé ». Doud-Mourra se tenait toujours dans le nord

du pays avec ses partisans : il avait cherché un refuge dans le cirque

rocheux de Kapka, à deux jours au nord-est d’Ourâda, sur la limite des

pays relevant de l’influence senousie. Nous avons déjà dit que la

réconciliation était complète entre le sultan déchu et le délégué de Si

Aḥmed Chérif, Moḥammed es Sounni : le danger commun que constituait

l’expansion française avait fait oublier les anciens différends. Il

était évident que l’occupation du Ouadaï par nos troupes menaçait de

ruiner la Senousïa, en supprimant les deux grandes ressources de celles-

ci : la traite des esclaves et la contrebande des armes. D’autre part,

si, grâce à l’action de la confrérie, les Français venaient à être

refoulés, on pouvait supposer que l’influence senoussie deviendrait très

grande au Ouadaï et que Moḥammed es Souni réussirait là où il avait

échoué en 1900. Indépendamment de la solidarité musulmane, ces raisons

décidèrent donc l’homme de confiance de Si Aḥmed Chérif à se rendre au

Darfour, pour obtenir la réconciliation de ʿAli Dinar et de Doud-Mourra.

ʿAli Dinar continuait la tradition de ses prédécesseurs, en considérant

le dâr Tama, le dâr Guimr, le dâr Massalat et le dâr Sila comme des

dépendances du Darfour. Au moment où l’occupation française progressait

dans la vallée de la Bataḥ, ʿAli était occupé à combattre Senin, le

gouverneur de Kabkabiyé. Après la défaite et la mort du chef rebelle, le

sultan forien suivit de près les événements qui se déroulaient au

Ouadaï. L’entrée de nos troupes à Abéché lui fit prendre une attitude

hostile à notre égard : il soutint et encouragea les dissidents de Tama

et du Guimr et poussa Tâdj eddin à nous combattre. Les sollicitations de

Moḥammed es Sounni, le succès des Massalat à Bir Taouil et, par la

suite, les allures d’indépendance que Tâdj eddin victorieux prenait vis-

à-vis du Darfour, décidèrent ʿAli Dinar à intervenir.

En janvier 1910, les troupes foriennes envahirent le dâr Guimr,

occupèrent Ganatir, la capitale du pays, et poussèrent jusqu’à Aptar. Le

sultan Idris s’était réfugié au Tama, où le capitaine Chauvelot envoya

immédiatement l’aguid er Râchid, Barkaï, avec une cinquantaine de

cavaliers. En février, un fort parti massalat pénétra dans le dâr Tama :

Ḥassen s’enfuit, Barkaï et Idris battirent en retraite sur Bir Taouil,

et le prétendant soutenu par Tâdj eddin, l’aguid Choucha, fut proclamé

sultan à Niéré. Le 25 février, le capitaine Chauvelot rentra sans coup

férir dans la capitale du Tama et réinstalla le sultan Ḥassen. Après son

départ, l’aguid forien Adoum Roudjal envahit le Tama et intronisa

l’ancien sultan, ʿOthmân. Au même moment, le lieutenant Lucien, avec 80

tirailleurs, poussait une reconnaissance sur Ourâda, afin de surveiller

la région de Kapka, où se tenait le sultan Doud-Mourra. Une pointe

audacieuse des Foriens en plein Ouadaï nécessita le rappel urgent de cet

officier, qui, avant de rentrer à Abéché, chargea l’aguid el Maḥâmid,

Aḥmed oueld Moḥammed Bechara, de s’opposer à toute incursion ennemie.

Adoum Roudjal venait d’envoyer une troupe d’un millier de cavaliers,

sous les ordres de l’ex-aguid el Baḥr, Bâdjouri, exécuter une razzia en

pays ouadaïen : le Djellâbi saccagea la région qui s’étend à l’ouest du

Tama, pillant et brûlant tout sur son passage. Il ne s’arrêta qu’à 15

kilomètres de Mourra, pour aller rejoindre ensuite le gros des troupes

foriennes. Le commandant Julien expédia d’Abéché la compagnie Lagrange,

avec mission de surveiller la frontière occidentale du Tama et

d’empêcher les bandes ennemies de pénétrer dans le Ouadaï proprement

dit.

Le succès de Bir Taouil avait enflé démesurément l’orgueil de Tâdj

eddin, qui chercha à s’affranchir des liens de vassalité qui

l’unissaient au sultan d’El Fâcher. Cependant, lorsqu’il apprit qu’Adoum

Roudjal se trouvait au Tama avec une grosse colonne de Foriens, le

sultan des Massalat prit peur et adopta une attitude plus soumise : il

envoya à ʿAli Dinar des armes et des munitions prises à Bir Taouil et il

fit proposer à Adoum Roudjal une action commune contre les Chrétiens. Au

mois de mars, des défections se produisirent parmi nos auxiliaires

ouadaïens : le kamkalek Ismaʿïl ʿAbdallah, ex-aguid el Djaʿâdné, et le

sinmelek Achour passèrent au Massalat avec leurs contingents ; peu

après, l’aguid el Maḥâmid, Aḥmed, alla rejoindre son oncle Doud-Mourra

dans le dar Zegâoua, avec une centaine de fusils.

Le 27 mars 1910, le lieutenant anglais Boyd Alexander, qui s’était déjà

fait connaître par un voyage au lac Tchad, quitta Abéché et, malgré

l’opposition qu’il rencontra chez nos officiers, se dirigea sur Niéré

pour gagner El Fâcher. Le malheureux courait évidemment à sa perte : il

fut tué le 2 avril, à 3 kilomètres à l’ouest de Niéré, par une bande de

Foriens et de gens d’ʿOthman.

Adoum Roudjal aurait voulu faire un bloc de tous nos adversaires et

mener contre Abéché une attaque décisive. Mais l’entente ne put pas se

faire, Doud-Mourra et Tâdj eddin voulant agir en toute indépendance. Il

fut alors décidé que les Foriens, les Ouadaïens et les Massalat

gagneraient séparément Abéché et que la concentration se ferait sous les

murs de la capitale. Le commandant Julien résolut de profiter de cette

situation, et il donna l’ordre d’attaquer le camp forien, qui

constituait le groupe principal des forces adverses. Le capitaine

Chauvelot, avec 172 tirailleurs de la première compagnie et 50

auxiliaires de l’aguid Barkaï, alla relever le capitaine Lagrange. Les

forces ennemies s’étaient concentrées à l’ouadi Guéréda, sur la route

qui mène de Niéré au dâr Guimr. Elles comprenaient :

1o Environ 4.000 Foriens, dont la moitié possédait des fusils à tir

rapide ; cette troupe était aux ordres d’Adoum Roudjal, un chef forien

qui avait autrefois combattu avec succès les aguids de Doud-Mourra ;

2o 800 cavaliers, Arabes ou dissidents ouadaïens, commandés par Bâdjouri

et des aguids restés fidèles à Doud-Mourra ;

3o Plusieurs milliers d’auxiliaires à pied, armés de lances et de

sagaies.

Le 7 avril 1910, le capitaine Chauvelot aborda le camp de l’ouadi

Guéréda. Le combat dura deux heures. Les Foriens, groupés par bannières,

montrèrent du mordant et combattirent de la même façon que les

Ouadaïens : « Ces bannières, par bonds successifs, viennent à être

plantées jusqu’à 100 mètres de notre ligne ; les masses ennemies se

précipitent autour d’elles en poussant des hurlements furieux. Les

aguids à cheval excitent leurs hommes au combat[203] ». Finalement, les

Foriens se dispersèrent sous le feu de nos tirailleurs, en laissant 200

cadavres sur le terrain : après leur défaite, les bandes ennemies furent

harcelées par les Tama et les Guimr. Le combat de Guéréda coûta la vie à

un certain nombre de dignitaires du Darfour : Adoum Roudjal, grièvement

blessé au cou, mourut quelques jours après ; deux de ses lieutenants,

Adem ʿAli et Moḥammed Saʿïd, Ould Maḥmoud, beau-frère de ʿAli Dinar,

Khalil Borgo, chef du Zegâoua forien, Moḥammed, fils du prétendant

ʿOthmân, le djerma Capsoul du Tama et plusieurs chefs de bannière

avaient succombé. Parmi le butin ramassé sur le champ de bataille, on

retrouva une caisse ayant appartenu à Boyd Alexander et contenant des

livres, papiers, lettres, photographies et objets divers. Après leur

défaite, les Foriens s’étaient enfuis vers l’Est et n’osaient plus

rentrer à El Fâcher. Nos deux protégés, les sultans Ḥassen et Idris,

furent rétablis dans le dâr Tama et chez les Guimr. Le détachement du

capitaine Chauvelot rentra ensuite à Abéché (15 avril).

Cependant, les bandes de Doud-Mourra continuaient à opérer dans le Nord

et avaient comme objectif Ouara. Un frère d’Acyl, Sérhéroun, qui venait

d’être nommé aguid el Maḥâmid, les repoussa à Biltin, à 90 km. au N.-E.

d’Abéché : le combat avait coûté la vie à l’aguid el Gourân, Diado[204],

et à ses trois fils. Le capitaine Chauvelot quitta Abéché le 18 avril,

afin de soutenir nos auxiliaires ouadaïens, et il poursuivit les

partisans de Doud-Mourra dans le dâr Zegâoua, jusqu’au-delà du cirque

rocheux de Kapka, qui leur servait de refuge et d’abri. Doud-Mourra

s’enfuit alors chez les Zegâoua du Darfour.

Ces opérations raffermirent le prestige de nos armes, un moment ébranlé

par la victoire des Massalat. Dans un rapport au Ministre des Colonies,

en date du 17 août 1910, le Gouverneur général de l’Afrique équatoriale

constatait cette amélioration. « Je puis vous annoncer avec

satisfaction, écrivait-il, que la situation, un moment critique, après

le guet-apens de Bir Touil, s’est complètement éclaircie à la suite de

notre victoire de Guéréda, le 7 avril, et la dislocation des bandes de

Doud-Mourra après la vigoureuse poursuite du capitaine Chauvelot.

« La fuite précipitée de Doud-Mourra du cirque, pour ainsi dire

inexpugnable, de Kapka, en même temps qu’elle dénote la démoralisation

de ses partisans, a rehaussé le prestige de nos armes, et ces deux faits

glorieux, survenus à quelques jours d’intervalle, ont raffermi

complètement notre autorité au Ouadaï.

« L’installation à Zigueï d’une compagnie montée (unité formée en

compagnie méhariste, capitaine Cauvin) a empêché les Senoussistes de

réaliser leurs projets d’offensive et d’aider Doud-Mourra.

« La présence à Ndélé de la compagnie Modat a maintenu le sultan du dar

Kouti, Moḥammed es Senousi, dans la fidélité.

« La compagnie de nouvelle formation conduite par le capitaine Arnaud,

viâ Zinder, était attendue à Mao le 10 août ; la suivante est attendue

pour le début de septembre.

« L’arrivée prochainement attendue de ces renforts a permis de mettre au

Ouadaï un effectif suffisant pour repousser toute agression quand elle

se produira ».

En mai, Doud-Mourra s’était réfugié auprès du sultan Tâdj eddin, avec

son neveu Aḥmed, ex-aguid el Maḥâmid. Les hostilités reprirent presque

aussitôt du côté du dâr Massalat : une colonne composée de Ouadaïens

dissidents et de Massalat vint attaquer Bir Taouil, défendu par des

partisans d’Acyl, pilla une partie du village et se retira en emmenant

240 femmes en esclavage.

Pendant les mois d’hivernage (juillet, août et septembre), l’inondation

du pays suspendit toute opération dans la partie orientale du Ouadaï.

Par contre, les rezzous des Senousis harcelèrent constamment les

populations soumises à notre autorité dans les régions du Nord : les

groupes hostiles du Borkou, du Mourtcha et de l’Ennedi (Arabes, Zouaya,

Touareg, Oulâd Slimân, Nakatzâ, Noarma et Bideyât) montrèrent beaucoup

d’audace et une bande de pillards poussa même jusqu’à un jour d’Atya. Le

frère d’Acyl, Sérhéroun, trouva la mort dans un combat livré à un djich

de Zouaya, Touareg et Bideyât, sur les bords de l’ouadi Maba. A la fin

de septembre, les dissidents du Nord étaient tous groupés dans l’Ennedi,

autour du chef senousi Salèh Kéréma. Du côté de l’Est, Doud-Mourra et

Tâdj eddin s’apprêtaient à continuer la lutte contre nous.

Le lieutenant-colonel Moll, autant pour réparer l’échec de Bir Taouil

que pour disperser le principal rassemblement ennemi, avait demandé et

obtenu l’autorisation d’agir contre les Massalat[205]. Voici comment

s’exprimait le Gouverneur général, à ce sujet, dans un rapport du 27

août au Ministre des Colonies : « Sur la demande du lieutenant-colonel

Moll, je l’ai autorisé à châtier les Massalits à la première occasion

favorable. Il est indispensable pour remplir notre devoir de protection

vis-à-vis des populations du Ouadaï qui se sont soumises à nous, que

nous infligions une sévère leçon à cette tribu pillarde à laquelle le

massacre de la colonne Fiegenschuh a donné un prestige disproportionné

avec sa puissance réelle.

« Il ne saurait s’agir là d’une nouvelle conquête, et j’ai donné des

instructions précises au lieutenant-colonel Moll à cet égard. Nos

troupes ne franchiront la frontière du Massalit que si elles y sont

amenées par l’exercice normal et légitime du droit de suite, et, en tout

cas, elles ne feront aucune installation dans un territoire dont

l’attribution ne nous est pas certaine.

« Mais dans l’état d’indétermination où est la frontière actuellement et

pour quelque temps encore, nous ne pouvons laisser les tribus

inorganisées, indépendantes en fait, se préparer ouvertement à la lutte

contre nous, venir par surprise enlever des gens dans nos territoires et

se retirer ensuite, sans être inquiétées, à l’abri d’une frontière que

nous serons les seuls à respecter ».

Le 1er novembre 1910, le lieutenant-colonel Moll quittait Abéché avec

300 hommes et deux canons pour marcher contre les Massalat : le bruit

s’étant répandu que Doud-Mourra avait l’intention de fuir vers le Nord,

la compagnie Arnaud avait été détachée de ce côté, avec mission de

barrer la route aux Ouadaïens.

Le 8 novembre, la colonne Moll entra dans Djirdjel, capitale du dâr

Massalat. Le lendemain, à 5 kilomètres au sud de cette localité, elle

supporta, vers 10 heures du matin, l’attaque furieuse de 5.000 hommes

commandés par les sultans Tâdj eddin et Doud-Mourra. Le lieutenant-

colonel Moll ayant ordonné de n’ouvrir le feu qu’à petite distance, la

troupe française fut rompue par le choc des cavaliers ennemis. Les

tirailleurs lâchèrent pied. Leurs officiers réussirent néanmoins à les

reformer et les ramenèrent au lieu du combat. Le feu fut ouvert sur les

Ouadaïens et les Massalat, occupés à piller le camp français, et ceux-ci

prirent la fuite, laissant 600 cadavres sur le terrain : Doud-Mourra

avait été blessé et Tâdj eddin tué.

Cette malheureuse affaire nous coûtait des pertes cruelles : 3 officiers

tués (lieutenant-colonel Moll, lieutenants Jolly et Brûlé), 5 sous-

officiers tués (adjudants Leclerc et Noël, sergents Bal, Alessandri et

Bergère), 28 tirailleurs tués et 11 disparus ; 1 officier, 4 sous-

officiers et 69 tirailleurs blessés. La nouvelle du combat de Dorothé,

dès qu’elle fut connue en France, provoqua une émotion profonde dans

tout le pays. Le colonel Largeau fut immédiatement désigné pour succéder

au lieutenant-colonel Moll et la Chambre, sur la proposition du Ministre

des Colonies, vota les crédits nécessaires pour augmenter d’un bataillon

de 800 hommes les troupes du Territoire du Tchad.

Après la mort du lieutenant-colonel Moll, le chef de bataillon Maillard

avait pris le commandement : il fit aussitôt renforcer les troupes du

Ouadaï par la compagnie de Fort-Archambault. Sous sa direction, une

colonne comprenant 500 hommes, 2 pièces de canon et des auxiliaires

ouadaïens, opéra chez les Massalat durant le mois de janvier : elle

livra trois combats heureux, parcourut la région — sans toutefois

pénétrer dans la partie montagneuse — et rentra finalement à Abéché. En

février, la compagnie méhariste de Zigueï surprit et dispersa un rezzou

senousi à Fouka, dans le nord du Djourab et non loin du Borkou. Au mois

de mars, une deuxième compagnie méhariste fut installée à Ourâda, dans

le pays des Arabes Maḥâmid, avec mission de protéger le Ouadaï contre

les incursions menées par les Khouân et leurs auxiliaires. En avril, le

colonel Largeau prenait le commandement effectif du Territoire militaire

du Tchad.

Pendant que nos troupes du Ouadaï luttaient contre de nombreux ennemis,

afin d’assurer la prise de possession française de l’ancien royaume de

Doud-Mourra, un événement d’une grosse importance se produisait plus au

Sud, dans le dâr Kouti : le 12 janvier 1911, le capitaine Modat, qui

commandait la compagnie de Ndélé, enlevait les tatas de Moḥammed es

Senousi et dispersait les bazinguers du vieux brigand : celui-ci avait

été tué, ainsi que son fils Adoum, dès le début de l’action.

« Senoussi, écrit le capitaine Modat, est le véritable héritier de la

tradition laissée par les Zibêr et Rabaḥ, et, de même que ce dernier

recueille les débris des troupes khartoumiennes après la mort de

Suleyman, de même c’est dans l’entourage de Senoussi que viennent se

réfugier les rabistes après la mort de leur chef. D’une intelligence

très vive et d’une finesse allant jusqu’à la ruse, il sera diplomate

avant tout et il réussira à créer de toutes pièces un État où il

régnera, « comme aux temps les plus sombres du moyen âge, tel baron de

proie au milieu de ses paysans[206]. » Cet État qu’il crée d’un amalgame

de populations soumises, d’esclaves établis comme cultivateurs, c’est sa

chose, son bien. Dans l’intervalle des razzias dirigées contre les

idolâtres voisins, il en tire en despote les ressources nécessaires à

l’entretien de son entourage, de son harem (qui comprenait 600 personnes

du sexe féminin, y compris les jeunes filles employées comme servantes)

et surtout à l’armement et à l’équipement des bazinguers qui font sa

force.

« Venu un peu plus tard sur la scène soudanaise, il aura à compter avec

la pénétration européenne qu’il verra triompher de la puissance de

Rabaḥ ; il se gardera donc le plus possible de s’opposer ouvertement à

notre action, quoiqu’il la sente nuisible à ses intérêts. Obligé de

limiter ses visées ambitieuses, il cachera son dépit sous un fatalisme

bien politique, qui lui permettra, tout en donnant le change aux

Européens qui ont affaire avec lui, de pratiquer sournoisement ses

horribles razzias, qui seront un dérivatif aux velléités de révolte de

son entourage, où s’agitent, comme au plus beau temps de l’époque

khartoumienne, les descendants des « Baharas » qui conquirent le Dar

Four et les fakis immoraux que nous a dépeints Schweinfürth.

La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2) · 第 13 / 22 段