entrer dans sa confrérie les sultans Rabaḥ et Gaourang. Le premier, qui
appartenait à la secte des Kadria, ne voulut rien entendre et le second
se réclama de la Tidjânïa. Cependant, vers 1900, le mbang du Baguirmi
prêta l’oreille aux exhortations de Mahdi : des papiers qui tombèrent
entre nos mains, lors de la prise de Bir Alali (18 janvier 1902),
montrèrent nettement que notre protégé avait mené des intrigues hostiles
à l’occupation française.
L’influence de l’eunuque Cherf eddin sur l’esprit de Ghazali était telle
que cet aguid gouvernait en réalité le Ouadaï. Cet état de choses
ébranla d’ailleurs fortement l’autorité du sultan et plusieurs
provinces, profitant des divisions qui régnaient à la cour d’Abéché,
refusèrent de payer l’impôt. « En septembre 1901, Bakhit, sultan du dar
Sila....., sur les conseils de son ami Moḥammed Es Senoussi de Ndélé,
refuse de s’acquitter de ses devoirs tant que Cherf eddin conduira les
destinées ouadaïennes. Dans une lettre au Djerma ʿOthman, le sultan
Bakhit lui expliquant les motifs de sa conduite, ajoute : Qu’il déplore
que des hommes d’une origine illustre soient à subir, sans protester, le
joug honteux d’un esclave doublé d’un eunuque et, du moment qu’ils se
conduisent moins que des femmes, aucun musulman ne fera à leur mort
_kalaoua_ (cérémonie funèbre)[187] ».
Les Ouadaïens que mécontentait le gouvernement de Ghazali résolurent de
renverser leur souverain et de le remplacer par le jeune Acyl, aguid ed
Debaba, fils de Abou Kouyouma[188] et d’une Birnaouiyé. Mais ce prince
fut prévenu, par un dignitaire de la cour, qu’Aḥmed abou Ghazali devait,
à l’instigation de Cherf eddin, lui faire crever les yeux pour
l’empêcher d’être prétendant au trône : il s’enfuit alors nuitamment
d’Abéché avec sept cavaliers (septembre 1900). Acyl prit la direction du
Fitri et fut bientôt rejoint par environ deux cents partisans. Ghazali
expédia immédiatement cinq adjâouid à la poursuite de son rival, qui fut
atteint le sixième jour de marche par les troupes du sultan. Acyl
remporta deux légers succès sur leur avant-garde à Baba Tchoutchow, dans
le Médogo, et il courut se réfugier à Kalkélé, à l’est de Moïto[189].
Les adjaouid rentrèrent à Abéché. Acyl dépêcha aussitôt une ambassade
auprès du lieutenant colonel Destenave, commissaire du gouvernement par
intérim des pays et protectorats du Tchad. Cette délégation, composée de
Adem Kordé, cousin d’Acyl, et de dix cavaliers ouadaïens, se présenta à
Ngouri le 8 novembre 1901 : le prince fugitif sollicitait notre
protection et notre appui, afin de conquérir le trône du Ouadaï. Le
lieutenant Avon fut alors envoyé au Fitri avec son peloton de spahis.
Acyl surprit près de Malabesse le sultan boulâla Gadaï, serviteur dévoué
d’Aḥmed abou Ghazali : Gadaï fut tué avec quarante de ses soldats et le
prétendant Ḥassen abou Sekkin lui succéda.
Pendant que le Ouadaï était ainsi la proie d’incessantes compétitions,
les Français s’établissaient solidement sur les bords du Chari et du lac
Tchad. Les bandes rabḥistes n’existaient plus : Fâdhel Allah, fils de
Râbaḥ, avait péri dans la lutte et son frère Niébé s’était rendu avec
tous ses partisans (août 1901). Toutefois, du côté du Kanem, les
Senousis se préparaient à combattre énergiquement l’occupation
française : une première attaque contre leur zaouia de Bir Alali
échouait et coûtait la vie au capitaine Millot (novembre 1901). Après la
fuite d’Acyl, le représentant de Mahdi à Abéché, Moḥammed es Sounni,
avait envoyé un de ses parents au jeune prince pour lui recommander de
ne pas solliciter la protection des chrétiens ; il l’engageait à se
rendre à Bir Alali, auprès de Moḥammed el Barrâni, qui le conduirait
dans le Borkou, chez Mahdi, où il serait en sûreté. Mais Acyl refusa de
suivre ces conseils. D’ailleurs, Barrâni ne devait pas rester longtemps
à Bir Alali : cette forteresse était enlevée le 18 janvier 1902 par le
commandant Tétart.
C’est en novembre 1901 qu’eut lieu la rupture définitive entre Cherf
eddin et le djerma ʿOthmân. Le sultan et l’aguid es Salamat ne pouvaient
plus rester à Abéché, au milieu d’une population qu’ils sentaient leur
être nettement hostile. Ils quittèrent donc la capitale avec leurs
partisans et se retirèrent dans les terres de Cherf eddin, du côté de
Moungari. Le djerma et les Ouadaïens proclamèrent aussitôt l’avènement
au trône du jeune Moḥammed Ṣâlèḥ, surnommé _Doud-Mourra_[190], fils du
sultan Yousouf et de la captive forienne Maka.
La lutte entre les deux sultans dura plus de six mois. Ghazali et Cherf
eddin firent courir le bruit qu’ils voulaient quitter le Ouadaï et se
réfugier au Darfour. Ils restèrent quelque temps dans le dâr Salamat et
allèrent ensuite s’installer à Am Deguemat, sur la rive gauche de la
Bataḥ. Les troupes de Doud-Mourra se portèrent sur Am Demm, par El
Houguena, et vinrent attaquer celles de Ghazali. Le chef de la Senousïa
recommanda vainement aux deux princes de ne pas se battre et d’unir
leurs forces contre les Français : il ne fut pas écouté. Après un
certain nombre de rencontres, les partisans d’Aḥmed se dispersèrent : ce
dernier tomba entre les mains de ses adversaires et eut les yeux crevés.
Quant à Cherf eddin, qui s’était enfui avec quelques cavaliers, il fut
pris et mis à mort (fin 1902 — commencement 1903).
=Doud-Mourra (1902-1911).= — Doud-Mourra restait donc sultan du Ouadaï :
le parti gourân n’existait plus et la fuite d’Acyl chez les chrétiens
avait discrédité complètement la cause de ce prince. Mais l’arrivée des
Français dans la région de Yao était une cause d’inquiétude pour le
souverain d’Abéché. Le parti vainqueur avait appris avec irritation
l’accord qui régnait entre Gaourang, Ḥassen et les nouveaux venus. La
présence d’Acyl dans le pays que nous occupions faisait d’ailleurs
croire toujours possible une action de notre part, pour combattre Doud-
Mourra et le remplacer par son rival. Enfin, les sympathies que nous
valaient les bons procédés dont nous usions à l’égard des mesâkin
menaçaient la puissance ouadaïenne.
Acyl ne devait pas inquiéter longtemps Doud-Mourra. Nous avions beaucoup
compté sur ce prétendant pour étendre l’influence française au Ouadaï :
on voulait, en effet « établir une politique de bascule entre Ghazali et
Acyl, de manière à utiliser leurs forces, séparées et même ennemies,
pour évincer Doud-Mourra implanté à Abéché et soutenu par nos pires
ennemis, les Senousya[191] ». La chute de Ghazali fut une première
déception. De plus, comme nous le verrons plus loin, l’attitude d’Acyl à
notre égard ne tarda pas à nous créer de graves difficultés.
Le sultan du Baguirmi, Gaourang, avait fait un excellent accueil à M.
Gentil, lorsque celui-ci était venu pour la première fois dans la région
du Tchad. La lutte contre Râbaḥ fut menée de concert avec le mbang et,
après la chute de l’aventurier, M. Gentil fit du Baguirmi le pivot de
notre politique indigène dans les pays nouvellement occupés. Gaourang
était notre protégé et nous entretenions un résident auprès de lui.
« Après le départ de M. Gentil, le commandement avait cru devoir suivre
une politique opposée à celle créée par le premier commissaire du
gouvernement. Gaourang fut négligé, suspecté ; les vexations lui furent
prodiguées. On se rapprocha d’Acyl, un prétendant au trône d’Abéché ; on
lui fit des promesses, on s’engagea imprudemment auprès de lui. Le 16
décembre 1901, nous lui écrivons entre autres choses : « ....... Le
moment est proche où tu triompheras de tous tes ennemis et tu seras
affermi sur le trône de tes pères et de tes aïeux......... Nous ne
t’abandonnerons pas et nous te répétons que le moment est proche où tu
deviendras puissant......... » Entre temps, nous opérons dans le Kanem
et nous nous emparons de la zaouia de Bir Alali. Acyl se plaint de
Gaourang, on écoute ses doléances, on lui fait renvoyer des commerçants
qui s’étaient rendus auprès du sultan du Baguirmi, et en juin 1902, nous
lui écrivons : « ......... Puisque tu es encore à Mandélé, il faut y
construire un tata, où tu pourras laisser tes femmes, tes biens, etc., à
l’abri des razzias, lorsque tu devras marcher en avant......... Et
maintenant que la paix est établie au Kanem et que de nouveaux
tirailleurs vont arriver, nous enverrons des fantassins au Fitri
rejoindre les spahis...... Prends patience et tu atteindras ton
but...... » Nous semblions décidés à marcher sur Abéché et à envahir le
Ouadaï ; nous n’hésitions pas à sacrifier Gaourang et nous le
considérions comme quantité négligeable, alors que nous faisions
d’imprudentes promesses à celui dont il fût devenu le vassal. Nous
revînmes enfin à une notion plus exacte, plus juste et plus pratique de
la situation et, devant les instructions ministérielles, abandonnant
notre attitude agressive et notre protégé Acyl, qui nous compromettait
chaque jour davantage et menaçait de nous engager dans des complications
dont les conséquences auraient pu être désastreuses, nous songeâmes
enfin à organiser et à pacifier tous les pays entre le Ouadaï et le
Chari. Nous nous rapprochâmes de Gaourang ; nous lui rendîmes son
autorité sur son sultanat du Baguirmi ; nous reprîmes en un mot vis-à-
vis de lui la politique inaugurée par Gentil[192] ».
Pendant que les forces de Doud-Mourra et de Ghazali étaient en présence
sur les bords de la Bataḥ, Acyl se trouvait à Mandélé. Ordre lui avait
été donné d’y construire un tata et de se porter en avant, sur Am
Ḥadjer, pour ne pas épuiser le pays par ses réquisitions et pour mieux
surveiller la route d’Abéché. Nous ne voulions mener qu’une action
pacifique du côté du Ouadaï et, en cas d’attaque, l’escadron de spahis
devait abandonner le Fitri et se replier sur Fort-Lamy (Instructions
politiques du 10 juillet 1902).
Après la victoire de Doud-Mourra, Acyl évacua la vallée de la Bataḥ et
alla guerroyer dans les pays fétichistes du sud du Médogo (Mataïa,
Guéra, Korbo, etc.). Le prétendant commençait à nous donner quelque
inquiétude. C’était un nerveux, un impulsif, et il abusait de la
merissé : on le disait travaillé par les menées des Senoussis et on
craignait fort un coup de tête de sa part, depuis qu’il savait ne plus
devoir compter sur notre appui pour renverser son rival.
Le Mahdi avait repris au Ouadaï son influence d’autrefois : son
représentant à Abéché, Moḥammed es Sounni, soutenait Doud-Mourra et
était très écouté de celui-ci. C’est pourquoi Cherf eddin avait fait
courir le bruit, à un moment donné, que sa cause était la nôtre et que
nous n’avions qu’un seul ennemi, le Mahdi, lequel cherchait à devenir le
sultan du Ouadaï.
Des Oulâd Slimân mahdistes se trouvaient dans l’entourage d’Acyl. Ils
appartenaient aux fractions de la tribu qui, en décembre 1902, n’avaient
pas voulu reconnaître notre domination. Les Ouassal dissidents s’étaient
retirés au Baḥr el Ghazal, où ils favorisaient Mahdi. Acyl avait déjà
entretenu de bonnes relations avec eux, alors qu’il campait sur les
bords de la Bataḥ, et certains de ces Arabes étaient même venus à
Birket-Fatmé pour faire du commerce avec lui. Ses intrigues inquiétaient
le commandement : on reprochait à l’intempérant fils d’Abou Kouyouma
d’avoir laissé succomber Adem Kordé dans les montagnes de Korbo, et de
ne s’être installé au Debaba que pour passer au Baḥr el Ghazal et
rejoindre Mahdi, après avoir enlevé le peloton de spahis du lieutenant
Lebas[193]. Finalement, le chef de bataillon Largeau donna l’ordre de
l’arrêter (juin 1903). Acyl fut déporté à Fort-de-Possel. Ses partisans
se dispersèrent, sauf toutefois un certain nombre d’entre eux, commandés
par le Djellâbi Badjouri, qui restèrent avec nous et servirent
d’auxiliaires dans les opérations menées contre les tribus dissidentes.
A cette époque, nous avions affaire au Kanem, et la situation ne nous
permettait pas de mener une politique offensive envers le Ouadaï. Pour
rassurer le sultan et lui bien montrer nos intentions pacifiques, un
message annonçant la capture d’Acyl fut envoyé à Abéché (juillet 1903).
Doud-Mourra et l’aguid el Maḥâmid eurent alors, un moment, l’idée de se
rapprocher de nous. Mais ces bonnes dispositions ne durèrent pas : les
Ouadaïens continuèrent à craindre une action de notre part et ils
gardèrent une attitude hostile.
Nous vivions donc avec le Ouadaï dans un état de paix assez incertain.
Une circulaire de février 1904 apportait certaines restrictions au
commerce avec les États de Doud-Mourra ; l’aguid es Salamat, Gomboro,
brûlait un petit poste de garde-pavillon installé à Goulfé, à l’ouest du
lac Iro, et se battait avec le lieutenant Dujour à Tomba (avril 1904).
D’autre part, le capitaine Durand se rendait à Amalaye (Oum Melahi),
avec l’escadron de spahis, et avait une entrevue pacifique avec l’aguid
el Djaʿâdné, Amin ʿAbdoullahi : nulle entrave ne devait être apportée
désormais à la liberté du commerce entre le Ouadaï et le territoire du
Tchad. Cette attitude conciliante des Ouadaïens provenait peut-être de
ce qu’ils avaient cru à une offensive des Français : certains mouvements
de nos troupes, vers la fin de 1903, avaient fait naître cette idée dans
le pays.
L’aguid el Djaʿâdné semblait vouloir tenir les promesses faites à
l’entrevue d’Amalaye : un courant commercial s’était établi entre le
Baguirmi et le Ouadaï. Mais, en mars 1904, un Baguirmien, porteur d’un
message important du commandant de région pour Abéché, dut faire demi-
tour du Mégogo et revenir à Yao. Cela n’empêcha pas ʿAbdoullahi de
demander, deux mois plus tard, l’autorisation de faire passer sur notre
territoire un troupeau de bœufs, razzié chez les Missiriyé, pour
l’envoyer au Baguirmi, où cet aguid désirait faire des achats.
L’attitude de ce chef était d’ailleurs bizarre : tantôt il faisait des
déclarations pacifiques et demandait la liberté du commerce, tantôt il
contestait la valeur des engagements pris à Amalaye, refusait d’accepter
notre présence au Fitri et élevait des prétentions sur le pays de
Boullong. Il finit par tomber en disgrâce auprès de Doud-Mourra. Le
sultan avait été mécontent de l’entrevue d’Amalaye et avait blâmé
l’aguid el Djaʿâdné de ne pas s’être battu avec nous. La politique
incohérente de ce dignitaire et la cruauté dont il fit preuve envers les
Kouka indisposèrent complètement le souverain : ʿAbdoullahi fut
emprisonné pendant quelque temps et reçut ensuite le kademoul
insignifiant d’aguid el Khouzam.
Nous ne cherchions qu’à vivre en paix avec les Ouadaïens. Mais ceux-ci
opposèrent une fin de non-recevoir à nos propositions pacifiques (19
février 1904), et le bruit courut, quelques jours plus tard, qu’ils se
préparaient à marcher contre nous. Les aguids gardaient une attitude
menaçante : le djerma ʿOthmân, l’aguid el Djaʿâdné et l’aguid er Râchid
circulaient dans les provinces occidentales, et on s’attendait à les
voir faire irruption au Fitri pour y installer Djili (avril 1904).
Durant toute la saison sèche de 1903-1904, le peloton de spahis qui
occupait Yao avait l’ordre d’évacuer le Fitri, dans le cas d’une
offensive ouadaïenne, et de se replier sur Bokoro ou le Debaba : les
populations devaient se retirer sur Abouguern. En juin 1904, de
l’infanterie fut installée à Yao, qui devint poste permanent.
Le 7 juin 1904, le djerma ʿOthmân envoyait au lieutenant de Yao une
lettre, par laquelle il enjoignait aux Français d’évacuer les provinces
de la rive droite du Chari et de rester sur la rive gauche, dans le pays
de Râbaḥ. Le 31 janvier 1905, un esclave du djerma, Kalamtam, attaquait
le poste de Yao : le lieutenant Repoux le repoussa et battit également,
le lendemain, l’aguid ed Debaba et l’aguid el Moukhelaya. Le capitaine
Rivière, accouru à la rescousse, tomba sur le camp ouadaïen endormi, à
Seïta, et le mit en complète déroute.
Vers cette époque-là également, Bâdjouri passa au Ouadaï avec la plupart
de ses hommes. Accoutumé à vivre de pillages, il n’avait pas fait de
distinction entre les Kreda soumis et les Kreda dissidents : il avait
razzié à tort et à travers. Craignant d’être inquiété de ce fait, il
gagna le Baḥr el Ghazal, puis Er Rouhoud, d’où il expédia un messager à
Doud-Mourra. Le sultan, après avoir fait attendre sa réponse pendant
quelque temps, envoya à Bâdjouri un kademoul de commandement et le nomma
khalifa de l’aguid el baḥr. Il ne tarda pas ensuite à appeler le nouveau
dignitaire à Abéché et, en juin 1903, Bâdjouri fut promu aguid el baḥr.
Doud-Mourra était un prince très autoritaire ; il n’entendait pas
laisser ʿOthmân agir à sa guise et lui permettre de troubler le pays par
de nouvelles combinaisons. Déjà, à Am Deguemat, alors qu’il n’était que
prétendant, Doud-Mourra avait trouvé excessif le rôle joué au Ouadaï par
ce dignitaire ; il craignait d’ailleurs de voir celui-ci nouer quelque
intrigue et d’être trahi par lui, comme l’avaient été Ibrahim et
Ghazali : et c’est pourquoi le djerma, tenu en suspicion, avait été
l’objet d’une certaine surveillance. Après la victoire, le nouveau
souverain compta beaucoup, pour pouvoir résister, sur l’appui de son
beau-frère Moḥammed ould Bechara, aguid el Maḥâmid[194].
En mai 1904, le djerma circulait dans le Moubi et était plus que jamais
suspect aux yeux du sultan : à ce moment-là, beaucoup de Ouadaïens
accusaient ʿOthmân de chercher à s’entendre avec les Français et de
vouloir mettre sur le trône du Ouadaï un frère d’Acyl, Sérhéroun, qui se
trouvait au Baguirmi. Cette mésintelligence ne fit que s’accentuer et, à
la fin de 1904, la rupture était dans l’air. Les échecs des troupes
ouadaïennes à Yao et à Seïta irritèrent fort Doud-Mourra : le djerma
avait attaqué le Fitri contre l’avis de son souverain, qui lui refusa
d’ailleurs des renforts. Mandé à Abéché, ʿOthmân hésita quelque temps,
soit par crainte, soit par mauvaise volonté. Il se décida cependant à
paraître devant le sultan, en juillet 1906. Doud-Mourra lui reprocha les
pertes en hommes, en armes et en chevaux qu’avait coûtées sa
désobéissance. Il lui enleva le titre de kamkalek et de tourtelouk abou
fattachi, pour les donner à ʿAbd el Kerim, un autre fils d’Assad abou
Djebrin. Il enleva également le kademoul d’aguid el Gourân à Moḥammed
oueld Mérem, ami du djerma, et il le donna à un captif gourân nommé
Tchennaï. Après sa disgrâce, ʿOthmân se retira avec ses gens à Choukoma,
à l’est d’Abéché. Les rapports entre le sultan et son dignitaire étaient
devenus nettement hostiles. Pour se débarrasser de son ennemi, Doud-
Mourra le fit empoisonner, en février 1906 : il donna la succession à
ʿAbd el Kerim, Kamkalek ez Zioud et frère du défunt, mais il partagea
avec l’aguid el Maḥâmid la majeure partie des armes et des chevaux du
contingent de ʿOthmân ; l’aguid er Râchid bénéficia aussi quelque peu du
butin qui fut fait. Cette exécution sensationnelle redoubla la terreur
que le sultan inspirait aux adjâouid.
Doud-Mourra ne cherchait pas à nous faire la guerre, mais il était
furieux de voir que, depuis 1903, les Arabes des provinces occidentales
se réfugiaient chez nous, pour échapper aux exactions de ses
fonctionnaires. Déjà, en novembre 1904, il avait envoyé un message, qui
enjoignait à tous les Arabes passés en territoire français de rentrer au
Ouadaï, les assurant qu’il ne leur serait fait aucun mal ; mais ceux-ci
se gardèrent bien d’obéir. Cependant, le cheïkh des Zebada, El Khalil,
qui était venu s’installer au Fitri au commencement de 1905, s’enfuit au
Ouadaï en octobre de la même année : El Khalil, qui avait autrefois
commandé à tous les Oulâd Râchid, avait eu des dissentiments avec les
autres chefs arabes réfugiés. Les deux transfuges, Bâdjouri et El
Khalil, firent dès lors des incursions au Fitri et razzièrent nos
protégés, les Arabes tout particulièrement. En novembre 1905, Bâdjouri
et l’aguid el Moukhelaya, guidés par El Khalil, suivirent la route
Koundiourou-El Biassa, pour venir tomber sur les Arabes installés dans
la région de Rahd es Salamat-Karfa : ils s’enfuirent ensuite à toute
vitesse vers Er Rouhoud. Le lieutenant-colonel Gouraud chargea alors le
capitaine Rivière de pousser une pointe dans la vallée de la Bataḥ.
Celui-ci, après avoir fait un détour par le Nord, arriva au village de
Koundiourou ; mais Bâdjouri, embusqué dans les fourrés qui bordent le
lit du baḥr, surprit un groupe de spahis et de tirailleurs montés, qui
ne fut dégagé que grâce à une intervention énergique du lieutenant
Repoux (4 décembre 1905). Bâdjouri, repoussé, dut prendre la fuite : il
se réfugia à Am Ḥadjer. Les Arabes d’El Khalil recommencèrent
d’ailleurs, aussitôt après la rentrée de nos tirailleurs, à venir piller
au Fitri.
A ce moment, la rivalité séculaire entre le Ouadaï et le Darfour venait
de se réveiller. Après la bataille d’Omdourman, qui marqua la chute du
mahdisme, beaucoup de Foriens, autrefois enrôlés par le khalife
ʿAbdoullahi, revinrent dans leur pays. ʿAli Dinar, qui était un des
lieutenants du khalife, se réfugia à El Fâcher : en l’absence de toute
autorité régulièrement constituée et grâce au nombre important de fusils
dont il disposait, ʿAli réussit à asseoir sa domination sur le pays et
devint le sultan du Darfour. Depuis, les Anglais ont occupé le Kordofan,
le Baḥr el Ghazal et sont venus au contact du nouveau royaume. De bonnes
relations se sont établies entre eux et ʿAli Dinar, surtout à partir de
1904, et ce prince, tout en gardant son indépendance, leur paie
actuellement un tribut de mille livres anglaises (25.800 fr.). Le
commerce se fait librement entre le Darfour et les pays occupés par les
Anglais : les Foriens exportent leur bétail et s’approvisionnent de
marchandises anglaises — voire même d’armes, paraît-il, grâce à la
contrebande. — Les troupes de ʿAli Dinar sont bien pourvues d’armes et
de munitions, et cela leur a toujours valu une supériorité incontestable
sur les contingents ouadaïens. Dans les combats qui se sont livrés
pendant ces dernières années, avant l’occupation du Ouadaï par nos
troupes, l’avantage est constamment resté aux Foriens.
A la fin de 1904, les relations entre le sultan d’Abéché et celui d’El
Fâcher commencèrent à s’envenimer. Doud-Mourra avait envoyé une grande
quantité de chameaux au Darfour, pour les vendre sur les marchés de ce
pays : ʿAli s’en était emparé et avait payé chaque bête deux medjidi, au
lieu de verser le prix de 25 medjidi réclamé par les Ouadaïens. Au
commencement de 1905, Doud-Mourra supprima tout commerce avec le royaume
voisin. Les prétentions de ʿAli Dinar sur les Massalat du Ouadaï
aggravèrent la situation.