Le chef de la Senoussia avait également essayé, en 1896-1898, de faire

entrer dans sa confrérie les sultans Rabaḥ et Gaourang. Le premier, qui

appartenait à la secte des Kadria, ne voulut rien entendre et le second

se réclama de la Tidjânïa. Cependant, vers 1900, le mbang du Baguirmi

prêta l’oreille aux exhortations de Mahdi : des papiers qui tombèrent

entre nos mains, lors de la prise de Bir Alali (18 janvier 1902),

montrèrent nettement que notre protégé avait mené des intrigues hostiles

à l’occupation française.

L’influence de l’eunuque Cherf eddin sur l’esprit de Ghazali était telle

que cet aguid gouvernait en réalité le Ouadaï. Cet état de choses

ébranla d’ailleurs fortement l’autorité du sultan et plusieurs

provinces, profitant des divisions qui régnaient à la cour d’Abéché,

refusèrent de payer l’impôt. « En septembre 1901, Bakhit, sultan du dar

Sila....., sur les conseils de son ami Moḥammed Es Senoussi de Ndélé,

refuse de s’acquitter de ses devoirs tant que Cherf eddin conduira les

destinées ouadaïennes. Dans une lettre au Djerma ʿOthman, le sultan

Bakhit lui expliquant les motifs de sa conduite, ajoute : Qu’il déplore

que des hommes d’une origine illustre soient à subir, sans protester, le

joug honteux d’un esclave doublé d’un eunuque et, du moment qu’ils se

conduisent moins que des femmes, aucun musulman ne fera à leur mort

_kalaoua_ (cérémonie funèbre)[187] ».

Les Ouadaïens que mécontentait le gouvernement de Ghazali résolurent de

renverser leur souverain et de le remplacer par le jeune Acyl, aguid ed

Debaba, fils de Abou Kouyouma[188] et d’une Birnaouiyé. Mais ce prince

fut prévenu, par un dignitaire de la cour, qu’Aḥmed abou Ghazali devait,

à l’instigation de Cherf eddin, lui faire crever les yeux pour

l’empêcher d’être prétendant au trône : il s’enfuit alors nuitamment

d’Abéché avec sept cavaliers (septembre 1900). Acyl prit la direction du

Fitri et fut bientôt rejoint par environ deux cents partisans. Ghazali

expédia immédiatement cinq adjâouid à la poursuite de son rival, qui fut

atteint le sixième jour de marche par les troupes du sultan. Acyl

remporta deux légers succès sur leur avant-garde à Baba Tchoutchow, dans

le Médogo, et il courut se réfugier à Kalkélé, à l’est de Moïto[189].

Les adjaouid rentrèrent à Abéché. Acyl dépêcha aussitôt une ambassade

auprès du lieutenant colonel Destenave, commissaire du gouvernement par

intérim des pays et protectorats du Tchad. Cette délégation, composée de

Adem Kordé, cousin d’Acyl, et de dix cavaliers ouadaïens, se présenta à

Ngouri le 8 novembre 1901 : le prince fugitif sollicitait notre

protection et notre appui, afin de conquérir le trône du Ouadaï. Le

lieutenant Avon fut alors envoyé au Fitri avec son peloton de spahis.

Acyl surprit près de Malabesse le sultan boulâla Gadaï, serviteur dévoué

d’Aḥmed abou Ghazali : Gadaï fut tué avec quarante de ses soldats et le

prétendant Ḥassen abou Sekkin lui succéda.

Pendant que le Ouadaï était ainsi la proie d’incessantes compétitions,

les Français s’établissaient solidement sur les bords du Chari et du lac

Tchad. Les bandes rabḥistes n’existaient plus : Fâdhel Allah, fils de

Râbaḥ, avait péri dans la lutte et son frère Niébé s’était rendu avec

tous ses partisans (août 1901). Toutefois, du côté du Kanem, les

Senousis se préparaient à combattre énergiquement l’occupation

française : une première attaque contre leur zaouia de Bir Alali

échouait et coûtait la vie au capitaine Millot (novembre 1901). Après la

fuite d’Acyl, le représentant de Mahdi à Abéché, Moḥammed es Sounni,

avait envoyé un de ses parents au jeune prince pour lui recommander de

ne pas solliciter la protection des chrétiens ; il l’engageait à se

rendre à Bir Alali, auprès de Moḥammed el Barrâni, qui le conduirait

dans le Borkou, chez Mahdi, où il serait en sûreté. Mais Acyl refusa de

suivre ces conseils. D’ailleurs, Barrâni ne devait pas rester longtemps

à Bir Alali : cette forteresse était enlevée le 18 janvier 1902 par le

commandant Tétart.

C’est en novembre 1901 qu’eut lieu la rupture définitive entre Cherf

eddin et le djerma ʿOthmân. Le sultan et l’aguid es Salamat ne pouvaient

plus rester à Abéché, au milieu d’une population qu’ils sentaient leur

être nettement hostile. Ils quittèrent donc la capitale avec leurs

partisans et se retirèrent dans les terres de Cherf eddin, du côté de

Moungari. Le djerma et les Ouadaïens proclamèrent aussitôt l’avènement

au trône du jeune Moḥammed Ṣâlèḥ, surnommé _Doud-Mourra_[190], fils du

sultan Yousouf et de la captive forienne Maka.

La lutte entre les deux sultans dura plus de six mois. Ghazali et Cherf

eddin firent courir le bruit qu’ils voulaient quitter le Ouadaï et se

réfugier au Darfour. Ils restèrent quelque temps dans le dâr Salamat et

allèrent ensuite s’installer à Am Deguemat, sur la rive gauche de la

Bataḥ. Les troupes de Doud-Mourra se portèrent sur Am Demm, par El

Houguena, et vinrent attaquer celles de Ghazali. Le chef de la Senousïa

recommanda vainement aux deux princes de ne pas se battre et d’unir

leurs forces contre les Français : il ne fut pas écouté. Après un

certain nombre de rencontres, les partisans d’Aḥmed se dispersèrent : ce

dernier tomba entre les mains de ses adversaires et eut les yeux crevés.

Quant à Cherf eddin, qui s’était enfui avec quelques cavaliers, il fut

pris et mis à mort (fin 1902 — commencement 1903).

=Doud-Mourra (1902-1911).= — Doud-Mourra restait donc sultan du Ouadaï :

le parti gourân n’existait plus et la fuite d’Acyl chez les chrétiens

avait discrédité complètement la cause de ce prince. Mais l’arrivée des

Français dans la région de Yao était une cause d’inquiétude pour le

souverain d’Abéché. Le parti vainqueur avait appris avec irritation

l’accord qui régnait entre Gaourang, Ḥassen et les nouveaux venus. La

présence d’Acyl dans le pays que nous occupions faisait d’ailleurs

croire toujours possible une action de notre part, pour combattre Doud-

Mourra et le remplacer par son rival. Enfin, les sympathies que nous

valaient les bons procédés dont nous usions à l’égard des mesâkin

menaçaient la puissance ouadaïenne.

Acyl ne devait pas inquiéter longtemps Doud-Mourra. Nous avions beaucoup

compté sur ce prétendant pour étendre l’influence française au Ouadaï :

on voulait, en effet « établir une politique de bascule entre Ghazali et

Acyl, de manière à utiliser leurs forces, séparées et même ennemies,

pour évincer Doud-Mourra implanté à Abéché et soutenu par nos pires

ennemis, les Senousya[191] ». La chute de Ghazali fut une première

déception. De plus, comme nous le verrons plus loin, l’attitude d’Acyl à

notre égard ne tarda pas à nous créer de graves difficultés.

Le sultan du Baguirmi, Gaourang, avait fait un excellent accueil à M.

Gentil, lorsque celui-ci était venu pour la première fois dans la région

du Tchad. La lutte contre Râbaḥ fut menée de concert avec le mbang et,

après la chute de l’aventurier, M. Gentil fit du Baguirmi le pivot de

notre politique indigène dans les pays nouvellement occupés. Gaourang

était notre protégé et nous entretenions un résident auprès de lui.

« Après le départ de M. Gentil, le commandement avait cru devoir suivre

une politique opposée à celle créée par le premier commissaire du

gouvernement. Gaourang fut négligé, suspecté ; les vexations lui furent

prodiguées. On se rapprocha d’Acyl, un prétendant au trône d’Abéché ; on

lui fit des promesses, on s’engagea imprudemment auprès de lui. Le 16

décembre 1901, nous lui écrivons entre autres choses : « ....... Le

moment est proche où tu triompheras de tous tes ennemis et tu seras

affermi sur le trône de tes pères et de tes aïeux......... Nous ne

t’abandonnerons pas et nous te répétons que le moment est proche où tu

deviendras puissant......... » Entre temps, nous opérons dans le Kanem

et nous nous emparons de la zaouia de Bir Alali. Acyl se plaint de

Gaourang, on écoute ses doléances, on lui fait renvoyer des commerçants

qui s’étaient rendus auprès du sultan du Baguirmi, et en juin 1902, nous

lui écrivons : « ......... Puisque tu es encore à Mandélé, il faut y

construire un tata, où tu pourras laisser tes femmes, tes biens, etc., à

l’abri des razzias, lorsque tu devras marcher en avant......... Et

maintenant que la paix est établie au Kanem et que de nouveaux

tirailleurs vont arriver, nous enverrons des fantassins au Fitri

rejoindre les spahis...... Prends patience et tu atteindras ton

but...... » Nous semblions décidés à marcher sur Abéché et à envahir le

Ouadaï ; nous n’hésitions pas à sacrifier Gaourang et nous le

considérions comme quantité négligeable, alors que nous faisions

d’imprudentes promesses à celui dont il fût devenu le vassal. Nous

revînmes enfin à une notion plus exacte, plus juste et plus pratique de

la situation et, devant les instructions ministérielles, abandonnant

notre attitude agressive et notre protégé Acyl, qui nous compromettait

chaque jour davantage et menaçait de nous engager dans des complications

dont les conséquences auraient pu être désastreuses, nous songeâmes

enfin à organiser et à pacifier tous les pays entre le Ouadaï et le

Chari. Nous nous rapprochâmes de Gaourang ; nous lui rendîmes son

autorité sur son sultanat du Baguirmi ; nous reprîmes en un mot vis-à-

vis de lui la politique inaugurée par Gentil[192] ».

Pendant que les forces de Doud-Mourra et de Ghazali étaient en présence

sur les bords de la Bataḥ, Acyl se trouvait à Mandélé. Ordre lui avait

été donné d’y construire un tata et de se porter en avant, sur Am

Ḥadjer, pour ne pas épuiser le pays par ses réquisitions et pour mieux

surveiller la route d’Abéché. Nous ne voulions mener qu’une action

pacifique du côté du Ouadaï et, en cas d’attaque, l’escadron de spahis

devait abandonner le Fitri et se replier sur Fort-Lamy (Instructions

politiques du 10 juillet 1902).

Après la victoire de Doud-Mourra, Acyl évacua la vallée de la Bataḥ et

alla guerroyer dans les pays fétichistes du sud du Médogo (Mataïa,

Guéra, Korbo, etc.). Le prétendant commençait à nous donner quelque

inquiétude. C’était un nerveux, un impulsif, et il abusait de la

merissé : on le disait travaillé par les menées des Senoussis et on

craignait fort un coup de tête de sa part, depuis qu’il savait ne plus

devoir compter sur notre appui pour renverser son rival.

Le Mahdi avait repris au Ouadaï son influence d’autrefois : son

représentant à Abéché, Moḥammed es Sounni, soutenait Doud-Mourra et

était très écouté de celui-ci. C’est pourquoi Cherf eddin avait fait

courir le bruit, à un moment donné, que sa cause était la nôtre et que

nous n’avions qu’un seul ennemi, le Mahdi, lequel cherchait à devenir le

sultan du Ouadaï.

Des Oulâd Slimân mahdistes se trouvaient dans l’entourage d’Acyl. Ils

appartenaient aux fractions de la tribu qui, en décembre 1902, n’avaient

pas voulu reconnaître notre domination. Les Ouassal dissidents s’étaient

retirés au Baḥr el Ghazal, où ils favorisaient Mahdi. Acyl avait déjà

entretenu de bonnes relations avec eux, alors qu’il campait sur les

bords de la Bataḥ, et certains de ces Arabes étaient même venus à

Birket-Fatmé pour faire du commerce avec lui. Ses intrigues inquiétaient

le commandement : on reprochait à l’intempérant fils d’Abou Kouyouma

d’avoir laissé succomber Adem Kordé dans les montagnes de Korbo, et de

ne s’être installé au Debaba que pour passer au Baḥr el Ghazal et

rejoindre Mahdi, après avoir enlevé le peloton de spahis du lieutenant

Lebas[193]. Finalement, le chef de bataillon Largeau donna l’ordre de

l’arrêter (juin 1903). Acyl fut déporté à Fort-de-Possel. Ses partisans

se dispersèrent, sauf toutefois un certain nombre d’entre eux, commandés

par le Djellâbi Badjouri, qui restèrent avec nous et servirent

d’auxiliaires dans les opérations menées contre les tribus dissidentes.

A cette époque, nous avions affaire au Kanem, et la situation ne nous

permettait pas de mener une politique offensive envers le Ouadaï. Pour

rassurer le sultan et lui bien montrer nos intentions pacifiques, un

message annonçant la capture d’Acyl fut envoyé à Abéché (juillet 1903).

Doud-Mourra et l’aguid el Maḥâmid eurent alors, un moment, l’idée de se

rapprocher de nous. Mais ces bonnes dispositions ne durèrent pas : les

Ouadaïens continuèrent à craindre une action de notre part et ils

gardèrent une attitude hostile.

Nous vivions donc avec le Ouadaï dans un état de paix assez incertain.

Une circulaire de février 1904 apportait certaines restrictions au

commerce avec les États de Doud-Mourra ; l’aguid es Salamat, Gomboro,

brûlait un petit poste de garde-pavillon installé à Goulfé, à l’ouest du

lac Iro, et se battait avec le lieutenant Dujour à Tomba (avril 1904).

D’autre part, le capitaine Durand se rendait à Amalaye (Oum Melahi),

avec l’escadron de spahis, et avait une entrevue pacifique avec l’aguid

el Djaʿâdné, Amin ʿAbdoullahi : nulle entrave ne devait être apportée

désormais à la liberté du commerce entre le Ouadaï et le territoire du

Tchad. Cette attitude conciliante des Ouadaïens provenait peut-être de

ce qu’ils avaient cru à une offensive des Français : certains mouvements

de nos troupes, vers la fin de 1903, avaient fait naître cette idée dans

le pays.

L’aguid el Djaʿâdné semblait vouloir tenir les promesses faites à

l’entrevue d’Amalaye : un courant commercial s’était établi entre le

Baguirmi et le Ouadaï. Mais, en mars 1904, un Baguirmien, porteur d’un

message important du commandant de région pour Abéché, dut faire demi-

tour du Mégogo et revenir à Yao. Cela n’empêcha pas ʿAbdoullahi de

demander, deux mois plus tard, l’autorisation de faire passer sur notre

territoire un troupeau de bœufs, razzié chez les Missiriyé, pour

l’envoyer au Baguirmi, où cet aguid désirait faire des achats.

L’attitude de ce chef était d’ailleurs bizarre : tantôt il faisait des

déclarations pacifiques et demandait la liberté du commerce, tantôt il

contestait la valeur des engagements pris à Amalaye, refusait d’accepter

notre présence au Fitri et élevait des prétentions sur le pays de

Boullong. Il finit par tomber en disgrâce auprès de Doud-Mourra. Le

sultan avait été mécontent de l’entrevue d’Amalaye et avait blâmé

l’aguid el Djaʿâdné de ne pas s’être battu avec nous. La politique

incohérente de ce dignitaire et la cruauté dont il fit preuve envers les

Kouka indisposèrent complètement le souverain : ʿAbdoullahi fut

emprisonné pendant quelque temps et reçut ensuite le kademoul

insignifiant d’aguid el Khouzam.

Nous ne cherchions qu’à vivre en paix avec les Ouadaïens. Mais ceux-ci

opposèrent une fin de non-recevoir à nos propositions pacifiques (19

février 1904), et le bruit courut, quelques jours plus tard, qu’ils se

préparaient à marcher contre nous. Les aguids gardaient une attitude

menaçante : le djerma ʿOthmân, l’aguid el Djaʿâdné et l’aguid er Râchid

circulaient dans les provinces occidentales, et on s’attendait à les

voir faire irruption au Fitri pour y installer Djili (avril 1904).

Durant toute la saison sèche de 1903-1904, le peloton de spahis qui

occupait Yao avait l’ordre d’évacuer le Fitri, dans le cas d’une

offensive ouadaïenne, et de se replier sur Bokoro ou le Debaba : les

populations devaient se retirer sur Abouguern. En juin 1904, de

l’infanterie fut installée à Yao, qui devint poste permanent.

Le 7 juin 1904, le djerma ʿOthmân envoyait au lieutenant de Yao une

lettre, par laquelle il enjoignait aux Français d’évacuer les provinces

de la rive droite du Chari et de rester sur la rive gauche, dans le pays

de Râbaḥ. Le 31 janvier 1905, un esclave du djerma, Kalamtam, attaquait

le poste de Yao : le lieutenant Repoux le repoussa et battit également,

le lendemain, l’aguid ed Debaba et l’aguid el Moukhelaya. Le capitaine

Rivière, accouru à la rescousse, tomba sur le camp ouadaïen endormi, à

Seïta, et le mit en complète déroute.

Vers cette époque-là également, Bâdjouri passa au Ouadaï avec la plupart

de ses hommes. Accoutumé à vivre de pillages, il n’avait pas fait de

distinction entre les Kreda soumis et les Kreda dissidents : il avait

razzié à tort et à travers. Craignant d’être inquiété de ce fait, il

gagna le Baḥr el Ghazal, puis Er Rouhoud, d’où il expédia un messager à

Doud-Mourra. Le sultan, après avoir fait attendre sa réponse pendant

quelque temps, envoya à Bâdjouri un kademoul de commandement et le nomma

khalifa de l’aguid el baḥr. Il ne tarda pas ensuite à appeler le nouveau

dignitaire à Abéché et, en juin 1903, Bâdjouri fut promu aguid el baḥr.

Doud-Mourra était un prince très autoritaire ; il n’entendait pas

laisser ʿOthmân agir à sa guise et lui permettre de troubler le pays par

de nouvelles combinaisons. Déjà, à Am Deguemat, alors qu’il n’était que

prétendant, Doud-Mourra avait trouvé excessif le rôle joué au Ouadaï par

ce dignitaire ; il craignait d’ailleurs de voir celui-ci nouer quelque

intrigue et d’être trahi par lui, comme l’avaient été Ibrahim et

Ghazali : et c’est pourquoi le djerma, tenu en suspicion, avait été

l’objet d’une certaine surveillance. Après la victoire, le nouveau

souverain compta beaucoup, pour pouvoir résister, sur l’appui de son

beau-frère Moḥammed ould Bechara, aguid el Maḥâmid[194].

En mai 1904, le djerma circulait dans le Moubi et était plus que jamais

suspect aux yeux du sultan : à ce moment-là, beaucoup de Ouadaïens

accusaient ʿOthmân de chercher à s’entendre avec les Français et de

vouloir mettre sur le trône du Ouadaï un frère d’Acyl, Sérhéroun, qui se

trouvait au Baguirmi. Cette mésintelligence ne fit que s’accentuer et, à

la fin de 1904, la rupture était dans l’air. Les échecs des troupes

ouadaïennes à Yao et à Seïta irritèrent fort Doud-Mourra : le djerma

avait attaqué le Fitri contre l’avis de son souverain, qui lui refusa

d’ailleurs des renforts. Mandé à Abéché, ʿOthmân hésita quelque temps,

soit par crainte, soit par mauvaise volonté. Il se décida cependant à

paraître devant le sultan, en juillet 1906. Doud-Mourra lui reprocha les

pertes en hommes, en armes et en chevaux qu’avait coûtées sa

désobéissance. Il lui enleva le titre de kamkalek et de tourtelouk abou

fattachi, pour les donner à ʿAbd el Kerim, un autre fils d’Assad abou

Djebrin. Il enleva également le kademoul d’aguid el Gourân à Moḥammed

oueld Mérem, ami du djerma, et il le donna à un captif gourân nommé

Tchennaï. Après sa disgrâce, ʿOthmân se retira avec ses gens à Choukoma,

à l’est d’Abéché. Les rapports entre le sultan et son dignitaire étaient

devenus nettement hostiles. Pour se débarrasser de son ennemi, Doud-

Mourra le fit empoisonner, en février 1906 : il donna la succession à

ʿAbd el Kerim, Kamkalek ez Zioud et frère du défunt, mais il partagea

avec l’aguid el Maḥâmid la majeure partie des armes et des chevaux du

contingent de ʿOthmân ; l’aguid er Râchid bénéficia aussi quelque peu du

butin qui fut fait. Cette exécution sensationnelle redoubla la terreur

que le sultan inspirait aux adjâouid.

Doud-Mourra ne cherchait pas à nous faire la guerre, mais il était

furieux de voir que, depuis 1903, les Arabes des provinces occidentales

se réfugiaient chez nous, pour échapper aux exactions de ses

fonctionnaires. Déjà, en novembre 1904, il avait envoyé un message, qui

enjoignait à tous les Arabes passés en territoire français de rentrer au

Ouadaï, les assurant qu’il ne leur serait fait aucun mal ; mais ceux-ci

se gardèrent bien d’obéir. Cependant, le cheïkh des Zebada, El Khalil,

qui était venu s’installer au Fitri au commencement de 1905, s’enfuit au

Ouadaï en octobre de la même année : El Khalil, qui avait autrefois

commandé à tous les Oulâd Râchid, avait eu des dissentiments avec les

autres chefs arabes réfugiés. Les deux transfuges, Bâdjouri et El

Khalil, firent dès lors des incursions au Fitri et razzièrent nos

protégés, les Arabes tout particulièrement. En novembre 1905, Bâdjouri

et l’aguid el Moukhelaya, guidés par El Khalil, suivirent la route

Koundiourou-El Biassa, pour venir tomber sur les Arabes installés dans

la région de Rahd es Salamat-Karfa : ils s’enfuirent ensuite à toute

vitesse vers Er Rouhoud. Le lieutenant-colonel Gouraud chargea alors le

capitaine Rivière de pousser une pointe dans la vallée de la Bataḥ.

Celui-ci, après avoir fait un détour par le Nord, arriva au village de

Koundiourou ; mais Bâdjouri, embusqué dans les fourrés qui bordent le

lit du baḥr, surprit un groupe de spahis et de tirailleurs montés, qui

ne fut dégagé que grâce à une intervention énergique du lieutenant

Repoux (4 décembre 1905). Bâdjouri, repoussé, dut prendre la fuite : il

se réfugia à Am Ḥadjer. Les Arabes d’El Khalil recommencèrent

d’ailleurs, aussitôt après la rentrée de nos tirailleurs, à venir piller

au Fitri.

A ce moment, la rivalité séculaire entre le Ouadaï et le Darfour venait

de se réveiller. Après la bataille d’Omdourman, qui marqua la chute du

mahdisme, beaucoup de Foriens, autrefois enrôlés par le khalife

ʿAbdoullahi, revinrent dans leur pays. ʿAli Dinar, qui était un des

lieutenants du khalife, se réfugia à El Fâcher : en l’absence de toute

autorité régulièrement constituée et grâce au nombre important de fusils

dont il disposait, ʿAli réussit à asseoir sa domination sur le pays et

devint le sultan du Darfour. Depuis, les Anglais ont occupé le Kordofan,

le Baḥr el Ghazal et sont venus au contact du nouveau royaume. De bonnes

relations se sont établies entre eux et ʿAli Dinar, surtout à partir de

1904, et ce prince, tout en gardant son indépendance, leur paie

actuellement un tribut de mille livres anglaises (25.800 fr.). Le

commerce se fait librement entre le Darfour et les pays occupés par les

Anglais : les Foriens exportent leur bétail et s’approvisionnent de

marchandises anglaises — voire même d’armes, paraît-il, grâce à la

contrebande. — Les troupes de ʿAli Dinar sont bien pourvues d’armes et

de munitions, et cela leur a toujours valu une supériorité incontestable

sur les contingents ouadaïens. Dans les combats qui se sont livrés

pendant ces dernières années, avant l’occupation du Ouadaï par nos

troupes, l’avantage est constamment resté aux Foriens.

A la fin de 1904, les relations entre le sultan d’Abéché et celui d’El

Fâcher commencèrent à s’envenimer. Doud-Mourra avait envoyé une grande

quantité de chameaux au Darfour, pour les vendre sur les marchés de ce

pays : ʿAli s’en était emparé et avait payé chaque bête deux medjidi, au

lieu de verser le prix de 25 medjidi réclamé par les Ouadaïens. Au

commencement de 1905, Doud-Mourra supprima tout commerce avec le royaume

voisin. Les prétentions de ʿAli Dinar sur les Massalat du Ouadaï

aggravèrent la situation.

La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2) · 第 11 / 22 段