Ce prince favorisa le développement commercial du Ouadaï. Les Djellâba

de la vallée du Nil circulèrent librement dans le pays, et une colonie

importante de ces marchands se fixa à Nimro, non loin de Ouara. Le

chemin qui unit le Ouadaï à Benghazi, par le pays des Maḥâmid, celui des

Bideyat, Koufra et Diâlo, fut reconnu à ce moment-là. Les marchandises

préférèrent cette voie à l’antique route du Fezzân, et les caravanes des

Medjâbré firent dès lors la navette entre Ouara et la Méditerranée.

Enfin, Saboun entra aussi en relations avec l’Égypte : il envoya une

lettre à Moḥammed ʿAli, qui lui répondit amicalement, et il échangea des

présents avec Ibrahim Pacha.

Saboun trouva la mort en 1815, en poursuivant des individus qu’il avait

surpris en flagrant délit de vol. Le plus âgé de ses enfants, Moḥammed

Bousetta, ne régna que quelques mois. Un autre fils de Saboun, Yousef

ʿAbd el Qâder Khariféïn, qui était tout jeune[169], fut alors proclamé

sultan. Devenu adulte, il fit aveugler tous ses frères. Il entreprit,

sans succès du reste, deux expéditions contre le sultan du dâr Tama,

ʿAbd allâh es Sarif. Yousef s’était libéré de la tutelle de ses parents

et de ses anciens protecteurs : il s’adonnait à la merissé, gouvernait

de la façon la plus extravagante et tourmentait constamment ses sujets.

Quelques dignitaires, d’accord avec les 90 femmes du harem, résolurent

d’empoisonner le sultan ; mais le complot fut découvert et Khariféïn fit

massacrer ses ennemis ainsi que toutes ses femmes. Il attaqua sans

succès les Diongor de l’Abou Telfan et marcha également contre les Dadjo

du dâr Sila, dont le sultan n’avait pas payé intégralement l’impôt fixé.

Une seconde conspiration débarrassa le pays de cet ivrogne, qui faisait

peser une véritable terreur sur tous ses sujets. On empoisonna sa

merissé et, quand il fut étourdi, les conjurés l’achevèrent. Yousef

avait régné près de 15 ans.

L’un de ses fils, Râkeb, fut nommé sultan, et on creva les yeux à tous

les autres (1829). Le jeune prince était étroitement surveillé par les

conspirateurs qui, seuls, pouvaient l’approcher. La mère de Râkeb sut

rallier à elle le Kamkolak Yaʿqoub, de la tribu des Malanga, que ses

troupes avaient rendu le maître de la situation : elle le fit ensuite

assassiner.

La variole emporta le jeune sultan au bout d’un an à dix-huit mois de

règne. La coterie qui détenait le pouvoir substitua alors au prince

défunt le fils de l’aguid-djerma Dougri. Mais cette supercherie provoqua

le soulèvement de certaines tribus autochtones. Celles-ci avaient déjà

été froissées de voir que le successeur de Khariféïn était fils d’une

Arabe, alors que, d’après la tradition, le souverain doit être du sang

des sultans ouadaïens et avoir pour mère une femme maba[170]. De plus,

les nombreuses exécutions ordonnées par les protecteurs de Râkeb avaient

irrité le sentiment national, et les tribus autochtones accusaient les

dirigeants de gouverner avec des captifs, de massacrer les Ouadaïens de

race et de n’épargner que les Arabes. Les Malanga résolurent de chasser

les imposteurs qui détenaient le pouvoir. Ils prirent les armes et

combattirent les troupes envoyées pour les réduire. Les Kodoï se

joignirent à eux. « Aux époques de rivalité et de contestations ou de

luttes pour l’élection d’un sultan, chacune des cinq tribus cherche à

fournir un prince à l’État ; car le prince traite sa tribu alors avec

une certaine déférence et y choisit la plus grande partie de ses

officiers, de ses vizirs, etc.[171]. » Les deux tribus révoltées

décidèrent de porter au pouvoir un prince de sang royal qui vivait chez

les Kodoï : c’était Moḥammed ʿAbd el ʿAzîz Dhaouiyé, fils de Radama et

petit-fils de Saboun Gandiguin, fils du sultan Djoda. Les Malanga et les

Kodoï furent d’abord battus, mais les Madaba, les Oulâd Djema’, les

Mimi, les Mararit, les Ganyanga et les Bitanguinna adhérèrent au

mouvement de révolte : Ouara fut enlevé et livré au pillage. ʿAbd el

ʿAzîz fut alors proclamé sultan. Il dut, à plusieurs reprises, mater la

turbulence de certaines tribus ouadaïennes : Malanga, Kelinguen, Tittir,

Ganyanga et Kondongo. Il régna cinq ou six ans et mourut de la variole,

au moment où une armée forienne envahissait le Ouadaï.

Les neuf fils du sultan défunt étant tous en bas âge, le Kamkolak Abou

Ommi exerça la régence au nom de son neveu Adem, âgé de sept ans. Une

terrible disette régnait alors dans le pays, à la suite de pluies

insuffisantes. Cette calamité affaiblissait considérablement la

puissance du Ouadaï : beaucoup d’habitants émigraient, d’ailleurs, dans

les contrées voisines. Les troupes du Darfour n’eurent aucune peine à

battre par deux fois celles du Ouadaï et à pénétrer jusqu’à Ouara. Le

sultan forien, Moḥammed el Fâdhel, intronisa alors un prince ouadaïen,

Moḥammed Chérif, frère de Saboun (juillet 1834).

=Moḥammed Chérif (1834-1858).= — Après le meurtre de son frère Radama

par le sultan Saboun, Moḥammed Chérif s’était enfui au Darfour. Il passa

ensuite au Kordofan et, selon le capitaine Julien, il fit même le

pèlerinage de la Mekke. Plus tard, Chérif revint au Darfour et, voyant

que l’occasion était favorable pour conquérir le trône du Ouadaï, il

s’en ouvrit au sultan Moḥammed el Fâdhel. Il sollicita l’appui de ce

prince et s’engagea à lui payer un tribut, si les troupes foriennes

réussissaient à l’installer à Ouara. Après avoir hésité pendant quelque

temps, El Fâdhel accepta et réunit une armée, dont il donna le

commandement à l’esclave ʿAbd el Syd. Nous avons déjà vu que

l’expédition réussit complètement : le jeune sultan du Ouadaï et ses

proches parents furent pris et livrés aux Foriens, qui retournèrent

ensuite dans leur pays.

Dans la deuxième année de son règne, Chérif marcha sur les îles Karga,

où quelques dignitaires ouadaïens, le djerma Goundi entre autres,

étaient allés trouver un prétendant du nom de Nour ed Dîn (ou ʿIzz ed

Dîn), afin de le décider à prendre les armes contre le sultan du Ouadaï.

Chérif attaqua les rebelles : il les fit mettre à mort et revint à Ouara

avec de nombreux troupeaux de bœufs kouri.

Huit ans plus tard, eut lieu l’expédition contre le Tama, dont le sultan

avait fait preuve d’insolence envers son suzerain d’Abéché. Chérif

occupa le pays : Moḥammed en Nour se réfugia à El Fâcher et fut remplacé

par son frère Ismaʿïl. Moḥammed revint bientôt, battit les aguids

ouadaïens restés dans le pays et reprit le commandement du dar Tama.

Chérif entra de nouveau en campagne et marcha à deux reprises contre ce

prince, mais, chaque fois, Moḥammed en Nour s’enfuit devant les troupes

ouadaïennes et revint après leur départ. Le sultan Chérif ravagea alors

complètement le pays : il incendia les villages, les récoltes, les

forêts, et répandit partout la désolation et la ruine. Il réussit ainsi

à obtenir la soumission définitive des Tama et il revint à Ouara, après

avoir installé à Nyéré un autre frère de Moḥammed en Nour, Ibrahim ibn

Soulêmân. L’ancien sultan revint encore, mais il fut battu et tué par

Ibrahim.

Quelques mois après, Chérif marcha contre le Bornou (1846). Afin de

donner le change, il fit quelques démonstrations sur le Baguirmi et le

Kanem, avant de se diriger vers le Chari. Le sultan du Ouadaï avait été

appelé par une fraction de la cour de Kouka, qui voulait renverser la

dynastie des Kanemiin et rétablir les princes de la dynastie détrônée.

Mais Chérif comptait surtout profiter des embarras du cheïkh ʿOmar,

alors occupé du côté de Zinder, pour exiger de lui une contribution de

guerre ou exécuter tout au moins un fructueux pillage au Bornou. ʿOmar

rassembla quelques troupes et, accompagné de son frère ʿAli et du cheïkh

Terab[172], marcha contre l’envahisseur : celui-ci venait de passer le

Chari, dont les eaux étaient très basses. La rencontre entre les deux

armées eut lieu non loin de Koussri. Les troupes du cheïkh ʿOmar

reculèrent et leur défaite fut due en partie à la trahison des habitants

de Koussri et de certains Choua, qui tombèrent sur les Bornouans. Terab

fut tué entre Koussri et Kikoa, et ʿAli fut livré aux Ouadaïens par les

habitants de Koussri. Chérif entra à Kikoa sans coup férir et livra

cette ville aux flammes, après l’avoir complètement pillée. Il séjourna

ensuite quelque temps à Ngourno et proclama comme sultan du Bornou le

prince ʿAli ben Ibrahim, qui devait tomber par la suite sous les coups

du cheïkh ʿOmar et clore ainsi la dynastie des Sêfiya. Chérif n’attendit

pas l’arrivée des troupes bornouanes de Zinder, qui étaient sous le

commandement de ʿAbd er Raḥman, frère de ʿOmar : Barth rapporte qu’il

battit prudemment en retraite, Nachtigal écrit qu’il se retira moyennant

une contribution de guerre de 8.000 thalers, et enfin les indigènes

disent qu’il fut obligé de quitter le Bornou parce que la variole

(djederi) décimait son armée. En revenant à Ouara, Chérif fortifia son

autorité sur les tribus du Baḥr el Ghazal (Kreda et Kecherda), qui

étaient administrées par l’aguid el baḥr.

Quelques années après l’expédition du Bornou, le sultan du Ouadaï devint

aveugle. D’après la loi du pays, cette infirmité le rendait incapable

d’exercer plus longtemps le pouvoir. Chérif était d’ailleurs

impopulaire, parce qu’il avait été intronisé par une armée forienne et

aussi à cause de sa grande cupidité. Les tribus autochtones s’agitèrent

et le sultan, craignant un coup de main de leur part, alla se fixer à

Abéché[173]. Il évitait ainsi le voisinage des Kodoï, dont l’hostilité

lui était bien connue, et il se rapprochait des Kelinguen, qui étaient

ses plus chauds partisans. Pour expliquer ce changement de résidence, on

fit savoir au peuple que le palais de Ouara était hanté par de méchants

esprits (1850).

Chérif avait déjà eu à combattre un soulèvement des Kodoï, qui avaient

pris les armes pour soutenir les prétentions au trône de Dja’far, fils

aîné de Saboun. Ce prince avait été envoyé au Qaire, à l’âge de treize

ans, pour y faire ses études. Étant donnée la vive inimitié qui divisait

le Ouadaï et le Darfour, son père l’avait dirigé sur Benghazi, par le

désert, avec une caravane de 500 chameaux. Arrivé à destination, Dja’far

fut retenu et maltraité par le pacha de Tripoli. Grâce à la protection

anglaise, il put cependant gagner l’Égypte, où il n’arriva que 11 ans

après son départ du Ouadaï. Plus tard, il quitta le Qaire et vint

demander l’appui des Kodoï pour conquérir le pouvoir. Chérif marcha

contre le prétendant et lui livra bataille à Djelkané (ou Djalkam) : les

troupes royales, entraînées par l’exemple de Mérem Niengal, fille du

sultan et de Hababa Maden, qui combattait habillée en homme,

remportèrent une victoire complète (1845). Dja’far s’enfuit au dar

Rounga (1846), puis se retira à El Fâcher (1849).

Les Kodoï, soutenus par les Oulâd Djema’ et les Mararit, se soulevèrent

de nouveau en 1851. Ils furent vaincus et obligés de faire leur

soumission ; mais, un peu plus tard, ils prirent encore les armes pour

soutenir les prétentions au trône d’un prince de sang royal, Makem.

Chérif eut ensuite à combattre la révolte de son fils aîné, le tangtalek

Moḥammed Harir, qui craignait de ne pas obtenir le pouvoir parce que sa

mère était une Poul. Le sultan marcha contre le rebelle et le vainquit ;

ce dernier, malgré les assurances de pardon que lui faisait prodiguer

son père, s’enfuit au dâr Tana, chez Ibrahim. Chérif alla l’y attaquer :

il fut vainqueur dans deux rencontres, mais le sultan du Tama reprit

l’offensive avec ses meilleures troupes et Chérif, battu, dut rentrer au

Ouadaï. Plus tard, et sur les conseils d’Ibrahim, Moḥammed Harir alla à

Abéché faire sa soumission : toutefois, il craignit encore pour sa vie

et se réfugia au Darfour. Ibrahim engagea alors Adem, fils de ʿAbd el

ʿAzîz, qui se trouvait au Darfour, à faire valoir ses droits au trône,

avec l’aide des Kodoï, des Oulâd Djema’ et des Mararit. Ce prince se

rendit à Nyéré, dans le dâr Tama, mais il ne réussit pas à organiser une

armée et il se retira dans un petit village du pays. Le tangtalek

Moḥammed, qui était revenu à Abéché pour aider Chérif dans sa lutte

contre Adem, intriguait surtout pour lui-même et rassemblait des

partisans. Son père, justement inquiet, le fit emprisonner ; mais

Moḥammed réussit à s’enfuir et à se réfugier encore une fois au Darfour.

Moḥammed Chérif mourut en 1858, après avoir régné 24 ans. Il avait dû,

en dernier lieu, partager le gouvernement du royaume avec son beau-

frère, le djerma Assed abou Djebrin : il lui abandonna d’une façon plus

particulière l’administration des provinces de l’ouest. Chérif

encouragea la haine de l’étranger qui caractérise les tribus maba : il

espérait ainsi effacer le souvenir de l’assistance que lui avait

autrefois donnée le sultan du Darfour et se faire une réputation de

sultan national. Les étrangers, les commerçants (Djellâba, Arabes de la

Tripolitaine, Medjâberé, etc...), furent molestés, dépouillés de leurs

biens, voire même massacrés. Les caravanes du nord désertèrent alors le

Ouadaï. Les Djellâba furent plus tenaces et continuèrent pendant

quelques années à venir dans le pays, en dépit des vexations et des

mauvais traitements qui les y attendaient ; mais un édit de proscription

devait leur fermer les portes du Ouadaï, car Moḥammed Chérif bannit

finalement de son royaume tous ceux qui n’y étaient pas fixés à demeure.

Les Djellâba étaient d’ailleurs très mal vus du reste de la population

et le terme de Dongolâoui était, pour les Ouadaïens, le symbole du plus

profond mépris. Chérif, qui détestait ces commerçants, accusait ceux de

Nimra d’avoir été favorables au prétendant Dja’far.

Le tableau suivant donne la descendance du sultan Chérif et de momo

Maden, la sœur du djerma Assed abou Djebrin (surnommé _Ech Chaïb_ : le

vieillard).

Moḥammed Chérif et momo Maden (de la tribu des Matlamba)

|

+-----------+---------------+-+--------------+--------------+

| | | | |

Mérem Niengal ʿAli Yousef Abou Kouyouma Mérem Zara

| | | |

+------+-------+ +--------+----+----+------+ | +-----+---+

| | | | | | | | |

Aba Aḥmed Ibrahim Doud-Mourra Mérem Mérem Acyl Mouṣṭafa ʿAbdel

Zaït abou Zanaba Fatmé Qâder

Ghazali

=ʿAli (1858-1874).= — A la mort de Chérif, une de ses femmes, Hababa

Kedeni, essaya de faire arriver au trône son fils Soulêmân. Mais le

djerma Assed et l’aguid des Maḥâmid étaient les maîtres de la

situation : ils firent venir au palais le jeune ʿAli, fils de Chérif et

de Hababa Maden, qui reçut les insignes de la royauté. ʿAli jeta en

prison Hababa Kedeni et fit crever les yeux aux deux fils de cette

femme, Soulêmàn et Sêf en Naṣr. Le jeune sultan fit encore aveugler son

frère ʿAbd el Maḥmoud, dit Abou Kouyouma, et le tangtalek ʿAbd el Kerim,

fils de Chérif et d’une femme kondongo. ʿAli épargna cependant son frère

Yousef, qui avait toujours simulé une complète surdité et se montrait

d’ailleurs très attaché au nouveau sultan. En 1861, le tangtalek

Moḥammed Harir essaya de renverser ʿAli : il dut s’enfuir encore une

fois au Darfour, où il se fixa d’une façon définitive. Une autre femme

de Chérif, Hababa Kafani, intrigua pour faire arriver au pouvoir son

fils Aḥmed : le sultan la fit exécuter et Aḥmed se réfugia à Kouka,

auprès du cheïkh ʿOmar.

Nachtigal, qui visita le Ouadaï en 1873, nous a fait connaître la

simplicité des manières, la largeur d’esprit et le grand bon sens qui

caractérisaient le sultan ʿAli. L’explorateur rapporte que ce prince,

éminemment juste, possédait un caractère très ferme et qu’il se montrait

d’une sévérité inexorable envers les fauteurs de troubles et de

désordres : nous ajouterons même que l’énergie du sultan ʿAli confinait

parfois à la cruauté. ʿAli mata toutes les résistances et gagna à sa

cause la puissante tribu des Kodoï, en lui accordant des privilèges et

en devenant l’ami du prétendant Adem. Désireux d’augmenter la prospérité

de ses États, le nouveau souverain mit un terme au régime d’exception

que Chérif avait fait peser sur tous les étrangers : les commerçants de

la vallée du Nil et les caravanes du Nord reparurent au Ouadaï, et le

sultan les protégea contre les brutalités et les exactions de ses

sujets. ʿAli affectionnait particulièrement les Djellâba. Il donna à

certains d’entre eux des emplois de confiance : le ḥadj Aḥmed

Tangatanga, qui avait été un ami de jeunesse du sultan, devint son

confident et son conseiller ; le koursi ʿOthman oueld el Fâdhel, que son

souverain avait chargé d’une mission particulière au Bornou et qui

accompagna Nachtigal depuis Kouka jusqu’à Abéché, était également un

Djellâbi. Les faveurs accordées aux étrangers et le peu de cas que le

sultan faisait des traditions, quand elles lui paraissaient devoir être

préjudiciables au bien du royaume, mécontentèrent les Ouadaïens de race.

La reine-mère, ou momo, qui jouissait d’une réelle influence dans le

pays, faisait une vive opposition à son fils, lui reprochant d’avoir

rompu avec la politique de Chérif. Mais le sultan, escorté de toute sa

cour, alla trouver momo Maden et lui prescrivit, sur un ton qui

n’admettait pas de réplique, de ne plus s’occuper désormais des affaires

du royaume.

Le sultan ʿAli eut l’ambition d’étendre le plus possible sa puissance et

d’établir, au profit du Ouadaï, une sorte d’hégémonie politique dans

toute l’Afrique Centrale. Il fit reconnaître sa suzeraineté par le

sultan du dâr Rounga et il consolida son autorité sur les Arabes du Baḥr

Salamat et du Baḥr Râchid. Du côté du Nord, il eut à combattre les Oulâd

Slimân, qui parcouraient le pays compris entre le Kanem et le Darfour et

qui étaient venus razzier les Maḥâmid d’Ourâda. ʿAli aurait bien voulu

s’attacher ces nomades turbulents, trop éloignés du Ouadaï pour qu’il

pût s’opposer efficacement à leurs incursions. Mais c’est en vain qu’il

leur fit des avances et qu’il montra les plus grands ménagements envers

les prisonniers de guerre de cette tribu[174]. Les Oulâd Slimân

continuèrent à battre en brèche l’autorité de ʿAli dans la partie

occidentale de son royaume et ils furent toujours en lutte avec l’aguid

el baḥr et avec le chef nakazza de Oun, Derbaï. Du côté du Nord

également, l’aguid ez Zebada, Meri, dirigea une expédition contre les

Bideyat de l’Ennedi et en ramena de nombreux esclaves, entre autres le

jeune Cherf eddin. Ce dernier, quoique fait eunuque, devait plus tard

jouer un rôle important au Ouadaï.

La guerre avec le Baguirmi éclata à la fin de 1870. L’orgueilleux

Moḥammed abou Sekkin était infatué de sa puissance et désirait, depuis

longtemps, rompre le lien de vassalité qui le rattachait au sultan ʿAli.

Il se moquait ouvertement de son suzerain, faisait courir le bruit de sa

mort et organisait à cette occasion des réjouissances publiques ; le

tribut qu’il envoyait à Abéché ne comprenait que de vieux esclaves,

maigres et laids, etc. ʿAli prit patience pendant quelque temps, mais

les prétentions d’Abou Sekkin sur le Dagana et les incursions de ses

troupes au Fitri devaient faire éclater la lutte. Lorsque le dignitaire

baguirmien ʿAbd el Fatcha se porta sur Djogodé, dans le Fitri, Djourab

se replia avec ses Boulâla et avertit le sultan ʿAli. Dès que

l’hivernage fut terminé, celui-ci envoya une armée commandée par le

djerma Abou Djebrin, qui avait sous ses ordres : l’aguid el Maḥâmid

Bechâra, l’aguid el baḥr Keneticha, l’aguid ez Zebada Meri, l’aguid el

Djaʿâdné Zaït, l’aguid ed Debaba Aḥmed et l’aguid el Khouzam Yousouf en

Nelsa (décembre 1870). Abou Djebrin se dirigea vers le Debaba et, comme

le mbang restait enfermé dans Massnia et ne faisait pas mine de vouloir

se retirer sur Bougouman, ʿAli accourut d’Abéché et prit le commandement

des troupes. Il alla mettre le siège devant la capitale du Baguirmi ;

mais la ville était solidement fortifiée, et ses épaisses murailles

semblaient devoir défier les efforts des Ouadaïens. Le sultan avait

emmené avec lui deux étrangers, deux Fitzân, venus à Abéché avec les

caravanes du nord de l’Afrique[175]. C’est grâce à eux que la forteresse

put être enlevée. Sur leurs conseils, ʿAli fit creuser une mine sous la

partie sud-ouest du mur d’enceinte ; on y déposa des bouteilles en

paille tressée (_hanga_) et de grandes calebasses (_boukhsa_), remplies

de poudre. Après la mise de feu, quelques petites explosions

commencèrent à se produire : les Baguirmiens s’empressèrent d’apporter

de l’eau aux remparts, pour la verser sur l’endroit où était la mine,

mais une explosion formidable brisa la muraille et projeta ses

défenseurs de tous côtés[176].

Le sultan ʿAli avait donné ses vêtements à Moḥammed ould Bechâra, fils

de l’aguid des Maḥâmid : le jeune touèr prit la place de son maître et

resta entouré de gardes et de dignitaires. Pendant ce temps-là, le

sultan prenait part à l’assaut et pénétrait dans la ville par la brèche

qui venait d’être ouverte. Mais ses troupes furent surtout préoccupées

de pillage et ne pensèrent plus à s’emparer du mbang Abou Sekkin. Celui-

ci, entouré de quelques hommes dévoués, arriva à la brèche par un chemin

différent de celui qu’avait suivi ʿAli et sortit de la ville. Il se

battit avec les gens qui gardaient Moḥammed et ce dernier, blessé de

plusieurs coups de sagaie tomba de cheval. Bechâra prit peur et

s’enfuit, tandis que le mbang, de son côté, réussissait à gagner la

campagne. ʿAli, furieux de voir que son ennemi lui échappait, fit

enterrer vivant Bechâra et nomma le jeune Moḥammed aguid des Maḥâmid

(fin février 1871).

Les Ouadaïens livrèrent Massnia au pillage et y recueillirent un riche

butin. ʿAli revint à Abéché avec 20 ou 30.000 esclaves et prisonniers de

guerre : on comptait, parmi eux, un certain nombre de princes et de

princesses de sang royal, entre autres ʿAbd er Raḥman Gaourang, le mbang

actuel du Baguirmi. Le sultan du Ouadaï avait surtout emmené des gens

qui pouvaient augmenter la prospérité de ses États : des tisserands, des

teinturiers, des tailleurs, des selliers, etc. ; les Baguirmiens qui

exerçaient un métier furent installés dans les grandes localités, à

Abéché, à Nimro, etc. ; les autres furent répartis dans le pays et

durent se livrer à l’agriculture.

ʿAli avait installé comme mbang du Baguirmi un prince de la famille

royale, ʿAbd er Raḥman, fils du Ngaré Niilmi, un oncle d’Abou Sekkin. Il

lui laissa quelques troupes, pour le protéger contre les attaques du

sultan dépossédé. Ce dernier menait une existence errante du côté du

Chari. Il s’était d’abord réfugié à Bousso ; il séjourna ensuite à

Bougouman et à Mandjaffa et se battit contre l’usurpateur et les troupes

de secours. Le manque de céréales le força à pousser vers le sud du

pays : c’est là que Nachtigal alla lui rendre visite, au début de 1872.

Les Baguirmiens étaient restés fidèles à l’ancien mbang et détestaient,

par contre, celui que leur imposait le sultan ʿAli ; mais les Arabes,

qui avaient beaucoup souffert des exactions d’Abou Sekkin, étaient

favorables à ʿAbd er Raḥman et aux Ouadaïens.

En 1873, Nachtigal visita le Ouadaï et fut très bien reçu par le sultan

ʿAli.

L’expédition contre les Diongor du Guéra marqua la fin du règne de ce

prince. Nous avons déjà dit qu’elle échoua piteusement et que l’aguid ez

Zebada, Meri, très aimé du sultan à cause de sa grande bravoure, périt

dans l’assaut qui fut donné à la montagne. ʿAli mourut sur la route du

retour à Abéché. Le capitaine Julien croit qu’il fut empoisonné. Nous ne

l’avons point entendu dire. Il nous a été rapporté que le sultan était

déjà malade depuis quelque temps : l’échec lamentable devant le Guéra et

la perte de l’aguid Méri auraient porté un coup terrible au prince

énergique qu’était ʿAli, et des vomissements de sang auraient amené sa

mort.

Le sultan ʿAli est un des souverains les plus remarquables du Ouadaï. A

l’intérieur, il mata les grands du pays, en réprimant énergiquement

toute tentative d’indépendance de leur part ; à l’extérieur, il porta à

son apogée la puissance du dâr Ṣâlèḥ. Il avait renforcé l’autorité du

Ouadaï sur le pays des Bideyat, le Baḥr el Ghazal, une partie du Kanem

et du Borkou, et le Baguirmi. Du côté du Sud, il avait étendu son action

sur le Baḥr Salamat, le Rounga et le Kouti. Après lui, l’autorité du

sultan sera souvent méconnue, les dissensions intestines reprendront de

plus belle et la puissance ouadaïenne ira sans cesse en déclinant.

=Yousouf (1874-1898).= — Le tableau suivant donne les noms des enfants

laissés par ʿAli.

La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2) · 第 9 / 22 段