exposés à voir leur âne mourir en chemin, ou leurs esclaves prendre la
fuite — « comment ils pouvaient quitter leur pays natal, leurs
relations, changer leurs habitudes, accepter des maux de toute espèce
sur une terre étrangère, pour faire un commerce qui ne les mettait que
rarement à l’abri du besoin », il obtenait toujours la même réponse :
« Nous voulons avoir des _grouches_ (des piastres) »[156].
Nous avons déjà vu que, par la suite, les Djellâba furent durement
traités par Gordon Pacha, et que la haine qu’ils inspiraient aux autres
indigènes trouva une occasion inespérée de passer aux actes.
Le mot arabe _djellâb_ signifie : marchand d’esclaves, de nègres. Le nom
des Djellâba est donc tout un programme et caractérise le genre de
commerce qu’affectionnent ces indigènes. Intelligents, possédant le sens
du négoce, âpres au gain, on les retrouve partout tels que nous les ont
dépeints Schweinfurth et Slatin. Ils ne trafiquent que de marchandises
qui procurent de copieux bénéfices : ivoire, plumes d’autruche, esclaves
et munitions de guerre. Ils ne sauraient point s’astreindre, par
exemple, à faire le commerce modeste de beaucoup de Bornouans, qui
rôdent dans les pays du Tchad, en portant sur la tête quelques thalers
d’oignons, de tabac, ou de graines odoriférantes pour les cheveux des
femmes.
Si le commerce de certaines marchandises est interdit, les Djellâba ne
s’embarrassent point de la défense : ils passent ces articles en
contrebande et se laissent rarement prendre sur le fait.
Avant l’interdiction de tout trafic entre le Territoire du Tchad et du
Ouadaï, ils approvisionnaient d’ivoire, de plumes d’autruche — et aussi
d’esclaves — les caravanes de Tripolitains venues à Abéché. Ils savaient
rafler ces marchandises dans les pays où elles se trouvaient : la case
du Djellâba était bien connue des chasseurs, et il se faisait toujours
représenter dans les grands marchés du pays (Dinguerrorom, dans le
Dagana, Laḥmeur, etc., pour les plumes d’autruche ; les marchés du
Dagana et du Baguirmi pour l’ivoire). Quand la provision d’ivoire et de
plumes était suffisante, les Djellâba chargeaient les bœufs et gagnaient
le Ouadaï. S’ils pouvaient ajouter à leur stock de marchandises, des
armes et des munitions volées à droite et à gauche, cela augmentait
considérablement les bénéfices, car les Ouadaïens en donnaient un bon
prix, payé en bétail et en esclaves, toutes choses faciles à écouler.
Les Djellâba ont toujours gardé d’excellentes relations avec l’ex-aguid
el Baḥr Badjouri, qui est un de leurs compatriotes.
Les Djellâba détiennent tout le commerce dans les régions du Soudan
anglo-égyptien qui avoisinent le Darfour et le Kouti. Malgré la
surveillance dont ils sont l’objet, ils font la traite des esclaves et
la contrebande des armes : le centre le plus important de ces trafics
clandestins paraît être En Nouhout, au croisement de plusieurs routes,
non loin de la frontière du Darfour. Le _Sudan Times_, du 7 juillet
1910, rendant compte des mesures prises contre l’esclavage, écrivait :
« Un nouveau poste a été établi près de la frontière du Darfour pour
empêcher l’exportation des esclaves dans les contrées des Kabâbish et
des Kawahla et pour servir de frein aux marchands gallaba qui essaient
de temps en temps d’envoyer dans l’Ouest des esclaves déguisés en
domestiques ».
* * * * *
[Note 144 : Slatin Pacha, t. II, p. 533.]
[Note 145 : Nachtigal, t. III, p. 456. Si ces Arabes n’étaient pas aussi
éloignés des Ḥassaouna des bords du Tchad, on pourrait croire qu’ils
forment une tribu détachée du groupe de Ḥassen el Kharbi.]
[Note 146 : Les Arabes tirent leur origine première de Yoqtan, fils
d’Héber. M. René Basset nous fait remarquer que Saba était fils de
Yoqṭan.]
[Note 147 : Nachtigal, t. III, p. 455.]
[Note 148 : Enfants du fleuve.]
[Note 149 : Pendant la guerre russo-turque, Zibêr fut envoyé en Turquie,
d’où il rentra malade. Par la suite, l’exécution de son fils Solimân et
le soulèvement mahdiste décidèrent le Gouvernement égyptien à ne pas
laisser Zibêr revenir au Soudan : il fut interné à Malte, puis à
Gibraltar. Ce n’est qu’en 1899 qu’il put retourner à Khartoum, où il fut
employé comme agent politique du Gouvernement général.]
[Note 150 : Slatin Pacha, t. I, p. 27.]
[Note 151 : _Ibid._, p. 29.]
[Note 152 : Slatin Pacha, t. I, p. 35.]
[Note 153 : Romolo Gessi ne savait pas l’arabe, et cette circonstance
avait beaucoup servi les perfides manœuvres des ennemis de Solimân. Par
la suite, Gessi essaya de mettre un terme aux pratiques esclavagistes
des Danâgla et fit renvoyer dans leurs familles un grand nombre de
Dinkas qui avaient été capturés. Une hostilité sourde gronda bientôt
autour de lui et son crédit fut miné en haut lieu. Il voulut alors
rentrer au Qaire pour se défendre et s’embarqua à Mechra-er-Rek, sur le
Baḥr el Ghazal, avec 500 hommes. Mais il fut pris dans le « Sedd »
pendant trois mois et demi (du 25 septembre 1880 au 5 janvier 1881) : il
perdit un grand nombre de soldats et près de 300 femmes et enfants.
Gessi mourut d’épuisement à Suez, quelque temps après son arrivée en
Égypte. Il a raconté, dans la relation qu’on a de lui, ses expéditions
contre Solimân Zibêr : _Sette anni nel Sudan Egiziano_ (1891).]
[Note 154 : Slatin Pacha, t. I, p. 42. L’insurrection mahdiste, qui
éclata dans le Kordofan à la fin de 1881, fut en effet étendue au
Darfour par les tribus arabes du sud : Ḥabbaniyé, Maaliyé et Rizégât.]
[Note 155 : Slatin Pacha : t. I, p. 176.]
[Note 156 : Schweinfurth, _Au cœur de l’Afrique_, t. II, p. 347-349.]
LE OUADAÏ
* * * * *
AU SUJET DU OUADAÏ
* * * * *
Le Ouadaï est resté longtemps ignoré de l’Europe. Le premier ouvrage qui
traita de ce pays fut le _Voyage au Ouadaï_ du cheïkh Moḥammed el
Tounesi, l’un des ulémas du Qaire, qui avait vécu au Darfour et au
Ouadaï. Sa relation est très curieuse et donne beaucoup de
renseignements de détail sur la vie intime des indigènes. Ceux qui
connaissent cette partie de l’Afrique liront le cheïkh avec intérêt et
profit : ils pourront d’ailleurs faire la part des exagérations et des
inexactitudes.
Après lui, diverses tentatives furent faites par des explorateurs pour
visiter le Ouadaï et échouèrent tristement. Cuny et de Beurmann périrent
en essayant d’y pénétrer, l’un venant de l’Est, l’autre arrivant par
l’Ouest. Le premier mourut le 25 juin 1858 à Tendely (Darfour), terrassé
par la dysenterie ; le second fut assassiné au Kanem, en février 1863,
par les Dalatoua de l’alifa Mousa. En 1856, Vogel avait été plus
heureux, car il avait pu gagner la capitale du pays, Abéché. Il n’y
séjourna que treize jours. Cet étranger, ce chrétien aux yeux bleus et à
la chevelure blonde, excita la méfiance hostile des Ouadaïens par son
habitude de parcourir le pays en prenant des notes et en dessinant. Il
fut assommé aux environs d’Abéché, par les gens de l’aguid Djerma.
Nachtigal, après avoir visité pendant quatre ans — de 1869 à 1873 — le
Tibesti, le Bornou, le Kanem, le Borkou et le Baguirmi, n’hésita pas à
pénétrer au Ouadaï. Il fut bien reçu par le sultan ʿAli et resta six
mois dans le pays. Il le quitta en janvier 1874 et parvint en Égypte
dans le courant de la même année. Revenu en Europe, après six ans
d’absence, il entendait à peine les langues qu’on y parlait.
Enfin, deux Italiens, le voyageur Pellegrino Matteucci[157] et
l’officier de marine (sottotenente di vascello) Massari, visitèrent
également le Ouadaï. Ils traversèrent l’Afrique, de la mer Rouge au
golfe de Bénin, de Souakin à Akassa (1880-1881) : le prince Giovanni
Borghese les accompagna jusqu’à Gneri (ou Niéré), dans le dâr Tama, et
revint ensuite en Italie où le rappelaient des affaires urgentes de
famille (1er octobre 1880). Matteucci mourut à Londres, au retour de ce
voyage, et son _Diario_ fut publié par Della Vedova. Nous avons déjà eu
l’occasion de dire que ce travail présentait peu d’intérêt : il ne
comprend que des notes très brèves prises pendant la deuxième partie du
voyage, du dâr Tama au golfe de Guinée, de Abou Keren à Akassa. On a
même pu écrire ce qui suit : « Il est regrettable que le lieutenant
Massari, seul survivant de l’expédition, n’ait jamais publié de relation
assez circonstanciée pour écarter les doutes qui n’ont cessé de planer
sur l’authenticité de ce voyage »[158]. Nous avons trouvé trace du
passage des deux explorateurs au Dagana et au Fitri, et leur traversée
du Ouadaï est absolument authentique. Si elle n’a pas donné tous les
résultats qu’on était en droit d’espérer, cela tient tout d’abord à la
fin prématurée de Matteucci ; cela tient également à ce que les deux
voyageurs durent traverser rapidement le pays[159], accompagnés de
surveillants et fort tourmentés par la crainte de subir le sort de
Vogel. Ils voulaient revenir en Europe par Tripoli : mais ils auraient
dû alors attendre pendant de longs mois, dans le Ouadaï, le départ d’une
caravane pour le Fezzân. Il semble bien, d’autre part, que le retour par
la voie du Bornou leur fut tout simplement imposé par le sultan du
Ouadaï.
« Si Matteucci avait survécu, s’il avait pu revenir dans sa patrie avec
tous ses documents, si même il avait pu rassembler, arranger et
expliquer ses notes, en y ajoutant et en commentant toutes les
observations qu’il conservait dans sa mémoire — ou peut-être aussi dans
d’autres annotations, qu’il avait avec lui et qui ne nous sont point
parvenues — le voyage pouvait avoir des résultats bien différents de
ceux que nous avons constatés. Mais il n’en fut pas ainsi. La mort
inattendue de Matteucci fut une double perte. Un accès de fièvre de
quelques heures enleva l’explorateur et ensevelit avec lui, dans la même
tombe, presque tout le fruit de la grande exploration. Car le voyage de
Matteucci a vraiment mérité d’être appelé une grande exploration. Il n’y
a pas de doute que, eu égard à la rapidité, à la longueur et à la
direction de l’itinéraire, cette entreprise doit être comptée parmi les
plus mémorables de l’Afrique dont on fasse mention dans l’histoire des
explorations. Du Qaire à Akassa, la longueur du chemin suivi par les
deux explorateurs mesure environ 7.000 kilomètres[160] ».
C’est dans la relation de Nachtigal[161] que l’on trouve encore, à
l’heure actuelle, les renseignements les plus complets sur le Ouadaï. Le
capitaine Julien a également publié une notice sur l’histoire de ce
pays, qui, abstraction faite des erreurs du début, contient un exposé
intéressant de la période s’étendant de l’avènement du roi ʿAli à
l’année 1902[162].
Nous allons faire l’historique du Ouadaï, en glissant rapidement sur le
règne des premiers sultans, et nous tâcherons d’indiquer quelle est la
situation actuelle de ce pays vis-à-vis de nous. Nous donnerons aussi
quelques brefs renseignements sur les diverses peuplades qui l’habitent.
Enfin, comme il y a eu bien des changements depuis le voyage de
Nachtigal, il ne sera peut-être pas inutile de parler du gouvernement et
de l’administration.
* * * * *
[Note 157 : Né à Ravenne en 1850, mort à Londres en 1881. Il visita, en
1877-1878, les bords du Nil Bleu avec le capitaine Romolo Gessi. En
1879, il alla, sous les auspices de la Société africaine d’exploration
commerciale de Milan, étudier les ressources de l’Abyssinie. Il a donné
la relation de chacun de ces deux voyages : _Sudan e Gallas_, _in
Abessinia_.]
[Note 158 : Vivien de Saint-Martin : article Ouadaï.]
[Note 159 : Ils restèrent 49 jours au Ouadaï.]
[Note 160 : Della Vedova, _Diario_, p. 650. — C’est un ami de Matteucci
qui parle de la sorte. La traversée de l’Afrique par les deux Italiens
n’offre qu’un intérêt historique et n’est nullement comparable aux
magnifiques voyages d’exploration de Barth et de Nachtigal. M. Frédéric
Bonola Bey a protesté tout récemment, et avec raison, contre l’erreur
commise par beaucoup de journaux et de publications géographiques, qui
affirment que Nachtigal est le dernier en date des explorateurs du
Ouadaï (_Bulletin de la Société khédiviale de géographie du Qaire_,
1910). Il semble cependant que M. Bonola Bey s’exagère quelque peu
l’importance géographique du voyage de Matteucci et de Massari.]
[Note 161 : T. III. Voir la traduction de M. Joost van Vollenhoven.]
[Note 162 : Voir les renseignements coloniaux, février 1904 (publiés par
le Comité de l’Afrique française).]
HISTORIQUE DU OUADAÏ
* * * * *
Selon la tradition, le pays actuel du Ouadaï vivait à l’origine dans
l’orbite du royaume du Kanem. Ce fait nous est d’ailleurs confirmé par
la chronique d’Aḥmed, qui rapporte, comme nous l’avons déjà vu, que la
domination du Kanem s’étendait autrefois depuis le Nil jusqu’au Niger. A
cette époque, un envoyé du sultan de Ndjidmi allait dans la région
montagneuse de l’Est recouvrer un tribut, que son maître le chargeait
d’apporter ensuite en Égypte. Ce fonctionnaire fut vite appelé _er
radjel el beoueddi el mâl, el ouaddaï_, c’est-à-dire « l’homme qui
apporte les présents » : les gens du pays où il était chargé de lever
l’impôt devinrent « les gens du Ouaddaï », _nâs hana el ouaddaï, nâs el
ouaddaï_, et le pays lui-même reçut le nom de « pays du Ouaddaï », _dâr
el ouaddaï_. Telle est, selon les indigènes, l’origine du mot Ouaddaï,
ou Ouadaï. Étant donné qu’on prononce très souvent Ouaddaï[163], il est
assez curieux que Nachtigal n’ait pas noté le fait : cependant Moḥammed
el Tounesi avait déjà rapporté que la quatrième contrée du Soudan, en
allant de l’Est vers l’Ouest, « est le Ouadadây ou Ouadây[164] ».
Il est peu probable que, ainsi que le croit Nachtigal, le nom de Ouadaï
ait été donné au pays parce que Djamé, le père d’ʿAbd el Kerim, s’était
arrêté pendant quelque temps dans le massif de Ouoda, à l’est de Kobèh.
L’explorateur ajoute que Djamé s’arrêta également sur le mont Bourgou
Qabqabiya et que c’est là l’origine du nom de Bourgou (ou Bôrgou), donné
aux Ouadaïens par les habitants du Darfour. En réalité, ce mot n’est pas
seulement employé au Darfour : on peut l’entendre assez fréquemment au
Ouadaï et dans le reste du Territoire militaire du Tchad. Signalons
enfin que le pays en question est parfois aussi appelé _dâr Ṣâlèḥ_,
c’est-à-dire le royaume des descendants de Ṣâlèḥ l’Abbasside (Ṣâlèḥ ibn
ʿAbd allah ibn ʿAbbâs).
En ce qui concerne l’histoire du Ouadaï, les renseignements donnés par
les divers voyageurs (Moḥammed el Tounesi, Barth, Nachtigal), et ceux
que nous avons recueillis chez les fogara du pays ne concordent pas
toujours entre eux : nous n’accepterons que ceux qui nous semblent le
plus devoir être conformes à la vérité. La remarque que nous venons de
faire s’applique surtout à la période antérieure au sultan ʿAbd el Kerim
Saboun : à partir de ce moment-là, l’histoire du pays est assez bien
connue, et le récit qu’en a fait le capitaine Julien, sauf toutefois
quelques petites erreurs de détail, constitue le meilleur document que
l’on puisse consulter.
On peut admettre comme certain que le Ouadaï a compté sept sultans avant
Saboun. Les noms variés de Kharout, Arout, Arous et Haroun reviennent
par deux fois dans les généalogies, avec les épithètes de _el kebîr_
(l’aîné) et de _es ṣeghîr_ (le jeune), ou de _el aououel_ (le premier)
et de _et tâni_ (le second) : il est probable qu’ils ne désignent, en
tout, que deux sultans de même nom.
L’époque à laquelle fut fondé le royaume du Ouadaï est quelque peu
incertaine : Barth indique l’année 1611 (1020 de l’hégire) et Nachtigal
l’an 1635[165].
Nous avons déjà vu que le faqih ʿAbd el Kerim ben Djamé, de la tribu des
Dialiin, renversa le sultan toundjour Daoud el Merenn, avec l’aide de
contingents ouadaïens (Kodoï, Oulâd Djema’, Malanga, Madaba, Madala,
Debba, Abissa, Mararit et Mimi) et de nombreux auxiliaires arabes
(Maḥâmid, Maḥariyé, Naouaïbé, Erégat, Beni Holba et Abou Chedera) ;
d’autres tribus ouadaïennes (Kachméré, Karranga et Fala) et certains
Arabes (Missiriyé, Oulâd Râchid et Khouzam) demeurèrent fidèles à Daoud.
Après sa victoire, ʿAbd el Kerim installa la capitale du royaume à
Ouara, où il fit bâtir une mosquée. Ce prince est quelquefois désigné,
dans les généalogies, sous le nom de Ṣâlèḥ ou de Moḥammed Ṣâlèḥ : il
régna 20 ans. Le cheïkh El Tounesy rapporte que Ṣâlèḥ et Soulêmân
Solong, le sultan du Darfour, se donnèrent rendez-vous à la limite de
leurs États et qu’ils marquèrent la frontière au moyen de longs clous en
fer fichés dans les arbres. « Abdel Kerim payait tribut au Darfour,
comme le faisaient les Toundjour, et la principale pièce de ce tribut
était une princesse qui devait être livrée tous les trois ans. En même
temps, il payait tribut aux Bornou pour éviter ainsi une intervention de
ce pays en faveur des Toundjour[166]. »
Le fils de ʿAbd el Kerim est diversement appelé : Kharout, Arout, Arous
el Kebir et Haroun ben ʿAbd el Kerim. D’après Nachtigal, il régna 23 ans
et fut remplacé par son frère Kharif ; selon notre liste, il ne régna
que six ans et son frère El Djezam, qui lui succéda, mourut dans l’année
qui suivit son accession au trône[167].
Nachtigal rapporte que Kharif ne régna que trois ans. Ce prince
conduisit une expédition contre Milbis, sultan du dâr Tama ; mais,
abandonné de la plupart de ses soldats, il fut battu et tué.
Le quatrième sultan fut Yaʿqoub Arous (ou tout simplement Yaʿqoub),
frère cadet de Kharif ou de El Djezam (?). Il régna 26 ans, selon
Nachtigal ou 29 ans, selon notre liste. Ce prince refusa de continuer à
être tributaire du Darfour et il envahit même ce pays. Il fut repoussé
et les deux sultans, Yaʿqoub et Aḥmed Boukker, signèrent un traité de
paix. ʿOmar Lélé, petit-fils d’Aḥmed Boukker, réclama de nouveau le
tribut payé autrefois par le Ouadaï. Il pénétra dans les États de
Yaʿqoub, à la tête de son armée, mais il fut vaincu et fait prisonnier.
ʿOmar Lélé mourut en captivité dans un petit village des environs de
Ḥadjer Djoumbo.
Le fils de Yaʿqoub est appelé Kharout es Seghîr, Arout, Arous es Seghîr
et Harous et Tâni ben Yaʿqoub. Il régna 40 ans, selon Nachtigal, ou
trois ans seulement, d’après notre liste.
Son fils Djoda lui succéda. Le règne de ce prince fut très glorieux et
dura quarante-six ans, selon Nachtigal, ou quarante-trois ans, d’après
nos renseignements. Le sultan Djoda porte aussi les noms de Moḥammed
Gaudéh, ʿAbd el ʿAziz ben Haroun, Kharif el Timan (la double récolte),
Moḥammed es Ṣâlèḥ (le vertueux) et Es Sarif (le prince infiniment
généreux). Le sultan du Darfour, Abou ’l Qâsem, avait résolu de venger
son frère ʿOmar Lélé, mort durant sa captivité dans le dâr Zioud. Il
envahit le Ouadaï avec son armée, mais il commit la faute de diviser
celle-ci en deux. Djoda le vainquit et le força à rentrer au Darfour. Le
sultan du Ouadaï entreprit huit expéditions contre les fétichistes du
Sud (Djenâkheré). Son aguid el baḥr, Guerfa, soumit la plus grande
partie du Kanem, qui était alors administré par un khalifa du sultan du
Bornou, le djerma Mélé.
Ṣâlèḥ Derret, fils de Djoda, succéda à son père. Il régna sept ou huit
ans et eut neuf fils : l’aîné d’entre eux, ʿAbd el Kerim, avait sa mère
qui appartenait à la tribu des Malanga. Pendant une absence de Derret,
qui était allé combattre des rebelles, on fit courir le bruit de sa
mort. Disons, à ce propos, que le décès des sultans du Ouadaï est
toujours entouré d’un profond mystère : cela permet à une certaine
coterie de nouer des intrigues et de prendre les précautions nécessaires
pour amener l’avènement du prince de son choix. ʿAbd el Kerim crut donc
que la nouvelle était exacte et qu’on voulait lui tenir cachée la mort
de son père : il se prépara à revendiquer le trône les armes à la main.
Il le fit d’autant mieux que Ṣâléḥ Derret avait toujours favorisé
ouvertement un de ses fils illégitimes, Assed (ou Acyl)[168], et que cet
état de choses avait forcé l’héritier présomptif à quitter la cour. ʿAbd
el Kerim revint à Ouara, à la tête de ses partisans, et s’empara des
insignes de la royauté. Derret, en apprenant la révolte de son fils,
s’enfuit chez les Kodoï, puis chez les Madala. Lorsque le jeune
souverain vint à savoir que son père vivait encore, il voulut quitter le
trône et faire sa soumission ; mais Derret ayant été assassiné sur ces
entrefaites, ʿAbd el Kerim resta sultan et prescrivit le massacre de ses
adversaires. Assad (ou Acyl), l’enfant favori de Ṣâlèḥ Derret, s’était
enfui auprès du sultan du Darfour, Moḥammed el Fâdhel : ʿAbd el Kerim
l’attira par ruse au Ouadaï, où, selon la coutume, le jeune prince fut
aveuglé.
Au bout de deux ans de règne, ʿAbd el Kerim — surnommé Saboun —
entreprit une expédition mémorable contre le Baguirmi. Le sultan de ce
pays, ʿAbd er Raḥman Gaouranga, régnait depuis 1785. Ce prince, débauché
et libertin, avait contracté un mariage incestueux avec sa sœur Tamar :
à la suite d’intrigues amoureuses de celle-ci, le mbang la fit
emprisonner. Tamar fut d’ailleurs la cause de la rupture de son frère
avec le fatcha Araouéli. La première femme du sultan, Goumso Zitoun,
accusa sa rivale d’entretenir des relations avec ce dignitaire : ʿAbd er
Raḥman, furieux, voulut alors faire tuer le fatcha, mais celui-ci se
réfugia à Bougouman.
Le mbang du Baguirmi s’était ainsi privé de son chef le plus capable,
quand Saboun apparut devant Massnia avec une armée. Le sultan du Ouadaï
avait été appelé par les Boulala, qui avaient eu fort à souffrir des
incursions de Gaourang. Saboun disait d’autre part, qu’il voulait
infliger un châtiment exemplaire à un prince qui avait outrageusement
offensé Dieu et l’Islâm. Le mbang fut abandonné de ses principaux
dignitaires et les Ouadaïens enlevèrent sa capitale. ʿAbd er Raḥman
périt dans le massacre qui suivit la prise de la ville. Saboun fit un
butin immense et, entre autres choses, trouva dans le palais royal une
grande quantité d’écus d’Espagne et de thalers d’Autriche (ryâl, abou
medfâ, gours). Il revint à Ouara, après avoir installé à Massnia un fils
de Gaourang, Ngarba Bira, qui vivait réfugié au Ouadaï (1806). Saboun
fit marcher ses aguids contre le fatcha Araouéli, qui tenait toujours la
campagne. Celui-ci s’était déclaré pour le tchéroma Bourgoumanda, un
autre fils de ʿAbd er Raḥman : il reprit Massnia et s’empara du mbang
Bira, qu’il fit mettre à mort. Les troupes que Saboun envoya au
Baguirmi, à plusieurs reprises, pour soutenir les prétentions d’un
troisième fils de ʿAbd er Raḥman, ne purent réussir à donner le pouvoir
à ce prince. Les circonstances vinrent cependant favoriser l’action
ouadaïenne au Baguirmi. La rupture se fit entre Bourgoumanda et le
fatcha : le premier, battu, demanda aide et assistance au cheïkh du
Bornou, El Kanemi, puis au sultan du Ouadaï. Saboun ne consentit à
envoyer des troupes au mbang qu’après la promesse faite par celui-ci de
s’astreindre dorénavant à payer un tribut régulier. Araouéli fut alors
battu et pris : Bourgoumanda l’envoya au Ouadaï, où il fut mis à mort.
Le nouveau souverain du Baguirmi devait régner de 1807 à 1846.
Saboun régna de 1805 à 1815. Il fit massacrer l’un de ses frères,
Radama ; un autre frère du sultan, Moḥammed Chérif, se réfugia au
Darfour. Saboun réussit à soumettre le dâr Tama, qui avait vécu jusque-
là dans la dépendance du Darfour. Le Tama était un pays hérissé de
montagnes et couvert de forêts très denses. Le sultan du Ouadaï fit
abattre les forêts et brûler les arbres : il réussit ainsi à cerner la
montagne, au pied de laquelle se trouve Nyéré (ou Yangal), la capitale
du pays. L’énergie de Saboun vint à bout de tous les obstacles qui
s’opposaient à la marche en avant de l’armée ouadaïenne : la retraite de
ʿAbd Allah Aḥmed (ou Abou Derek), le souverain du Tama, fut enfin forcée
et ce prince dut se réfugier chez les Zegâoua du Darfour. Saboun ravagea
la région et rentra à Ouara avec une grande quantité d’esclaves. Il
dirigea encore deux expéditions contre le Tama, pour achever la
pacification de cette nouvelle province. Plus tard, Aḥmed put revenir à
Nyéré et y exercer de nouveau le commandement : mais il dut reconnaître
la suzeraineté du Ouadaï. Saboun eut aussi à réprimer un soulèvement
partiel des tribus autochtones (Kodoï et Oulâd Djemaʿ).