|
+------------+-----------+----+----+----------+------------+
| | | | | |
Aba Zaït Aḥmed abou ʿAbdel Aḥmed el Mérem Mérem
(tué par Ghazali Hadi Kebir Habbo[177] Koulla[177]
ordre de (épouse (meurt (tué par (épouse (épouse
Yousouf) une fille de mort Ibrahim) Moḥammed l’aguid
du sultan naturelle ould Guerri)
Yousouf, sans Bechâra)
aveuglé par avoir
Doud-Mourra) régné)
La mère d’Aba Zaït, le fils aîné du sultan, était une djellâbiyé de
Nimro ; celle d’Aḥmed abou Ghazali, le cadet, était une kecherdâwiyé.
Les deux princes furent donc écartés du trône, qui échut à Yousouf, fils
de Chérif et de momo Maden[178].
Moḥammed abou Sekkin, en apprenant la mort du sultan ʿAli, quitta
Bougouman et marcha sur Massnia. Le mbang ʿAbd er Raḥman fut battu et
tué : Yousouf le remplaça par Ngaré Gabilé, qui avait été fait
prisonnier en 1871 et vivait à Abéché. Quelques années plus tard, Gabilé
dut abandonner Massnia et se réfugier au Ouadaï. Abou Sekkin vécut
paisiblement les dernières années de son règne : il mourut en 1884, et
son fils Bourgoumanda, qui se trouvait à Abéché, fut alors nommé mbang
du Baguirmi. La cruauté de ce prince lui valut d’être chassé par ses
sujets : il s’enfuit au Ouadaï et il fut remplacé par le jeune frère
d’Abou Sekkin, Moḥammed ʿAbd er Raḥman Gaourang, qui règne encore
actuellement (1890).
Nous avons déjà vu, à propos des Dialiin, comment Râbaḥ fut amené à
quitter Solimân Zibêr (1879). A ce moment, le Dâr el-Kouti était
administré, pour le compte du Rounga et du Ouadaï, par le vieux Kober,
fils de ʿOmar dit Djougoultoum, qui avait été le premier aguid de la
région. Râbaḥ, arrivant du Baḥr el Ghazal, fit irruption dans le Dâr-el-
Kouti et s’installa à Châ. Puis, il passa dans le Rounga, et ses
nombreux bazinguers effectuèrent leurs razzias d’esclaves dans la région
comprise entre le Salamat et l’Oubangui. En 1883, l’aguid es Salamat,
Cherf eddin, intervint pour rétablir les droits du Ouadaï sur des
provinces qui, jusque-là, avaient été ses tributaires : il se fit battre
par Râbaḥ aux environs de Boukkas, dans le Salamat. L’aventurier se
porta ensuite vers le lac Iro et saccagea le pays sara : au retour, il
traversa le Rounga et vint s’installer dans le Dâr-el-Kouti. Dans les
années qui suivirent, Râbaḥ opéra plus particulièrement dans les pays du
Sud : il essaya de razzier les Ubaggas, qui se réfugièrent dans les
nombreuses cavernes des Kagas ; il fit également une incursion du côté
de Bangassou. En 1884-1885, il alla s’installer à Gribingui, et ses
bannières poursuivirent leur œuvre de mort dans toutes les directions,
chez les Banda et les Mandjia. Il monta ensuite vers le Nord, traversa
le Chari, le Ba Karé, saccagea le pays sara et vint séjourner à Denzé
(1886). Râbaḥ entra en relations avec Djideï, le grand chef des Arabes
Salamat, qui désirait s’affranchir du joug de l’aguid Cherf eddin.
Celui-ci accourut, avec les contingents de plusieurs aguids. Un combat
eut lieu à Amm Timan : Râbaḥ céda la place et se réfugia dans sa zériba,
où les Ouadaïens n’osèrent point venir l’attaquer.
Vers cette époque, le khalife ʿAbdoullahi chercha à faire rentrer Râbaḥ
dans le giron de la Mahdïa et à le faire venir à Omdourman. Deux de ses
émissaires vinrent au Dâr-el-Kouti et convertirent facilement à leurs
idées le vieux Kober et les siens : Moḥammed es Senousi[179], petit-fils
de ʿOmar Djougoultoum et neveu de Kober, les mit en relations avec
Râbaḥ, qui se trouvait à Bandaï. Celui-ci aurait peut-être accepté les
offres qui lui furent faites, mais ses lieutenants ne voulurent point
entendre parler d’un retour dans le Baḥr el Ghazal.
En 1888-1889, Râbaḥ opéra sur les bords du Moyen-Chari et poussa
jusqu’au delà de Korbol et de Damraou.
En 1890, il reparut une dernière fois dans le Dâr-el-Kouti : il fit
enchaîner le vieux Kober, qui persistait, contre ses ordres, à payer un
tribut au Ouadaï, et il le remplaça par Moḥammed es Senousi, qui fut
fait cheïkh et devint sultan du Kouti et du Rounga. Le nouveau sultan
prit part aux razzias menées par les gens de Râbaḥ chez les Rounga et
les Goula. Sa fille, Hadjia, fut fiancée à Fâdhel Allah, le fils de
Râbaḥ. Pendant ce temps, les troupes mahdistes d’Osman Djano, venues du
Darfour, faisaient dans le Ouadaï une incursion malheureuse.
En décembre 1890, Râbaḥ quitta définitivement le Dâr-el-Kouti et
s’enfonça dans les pays de l’Ouest.
« Rabaḥ, en s’éloignant, avait laissé Moḥammed es Senousi à Châ, pour
présider aux destinées du Dâr-el-Kouti. En nommant le nouveau sultan et
en l’attachant à sa fortune, le conquérant noir voulait assurer
définitivement ses communications avec le Baḥr el Ghazal. Avant de
partir, il donne quelques fusils à son protégé et lui interdit
formellement de payer un tribut quelconque au Ouaddaï, dont dépendait
autrefois le Rounga[180]. »
Fin mars ou commencement avril 1891, l’explorateur Crampel, venant de
l’Oubangui, arrivait à Châ, d’où il se proposait d’atteindre le Ouadaï,
avec l’aide de Senousi : le manque de moyens de transport l’avait obligé
à laisser en arrière deux échelons, commandés par Biscarrat et Nebout.
Crampel fut bien accueilli par le sultan. Mais celui-ci, qui avait reçu
un kademoul des mains de Râbaḥ, ennemi du Ouadaï, ne tenait pas du tout
à voir l’explorateur prendre la route d’Abéché. C’est en vain, du reste,
qu’il essaya de détourner Crampel de son projet. Le sultan ne voulait
point laisser le chrétien aller au Ouadaï et, d’autre part, il désirait
fort s’emparer des armes, munitions et marchandises que possédait la
mission. La perte de celle-ci fut décidée. La chose devait d’ailleurs
être facilitée par la trahison d’un Targui et de douze miliciens
toucouleurs (sur 32), que Crampel avait avec lui.
Lorsque l’explorateur quitta Châ pour prendre la route d’Ardh el Khalifa
(8 jours au sud d’Abéché), le sultan Senousi vint lui présenter ses
souhaits de bon voyage. Dans l’après-midi, au moment où elle allait
franchir la rivière Diangara, la mission fut brusquement assaillie par
quelques centaines d’hommes armés, qui s’étaient embusqués tout près de
là : Crampel, le docteur Moḥammed Saʿïd et les 20 miliciens fidèles
furent égorgés. Le Targui, les 12 miliciens félons et la Pahouine
Niarinzhé, ainsi que les charges, reprirent la route de Châ. Le soir de
la même journée, Adoum, fils de Senousi, et Allah Djabou, esclave favori
du sultan, massacrèrent le détachement Biscarrat, sur les bords du
Koukourou. Un boy loango, qui avait réussi à fuir, atteignit l’échelon
de M. Nebout, qui rétrograda aussitôt sur l’Oubanghi.
Senousi écrivit alors à Râbaḥ, pour lui faire connaître le massacre de
la mission. Celui-ci eut un mouvement de colère. Mais cela ne dura
point, et il envoya son intendant réclamer à Senousi tout le personnel
et tout le matériel de la mission. Le sultan finit par remettre une
soixantaine de fusils, 10.000 cartouches, une caisse de pistolets de
traite, plusieurs charges de marchandises, ainsi que 10 Toucouleurs et
Niarinzhé. Comme il avait caché le reste du butin sous terre, qu’il
avait éloigné de Châ les deux Toucouleurs parlant arabe et que le Targui
était parti vers le Nord, Senousi put ainsi jurer sur le Qorân « qu’il
ne lui restait plus rien de Crampel _sur_ la terre de Châ. » Par la
suite, Râbaḥ continua à s’éloigner du Dâr-el-Kouti. En 1893, il envahit
le Baguirmi. Gaourang, battu à deux reprises, fut assiégé dans
Mandjaffa. Il demanda alors l’appui du djerma ʿOthman, dont il relevait
directement. Celui-ci expédia à son secours l’aguid el Baḥr, Oualdi
Chaïb, qui se fit battre et tuer en arrivant devant Mandjaffa. Le sultan
du Baguirmi réussit toutefois à quitter la ville et à se réfugier au
Fitri. Râbaḥ passa ensuite sur la rive gauche du Chari et entreprit la
conquête du Bornou (1894).
L’attention des Ouadaïens se détourna dès lors de l’aventurier. Cette
même année, l’aguid ouadaïen Cherf eddin, encouragé par l’éloignement de
Râbaḥ, franchit le Baḥr Aouk à la tête d’une troupe nombreuse de
cavaliers et vient razzier le Kouti, en poussant jusqu’à Châ la
capitale. Senousi, prévenu à temps, a pu fuir et prudemment il se
réfugie aux Kagas Toulous, laissant à Allah Djabou le soin de défendre
son « dem ». Celui-ci abandonnera à son tour, sans combat, la zériba de
son maître, et Cherf eddin peut y faire un butin énorme en ivoire et en
captifs. Senousi se résigne à faire sa soumission ; il s’engage à payer
un tribut annuel d’esclaves, moyennant quoi il est reconnu comme sultan
du Dâr-Kouti. Mais, rendu méfiant par l’incursion de Cherf eddin, il
transporte son « dem » à Ndélé, dans un terrain inaccessible à la
cavalerie ouadaïenne[181].
Le Dâr-el-Kouti, au lieu d’être une province du Rounga, comme avant
1890, devenait autonome et relevait directement du Ouadaï.
Vers la fin de 1897, M. Gentil descendit le Chari jusqu’au lac Tchad et
conclut un traité d’alliance et de commerce avec Gaourang et Senousi :
il emmena en France des représentants de chaque sultan. Râbaḥ, irrité du
bon accueil fait aux Chrétiens, pilla les villes de la rive gauche du
Chari qui relevaient de Gaourang : ce dernier, craignant de voir le
souverain du Bornou envahir ses États, descendit alors vers le Sud et se
réfugia du côté de Kouno.
Yousouf mourut en 1898, après avoir régné 24 ans. Il ne possédait à
aucun degré la farouche énergie de son frère ʿAli et, en plus d’une
circonstance, il montra la pire faiblesse[182] : il laissa s’amoindrir
considérablement le prestige et l’autorité dont jouissait le sultan du
Ouadaï. Yousouf réussit toutefois à maintenir l’intégrité de son
royaume. Il garda une attitude pleine de circonspection vis-à-vis de
Râbaḥ, qui finit d’ailleurs par jeter son dévolu sur le Bornou. Du côté
de l’Est, il fut également menacé durant quelque temps, par les
entreprises d’un lieutenant du khalife ʿAbdoullahi : les mahdistes, qui
venaient de conquérir le Darfour[183], élevaient certaines prétentions à
l’égard du sultan d’Abéché. Mais l’attitude énergique de Cherf eddin
leur en imposa et ils se replièrent sans avoir attaqué.
=Ibrahim (1898-1901)= — Nous donnons ci-dessous la liste des enfants du
sultan Yousouf.
{ — ʿAbd el ʿAziz (aveuglé par Ibrahim).
{
{ — Ibrahim (épouse Habbo, fille d’Abou Kouyouma).
{
{ — ʿAbd er Raḥman aguid el Bataḥ (épouse une sœur du djerma
{ ʿOthman. Eborgné par Ibrahim).
{
{ — Doud-Mourra.
Yousouf {
{ — Mérem Kakié (veuve de Mouṣṭafa el Magné. Epouse Acyl).
{
{ — Mérem Zanaba (épouse Moḥammed el Bechâra).
{
{ — Mérem Fatmé (épouse le djerma ʿOthman).
{
{ — ʿAbd er Rahim
Le fils aîné du sultan Yousouf était ʿAbd el ʿAzîz, qui avait pour mère
une captive d’Arabes Khozam, d’origine kirdi. Lorsque Yousouf tomba
malade et que sa mort parut être très proche, les adjâouid se réunirent
pour traiter de la succession. Ils résolurent de donner le pouvoir à
Ibrahim, qui était le fils d’une femme forienne. Ce prince fut mandé au
palais. Il eut peur tout d’abord, car il ignorait la décision prise par
les grands dignitaires et il craignait d’être aveuglé : il jugea prudent
de rester chez lui. Mandé à nouveau, Ibrahim dut toutefois se résigner à
obéir. Il fut alors introduit dans la chambre où reposait le corps de
son père et il y reçut les insignes de la royauté. Les adjâouid firent
ensuite appeler ʿAbd el ʿAzîz, qui refusa d’aller au palais. Sa femme,
fille du sultan des Guemr, lui conseillait de ne pas répondre à cet
appel : elle l’engageait à mobiliser sa bannière personnelle (il était
aguid el Khouzam) et à conquérir le pouvoir par la force des armes. Le
djerma fit renouveler à ʿAbd el ʿAzîz l’ordre de se rendre au palais. Le
prince n’osa pas suivre les conseils de sa femme et il se dirigea vers
la demeure royale. Il fut conduit aussitôt dans la chambre mortuaire, où
trônait Ibrahim, et le djerma ʿOthmân lui dit brutalement : « Sella
karka ! » Le pauvre ʿAbd el ʿAzîz se mit alors à genoux, découvrit son
épaule droite et frappa doucement dans ses mains, en murmurant des
paroles de soumission à l’égard du nouveau sultan. Sur l’ordre du
djerma, l’esclave Oueld Manṣour s’approcha de ʿAbd el ʿAzîz, lui donna
deux soufflets et l’entraîna ensuite pour lui crever les yeux.
L’aguid el Djaʿâdné, ʿAmer Chikhaï, s’était retiré à Azi avec ses
troupes, en apprenant la mort de Yousouf. Il disposait d’environ 1.300
fusils. Cet aguid était très lié avec ʿAbd el ʿAzîz et souhaitait
vivement voir ce prince arriver au trône. Étant à Azi, il demandait des
renseignements sur les événements d’Abéché : quand on lui disait
qu’Ibrahim avait été proclamé souverain du Ouadaï, il se refusait à le
croire et répondait que ʿAbd el ʿAzîz seul pouvait être sultan. Il fut
cependant obligé de se rendre à l’évidence. Ibrahim manda cet aguid à
Abéché : il s’y rendit avec seulement une seule poignée d’hommes. Le
sultan désirait se débarrasser de ʿAmer à cause de ses sympathies pour
ʿAbd el ʿAzîz, mais il voulait également s’approprier les soldats de ce
dignitaire. Il eût bien décidé de le faire mettre à mort, mais il
craignit de voir les troupes de ʿAmer se disperser de tous les côtés en
apprenant la nouvelle. Il cacha donc son jeu et accabla cet aguid des
marques de sa bienveillance : il lui fit présent de belles étoffes, lui
donna un cheval, etc. En le congédiant, il lui demanda de venir à Abéché
avec ses gens. ʿAmer obéit : Ibrahim le fit alors exécuter purement et
simplement et il donna le kademoul d’aguid el Djaʿâdné à l’un de ses
partisans, Mouṣṭafa.
Ibrahim, devenu sultan, voulut se débarrasser de la tutelle des grands
dignitaires — dont les plus influents étaient le djerma ʿOthmân et Cherf
eddin — et il prétendit gouverner selon son bon plaisir. Il était très
généreux et ses libéralités lui valurent les sympathies du peuple, qui
l’appelait _el Birké_ (le bassin). Le sultan donna sa confiance aux
Djellâba Chatati et Yasin et surtout à l’aguid el Djaʿâdné Mouṣṭafa.
Celui-ci était très dévoué à Ibrahim. Il se rendait parfaitement compte
que la puissance exagérée des grands adjâouid constituait un danger
redoutable pour l’autorité du sultan. Son intérêt personnel lui
commandait d’ailleurs la ruine de ses rivaux : il passerait ainsi au
premier plan et deviendrait le personnage le plus considérable de la
cour. Il commença donc à miner leur crédit dans l’esprit d’Ibrahim et
arriva insensiblement à faire vivre ce prince dans un état de sourde
hostilité avec les adjâouid. En dernier lieu, il conseilla même au
sultan de faire exécuter l’aguid el Maḥâmid, Moḥammed ould Bechâra, et
de lui donner la succession de ce dignitaire. Mais les intérêts menacés
se coalisèrent et les adjâouid résolurent de résister par la force aux
entreprises d’Ibrahim et de Mouṣṭafa.
Cherf eddin, son compatriote Guelma, aguid er Râchid, et l’aguid el
Maḥâmid quittèrent nuitamment la capitale, avec leur famille et leurs
partisans : ils allèrent s’installer dans les terres de l’aguid es
Salamat, à Am Deguemat (octobre 1900). Le djerma ʿOthmân, qui voulait
tirer le meilleur parti de la situation et qui aimait d’ailleurs
l’intrigue pour elle-même, resta à Abéché, à côté du sultan ; mais il
était en relations avec les rebelles. Mouṣṭafa conseilla à Ibrahim de se
porter à la rencontre des adjâouid et de les combattre : le djerma
ʿOthmân intervint, dissuada le sultan d’avoir recours aux armes et
réussit à le convaincre que des négociations convenaient beaucoup mieux.
Ibrahim dépêcha alors quelques marabouts à Am Deguemat, afin de décider
les rebelles à revenir à la cour : ceux-ci répondirent par un refus
formel de rentrer à Abéché. Le sultan renouvela plusieurs fois ses
instances auprès d’eux et s’engagea à leur accorder toutes les
concessions qu’ils pouvaient désirer. Mais ce fut en vain : les aguids
persistèrent dans leur attitude. Cet état de choses dura quatre mois.
Un fils de ʿAli et de Hababa Kili, Aḥmed abou Ghazali, commandait, à ce
moment-là, le petit village de Am Zihafaya, dans la vallée de la Bétèha,
entre Bourourik et Mouthourar. Il vivait là, avec sa mère, ses esclaves,
ses troupeaux, et allait de temps en temps à Abéché pour saluer le
sultan. Les adjâouid avaient l’intention de porter Aḥmed au pouvoir, en
remplacement d’Ibrahim. Celui-ci, renseigné par Mouṣṭafa, manifesta
alors quelque hostilité à l’égard du fils de ʿAli, qui en fut prévenu et
se retira à Grindi, un des villages du djerma. ʿOthmân, qui restait le
principal dignitaire de la cour et, en apparence, l’appui le plus solide
du sultan, invita Aḥmed à se rendre à Abéché, l’assurant qu’il ne lui
serait fait aucun mal. Il présenta le jeune prince à Ibrahim, qui
l’accueillit favorablement, tout en déclarant qu’il connaissait les
intentions des conspirateurs : le sultan engagea Aḥmed à rester quelque
temps à la cour, pour favoriser le rétablissement du bon ordre et la
rentrée des conspirateurs à Abéché. Ghazali demeura quelques jours dans
la capitale, chez ʿOthmân. Son protecteur l’avait déjà poussé à se
rallier aux rebelles : il avait refusé. Le djerma revint encore à la
charge, mais ce fut en vain. Il conseilla alors à Ibrahim de faire
exécuter son cousin, sous prétexte que celui-ci aspirait en secret au
trône. Le sultan expédia immédiatement son aguid el brich, Attour, avec
ordre de ramener Aḥmed mort ou vif. Mais le jeune prince tua Attour d’un
coup de fusil, sauta à cheval et rejoignit les aguids révoltés, qui le
proclamèrent sultan du Ouadaï.
Le djerma travaillait perfidement à la perte d’Ibrahim. Il parvint à
semer la division et la défiance entre les dignitaires restés fidèles au
sultan : Ousṭ Kheir, un lieutenant d’Ibrahim, se rendit à Am Deguemat, à
l’instigation de ʿOthmân. Lorsque celui-ci, jetant enfin le masque,
quitta Abéché pendant la nuit pour aller rejoindre les rebelles, il
entraîna avec lui presque tous les dignitaires et la majeure partie des
troupes ouadaïennes : il ne resta avec le sultan que cinq aguids ou
hommes de confiance et quelques partisans. ʿOthmân se rendit dans le dar
Moubi, à proximité d’Am Deguemat. Toutes ces intrigues ont fait dire
depuis que le djerma cherchait surtout à grossir son influence, afin de
pouvoir finalement arriver au trône. Ibrahim, se voyant presque
complètement abandonné, résolut de quitter la capitale. Il se mit en
route avec ses serviteurs et quelques femmes, en compagnie des
dignitaires restés fidèles : Mouṣṭafa, aguid el Djaʿâdné, et son frère
ʿAmer, ed Dri, l’aguid el Khouzam Barkaï, l’amin Sougour, l’amin
Mandjerké et le kamkalek Ṭâher. Ibrahim prit la route du dâr Zegâoua, à
l’est du Ouadaï, où il avait, paraît-il, l’intention de se retirer. Le
troisième jour de marche, il fut rejoint par les troupes des conjurés
près de la montagne de Guemra, au nord-est d’Abéché : l’aguid er Râchid,
Guelma, était à leur tête. Des coups de feu furent tirés sur le sultan
et sa suite : les serviteurs furent tués, ainsi que Mouṣṭafa, ʿAmer,
Sougour et Mandjerké ; Ṭâher s’enfuit[184] ; le roi et Barkaï furent
pris. Comme Ibrahim se débattait, au moment où il était saisi par les
esclaves des rebelles, il fut brutalement frappé à coups de poing dans
la poitrine et dans le ventre. Le malheureux prince fut ramené dans un
état lamentable à Abéché, où on lui creva les yeux : il mourut deux
jours après (février 1901).
Pendant que ces désordres intérieurs divisaient le Ouadaï, les Français
progressaient dans la région du Chari et brisaient la puissance de
Râbaḥ : massacre de la mission Bretonnet à Togbao (juillet 1899), Kouno
(28 octobre 1899), Koussri (22 avril 1900). Les nouveaux venus
cherchèrent à vivre en paix avec le Ouadaï : après le départ de M.
Gentil, et sur la demande du capitaine Robillot, Gaourang envoya un
messager à Abéché, pour tâcher d’amener une entente entre le sultan
Ibrahim et les Français.
=Aḥmed abou Ghazali (1901-1902).= — Aḥmed, surnommé abou Ghazali à cause
de son long cou, était fils d’une Gourâniyé. Les compatriotes de sa mère
jouissaient d’une certaine influence à la cour d’Abéché, depuis que
quelques-uns d’entre eux avaient été appelés à remplir les fonctions
d’aguid. L’arrivée d’Aḥmed au pouvoir renforça la situation de cet
élément et le fit même passer au premier plan : un grand nombre de
familles gourân vinrent s’installer à Abéché et dans les environs.
D’autre part, Cherf eddin et Guelma, qui appartenaient à la tribu des
Bideyat, protégèrent également ceux de leurs compatriotes qui résidaient
au Ouadaï.
Le nouveau sultan s’entoura de tous les anciens dignitaires, mais il
réduisit leur importance. Il diminua surtout les forces du djerma
ʿOthmân, dont il craignait la puissance et l’esprit de duplicité. Cela
ne manqua pas d’indisposer ce dernier contre son souverain. Le
conseiller intime de Ghazali fut Cherf eddin, qu’il rendit le plus
puissant de tous les dignitaires. Le sultan ne composa pas de conseil
(medjlis, medjlès), comme ses prédécesseurs, et se laissa uniquement
guider par l’aguid es Salamat, auquel il accordait une confiance
absolue. L’importance donnée aux éléments étrangers irrita les Ouadaïens
et une sourde hostilité contre le souverain régna bientôt parmi les
adjaouid : le djerma ʿOthmân était à la tête des mécontents. Au bout de
quelque temps, Aḥmed ne put compter que sur les troupes de quelques
aguids et sur l’appui des Gourân. Les Senousia lui étaient également
hostiles et donnaient la main à ses ennemis.
Nous avons déjà parlé de la confrérie des Senousia, qui règne tout
particulièrement dans la partie orientale du Sahara. Nous savons qu’elle
a fait de bonne heure des progrès dans les États musulmans du Sud et
que, au Ouadaï notamment, le sultan ʿAli fut un adepte fervent de cette
secte.
Les relations de Mahdi avec le Ouadaï continuèrent sous le règne de
Yousouf. Elles devinrent même plus fréquentes que par le passé et les
deux chefs échangèrent souvent des cadeaux : les caravaniers
tripolitains servaient d’intermédiaires entre le souverain d’Abéché et
le grand-maître de la confrérie. Voici, du reste, ce que rapporte
Moḥammed el Hachaïchi à ce sujet : « Il existe des relations suivies
entre le cheïkh (Si el Mahdi) et Sidi Yousef, roi du Ouadaï, qui est un
« frère » considérable et pour qui il a beaucoup d’estime. Tous les ans
le roi lui envoie un cadeau important, à savoir des esclaves au nombre
de plus de cent, des plumes d’autruche, des dents d’éléphants, le tout
d’une valeur de 50.000 bouteïras (150,000 fr.) et peut-être plus[185] ».
Les rapports devinrent très suivis vers la fin du règne de Yousouf et,
en 1898, peu de temps avant l’avènement d’Ibrahim, Mahdi envoyait un de
ses vicaires, Moḥammed es Sounni, résider auprès du sultan. Yousouf
accueillit très favorablement ce faqih et lui donna une habitation dans
son palais.
Le sultan Ibrahim accorda également sa confiance à Moḥammed es Sounni,
et celui-ci en profita pour s’immiscer dans les affaires du pays, ce qui
eut pour résultat d’indisposer les Ouadaïens contre lui et contre le
sultan. Il nous faut noter, du reste, que cette méfiance des Ouadaïens à
l’égard des menées des Senousis était antérieure à l’avènement
d’Ibrahim. Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi en avait déjà entendu parler,
en 1896. Mais c’est à tort, croyons-nous, qu’il attribue ces idées au
sultan Yousouf : elles appartenaient vraisemblablement à son entourage.
« Lorsque j’étais à Mourzouk, écrit le cheïkh, j’ai entendu dire par un
commerçant nommé Aḥmed Et-Tazi que le roi du Ouadaï, dans ces derniers
temps, avait conçu des craintes du côté du cheïkh (Si el Mahdi), parce
que quelques-uns des ennemis de celui-ci lui avaient dit que, si le
cheïkh s’était rapproché de lui, c’était qu’il voulait s’emparer du
Ouadaï. J’ai attribué cette histoire à des intrigues anglaises (!) et je
ne sais quelle suite elle a pu avoir[186] ».
Après la révolte de 1900, à laquelle le représentant de Mahdi ne resta
pas étranger, le nouveau souverain, qui connaissait le caractère
intrigant du marabout, lui enjoignit de quitter le palais et de n’avoir
plus à s’occuper des affaires du Ouadaï.