Les Hémat ont été des premiers à pénétrer dans la région du Tchad : une

fraction des Salamat (Êssela) a autrefois aidé les rois du Bornou dans

leur lutte contre les Sô, et des Hémat ont contribué à former la tribu

des Boulala ; nous savons également que, avant la fondation du royaume

du Baguirmi, des Arabes Hémat — presque tous Salamat — occupaient, en

compagnie des Pouls la région comprise entre le Baḥr er Riguéïg, le

Tchad et le Fitri.

C’est aux Hémat que se rattachent les tribus arabes les plus

méridionales : elles se sont fortement mélangées aux autres populations

et ont le teint très foncé (Salamat ; Hémat de Boullong, de Bédanga, du

Quéra, du sud du Ouadaï, du Rounga, etc.).

=Oulâd Hemed.= — Les Oulâd Hemed vivaient autrefois dans la région

sablonneuse située à l’est du Baḥr el Ghazal et habitée actuellement par

les Kreda et les Kecherda. Ce pays — appelé _el baḥr_ et _el ḥarr_, où

le palmier-doum abonde et où les puits sont généralement peu profonds —

était alors occupé par de nombreuses tribus arabes. Ces tribus se

battaient entre elles pour la possession des pâturages et la fraction

vaincue devait céder la place à l’autre.

Les Oulâd Hemed habitaient la partie orientale du Baḥr (Abou Ardéb).

L’arrivée des Kreda les fit se diriger vers le Fitri, où ils

séjournèrent quelque temps. Plus tard, ils retournèrent au Baḥr el

Ghazal et s’installèrent à côté des Karda et des Ngalamiya ; ils

entretenaient de bonnes relations avec les Kreda et se joignaient même à

ceux-ci pour piller la Dagana.

Les Oulâd Hemed comprenaient les _Ghedifat_ et les _Chehibat_, qui ne

vécurent pas d’accord et se séparèrent. Lors de la migration des Arabes

au Bornou, un grand nombre de Chehibat et certains Ghedifat (Oulâd

Aḥmed, Oulâd Radi) passèrent le Chari. Les autres Chehibat et ce qui

restait des Oulâd Radi seraient ensuite partis du côté du Darfour[86].

Les Ghedifat se subdivisent en deux : ceux qui se réclament d’Aboud

(Massarra, Oulâd Kardom, Oulâd Dahtalla, Oulâd ʿArab, Oulâd Radi) et les

Oulâd Aḥmed.

La fraction maraboutique des Massarra est peu nombreuse. Massarra,

Kardom et Dahtalla, étaient autrefois sédentaires et avaient leurs

villages au N.-E. du Fitri, entre Rahd et Salamat et Argana. Ils furent

cruellement razziés par les Ouadaïens et, pour leur échapper, ils

s’enfuirent vers l’Ouest et menèrent dès lors la vie nomade. Les trois

fractions sont actuellement réunies sous l’autorité d’un seul chef et

nomadisent dans le Baḥr el Ghazal. Ces Arabes sont baggara et possèdent

d’assez beaux troupeaux de bœufs et de moutons. A la saison sèche, ils

se rapprochent volontiers du Dagana, où ils sont détestés à cause des

vols qu’ils y commettent et des dommages que leurs troupeaux font subir

aux récoltes. Il est d’ailleurs normal que, toutes les fois que nomades

et sédentaires sont au contact, le désaccord règne entre les deux

éléments.

Les Oulâd ʿArab sont peu nombreux. On en trouve quelques uns au Dagana

(Amoul ʿAfia) : ils ont donné leur nom à un village de la région (Bir

Oulâd ʿArab). Les Oulâd Radi sont nombreux au Bornou et au Darfour. On

n’en trouve que quelques-uns dans le territoire.

Certains Oulâd Aḥmed vivent avec les « Arabes réfugiés au Fitri », aux

déplacements desquels ils participent. Ils étaient autrefois sédentaires

et étaient alors en butte aux exactions des Boulala et des Ouadaïens.

L’aguid el baḥr Haggar, les _mangea_ de telle façon, en 1900, qu’ils

reprirent la vie nomade. Ils sont baggara et leurs troupeaux sont encore

assez réduits. On trouve quelques Oulâd Aḥmed installés comme

sédentaires au Fitri (Tiakalé, Abouguidad). Ils furent razziés en

novembre 1903 par Badjouri, qui dut d’ailleurs leur restituer une partie

des troupeaux. Les Oulâd Aḥmed se subdivisent en Oulâd Cheraya, Oulâd

Korbadj et Oulâd Bilala.

Les Oulâd Hemed sont nombreux au Bornou, où ils habitent le Logone et le

Ngoumâti : certains d’entre eux ont conservé le teint clair de leurs

frères du territoire. Leurs diverses fractions (Ghedifat, Bedriyé,

Hadeïssat, Oulâd Moussa, Zeïlat, Amoun Allah, Baba Djôdi, Oumm Koulêba,

etc.) relèvent en grande partie des Chehibat.

Il y a aussi de nombreux Chehibat au Darfour. Ils sont très rares dans

le territoire.

=Oulâd ʿAmer.= — Les Oulâd ʿAmer sont nombreux dans la région des

fétichistes située au sud du Fitri et du Médogo. Ils sont baggara. On

les trouve à Arbochatek, Boullong, Bédanga, Méguédi, et dans le pays

situé plus à l’est (Somo, Aboutiour, Mataïa, Quéra, etc...). Ils vivent

là sous la protection des Kenga, Sokoro et Diongor, qu’ils fournissent

de lait et de beurre : chaque village kirdi possède généralement un

groupe d’Arabes ʿAmer. Ces Arabes ont le teint plus ou moins foncé et

leurs mœurs se ressentent du voisinage des fétichistes, avec lesquels

ils ne dédaignent pas de contracter des alliances. Ils sont de médiocres

musulmans : certains d’entre eux boivent la merissé.

Les Oulâd ʿAmer étaient autrefois assez nombreux au Médogo, mais ils

furent pillés par les Ouadaïens et s’enfuirent au Fitri. Quelques-uns de

ces Arabes descendirent vers le Sud et les autres allèrent s’installer

dans la région comprise entre Bokoro et Moïto.

=Noumourra, Djerarha, Selmaniyé, Ta’âcha= ou =Ta’âïché, Nedjmiyé= et

=Habbaniyé.= — Ces tribus élèvent des bœufs et habitent presque

exclusivement le Darfour. On trouve cependant quelques-unes de leurs

fractions dans les pays voisins : Taʿâcha[87] et autres Hémat du dar

Sila, Habbaniyé du baḥr et Tiné, résidant entre les Digguel et les

Cheurafa, etc... Disons aussi en passant que, dans la région du Tchad,

il existe un certain nombre d’Arabes du Darfour, venus autrefois avec

Rabah : Dialiin, Ta’âcha[88], etc... Ils sont appelés _ʿArab Tourk_ par

les indigènes du pays.

Les Habbaniyé habitent la partie méridionale du Darfour (Kalaka).

Les Ta’âcha se trouvent dans le Sud-Ouest : les Nedjmiyé, Djerarha et

Oulâd Hemed vivent avec eux. Leur tribu a autrefois joué un rôle

important dans le Soudan égyptien : ʿAbdoullahi, khelifet du mahdi, qui

prit la succession du grand agitateur musulman Moḥammed Aḥmed,

appartenait en effet à la fraction Djouberat des Ta’âcha. Lors de

l’insurrection mahdiste, ces Arabes ne prirent pas les armes contre le

gouvernement égyptien. Mais, après la mort du Mahdi, le khalife

ʿAbdoullahi les attira à Omdourman : beaucoup d’entre eux émigrèrent

dans la vallée du Nil, en même temps que d’autres Arabes du Darfour et

du Kordofan. ʿAbdoullahi réservait ses faveurs aux tribus de l’Ouest, et

à ses compatriotes d’une façon plus particulière. Tous ses émirs étaient

des Ta’âcha : les Arabes de cette tribu, surtout les Djouberat,

jouissaient de privilèges exceptionnels, et c’est pourquoi ils formaient

à ce moment-là la tribu la plus riche de tout le Soudan.

L’armée de l’aventurier Rabaḥ comptait également de nombreux Ta’âcha.

=Djaʿâdné.= — Les Djaʿâdné font remonter leur généalogie :

1o A Moḥammed Khalifa ben Dja’far el Bermeki, venu d’Arabie, d’où sont

issus les Oulâd Ghanâïm, Oulâd Ouada, Oulâd Moḥammed, Oulâd Daouna et

Maguirmi. Ces fractions sont des Djaʿâdné authentiques ;

2o A Hémat ben Djounaïd, dont se réclament les Oulâd Malek, Noala et

Djebarrat.

Les Kayetma et les Kolomat, apparentés aux Djaʿâdné, sont d’origine

boulala.

Nous savons que les Djaʿâdné vivaient autrefois dans le Baḥr el Ghazal,

en compagnie des Oulâd Râchid et des Missiriyé. Ils vinrent plus tard

s’installer à l’est du Fitri, dans la région sablonneuse située au nord

de Lemka-Atya, où ils voisinèrent avec les Khouzam et les Oulâd Râchid.

Certains d’entre eux cependant passèrent au Bornou ou demeurèrent dans

le pays au sud du Dagana.

Les Djaʿâdné de la Bataḥ étaient abbala et menaient la vie nomade, tout

en possédant quelques villages, où les mesâkîn cultivaient la terre. Ces

Arabes passaient la saison sèche au Fitri et le long de la basse Bataḥ

(Seïta, El Kharroub, Sourra, Saabaya), et allaient hiverner sur les

bords de l’ouâdi Ḥaddâd. Quelques-uns d’entre eux, devenus baggara,

allèrent s’installer comme sédentaires au Fitri, où ils sont encore.

La tribu des Djaʿâdné est actuellement peu nombreuse.

Les nomades sont abbala et font partie des « Arabes réfugiés au Fitri ».

C’est avec eux que vit la fraction maraboutique des Maguirmi. Les Oulâd

Mâlek qui, mélangés aux Noala, font partie de ce groupe nomade, sont à

la fois abbala et baggara. Ils étaient autrefois riches en bétail, mais

les Ouadaïens les maltraitèrent beaucoup. Hors du territoire, on trouve

des Oulâd Mâlek au Darfour.

Il y a des Noala sédentaires, installés depuis longtemps à Mbrémé, au

sud du Dagana. Ils sont baggara et ont de beaux troupeaux. A la saison

sèche, ils quittent leurs villages pour aller nomadiser dans les

environs. Les captifs et les messakin sèment et récoltent le mil. Les

Noala sont, paraît-il, assez nombreux au Darfour et surtout au Bornou.

Les Djaʿâdné sédentaires habitent, au Fitri, les villages de Kokoro,

Amtalha, Rahd es Salamat, Azara (Oulâd Ghanâïm) ; de Tarbaga (Oulâd

Malek), de Souar (Noala) et de Berraïa (Adaouna). Il y en a aussi

quelques-uns dans les villages de la région d’Atya. Ces Arabes sont

moins purs que leurs frères nomades.

Avec les Djaʿâdné vivent quelques Salamat (Oulâd Aḥmed, Benou es

Seguedi, Oulâd Nâcer, Moug ed dounia, Oulâd Djemâʿa, Cheurafa, Beni

Beder), des Noumourra, des Kreda (Djeroa) et des Pouls.

Cette tribu était autrefois administrée par l’aguid el Djaa’dné, un des

plus grands dignitaires du Ouadaï.

=Salamat.= — La tribu des Salamat, très nombreuse, est attachée aux

Hémat.

Il est difficile de préciser l’origine du mot _Salamat_. Les uns

prétendent que l’ancêtre de ces Arabes est un nommé _Salam_, qui aurait

donné son nom à la tribu[89]. D’autres disent — car les Salamat sont

très teintés — que ces Arabes sont issus d’un esclave païen des Hémat.

Celui-ci ne remplissait pas ses devoirs religieux et, comme on lui en

faisait le reproche, il aurait répondu en se moquant : « _nadem sella

mat_, cela fait mourir que de faire sa prière ». C’est pourquoi il

aurait été appelé « l’homme qui dit _sella mat_ », d’où le nom de

_Salamat_. Cette explication est quelque peu laborieuse.

Quoi qu’il en soit, les Salamat se réclament tous d’Aḥmed el Adjezem et

de l’un de ses descendants appelé Malek. D’aucuns disent même que Malek

est le fils d’Aḥmed ; mais, comme les Salamat sont rattachés aux Hémat,

il est plus probable que ce Malek est un descendant de Hémat.

Certains Salamat se disent les descendants du chef Ma’ïn.

Enfin, d’autres Arabes croient que Ma’ïn est l’ancêtre commun à tous les

Salamat, et c’est pourquoi ils donnent à l’ensemble de la tribu le nom

de Salamat ou Oulâd Ma’ïn.

Ma’ïn eut deux fils d’une même femme, ʿIsa et Mousa, d’où sont issus les

Yéssiyé et les Oulâd Mousa. Le fils de Isa, Selim est l’ancêtre des

Sélimiya. Indépendamment de ces trois fractions, nous citerons encore

les suivantes : Daggâgueré, Êssela, Cheurafa, Beni Beder, Beni Ḥassen,

Oulâd ʿAli, Hammadiyé, Oulâd el Ḥadj, Oulâd ʿAmer, Oulâd Ghemem, Oulâd

Djerad, Oulâd Meḥemmed, Oulâd abou Alagué, Oulâd abou Bâch, El Eukoura,

Ez Zementi, Oulâd Foudda, Darkhoucha, Oulâd Brahim, El Ḥoumran, Oulâd

Afan, Saa’dina, Oulâd Abou Djimé, ’Adjina ou ’Adjâïna, Oulâd Doggôla,

Nedjmiyé, Darbigguéli, Beni Sèd, Salamat Boulala.

Les Salamat[90] étaient autrefois installés au Darfour, où ils vécurent

longtemps. La lutte ayant éclaté entre eux et le sultan du pays[91], ils

se retirèrent du côté du Baḥr el Bellol et du Baḥr el Djideï[92] (El

Ḥoumram) et poussèrent jusque dans la Bataḥ et le Fitri[93]. Alliés aux

Khouzam, ils se battirent contre les Djaʿâdné, Oulâd Râchid et

Missiriyé, mais ils furent vaincus et dispersés. Les Salamat formèrent

alors deux groupes, l’un dans le Baḥr et Tiné et l’autre dans le Debaba.

Ceux du dernier groupe se répandirent, plus tard, dans tout le pays de

la rive droite du Chari et certaines fractions passèrent même au Bornou.

Nous avons déjà dit que les Salamat formaient une des deux tribus arabes

les plus importantes de l’Afrique Centrale. On les trouve au Bornou,

dans le Territoire du Tchad et au Ouadaï.

Ils sont nombreux au Bornou, où ils comptent parmi les premiers Arabes

installés dans le pays : nous avons vu, en effet, que les Êssela avaient

aidé les rois du Bornou dans leur lutte contre les Sô. La fraction

êssela, qui se subdivise en Serâdjiya et Oulad ’Aïna, habite dans les

environs d’Oudjé (au sud de Mafani). Les autres Salamat du Bornou sont

installés au sud-est, chez les Kotoko, au Logone et près du dar

Oualoudji. Les fractions les plus importantes sont les Darbigguéli et

les Beni Sèd. Ces derniers sont, paraît-il, d’origine Beni-Ouaïl : une

femme de cette tribu avait deux fils, grands chasseurs devant l’Éternel,

qui furent les ancêtres des Beni Sèd (fils de la chasse). On trouve

aussi des Beni Sèd sur la rive droite du Chari, et ces Arabes nous ont

causé certains ennuis en passant du Territoire au Bornou et

réciproquement.

Les Salamat du Territoire habitent le dar Kaddada et tout le Baguirmi.

Ceux du Ouadaï sont nombreux dans la région du Sud, sur les bords du

fleuve auquel ils ont donné leur nom, le Baḥr Salamat.

Nous étudierons plus loin les fractions les plus importantes de la

tribu.

De nombreux éléments étrangers ont, chez les Salamat, altéré la pureté

primitive de la race. Ces Arabes se sont mélangés à diverses populations

du Bornou, des pays de la rive droite du Chari et du Ouadaï ; fortement

métissés de sang noir, ils sont communément appelés _Arab zourq_ (Arabes

gris) : les Salamat du Ouadaï ont cependant gardé une couleur plus ou

moins rougeâtre.

Le teint généralement foncé des Arabes — des Salamat en particulier — et

le nom de Choa qui leur est donné dans la région du Tchad ont pu parfois

faire croire que ceux du Bornou et du Baguirmi étaient des indigènes

arabisés. M. Foureau ne conteste pas leur origine orientale, mais M.

Chevalier croit que les Salamat du Baguirmi sont des Pouls. « Les Choa,

écrit M. Foureau, en parlant de ceux des bords du Chari, sont des hommes

de couleur très peu foncée, largement répandus par groupes dans tout le

Bornou et sur la rive est du Chari. Leur provenance est

incontestablement orientale et leur langue d’origine est l’arabe, que

tous connaissent et parlent plus ou moins, bien que, dans leurs

relations en général, ils se servent habituellement de la langue

bornouane et baguirmienne[94]. »

Il n’est peut-être pas inutile de dire que tous les Choa, y compris les

Salamat, parlent l’arabe et que la grande majorité d’entre eux ne

connaît pas d’autre langue. Ajoutons, par contre, que les mœurs des

Salamat se ressentent beaucoup du contact des populations étrangères,

musulmans ou fétichistes : ils n’ont pas, par exemple, des principes

aussi rigides que leurs frères du Nord, en ce qui concerne la vertu des

femmes. Mais — et la chose est à remarquer — la langue n’est que fort

peu altérée : quelques mots sont empruntés aux vocabulaires des autres

indigènes, et c’est tout. Nachtigal a, d’ailleurs, déjà signalé le

fait : « L’idiome, chez les Choa, ne se laisse entamer qu’en tout

dernier lieu... J’ai vu, au Bornou, des Arabes qui, bien qu’établis avec

leurs familles, depuis nombre de générations, à quelques journées

seulement de Kouka, connaissaient fort mal le Kanouri ; c’était moi,

étranger, qui étais obligé de leur servir de truchement »[95].

M. Chevalier commet une erreur lorsqu’il croit « que les pasteurs du

Dekâkiré sont des Foulbés qui ont oublié depuis leur conversion à

l’Islamisme leur langue et même le souvenir de leurs origines, mais qui

n’en continuent pas moins leur genre de vie typique »[96]. Les

Deggâgueré sont des Arabes de la tribu des Salamat. Nous croyons,

d’ailleurs, que les populations qui ont complètement perdu le souvenir

de leurs origines doivent être assez rares dans cette partie de

l’Afrique. D’une façon générale, quand elles ne parlent plus la langue

première, elles conservent tout au moins le nom de la peuplade

primitive[97] ; et, même au cas où elles sont désignées d’un autre nom,

il reste tout au moins la tradition, qui permet presque toujours de

discerner l’origine[98].

Les Salamat sont baggara et ont généralement peu de moutons.

_Yéssiyé_. — Les Yéssiyé se réclament de ʿIsa, fils de Ma’ïn. Venus

autrefois du Baḥr et Tiné, où se trouvent encore certains d’entre eux,

ils sont actuellement répandus dans le Bornou et le Baguirmi.

Les Yéssiyé constituent la fraction la plus importante des Salamat du

Baguirmi. Ils habitent les régions d’Abouraï, de Râs el Fil, de Ngalên,

de Tchekna, de Mandjaffa, de Bousso, et les abords de la route de Fort-

Lamy à Ardébé (Fas, Aroroya, Aliem, Emtankhach, etc. ; Matraga, Ech

Chiguek, Er Rihé, Arahil, etc.). Beaucoup de Yéssiyé, ceux d’Abouraï par

exemple[99], abandonnaient autrefois leurs villages à la saison sèche et

allaient s’installer avec leurs troupeaux sur les bords du Baḥr er

Rigueïg. Depuis que nous sommes dans le pays, ils ont dû renoncer à ces

déplacements périodiques.

Les Arabes furent durement traités par les sultans du Baguirmi, grands

chasseurs d’esclaves, dont les bandes accomplissaient ordinairement les

exploits relatés par Nachtigal, dans le chapitre de son tome II intitulé

_Sklavenjagd_. Aussi les Salamat préféraient-ils être pillés par les

Ouadaïens, et, pour qui connaît les habitudes de ces derniers, cela

n’est pas peu dire. « Quand les gens du Ouadaï venaient — disent ces

Arabes — ils enlevaient nos troupeaux, prenaient nos vêtements et nous

laissaient tout nus ; mais ils ne tuaient les habitants qu’en cas de

résistance. Tandis que les Kirdi de Gaourang, non contents de piller,

massacraient hommes, femmes et enfants, sans raison aucune, pour le

plaisir de tuer (_braïké, bes saket_). Les Ouadaïens étaient meilleurs

(_akhèr_). » Les malheureux Arabes, sans cesse razziés et maltraités,

pouvaient alors difficilement posséder quelques têtes de bétail. Ils

vivaient du peu de mil qu’ils parvenaient à dissimuler et des divers

fruits de la brousse : nabaq, hadjlidj, ambéti, ech chinguel, en

ngoulou, el makhèt », etc.

Le grand cheïkh des Yéssiyé du Baguirmi est Harouna, qui commande aux

Eléyan et réside à Ras el Fil.

Au Bornou, les Yéssiyé vivent, mélangés aux Beni Ḥassen, dans le dar

Oualoudji et le Mandara (El Khachkhach). Ils habitent aussi le pays du

Logone.

Les Yéssiyé comprennent un certain nombre de sous-fractions, dont trois

des plus importantes sont : les Eléyan, les Hilal et El Ḥadjiz.

Les Hilal se subdivisent en : Chirédat, Djimélat, Am Bettikh, Oulâd

Daoud (avec les Chiboul).

La sous-fraction El Ḥadjiz comprend : El Heuyous, et Toamberé, el

Assalé, Oulâd Aḥmed, El Marhaïté.

Les autres subdivisions des Yéssiyé sont : Becharat, Chidérat,

Djessâssiyé, Oulâd Djamaʿ, Oulâd Fadala, Es Soouan.

_Sélimiya_. — Se divisent en Oulâd Hallol, Oulâd Sendjer, Oulâd Serko et

Oulâd Salama. Ils habitent, au Baguirmi, la région comprise entre le

Baḥr er Riguéïg et le cours moyen de la Bataḥ de Laïri.

_Oulâd Mousa_. — Les Oulâd Mousa, qui constituent une des fractions les

plus importantes des Salamat, sont nombreux au Ouadaï et dans le

territoire du Tchad. Ils comprennent les sous-fractions suivantes :

Oulâd Karaï, Oulâd Rongo, Oulâd abou Dôou, Oulâd el ’Am, Oulâd Maa’n,

Oulâd Nâṣer, Oulâd el ʿAouân, Oulâd Abou Attïé.

Les Salamat du Ouadaï sont en majeure partie installés sur les bords du

Baḥr el Djidéï : on en trouve également dans la région comprise entre

cette rivière et la Bataḥ[100], et dans le dar Sila. Ces Salamat sont

beaucoup plus purs que leurs frères de l’Ouest. Nachtigal signale, par

exemple, le teint rougeâtre des Oulâd Abou Dôou, installés à Amm Demm

sur la Bataḥ. Ces Arabes lui firent un excellent accueil : l’explorateur

passa quelques jours dans le village de leur cheïkh ʿAli el Djideï, qui

était alors absent, et la fille mariée de ce dernier, Fatima, le logea

dans la case de son père. « Les femmes et les filles du village, écrit

Nachtigal, nous firent passer agréablement le temps. En l’absence des

hommes, elles jouissaient d’une grande liberté, n’avaient presque rien à

faire et étaient très familières. Leur teint était généralement

rougeâtre. Fatima, la fille du cheïkh absent et dont le mari était aussi

en voyage, était un type de beauté sémite. Rien ne décelait chez elle le

séjour, plusieurs fois séculaire, de sa tribu en pays noir[101] ».

Les Salamat du Ouadaï sont nombreux : Nachtigal rapporte qu’ils étaient

administrés par 99 cheïkhs et qu’ils pouvaient mettre 4.000 cavaliers en

ligne. Ceux du Baḥr el Djideï sont actuellement soumis à notre influence

et leur grand chef, El Fadhel, nous est très dévoué. L’aguid es Salamat,

un des plus importants dignitaires du Ouadaï, commandait autrefois cette

tribu. Il faisait de fréquentes razzias dans les pays du Sud : les

esclaves et l’ivoire, qui forment la base du trafic avec les

Tripolitains, étaient en grande partie fournis par lui.

Les Salamat envoyaient à Abéché un impôt annuel qui consistait en

esclaves, ivoire, bœufs, tekaki et autres dons en nature. Ils furent

souvent maltraités par les Ouadaïens et c’est pourquoi l’accord n’a pas

toujours été parfait entre ces Arabes et leurs maîtres. Djidéï, le père

de Fatima, était le cheïkh le plus influent de la région du Baḥr et

Tiné, et le sultan ʿAli, afin de pouvoir mieux le surveiller, l’avait

obligé à venir se fixer à Amm Demm (1869). Plus tard, sous le règne de

Yousef, Djideï voulut échapper à la domination tyrannique de l’aguid

Cherf eddîn et se tourna du côté de Rabaḥ, qui circulait alors dans le

dar Rounga, le dar el Kouti et les pays plus au Sud. « En 1886, l’aguid

Cherf eddîn, en tournée d’impôt dans sa province du Dar-Salamât, voit

apparaître Rabeḥ[102], appelé par ʿAli el Djedeï, cheïkh des Arabes

Oulâd Dâo, qui était le chef le plus considéré des Salamât. Une bataille

indécise eut lieu à Oum-el-Timane et lorsque Cherf eddîn revint à

Abéché, il fut plutôt mal reçu par le sultan Yousef de n’avoir pu

écraser son ennemi avec les moyens dont il disposait. Aussi en 1888,

comme le même cheïkh ʿAli el Djedeï préparait l’exode de sa tribu pour

se joindre à Rabeḥ, en marche sur le dar el Kouti pour la seconde fois,

Cherf eddîn profite de l’occasion pour se réhabiliter. Il accourt

d’Abéché avec 5.000 cavaliers et, le huitième jour, il surprend les

dissidents à Faki sur le Baḥr-Iro ; il fait trancher la tête à ʿAli el

Djedeï, mais il s’en retourne à Abéché avant que Rabeḥ qui était à

Denzé, à 10 étapes sud-ouest de là, ait eu notion du fait[103] ».

Plus tard, Cherf eddîn fut, à son tour, décapité par ordre de Doud-

Mourra et deux de ses successeurs, Oust Khèr et Ḥassen Chaour, subirent

le même sort. Le troisième, l’eunuque Gomboro, était réputé pour sa

bravoure et aussi pour sa dureté envers les populations qu’il

administrait.

En septembre 1906, beaucoup de Salamat, lassés de l’existence

intolérable qui leur était faite, se réfugièrent au dar Sila. Le sultan

de ce pays, Bakhit, refusa tout d’abord de les livrer à Gomboro ; mais

Doud-Mourra expédia l’aguid el Maḥâmid sur les lieux et Bakhit dut

céder : il envoya un salam de paix de cent bœufs.

Nous avons eu, à plusieurs reprises, affaire avec Gomboro, dans la

région du Baḥr es Salamat. Cet aguid a trouvé la mort dans le combat

d’Amm Timan, le 15 février 1908 : « Le lieutenant Tourenq, commandant le

poste de Bir el Khala[104] (lac Iro), se mit à la poursuite d’une bande

ouadaïenne, composée de 400 fusils à tir rapide, qui venait de razzier

les tribus arabes du Baḥr-Salamat soumises à notre influence. Il

l’atteignit à Amm Timan, après une marche forcée de 80 kilomètres à

travers un terrain crevassé et les hautes herbes, et lui infligea un

châtiment exemplaire. L’aguid Gomboro, qui nous combattait pour la

troisième fois et avait déjà été blessé dans un engagement avec le

capitaine Cornet en mai 1906, fut tué dans l’action. Plus de 70 morts

restèrent sur le terrain. Outre l’aguid Gomboro, l’aguid el brich Sosel,

l’addri Tchouma, venu directement d’Abéché, étaient au nombre des

morts »[105].

Dans le territoire du Tchad, les Oulâd Mousa habitent surtout le Tania

(ou Tagna) et le Debaba ; on en trouve aussi quelques-uns dans le dar

Kaddada et à l’est du Fitri[106].

La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2) · 第 4 / 22 段