le Debaba par des Kotoko. Moussa Oueld Ma’ïn s’installa avec les
derniers : certains disent même qu’il entra en lutte avec eux et qu’il
les chassa des bords de la Bataḥ[108]. Quoi qu’il en soit, les Kotoko se
retirèrent du côté du Chari, laissant le champ libre aux Arabes. On
trouve encore des ruines de leurs constructions en trois endroits du
Debaba ; il y en a aussi quelques-unes dans la région de Moïto. Il nous
a été dit que certains indigènes de la région Bokoro-Moïto seraient les
descendants directs de Kotoko restés dans le pays, et qu’on les
reconnaîtrait fort bien à la physionomie, aux yeux tout
particulièrement.
Avant l’arrivée des Français, les Oulâd Mousa, tout en appartenant au
Baguirmi, dépendaient de l’aguid ed Debaba. Ils menaient alors une vie
misérable : ils n’avaient pas de bétail, étaient obligés de cacher leur
mil et ne pouvaient s’habiller que d’une peau de mouton, car tout autre
vêtement leur était immédiatement enlevé. C’est à la suite de pillages
exécutés par les Baguirmiens que nombre d’Oulâd Mousa s’enfuirent à
l’est du Fitri et allèrent se fixer sur les bords de la grande Bataḥ
(Lemka, el Djeziré, Amm Tommès, Djebar). Depuis lors, ils sont revenus
petit à petit au Tania, mais ces Arabes forment encore quelques villages
à l’ouest d’Atya[109].
Les Oulâd Mousa du Tania vivaient autrefois en désaccord avec les
Mayaguené, Baguirmiens métissés d’Arabes, qui habitent la région de
Gogo-Amtalha. Cette lutte fut très vive au temps du cheïkh Moḥammed
Danab, des Oulâd Mousa. Les Arabes du Debaba aidaient leurs frères du
Tania. Danab, chassé par Acyl, dut se réfugier du côté d’Atya et fut
remplacé par Kaba.
Enfin, au début de notre occupation, les Oulâd Mousa furent cruellement
razziés, d’abord par l’aguid ed Debaba, Acyl, puis par Kodokolangui, un
esclave de Gaourang, qui pilla les Yéssiyé et le Debaba.
On trouve des autruches dans les villages du Debaba. Ce pays a été ainsi
appelé à cause de la Bataḥ[110].
La Bataḥ, qui porte d’abord le nom de Ba Laïri, prend naissance dans la
région de confluents et de dérivations, qui s’étend entre le Baḥr
Salamat et le Ba Mbassa. Les Arabes prétendent que le bras principal de
ce baḥr serait issu du Ba Mbassa, près de Nigué. Pendant l’hivernage, la
Bataḥ amenait autrefois les eaux du Chari dans la zone d’épandage
Redediou-Bembé-Gogo, située entre Bokoro et Moïto. Il y avait là une
vaste mare, qui ne communiquait pas avec la dépression de Moïto. Mais
l’apport d’eau du Chari alla en baissant, surtout à partir de 1902 :
actuellement, l’eau ne dépasse plus guère Gama et Nabagaïa, et elle
n’atteint El Bakhas qu’exceptionnellement. Ainsi, pendant l’hivernage de
1906, qui fut cependant très pluvieux, l’eau ne dépassa pas Nabagaïa.
L’année d’après, au contraire, après une période de pluies très
insuffisantes, l’eau du Chari dépassa El Bakhas et arriva jusqu’à
Delbini.
Les indigènes disent, de même, que le Baḥr Bourda est issu du Baḥr et
Tiné. Les eaux du Bourda, qui finissaient autrefois dans la lagune
d’Abou Goada, ne dépassent plus la lagune Ebé. A l’hivernage, tout le
reste du baḥr se compose d’un chapelet de mares.
Les habitants du pays rapportent encore que, pendant les hivernages
pluvieux[111], le Baḥr Bourda et le Baḥr Guéria communiquent entre eux
et qu’on pêche alors, dans la lagune Ebé, le poisson du Fitri et celui
du Baḥr et Tiné : on peut différencier, paraît-il, les deux sortes de
poisson.
Comme tout le Baguirmi est couvert, à la saison des pluies, de mares et
de baḥrs temporaires, on comprend, jusqu’à un certain point, que M.
Freydenberg ait pu écrire : « En somme, si la communication n’est pas
établie normalement entre le Fitri et le Chari, il suffit d’une crue
importante de ce fleuve coïncidant avec de grosses pluies dans le
Dékakiré et le Debaba pour qu’une ligne d’eau existe quelque temps entre
la lagune et le fleuve »[112]. M. Chevalier dit également que le système
très complexe de canaux du Baguirmi méridional « devait lui-même être en
communication avec le bras allant du Baro au Ba Reguig de Gaoui[113] par
des canaux découpant le Khozzam.
« Tous les pays s’étendant depuis le bas Baḥr Salamat et l’Iro jusqu’au
bas Baḥr el Ghazal, sur plus de 300 kilomètres de largeur, étaient donc
à une époque qu’il est impossible de préciser, mais vraisemblablement
peu reculée, couverts d’innombrables canaux communiquant entre eux par
une infinité de bras, tantôt enserrant autour des pics granitiques des
aires exondées fort étendues, tantôt venant déboucher dans de vastes
lagunes dont les lacs Iro et Fittri sont les derniers vestiges.
« Tous ces pays, actuellement menacés d’une stérilité complète par suite
de l’extension du climat saharien, ressemblaient à ce qu’est aujourd’hui
l’archipel Kouri, à l’entrée du Baḥr el Ghazal dans le Tchad. Ce lac est
lui-même condamné au même sort que ces immenses lagunes[114]. »
_Deggâgueré_. — Les Deggâgueré seraient issus d’une captive des Yéssiyé,
et cette prétendue origine leur vaut d’être peu considérés par les
autres indigènes. Ils se sont mélangés à diverses populations noires et
aux Pouls qui vivent avec eux[115]. Ils habitent le _Dekâkiré_ et
possèdent de grands troupeaux de bœufs. « Grands et sveltes, ces
pasteurs ont les membres grêles et nerveux, le teint ordinairement assez
foncé, les cheveux légèrement crépus (certains pourtant ont les cheveux
lisses et le teint chocolat clair), les traits fins, le front haut, la
barbe fournie et portée entière, du moins par les vieillards[116]. »
Le Dekâkiré, qui relève du Baguirmi, était autrefois administré par un
fonctionnaire ouadaïen, le koursi Kéréma.
Les Deggâgueré comprennent un certain nombre de sous-fractions :
Djamoussa. — Ces Arabes sont commandés par deux cheïkhs également
influents. L’un d’eux, Garga, était autrefois le chef le plus considéré
du Dekakiré. Il habite Safrou et commande aux Maïd, Amadia, Oulâd Issé,
Oulâd Guérès, Oulâd Lecet, Choudouda.
L’autre cheïkh, Rali, réside à Malangué et commande aux Djamoussa-
Djamoussa, Balal, Chélou, Oulâd Hédi.
Fagara (marabouts). — Habitent Dembé.
Am Zed. — Sous-fraction importante qui habite la région de Melfi.
Zoubalat. — A Moskao et Am Djemena.
Boulgouna. — A Komé.
Zalagmé. — A Kouri.
Oulâd Nâṣer. — A Am Bétéré et Diokhana.
Oulâd abou Ali. — A Bougta.
Oulâd am Kéoud. — A Tchéli.
Oulâd am Daoud. — A Am Djoumbo.
Les Arabes _Souboul_, qui ont le teint rougeâtre, habitent Banama et la
région de Bédanga. Ils se rattachent très probablement à la tribu
Hémat : ils sont d’ailleurs venus du Guéra, où l’on trouve actuellement
certains Hémat (ʿAmer).
Il y a quelques _Yéssiyé_ dans la région de Bédanga (à Bédanga, Zaoua,
Gama, Souk, Khibati). Comme tous les Yéssiyé, ces Arabes relevaient
autrefois de l’aguid ed Debaba (Abou Kouyouma, Acyl).
Les _Yal Nas_ sont des Arabes ou indigènes arabisés qui vivaient
autrefois sous la coupe de certaines populations fétichistes dont ils
étaient plus ou moins les captifs ou les serfs. Ils habitent Toutba,
Allo.
« La rivière du Dekâkiré (Baro) constituait avant l’ensablement de son
lit un canal de jonction entre le Baḥr Salamat et le Ba Laïri. Dans ces
deux fleuves, l’eau de la saison pluvieuse arrive à peine à remplir
chaque année les dépressions de leur lit en constituant pendant quelques
mois des chapelets de mares qui s’assèchent le reste de l’année. A plus
forte raison le canal qui les réunissait a perdu toute son importance.
Il n’est plus indiqué que par une ligne de points d’eau, presque tous
taris au cœur de la saison sèche. Les Arabes du Dekâkiré conduisent
alors leurs troupeaux aux mares persistantes et ne les dispersent qu’à
l’arrivée des pluies[117]. »
ÊSSELA. — Les Êssela auraient comme origine Ma’ïn abou Mousa et seraient
apparentés aux Oulâd Mousa.
Nous avons déjà vu que les Êssela comptent parmi les premiers Arabes
venus au Bornou. Ils sont assez nombreux dans ce pays, où leurs
principales subdivisions sont les Serâdjiya et les Oulâd ’Aïnâ[118]. Ils
habitent Koussri, le Logone, Balgué, Deïma, le district d’Oudjé et la
partie du Ngoumâti qui obéit à Guerbeï. Ils se sont mélangés à diverses
populations, notamment aux Kotoko-Chaoué.
Les Êssela sont également répandus dans le dar Kaddada (Attiour, Njaïri,
Digo, Abou Tchoukli, Am Beguena, etc.). Les femmes Êssela, Yéssiyé et
Oulâd ʿAli ont une coiffure particulière, qui est plus ou moins adoptée
par les autres femmes Salamat : de longues tresses, assez grosses,
pendant de chaque côté de la tête ; du sommet du front partent deux
autres tresses qui suivent le milieu de la tête et vont finir sur la
nuque, où elles se relèvent en forme d’U.
Au Baguirmi, les Êssela habitent la région au nord de la route Maï
Aïche-Ardébé. Ils comprennent deux subdivisions : les Rachidiya, dont le
cheïkh réside à Thiéré ; les Doumlouq, qui ont leur cheïkh à El Agré.
_Oulâd ʿAli_. — Ces Salamat sont fixés au Baguirmi, à côté des Êssela.
Leurs deux cheïkhs sont El Lichégri, à Koro, et Abou Sektein, à El
Kouhl.
_Cheurafa_. — Les Cheurafa, Beni-Beder et Beni-Ḥassen sont étroitement
apparentés et se rattachent plus ou moins à certaines autres fractions
Salamat.
En arabe, _chérif_ veut dire « noble, illustre » : c’est le nom que
prennent ceux qui descendent de Moḥammed par sa fille Fatima ; leurs
tribus sont appelées _Chorafa_ ou _Cheurafa_ (pl. de _chérif_).
Jusqu’à quel point la fraction des Salamat mérite-t-elle ce nom ?... Ces
Arabes ont été incapables de nous donner le moindre renseignement à ce
sujet. Chose à remarquer : dans l’Afrique centrale, il n’y a qu’eux qui
portent le nom de Cheurafa[119].
Il y a des Cheurafa au Bornou, entre Dikoa et Kala Balgué : Mouzé,
Cheriferi, Dourgoussé, Mboro, Mderdam (près de Goulfeï). Les gens du
Chérif, qui commande actuellement à Fort-Lamy, sont venus du Bornou, où
ce chef arabe administrait autrefois une quarantaine de villages. Après
la chute de Fâdhel Allah, quand nous évacuâmes le Bornou, le chérif nous
suivit et vint s’installer sur la rive droite du Chari. Ses gens
habitent Fort-Lamy, Mbololi, Bildé et Maï Aïche (commandé par le fils du
chérif).
Au Baguirmi, il y a des Cheurafa à Derabi et à Abou Zagra. Leur cheïkh,
Abadoud, réside à Derbéï.
Il y a aussi quelques Cheurafa à Atya. Ils sont assez nombreux au
Ouadaï, dans le Baḥr el Djideï : ils habitent à côté des Hémat et leur
capitale est Am Djellat.
Les Cheurafa sont apparentés aux Hilal (Yéssiyé).
_Beni Beder_. — Ces Arabes sont apparentés aux Cheurafa et vivent au
Bornou, dans le district d’Oudjé. Il y en a quelques-uns au Baguirmi, où
ils forment le village de Faqih Barka, Rebouq : leur cheïkh s’appelle
Sombo.
_Beni Ḥassen_. — Ils sont de la même famille que les Cheurafa et les
Beni Beder. Ils vivent au Bornou, dans le dar Oualoudji et le Mandara.
=Khouzam.= — Les Khouzam se rattacheraient à la tribu des Hémat : ils se
réclament de Makhzoum, des 72 tribus venues de l’Est. Ils comprennent
deux sous-fractions : Khouzam el Baḥariyé et El Alaling (ou Alalik).
Au Darfour, les Khouzam et les Kinâna, leurs proches parents, habitent
la province orientale : ils ne sont point nombreux.
Au Ouadaï, on trouve des Khouzam dans le Mâgueren, du côté de Ḥadjer
Atim, et dans le dar Zioud. Ils ont là de nombreux villages, où ils
vivent mélangés aux Maba et aux autres populations du pays. Certains
Khouzam résident dans le Koudougou, au nord du pays des Kadjâgsé : ils
sont plus purs que les Salamat. Nachtigal, qui a traversé leur pays en
se rendant au Rounga, rapporte ce qui suit : « Les habitants étaient en
général rougeâtres de teint, ils n’étaient sédentaires que depuis 1870,
après que l’épizootie eut décimé leurs troupeaux. Je fus très surpris de
constater que, suivant la coutume du Ouadaï, les femmes des Arabes
Khozzam ne pouvaient passer un groupe d’hommes qu’à genoux et à
respectueuse distance. La boue et la pluie même ne les dispensaient pas
de cet usage. De charmantes jeunes filles, ceinturées de soie, se
traînaient à genoux à travers des mares, et c’est à peine si elles
osaient se lever quand un homme, pris de pitié à leur vue, les invitait
à les passer debout et la tête haute[120] ».
D’autres Khouzam, nomades et abbala, vivaient autrefois dans le pays au
nord de la Bataḥ, à côté des Djaʿâdné et des Oulâd Râchid. La région
qu’ils occupaient est parsemée de collines sablonneuses : kindoué
d’Argana, kindoué de El Foutfouti, etc. On n’y trouve plus maintenant
que quelques mesâkîn restés dans les villages (Argana, Karkour, Abou
Sadjo, etc.), car la plupart des Khouzam sont passés en territoire
français et font partie des « Arabes réfugiés au Fitri ». Ils ne
quittèrent le Ouadaï qu’en 1904, alors que les Djaʿâdné étaient déjà
partis l’année d’avant. Comme les Ouadaïens étaient furieux du départ de
ces derniers, les Khouzam, qui craignaient d’avoir à pâtir de cette
irritation, indiquèrent aux gens de l’aguid el Djaʿâdné les silos
soigneusement dissimulés, dans lesquels les fuyards avaient enfoui leur
mil.
La zone comprise entre le Fitri et le pays khouzam est, en grande
partie, inondée pendant la saison des pluies : c’est pourquoi on
l’appelle _Er Regaba_ ou _El Medjilèt_ (la mare d’hivernage). On voit, à
l’intérieur de cette zone, d’anciens emplacements de villages Oulâd
Hemed (Kardom, Dahtalla). Du côté du Nord, se trouve le Rahad Bouloua,
où aboutit un ancien bras de rivière, El Oudey, dans lequel se forme,
pendant l’hivernage, une succession de mares plus ou moins grandes.
Les Arabes d’Argana appartiennent aux Khouzam el Baḥariyé : cette sous-
fraction comprend un grand nombre de subdivisions (Oulâd ʿAli, Oulâd
Afan, Am Zihefé, Oulâd Abou Fahil, etc., etc.).
La plupart des Khouzam du Baguirmi relèvent également des Baḥariyé : les
Oulâd Zaït, les Kanabké (ou El Meḥâmid) et les Oulâd Makram ont leurs
cheïkhs à Djémémizé ; celui des Oulâd Hébé réside à El Kouk. ʿAbd el
Djelil, qui commande aux Oulâd Zaït, est le cheïkh le plus considéré des
Baḥariyé. Il y a également, au Baguirmi, des Khouzam ʿAlalik : leur
cheïkh, Béchara, habite Ngama.
Les Khouzam du Baguirmi n’ont pas le teint clair de leurs frères abbala
et ne se distinguent guère des Salamat. Dans leur pays, l’eau est assez
profonde : les puits atteignent une trentaine de mètres. A l’hivernage,
le sol se couvre, comme partout ailleurs, dans cette région[121], de
mares et de baḥrs temporaires ; ceux-ci peuvent être assez
considérables : signalons, par exemple, le baḥr qui traverse le pays des
Khouzam, des Oulâd ʿAli et des Yéssiyé, et qui porte les noms de Hémemlé
et de Matraga. L’eau y séjourne longtemps : en janvier 1907, alors que
la plupart des mares du Dagana et la grande mare de Djodol elle-même se
trouvaient à sec, le baḥr Matraga était encore plein d’eau ; celle-ci ne
disparut complètement que vers le mois d’avril.
L’autruche abonde dans la région, et la partie inhabitée qui s’étend
entre Massakory, Massaguet, le Khouzam et Ngourra, est sans cesse
parcourue par les chasseurs ḥaddâd. On trouve des autruches domestiques
dans tous les villages arabes du nord du Baguirmi, particulièrement dans
le Debaba. Salamat et Khouzam abandonnent leurs villages à la saison
sèche et se déplacent dans la brousse avec leurs troupeaux. Ils
récoltent beaucoup de mil. Ils furent autrefois très maltraités par les
Baguirmiens et aussi par les Ouadaïens, notamment par l’aguid el baḥr
Haggar et son contingent de Kreda, par l’aguid ed Debaba Acyl et par le
djerma ʿOthman, de qui relevait le sultan du Baguirmi. Ces Arabes
faisaient alors une grande consommation de fruits de la brousse, surtout
de nabaq et de hadjlidj, qui abondent dans le pays ; il n’y a pas de
doum.
Les Khouzam du Bornou comptent parmi les derniers Arabes immigrés ; ils
passèrent sur la rive gauche du Chari au temps du cheïkh Moḥammed el
Amin, dans les environs de 1830. Ils sont métissés de sang noir et se
subdivisent en Kanabké, Oulâd Abou Assaf, Omeïrat et Qebesat. Ils sont
installés au Ngoumâti, à côté des Oulâd Hemed.
ERÉGAT
Les Erégat, nomades et abbala, habitent le Darfour : ils se réclament de
Erêga (ou Rakal), fils de Djinéd[122]. Leur tribu était autrefois très
puissante ; elle vivait dans le nord-ouest du pays, loin d’El Fâcher, et
méconnaissait souvent l’autorité du sultan. Au début du XIXe siècle, ces
Arabes voulurent profiter de la jeunesse du sultan Moḥammed el
Fâdhel[123] pour secouer le joug du Darfour. Les troupes envoyées contre
les Erégat furent battues à plusieurs reprises et, pour venir à bout de
ces nomades, il fallut avoir recours à la ruse. Un envoyé du sultan fit
demander les principaux cheïkhs, sous prétexte de leur remettre des
vêtements d’honneur et de leur lire un message de son maître. Quand ils
furent tous réunis, le Forien s’empara d’eux et les fit coudre dans des
peaux, où l’on ne pratiqua d’ouvertures que pour la bouche et les yeux :
transportés à El Fâcher, ces Arabes furent mis à mort. La tribu, ainsi
privée de ses chefs, fut presque complètement exterminée : ses débris se
réfugièrent au dar Tama et dans les pays du nord. Dans les anciens
pâturages des Erégat, Moḥammed el Fâdhel fit transporter des Arabes
Rizégat des pays du Sud : Maḥariyé, Maḥâmid et Naouâïbé.
Certains Erégat sont devenus sédentaires et vivent, au dar Tama, dans la
dépendance d’autres tribus ; mais la majeure partie de ces Arabes mène
la vie nomade et habite avec les Ziadiyé, les Maḥariyé et surtout les
Maḥâmid, dans la région au nord de Kobéh.
MISSIRIYÉ
Les Missiriyé sont les descendants de Missir, fils d’Attïé. On trouve
ces Arabes au Darfour (province de Dara) et dans le dâr Rounga
(Mangari) : ils sont baggara.
La plupart des Missiriyé du Ouadaï sont nomades et abbala : ils
habitent, au nord de Birket-Fatmé, le pays marqué par les villages de
Douggui-Debanga, Ourel, Abou Khous, Ndourla et Cheqq el Hadjlidj. Il y a
là une vaste étendue, presque inhabitée, l’Amberkeï, où abondent le kreb
et le riz sauvage. Les Missiriyé vont hiverner sur les bords de l’ouâdi
Ḥaddâd ; après la saison des pluies, ils redescendent vers le Sud et
nomadisent dans l’Amberkeï, tant que l’ouâdi Rima et les mares
temporaires contiennent de l’eau. Autrefois, ils passaient la plus
grande partie de la saison sèche dans l’Abou Telfan. Mais ce pays a été
cruellement traité depuis quelques années : nous avons déjà dit que les
Ouadaïens, non contents de piller les villages et les récoltes,
réduisaient encore en esclavage les malheureux Diongor dont ils
pouvaient s’emparer. Quant aux Missiriyé, ils furent razziés en 1905 par
le djerma ʿOthmân, qui fit même exécuter quelques-uns de leurs cheïkhs.
Depuis ce temps-là, ils passent généralement la saison sèche dans la
vallée de la Baṭaḥ, à Kindoué, Es Safik, Naïmoun, Mourdaf et Am Ḥadjer.
Les mauvais procédés des Ouadaïens à l’égard de ces Arabes ont
d’ailleurs continué : ainsi, en 1906, l’aguid ez Zebada, Aḥmed el Mâgné,
enleva tous les chameaux de plusieurs fractions Missiriyé. C’est
pourquoi, en juillet 1907, au cours de la reconnaissance du capitaine
Jérusalémy, un grand nombre de Missiriyé passèrent en territoire
français, où ils vinrent grossir le nombre des « Arabes réfugiés au
Fitri ».
Les Missiriyé se divisent en _Missiriyé ḥoumr_ et _Missiriyé zourq_ :
les premiers relèvent de l’aguid el Mâgné, et les seconds de l’aguid ed
Dri. Cette distinction en ḥoumr et zourq tiendrait, paraît-il, au teint
de leurs ancêtres respectifs ; il n’y a pas, en effet, de différence
marquée entre les deux fractions au point de vue de la couleur : on
trouve dans chacune d’elles des gens au teint foncé.
Les Missiryé ont la réputation d’être voleurs et d’être encore plus
pillards que les autres Arabes nomades, ce qui n’est pas peu dire ; ils
ont d’ailleurs fait de nombreuses incursions au Fitri, où ils venaient
piller nos protégés. Autrefois, ils ne vivaient pas toujours d’accord
avec leurs voisins, Djaʿâdné, Khouzam et Oulâd Râchid ; ils se
réunissaient pourtant à ceux-ci pour lutter contre les Maḥâmid.
=Taʿâliba.= — Les Taʿâliba descendent de Ta’leb, fils de Missir. Ils
sont baggara et habitent au Darfour, avec les Missiriyé.
=Hawtiyé.= — Les Hawtiyé sont des demi-Arabes : on dit qu’ils seraient
issus d’un esclave de Missir. Ils sont peu nombreux et habitent la
province occidentale du Darfour.
RIZÉGAT[124]
La tribu des Rizégât est la plus considérable du Darfour : Nachtigal
rapporte que, en cas de guerre, ces Arabes auraient pu mettre 10.000
cavaliers en ligne.
L’ancêtre des Rizégât est Rizq ou Rizeq, fils d’Attïé, qui s’installa
dans le sud du Darfour avec ses trois fils, Maḥar, Maḥmoud et Naïb,
leurs familles et leurs troupeaux. La tribu se développa dans la région
d’immenses forêts qu’elle habitait et devint très puissante : elle put
même braver l’autorité du sultan du Darfour et vivre dans une
indépendance presque complète. Cette situation durait depuis plusieurs
siècles quand Moḥammed el Fâdhel, dont nous avons déjà parlé, arriva au
pouvoir. Ce sultan, résolu à réduire les Rizégat, cerna peu à peu les
forêts où ils se tenaient et en massacra un grand nombre : le reste fut
fait prisonnier ou dispersé. On mit à mort ceux d’entre les prisonniers
qui dépassaient la trentaine ; les autres furent rangés en trois
groupes, selon qu’ils descendaient de Maḥar, de Maḥmoud ou de Naïb.
« Chacun de ces groupes fut à son tour partagé en deux parties : les
Arabes de la première furent autorisés à vivre comme par le passé dans
leur patrie avec leurs femmes et, comme presque tous les troupeaux
étaient tombés aux mains de ses chefs, le sultan fit donner un bœuf et
une vache à chaque homme, ainsi qu’à chaque femme dont le mari avait été
tué pendant le combat ; l’autre moitié, hommes et femmes, fut
transportée sous escorte au nord du Darfour. Là, chacun reçut un chameau
et une chamelle et on leur assigna pour demeure les pâturages des Erégat
qui avaient été presque complètement exterminés[125]. » Les tribus
actuelles des Maḥariyé, Maḥâmid et Naouâïbé, qui nomadisent dans le nord
du Darfour et sont abbala, descendent en partie de ces derniers
Arabes[126]. Comme on le voit, elles sont étroitement apparentées aux
Rizégât baggara installés dans le Sud.
Les Rizégât habitent, en compagnie des Pouls, le pays de Chekka. Ils
sont célèbres par leur turbulence : ils vécurent presque toujours en
état de rébellion contre le gouvernement régulier du Darfour et, après
avoir été quelque temps en désaccord avec l’aventurier Ziber, ils
l’aidèrent dans sa lutte contre le sultan Ibrahim Koïko. Assez bons
musulmans, très courageux, les Rizégât furent des premiers, parmi les
Arabes du Darfour, à répondre à l’appel du Mahdi et à prendre les armes
contre les troupes égyptiennes. Cela ne les empêcha pas, d’ailleurs,
d’attaquer plus tard les contingents mahdistes qui avaient agi à leur
égard d’une manière vexatoire : ceux-ci ne durent leur salut qu’à
l’intervention opportune d’un lieutenant du khalife ʿAbdoullahi.
Les Rizégât comprennent un certain nombre de fractions (Omm Serer, Oulâd
Moḥammed, etc.). Ils nomadisent dans le sud du Darfour et ils vont
passer la saison sèche dans les pâturages du Baḥr el Ghazal.
=Maḥariyé.= — Les Maḥariyé sont abbala et mènent la vie nomade dans la
région comprise entre le Darfour et le pays des Bideyat. Ils vivent en
état d’hostilité avec ces derniers : les deux peuplades passent leur
existence à se voler les troupeaux et à faire l’échange des prisonniers.
Les Maḥariyé du Darfour vont chaque année chercher du natron à Bir el
Milḥ (le puit du sel). « Bir el Milḥ est situé au nord d’El Fâcher, en
plein désert ; on met pour l’atteindre dix jours, pendant lesquels on ne
rencontre ni eau ni végétation[127] ». Pour s’y rendre, les Arabes
suivent la grande route des caravanes qui va du Darfour à Siout, dans la
haute Égypte, par Legia, Bir Selima, Bir ech Chebb, Beris et El Khayeh :
cette voie est appelée _derb el ʿarbaïn_ (le chemin des 40 jours). Le
natron que les Maḥariyé vont chercher sert à faire la solution d’eau
natronée dont les chameaux sont si friands : la tribu fait le commerce
de ce natron au Darfour.
=Maḥâmid.= — Ces Arabes sont très nombreux : on les trouve au Darfour et
au Ouadaï.