sultan ʿAli oueld Chérif, malgré la résistance de cette peuplade,
étendit sur elle la souveraineté du Ouadaï. Les Massalat, gens pillards
et cruels, se montrèrent d’ailleurs des sujets peu dociles : ils
tombaient fréquemment sur les caravanes qui passaient à proximité de
leur territoire, et, à de nombreuses reprises, les souverains d’Abéché
durent envoyer des troupes châtier cette tribu. En avril 1905, une
partie des Massalat avait refusé de payer la redevance annuelle et avait
même massacré les collecteurs d’impôt : l’aguid el Djaʿâdné ʿAbdallah,
Oust Kheir et le djerma Gontrongo, qui furent chargés de réduire les
rebelles, pillèrent le village d’Ambour. Mais le sultan du Darfour
intervint pour réclamer la possession du dâr Massalat : il razzia ce
pays et captura le chef Abou beker dans sa capitale de Djerdjel
(Djirdjel, Dridjelé) ; le gros de l’armée forienne campa à côté de ce
village. La guerre paraissait imminente entre le Ouadaï et le Darfour ;
mais Doud-Mourra ne la voulait pas, et il ordonna à l’aguid el Djaʿâdné,
qui s’était fait battre en août par le chef forien Maḥmoud, de rentrer à
Abéché (octobre 1905). L’attitude agressive de ʿAli fit cependant
éclater les hostilités entre lui et l’aguid el Maḥâmid, expédié sur les
lieux quelque temps après : les Ouadaïens furent battus et perdirent
quatre de leurs chefs ; de plus, pendant leur mouvement de retraite, ils
se virent harcelés par les Massalat (décembre 1905). Doud-Mourra,
inquiet, rappela tous ses aguids à Abéché, afin de pouvoir résister avec
toutes ses forces à une attaque éventuelle des Foriens : la situation
resta encore tendue pendant quelques mois, puis les troupes de ʿAli
rentrèrent au Darfour. Jusqu’à la prise d’Abéché par la compagnie
Fiegenschuh, en 1909, l’antagonisme entre les deux royaumes voisins n’a
pas cessé un seul instant : ainsi, en 1906, les Foriens allèrent piller
la région d’Ourâda ; d’autre part, le sultan ʿAli, qui considère le dâr
Sila comme lui appartenant, ne voulait pas que les Dadjo payassent un
tribut au Ouadaï.
Revenons maintenant du côté de l’Ouest. Alors que nous restions toujours
sur la défensive, les Ouadaïens faisaient des incursions sur notre
territoire et venaient razzier nos protégés, dont souvent quelques-uns
étaient emmenés en captivité. Les bandes ouadaïennes apparaissaient un
moment au Baḥr el Ghazal et au Fitri (Bâdjouri, El Khalil), dans la
région montagneuse à l’est de Boullong-Bédanga (aguid el Djaʿâdné) et
dans les pays à l’ouest du lac Iro (aguid es Salamat) : le coup de main
exécuté, elles s’en fuyaient rapidement ; il leur était d’ailleurs
facile de se mettre hors de portée, attendu que nous ne dépassions guère
la ligne de nos postes[195]. Notre passivité encourageait l’audace de
ces pillards : en février 1906, El Khalil venait piller Qollo, à 6
kilomètres du poste de Yao ; vers la fin du même mois, un parti ennemi
razziait Likkin, à moins de 50 km de Melfi ; en mars, des Missiriyé
faisaient une incursion au Fitri ; en mai, El Khalil et deux autres
cheïkhs arabes tombaient sur les Oulâd Râchid installés au nord du
Fitri ; etc. Cependant, le 4 mai, Gomboro se laissa surprendre à
Djingéboa par le lieutenant Cornet. Malgré une énergique résistance,
l’aguid es Salamat, blessé, dut céder la place : l’aguid Guerré fut tué,
ainsi que l’aguid el brich et l’aguid el ouadi de Gombo.
« Il y eut donc, de 1900 à 1906, une période pendant laquelle on espéra
régler la question de nos rapports avec le Ouadaï en nous désintéressant
de lui. On se contenta d’assurer la sécurité du Baghirmi, qui s’était
soumis à notre protectorat, en couvrant sa frontière par une ligne de
postes. Seulement, les Ouadaïens n’entrèrent pas dans nos vues. Ils
continuèrent comme par le passé à venir razzier, et chaque année nous
eûmes à repousser une ou deux de leurs bandes. Quoi que nous en
eussions, il nous fallut donc nous occuper de ce voisin, qui ne voulait
pas se laisser oublier. Et c’est alors que nos officiers conçurent, pour
en faire en quelque sorte le siège, un plan en trois parties dont
l’exécution fait honneur à leur habileté autant qu’à leur vigueur.
« _Première partie_. — Faire du Baghirmi une espèce de pays modèle dont
la tranquillité et la prospérité fassent envie à toutes les populations
encore privées de notre concours. Le sultan Gaourang, homme débonnaire
et jovial[196], étant entré complètement dans nos vues, ce résultat est
dès maintenant obtenu. De toutes parts et du Ouadaï même, on nous
appelle dans l’espoir d’un sort meilleur.
« _Deuxième partie_. — Avancer progressivement nos postes dans
l’intérieur, de manière à restreindre de plus en plus les territoires
soumis aux ravages périodiques des bandes ouadaïennes....... » Nos
méharistes furent chargés de couper la route des caravanes qui, par
Ouéta et Koufra, fait communiquer Abéché et Benghazi, afin de montrer au
sultan du Ouadaï qu’il était en notre pouvoir de supprimer tout commerce
avec la Cyrénaïque. D’autre part, nos troupes progressèrent dans le
Salamat et surtout dans la vallée de la Bataḥ, où notre poste-frontière
devait être reporté à 200 km. plus à l’Est, en 1908, et se trouver ainsi
à 180 km. seulement de la capitale ouadaïenne.
« _Troisième partie_. — Installer dans les provinces ainsi occupées un
souverain ouadaïen acceptant notre protectorat, qui d’une part nous
prête son concours pour nos opérations, et qui d’autre part montre par
un exemple tangible que nous ne voulons pas faire au Ouadaï autre chose
que ce que nous avons fait au Baghirmi : assurer l’ordre et encourager
le développement économique du pays par la protection des gens
paisibles. Nous avons choisi pour cette besogne le prince Acyl[197], qui
descend, comme le sultan actuel Doud-mourrah, de l’ancien sultan Cherif
et qui a un fort parti à Abecher[198]. »
Tout cela ne se fit point sans combat. Après l’affaire de Djingéboa, le
capitaine Plomion partit à la poursuite de Gomboro et poussa jusqu’à
Bobech (2 juin 1906). Quelques mois plus tard, il surprit le djerma
Smaïn, khalifa de l’aguid el Djaʿâdné, entre Tialo et Agdoul : les
Ouadaïens perdirent leur chef et furent complètement battus (19
décembre).
Du côté du Nord, la compagnie du Kanem (capitaine Bordeaux) fit une
reconnaissance qui l’amena jusqu’à Am Loubia, résidence du kamkalek ez
Zioud, à 70 km. d’Abéché : ce village fut brûlé et le détachement
regagna Mao, sans avoir été aucunement inquiété par les Ouadaïens
(octobre-novembre 1906).
Pendant la saison sèche de 1907, le peloton de spahis du lieutenant
Lebon, secondé par le contingent d’Acyl, visita toute la région
montagneuse comprise entre Boullong et l’Abou Telfan, et établit notre
influence sur les fétichistes qui habitent ce pays. En juin, le
capitaine Plomion, après avoir fait sa jonction avec le lieutenant Lebon
à Abou Ṭiour, se dirigea sur Diogolo, dans l’Abou Telfan. Il gagna
ensuite, par une marche rapide, le village d’Abou Nabaq, au sud de la
Bataḥ, où se tenait l’aguid el baḥr Bâdjouri : les Ouadaïens furent
bousculés et eurent à peine le temps de s’enfuir, abandonnant un certain
nombre de chevaux, de selles, d’armes, etc. Le capitaine Plomion les
poursuivit jusqu’au campement de Am Abali, situé entre Birket-Fatmé et
Am Ḥadjer (23 juin 1907).
Au même moment, le capitaine Jérusalémy remontait la vallée de la Bataḥ
jusqu’à Birket-Fatmé et tournait ensuite droit au Nord, pour razzier les
Arabes Missiriyé de la région d’Ourel. Revenu à Seïta, où il reçut la
soumission d’El Khalil et d’une partie des Arabes Missiriyé, le
capitaine Jérusalémy tomba, après une marche forcée de 38 heures, sur
les Kreda du Mourtcha, qui furent surpris et razziés (juillet 1907).
Dans le courant de septembre 1907, le lieutenant Gauckler recevait
mission d’opérer contre les Tedâ d’Am Chalôba, au sud de Ouéta, sur la
route des caravanes de Benghazi à Abéché, dans le but d’inquiéter les
communications du Ouadaï avec Koufra et le Borkou. Cette reconnaissance,
déviant très légèrement de son but, poussa jusqu’à Ouargala, entre Oueta
et Am Chalôba.
En septembre 1907, le lieutenant-colonel Largeau avait jugé le moment
opportun pour faire de nouvelles ouvertures au sultan Doud-Mourra[199] :
il lui adressa une lettre de Mao, et Ali Agré la fit parvenir au
souverain d’Abéché, par le Mourtcha.
« Le commandant du Territoire lui rappelait la modération de la France,
qui n’avait pas voulu profiter des discordes du Ouadaï pour l’envahir en
1903 ; il lui représentait que les chrétiens avaient respecté au
Baguirmi les coutumes et les croyances des populations, que la paix et
le commerce relevaient rapidement ce pays de ses ruines ; que le Ouadaï,
en répondant par des agressions aux ouvertures pacifiques de la France,
s’était déjà ménagé de cruels déboires et voyait se rétrécir tous les
jours le cercle ouvert à ses pillages, qu’Acyl s’agrandissait fatalement
de tout le terrain gagné sur la Bataḥ, enfin que le moment paraissait
venu de conclure un accord équitable départageant les intérêts en
présence[200] ».
Doud-Mourra ne répondit pas, mais Hesseïni ould Amtelaïd fit irruption
dans le Fitri et saccagea les villages de Malabesse : il disparut
ensuite rapidement, emmenant avec lui soixante-douze femmes boulâla, qui
furent vendues comme esclaves sur la place publique d’Abéché (octobre
1907). Ainsi, Doud-Mourra repoussait brutalement nos avances ; nous
n’avions donc aucune raison de modifier le caractère agressif de notre
politique envers lui, et la lutte contre le Ouadaï allait reprendre sous
peu avec une intensité et une vigueur toutes nouvelles.
Au début de 1908, eut lieu, du côté du Sud, une démonstration de la
compagnie de Melfi contre le sultan du dâr Kouti. Moḥammed es Senousi,
lié à la France par le traité de protectorat de 1903, était en réalité
un gros marchand d’esclaves, qui avait profité de sa situation
privilégiée pour agrandir démesurément sa puissance. Il entretenait, en
sous-main, de bonnes relations avec le Ouadaï, auquel il payait un
tribut régulier, et il était sournoisement hostile à l’influence
française. Senousi n’observait d’ailleurs aucune des clauses du traité
de 1903 : ses bandes continuaient à faire de véritables expéditions, qui
ramenaient des troupeaux d’esclaves et dépeuplaient le pays compris
entre le Salamat et la Kotto. Le capitaine Mongin, à la tête de cent-
cinquante hommes, se porta sur Ndélé « afin d’imposer au vieux despote
le rappel de ses hordes et la signature d’un nouveau traité ». Mais les
3.500 bazinguers de l’assassin de Crampel en imposèrent à la petite
troupe sénégalaise, et le capitaine Mongin, dans l’impossibilité absolue
d’employer la manière forte, dut se contenter de négocier. Le 25 janvier
1908, Senousi signa les yeux fermés un nouveau traité — c’était le
troisième depuis 1897 — avec le ferme espoir de ne jamais s’y conformer.
De ce côté, la question restait donc entière.
Durant les mois de janvier et février 1908, Gomboro fit de nouveau son
apparition dans le Salamat. Certaines tribus arabes de la région, lasses
des pillages ouadaïens, étaient venues demander la protection de la
France et, en 1907, avaient refusé de payer l’impôt aux agents de
l’aguid es Salamat. Mais l’obligation pour les réfugiés de se déplacer
fréquemment, avec leurs troupeaux de bœufs, les mettait à la merci d’une
surprise ouadaïenne, et il était impossible à l’officier commandant le
poste du lac Iro de la protéger efficacement au-delà d’un certain rayon.
C’est pourquoi le lieutenant-colonel Largeau avait fort judicieusement
interdit de prendre à l’avenir l’engagement de défendre les Arabes
nouvellement ralliés, au cas où les chefs des postes de la frontière ne
seraient pas absolument sûrs de pouvoir tenir leur promesse ; il avait
même fait conseiller aux Arabes du Salamat, en attendant une nouvelle
amélioration de notre situation militaire dans le pays, de continuer à
payer l’impôt au Ouadaï. Les Arabes, toujours insouciants, n’en avaient
rien fait. Gomboro rentra en campagne, tomba brusquement sur les
Salamat, Cheurafa et Hémat qui campaient dans la région d’El Djideï,
enleva une soixantaine de femmes, un millier de bœufs, et s’en fut. Il
échappa au lieutenant Brûlé et se déroba devant la colonne Mongin,
retour de Ndélé. Le lieutenant Toureng, qui venait de créer le poste de
Bir el Khala, sur les bords du lac Iro, réussit toutefois à surprendre
les Ouadaïens : le 15 février, il leur livra le combat d’Amm Timan, dont
nous avons déjà parlé, qui coûta la vie à l’aguid es Salamat.
Un mois après, le 18 mars, le peloton méhariste du Kanem tombait sur les
Maḥâmid d’Ourâda.
Au commencement de 1908, les troupes d’infanterie, de cavalerie et
d’artillerie du Territoire avaient été fusionnées en un bataillon mixte
des trois armes, à 4 compagnies de 300 hommes. C’est après cette
modification que les opérations reprirent dans la vallée de la Bataḥ. Le
poste-frontière venait d’être reporté à 200 km. vers l’Est ; la première
compagnie abandonnait ses garnisons de Bokoro et de Yao pour aller
s’installer à Atya, centre des routes conduisant au Baḥr el Ghazal, au
Fitri, au Médogo et dans les montagnes des Diongor et des Kenga : le
nouveau poste ne se trouvait plus qu’à 180 km. de la capitale
ouadaïenne. Afin de soutenir la compagnie Jérusalémy, ainsi portée en
avant, le contingent ouadaïen d’Acyl quitta Boullong et, accompagné d’un
peloton de spahis, vint s’installer à Barouella, dans le Médogo, tandis
que la compagnie de Melfi occupait les postes de Yao et de Boullong.
Doud-Mourra fut fort irrité, en apprenant les progrès inquiétants que
l’occupation française venait de faire dans la partie occidentale de son
royaume. La réapparition d’Acyl comme prétendant au kademoul du Ouadaï,
l’activité déployée par nos troupes durant les années 1906 et 1907,
l’avaient déjà sérieusement préoccupé. Il n’avait jamais voulu entamer
de pourparlers avec les Français, qui avaient, à ses yeux, le double
tort d’être des infidèles et des intrus : pour lui, la prise de
possession des pays de la rive droite du Chari était attentatoire aux
droits du Ouadaï, qui y exerçait autrefois sa souveraineté. Du reste,
s’il avait eu des velléités de s’entendre avec nous, afin de déterminer
les pays devant relever de son autorité et ceux devant obéir à notre
action directe, les deux parties agissant comme l’avaient fait ʿAli
Dinar et les Anglais, la seule présence de son rival Acyl sur notre
territoire eût suffi à faire disparaître ces bonnes intentions. Mais tel
n’était point le cas. Les partisans d’Acyl faisaient courir le bruit que
leur maître allait, avec l’aide des Français, conquérir de haute lutte
le trône du Ouadaï. Doud-Mourra en fut informé : il crut le moment venu
d’agir énergiquement et il se disposa à faire entrer en ligne ses
meilleurs contingents, qui, jusqu’alors, n’avaient jamais été appelés à
nous combattre.
Ainsi que nous le savons, l’aguid el Maḥâmid était le meilleur ami et
l’appui le plus sûr du sultan. Depuis la mort de ʿOthman, l’ordre
régnait au Ouadaï : la disgrâce du djerma Abou Sekkin avait même
démontré que Doud-Mourra voulait être scrupuleusement obéi de tous ses
dignitaires et qu’il était décidé à briser ceux qui montreraient la
moindre mauvaise volonté, la plus petite force d’inertie. Aussi,
personne ne bougeait contre le gré du souverain. Seul, un illuminé, le
mahdi Maï Touta, tenta un mouvement de révolte, qui fut d’ailleurs
rapidement étouffé. A la tête de deux à trois cents fanatiques, armés de
fusils, il quitta Abéché pour se réfugier dans les pays au nord de la
capitale. Le fils de l’aguid el Maḥâmid, Aḥmed el Mâgné, fut lancé à sa
poursuite : il le rejoignit, dispersa ses partisans, et Maï Touta fut
fait prisonnier et mis à mort (juin 1907).
Les échecs répétés que notre politique avait fait subir à la Senousïa et
au Ouadaï rapprochèrent ces deux puissances qui, comme nous l’avons déjà
montré, étaient en froid depuis 1900. Elles sentirent la nécessité
d’oublier leurs anciens dissentiments, pour ne se préoccuper que de la
lutte à mener contre l’ennemi commun. Cette entente, qui deviendra très
étroite après la prise d’Abéché par nos troupes, explique la présence
d’éléments senoussis dans les rangs ouadaïens, lors des combats qui
eurent lieu sur la Bataḥ en 1908.
Le capitaine Jérusalémy, qui venait de créer le nouveau poste d’Atya,
devait subir le premier choc sérieux des troupes ouadaïennes. Sur
l’ordre de Doud-Mourra, l’aguid el Maḥâmid quitta la capitale avec son
contingent personnel, ceux de son fils El Mâgné, de l’aguid er Râchid,
de l’aguid el Baḥr, de l’aguid ed Debaba, du kamkalek ʿAbd el Kerim,
etc., et une troupe d’Arabes Zouaya et de Medjâberé : il avait comme
mission de chasser les chrétiens de la Bataḥ. Moḥammed ould Bechara
disposait en tout de 2.800 fusils, dont 1.200 à tir rapide. Le 20 mars,
il vint s’installer tout près de El Krenik. Le capitaine Jérusalémy se
porta à sa rencontre, avec 200 tirailleurs et 80 auxiliaires ouadaïens
d’Acyl. Le 29 mars, le combat s’engagea sur la Bataḥ, entre la mare de
Sadet et le village de Dokotchi, un terrain défavorable pour nous, à
cause des arbres épineux et touffus qui bordent les deux rives du baḥr.
Après cinq heures de lutte, l’ennemi dut céder la place : il comptait
400 tués et 600 blessés, dont une grande partie allèrent mourir dans la
brousse. L’Arabe Moḥammed Fezzân, homme de confiance de l’aguid el
Maḥâmid, fut trouvé parmi les morts. Moḥammed ould Bechara rétrograda
alors sur Birket Fatmé, où il campa avec le reste de ses troupes. Il
n’osait point avouer sa défaite au sultan et se contentait de lui écrire
que les troupes ouadaïennes avaient vaillamment combattu les chrétiens.
Mais Doud-Mourra voulait à tout prix chasser les Français de la Bataḥ :
il envoya à plusieurs reprises à l’aguid el Maḥâmid l’ordre d’attaquer
de nouveau l’ennemi, du moment que celui-ci n’avait pas encore abandonné
le poste d’Atya. Moḥammed, après avoir hésité quelque temps, vint
s’installer à Birket Sadet le 3 mai. Apprenant que le sultan avait
quitté la capitale et craignant que la non-exécution des ordres reçus ne
lui valût une disgrâce, l’aguid el Maḥâmid poussa un peu plus vers
l’Ouest et vint camper à Djoua, à 32 km. d’Atya. C’est là que, le 16
juin, le commandant Julien vint l’attaquer, avec une troupe comprenant
16 Européens et 373 tirailleurs et spahis. Les Ouadaïens avaient reçu
des renforts depuis l’affaire de Dokotché et comptaient environ deux
mille cinq cents fusils, dont 1.400 à tir rapide. Le combat dura deux
heures. Les Ouadaïens furent mis en déroute et perdirent environ 2.000
hommes : l’aguid el Maḥâmid avait été tué d’un coup de fusil par le
spahi Kantara Demba et deux de ses fils furent trouvés parmi les morts ;
l’aguid er Râchid et l’aguid ed Debaba avaient également succombé.
Lorsque la nouvelle du désastre lui parvint, Doud-Mourra eut un moment
de désespoir : il voulut venir nous attaquer lui-même, avec son
contingent personnel, mais ses « fagara » réussirent à le détourner de
son téméraire projet.
Ces deux brillants succès venaient de donner à nos armes une
prépondérance incontestable. Aussi, après avoir rendu compte des
événements qui s’étaient déroulés au Ouadaï, _Le Temps_ du 10 novembre
1908 ajoutait : « Aujourd’hui la situation est la suivante. Une partie
du Ouadaï est dès maintenant gouvernée pour notre compte par le prince
Acyl ; la situation du sultan Doud-Mourra, que ses cruautés ont rendu
odieux, est très ébranlée, et nos officiers ont acquis la certitude que
sans appeler aucun renfort de France (?) ou de l’Afrique Occidentale,
rien qu’avec la colonne de 500 ou 600 hommes que le Territoire du Tchad
peut fournir actuellement par ses seuls moyens, la prise d’Abéché est
une opération possible. Le Ouadaï se présente donc comme un fruit mûr
qui peut être cueilli à la première occasion ».
La prise d’Abéché ne devait pas régler entièrement la question
ouadaïenne, et les événements allaient mettre au point cette façon de
voir un peu trop optimiste.
A la fin de mai 1909, le capitaine Fiegenschuh, qui commandait la
compagnie d’Atya, marcha sur la capitale du Ouadaï avec 180 tirailleurs
et deux canons. Les Ouadaïens furent battus et dispersés, dans les
rencontres qui eurent lieu à l’ouadi Chok et sous les murs de la
capitale. Le lieutenant Bourreau, qui remplaça le capitaine Fiegenschuh,
blessé à la gorge, fit tirer quelques coups de canon sur la ville : les
Ouadaïens, absolument démoralisés par le tir fusant de l’artillerie,
s’enfuirent en désordre et, le 2 juin, le drapeau français flottait sur
le tata de Doud-Mourra.
Il y avait plus de sept ans et demi que nous étions venus pour la
première fois au Fitri et que nous avions pris le contact avec le
Ouadaï : la période de préparation semblait donc avoir été suffisante et
l’entrée de nos troupes dans la capitale de Doud-Mourra se présentait
comme le dernier acte de la politique d’encerclement, que nous avions
menée à l’égard du royaume ennemi. Mais la prise d’Abéché impliquait
l’occupation du Ouadaï, et on trouva généralement qu’un pareil
agrandissement du Territoire du Tchad nécessitait d’urgence une
augmentation des troupes régulières. D’ailleurs, il devenait évident que
nous allions avoir de sérieuses difficultés à surmonter. Doud-Mourra
était en fuite, et les fusils dont il disposait pouvaient être encore
pour nous un sujet d’inquiétude ; l’installation solennelle d’Acyl comme
sultan du Ouadaï, le 23 août 1909, rapprochait plus étroitement le
sultan déchu de nos vieux ennemis senoussis ; enfin, ʿAli Dinar prenait
envers nous une attitude agressive et, sans parler de la solidarité
musulmane, comme nous allions être amenés à occuper certains pays
ouadaïens (dâr Tama, dâr Guimr, dâr Massalat, dâr Sila, etc.),
séculairement revendiqués par les souverains d’El Fâcher, l’intervention
forienne était une éventualité dont il fallait se préoccuper.
Le désarmement du Ouadaï avait été ordonné, immédiatement après la prise
d’Abéché : en août, grâce aux prises faites et aux soumissions reçues,
3.500 fusils, dont 1.500 à tir rapide, se trouvaient entre nos mains.
Les provinces avoisinant la capitale furent occupées et le lieutenant-
colonel Millot se rendit lui-même à Niéré, dans le dâr Tama, pour
affirmer la prise de possession française de ce pays, vassal du Ouadaï.
Au commencement d’août, le lieutenant Lucien, avec une troupe comptant
100 fusils (80 tirailleurs et 20 tirailleurs auxiliaires), alla
reconnaître le dâr Mimi et poussa jusque dans les environs d’Ourâda,
chez les Arabes Maḥâmid, à 120 km. au nord d’Abéché. Quelque temps
après, 150 à 200 guerriers senousis (Zouaya, Touareg dissidents et
Minimini[201]) vinrent razzier deux campements maḥamid du dar Mimi : le
lieutenant Lucien poursuivit les pillards, les rejoignit à l’ouâdi Maï
et les dispersa.
Le sultan du dâr Sila, Bakhit, avait écrit au lieutenant-colonel Millot
pour faire sa soumission, quelque temps après la prise d’Abéché. En août
1909, il accueillit favorablement le lieutenant Georg et ses 20
tirailleurs. Mais l’entourage du sultan voulait la guerre. Par la suite,
le lieutenant Vasseur, envoyé dans le dâr Sila, y trouva un
rassemblement hostile de plus de 500 guerriers : le capitaine
Fiegenschuh, prévenu d’urgence, accourut d’Abéché avec un renfort de 60
tirailleurs, pour appuyer la démonstration faite par le détachement de
sa compagnie. L’attitude des Dadjo se modifia : un grand tam-tam eut
lieu à Goz-Baïda, et Bakhit reconnut la suzeraineté de la France.
Le lieutenant Delacommune, avec une centaine de fusils, était à Niéré,
où il protégeait Ḥassen, le sultan intronisé par nous, des attaques de
l’ancien sultan ʿOthmân, qui tenait la brousse avec environ 60 fusils.
Vivement poursuivi par nos tirailleurs, bousculé à Ouia, ʿOthmân dut se
réfugier au Darfour. En octobre, Delacommune se rendit chez Idris,
sultan du dâr Guimr, qui avait écrit à Niéré pour faire sa soumission et
solliciter la venue des Français dans son pays. A la même époque, un
nouveau rival du sultan Ḥassen surgissait dans le Tama : l’aguid
Choucha, cousin du chef que nous protégions, se fit proclamer sultan
dans le nord du pays. Surpris et mis en fuite par Delacommune, il vint
demander l’aman à Niéré : envoyé à Abéché, il réussit à se sauver et
alla chercher un refuge dans le dâr Massalat.
Le 1er novembre 1909, le lieutenant-colonel Moll avait pris le
commandement du Territoire du Tchad. Il était difficile, avec les seules
troupes dont cet officier supérieur pouvait disposer, d’assurer la
pacification et l’organisation des pays nouvellement occupés et de
contenir les nombreux éléments de dissidence, qui s’agitaient sur les
confins du Territoire. Au Ouadaï, notre protégé Acyl, d’une nature
impulsive, impatient de toute autorité, agissait un peu trop à sa guise
et il devenait nécessaire de le remettre en main. Doud-Mourra se tenait
toujours dans le Nord, avec ses partisans, et sollicitait l’appui des
Senousi, afin de pouvoir continuer la lutte contre nous ; Moḥammed es
Sounni, dont les agents redoublaient d’activité au Borkou et au Kanem,
allait nous susciter de graves difficultés en réconciliant Doud-Mourra
et ʿAli Dinar. Le sultan du Darfour revendiquait la possession du dâr
Tama, du dâr Massalat et du dâr Sila : il écrivait même une lettre pour
nous sommer d’évacuer le Ouadaï.