CHAPITRE XIX.

La cour de l'empereur.--Maison ecclésiastique.--Maison militaire.--Les

maréchaux.--Les femmes.--Delille.--Chateaubriand.--Madame de

Staël.--Madame de Genlis.--Les romans.--La littérature.--Les arts.

Avant de reprendre la suite des événements, j'ai envie de m'arrêter un

peu sur les noms des personnages qui, dans ce temps, composaient la

cour, ou qui occupaient quelque rang distingué dans l'État. Je ne

pourrais pas cependant prétendre à faire une suite de portraits qui

eussent des différences bien piquantes. On sait que le despotisme est le

plus grand des niveleurs. Il impose à la pensée, il détermine les

actions et les paroles; et, par lui, la règle à laquelle chacun est

soumis se trouve si bien observée, qu'elle appareille tous les

extérieurs, et peut-être même quelques-unes des impressions.

Je me souviens que, durant l'hiver de 1814, l'impératrice Marie-Louise

recevait tous les soirs un grand nombre de personnes. On venait

s'informer chez elle des nouvelles de l'armée, dont chacun était

vivement occupé. Au moment où l'empereur, poursuivant le général

prussien Blücher du côté de Château-Thierry, laissa à l'armée

autrichienne le loisir de s'avancer jusque sur Fontainebleau, on se

crut, à Paris, près de tomber au pouvoir des étrangers. Beaucoup de gens

s'étaient réunis chez l'impératrice; on s'y interrogeait avec anxiété.

Vers la fin de la soirée, M. de Talleyrand vint chez moi, au sortir des

Tuileries. Il me conta l'inquiétude dont il venait d'être témoin, et me

dit ensuite: «Quel homme, madame, que celui qui a amené le comte de

Montesquiou et le conseiller d'État Boulay (de la Meurthe[66]) à

éprouver la même inquiétude, et à la témoigner par les mêmes paroles!»

Il avait trouvé chez l'impératrice ces deux personnes, qui lui avaient

paru d'une pâleur pareille, et qui redoutaient également les événements

qu'ils commençaient à prévoir[67].

[Note 66: Le comte de Montesquiou était alors grand

chambellan. Boulay (de la Meurthe) avait été membre du côté

gauche des Cinq-Cents, et avait imaginé la fameuse loi des

_suspects_.]

[Note 67: Mon père, relisant dans les derniers temps de

sa vie ces Mémoires, qu'il se décidait à publier, a écrit, à

propos de cette conversation, la note suivante:

«L'observation de M. de Talleyrand peut bien avoir été faite

dans une soirée à une partie de laquelle j'ai assisté. Je

n'ai pas entendu l'observation, mais je me rappelle que ma

mère nous la redit alors. Elle était même plus développée

qu'elle n'est ici. Un soir, dans les deux premiers mois de

1814 ou plutôt des derniers mois de 1813, par un jour de

congé, j'avais été au spectacle, et, en rentrant, je trouvai

dans le petit salon de l'entresol de ma mère, place Louis XV,

n° 6, elle, mon père, M. Pasquier et M. de Talleyrand.

Celui-ci parlait et décrivait, à peu près sans être

interrompu, la situation, si déplorable alors, des affaires.

Il ne s'interrompit pas en me voyant entrer; on ne me fit pas

signe de me retirer, et j'écoutai avec un vif intérêt. M. de

Talleyrand, cette fois, parlait bien, avec force et

simplicité; il passait en revue tous les pouvoirs et les

hommes du moment, concluant que tout était désespéré, mais

l'attribuant moins à la situation même, qu'aux dispositions

de l'empereur et à celles des gens qui l'entouraient, en

montrant que la raison, l'indépendance, le courage et la

force de position manquaient presque partout, ou n'étaient

réunis chez personne à un degré suffisant pour arrêter

l'Empire et son maître, sur le penchant de leur ruine. C'est

une des rares occasions que j'ai eues de voir M. de

Talleyrand dans un de ses bons moments, chose qui ne m'est

arrivée que deux ou trois fois dans ma vie. Celle-là était la

première que j'entendais vraiment parler politique. Cette

conversation était, je crois, destinée à M. Pasquier, qui

écoutait avec plus de déférence que d'assentiment. Il me

semblait qu'il n'était pas fort content, ni du fond où il

reconnaissait à regret beaucoup de vrai, ni de l'obligation

où il s'était trouvé d'entendre pareille confidence.» (P.

R.)]

Ainsi, à quelques exceptions près, soit que le hasard n'eût point

rassemblé autour de l'empereur des caractères bien marquants, soit par

cette uniformité de conduite dont je viens de parler, je ne puis trouver

dans ma mémoire un grand nombre de particularités purement personnelles

qui méritent d'être conservées. Les principaux personnages étant à part,

et suffisamment déterminés parles événements qu'il me reste à raconter,

je n'ai guère à rapporter que les noms des autres, ou les costumes dont

ils étaient revêtus, comme les emplois qui leur furent confiés. C'est

une dure chose à supporter que le mépris universel de l'humanité dans

le souverain auquel on est attaché. Il attriste l'esprit, décourage

l'âme, et force chacun à se renfermer dans les attributions purement

matérielles d'une charge qui devient un métier. Chacun des hommes qui

composaient la cour et le gouvernement de l'empereur avait sans doute

une nature d'esprit et des sentiments particuliers. Quelques-uns

exerçaient silencieusement des vertus, quelques autres cachaient des

défauts ou même des vices; mais les uns et les autres n'apparaissaient

qu'au commandement, et malheureusement pour les hommes de ce temps.

Bonaparte croyant tirer un plus grand parti du mal que du bien,

c'étaient les mauvaises parties de la nature humaine qu'on pouvait le

plus avantageusement découvrir. Il aimait à apercevoir les côtés

faibles, dont il s'emparait. Là où il ne voyait point de vices, il

encourageait les faiblesses, ou, faute de mieux, il excitait la peur,

afin de se trouver toujours et constamment le plus fort. Ainsi, il

aimait assez que Cambacérès, au travers de certaines qualités vraiment

distinguées, laissât percer un assez sot orgueil, et se donnât la

réputation d'une sorte de licence de moeurs, qui balançait la justice

qu'on rendait à ses lumières et à son équité naturelle. Il ne se

plaignait nullement de la molle immoralité de M. de Talleyrand, de sa

légère insouciance, du peu de prix qu'il attachait à l'estime publique.

Il s'égayait sur ce qu'il appelait la niaiserie du prince de Neuchatel,

sur la flatterie servile de M. Maret. Il tirait parti de cette soif

d'argent qu'il dévoilait lui-même dans Savary, et de la sécheresse du

caractère de Duroc. Il ne craignait point de rappeler que Fouché avait

été _jacobin_, et souvent même il disait en souriant: «Aujourd'hui, la

seule différence, c'est qu'il est un jacobin enrichi; mais c'est tout ce

qu'il me faut.»

Ses ministres ne furent, devant lui et pour lui, que des commis plus ou

moins actifs, et «dont je ne saurais que faire, disait-il encore, s'ils

n'avaient une certaine médiocrité d'esprit ou de caractère». Enfin, si

on s'était senti vraiment supérieur par quelque côté, il eût fallu

s'efforcer de le dissimuler, et peut-être que, le sentiment du danger

avertissant chacun, on a généralement affecté des faiblesses ou des

nullités qu'on n'avait point réellement.

De là l'embarras qu'éprouveront ceux qui écriront des mémoires sur cette

époque; de là, sans doute, l'accusation, non méritée mais plausible,

qu'on inventera contre eux, d'un air de malveillance répandu dans leurs

jugements, d'une complaisance soutenue pour eux-mêmes, et d'une extrême

sévérité à l'égard des autres. Chacun dira son propre secret, sans avoir

pu découvrir celui de son voisin. La nature humaine n'est pourtant pas

si viciée, mais elle est généralement un peu faible, et, dans l'état de

société, son gouvernement seul peut la fortifier.

La maison ecclésiastique de l'empereur était sans influence. On lui

disait la messe chaque dimanche, et c'était tout. J'ai déjà parlé du

cardinal Fesch. Vers 1807, nous vîmes paraître à la cour M. de Pradt,

évêque de Poitiers et, depuis, archevêque de Malines. Il avait de

l'esprit et de l'intrigue, un langage à la fois verbeux et piquant

toutefois, passablement de bavardage, de la libéralité dans les

opinions, une manière trop cynique de les exprimer. Il fut mêlé à

beaucoup de choses, sans jamais trop réussir à rien. Il enveloppait

l'empereur lui-même par ses paroles; peut-être donnait-il de bons

conseils; mais, quand il obtenait d'en être nommé l'exécuteur, tout se

trouvait gâté. La confiance et l'estime publique reculaient devant lui.

L'abbé de Broglie, évoque de Gand, obtint à bon marché les honneurs de

la persécution.

L'abbé de Boulogne, évêque de Troyes, se montra tout aussi ardent à

préconiser le despotisme qu'on le voit aujourd'hui animé à s'efforcer de

se tirer de l'inaction où l'a réduit heureusement le gouvernement

constitutionnel du roi[68].

[Note 68: J'ai parlé ailleurs du cardinal Maury.]

Bonaparte se servait du clergé, mais il n'aimait pas les prêtres. Il

avait contre eux des préventions philosophiques et un peu

révolutionnaires. Je ne sais s'il était déiste ou athée. Il se moquait

assez volontiers dans son intimité de ce qui touchait la religion, et

je crois, d'ailleurs, qu'il donnait trop d'attention à ce qui se passait

dans ce monde pour s'occuper beaucoup de l'autre. J'oserais dire que

l'immortalité de son nom lui paraissait d'une bien autre importance que

celle de son âme. Il se sentait une certaine aversion contre les dévots,

et il n'en parlait jamais qu'en les taxant d'hypocrisie. Quand les

prêtres en Espagne eurent soulevé les peuples contre lui, quand il

éprouva une résistance honorable de la part des évêques de France, quand

il vit la cause du pape embrassée par beaucoup de monde, il fut tout à

fait confondu, et il lui arriva de dire plus d'une fois: «Je croyais les

hommes plus avancés qu'ils ne le sont réellement.»

La maison militaire de l'empereur était considérable; mais, hors du

temps de guerre, elle avait auprès de lui des attributions qui prenaient

une forme civile. Dans le palais des Tuileries, il craignait les

souvenirs du champ de bataille; il dépaysa toutes les prétentions. Il

fit des généraux chambellans; plus tard, il les força de ne paraître

autour de lui qu'en habit de fantaisie brodé et d'échanger leur sabre

contre une épée de cour. Cette transformation déplut à beaucoup d'entre

eux, mais il fallut obéir, et, de loup, s'efforcer de devenir berger. Il

y avait, au reste, une pensée raisonnable dans cette volonté. L'éclat

des armes eût en quelque sorte assommé les autres classes qu'il fallait

séduire; les moeurs soldatesques se trouvaient forcément adoucies, et,

de plus, certains maréchaux récalcitrants perdirent un peu de leurs

forces, en cherchant à acquérir de belles manières. Ils attrapaient dans

cet apprentissage une légère teinte de ridicule; Bonaparte y trouvait

encore son compte.

Je crois pouvoir affirmer que l'empereur n'aimait aucun de ses

maréchaux. Il disait assez volontiers du mal d'eux, et quelquefois du

mal assez grave. Il les accusait tous d'une grande avidité, qu'il

entretenait à dessein par des largesses infinies. Un jour, il les passa

en revue devant moi; il prononça contre Davout cette espèce d'arrêt dont

je crois avoir déjà parlé: «Davout est un homme à qui je puis donner de

la gloire, il ne saura jamais la porter.» En parlant du maréchal Ney:

«Il y a, disait-il, en lui une disposition ingrate et factieuse. Si je

devais mourir de la main d'un maréchal, il y a à parier que ce serait

de la sienne.» Il m'est resté, de ses discours, que Moncey, Brune,

Bessières, Victor, Oudinot ne lui apparaissaient que comme des hommes

médiocres, destinés pour toute leur vie à n'être que des soldats titrés;

Masséna, un homme un peu usé, dont on voyait qu'il avait été jaloux.

Soult l'inquiétait quelquefois. Habile, rude, orgueilleux, il négociait

avec son maître, et disputait ses conditions. L'empereur imposait à

Augereau, qui avait plus de rusticité que de vraie fermeté dans les

manières. Il connaissait et blessait assez impunément les prétentions

vaniteuses de Marmont, ainsi que la mauvaise humeur habituelle de

Macdonald. Lannes avait été son camarade, quelquefois ce maréchal

voulait s'en souvenir; on le rappelait à l'ordre avec ménagement.

Bernadotte montrait plus d'esprit que les autres, il se plaignait sans

cesse, et, à la vérité, il était souvent assez maltraité.

Toutefois la manière dont l'empereur contenait, satisfaisait ou choquait

impunément des hommes si altiers, si enflés de leur gloire, était fort

remarquable. D'autres diront avec quelle habileté il sut les employer à

l'armée, et comme il tira d'eux de nouveaux rayons pour sa gloire en

s'emparant de la leur, et sachant très réellement se montrer supérieur

à tous.

Je n'entrerai point dans la nomenclature des chambellans. L'Almanach

impérial peut me suppléer à cet égard. Ils furent peu à peu portés à un

nombre considérable. Ils étaient pris dans tous les ordres, dans toutes

les classes. Les plus assidus, les plus silencieux furent ceux qui

réussirent le mieux; leur métier était assez pénible et fort ennuyeux.

Plus on approchait de la personne de l'empereur, plus la vie devenait

désagréable. Les gens qui n'ont eu de commerce avec lui que par les

affaires n'ont pas une idée entière de ses inconvénients; il a toujours

mieux valu avoir à traiter avec son esprit qu'avec son caractère.

Je n'aurai pas non plus beaucoup à conter des femmes de cette époque.

Bonaparte répétait souvent ces paroles: «Il faut que les femmes ne

soient rien à ma cour; elles ne m'aimeront point, mais j'y gagnerai du

repos.» Il tint parole. Nous ornions ses fêtes, c'était à peu près notre

seul emploi. Cependant, comme la beauté a des droits pour n'être jamais

oubliée, il me semble que quelques-unes de nos dames du palais méritent

qu'on les indique ici. Madame de Motteville, dans ses Mémoires,

s'arrête quelquefois pour signaler les plus belles femmes de son temps.

Je ne veux pas passer sous silence celles du mien.

À la tête de la maison de l'impératrice se trouvait madame de la

Rochefoucauld. C'était une petite femme contrefaite, point jolie, mais

dont le visage ne manquait pas d'agréments. Elle avait de grands yeux

bleus, ornés de deux sourcils noirs qui lui allaient très bien; de la

vivacité, de la hardiesse et de l'esprit de conversation; un peu de

sécheresse, mais, au fond, de la bonté, de l'indépendance et de la

gaieté dans l'esprit. Elle n'aimait ni ne haïssait personne à la cour,

vivait bien avec tous, ne regardait sérieusement à rien. Elle pensait

avoir fait honneur à Bonaparte en entrant dans sa cour, et, à force de

le dire, elle vint à bout de le persuader, ce qui fit qu'on eut pour

elle des égards. Elle s'occupait beaucoup du soin de réparer sa fortune,

qui était fort délabrée; elle obtint plusieurs ambassades pour son mari,

et maria sa fille au cadet des princes de la maison Borghèse. L'empereur

trouvait qu'elle manquait de dignité, et il n'avait point tort; mais il

éprouvait quelque embarras devant elle, parce qu'elle lui répondait

assez vertement, et qu'il n'avait nulle idée du ton qu'il faut

conserver avec une femme. L'impératrice la craignait un peu; sa légèreté

habituelle avait comme une sorte de nuance impérieuse. Elle conserva, au

milieu de cette cour, une grande fidélité à d'anciens amis qui avaient

des opinions opposées, si ce n'est aux siennes, du moins à celles qu'on

devait lui supposer, vu le rang qui la décorait. Elle était belle-fille

du duc de Liancourt; elle a quitté la cour au moment du divorce; elle

est morte à Paris, depuis la Restauration.

Madame de la Valette, dame d'atours, était fille du marquis de

Beauharnais. La petite vérole, qui avait un peu gâté son teint, lui

laissait encore un visage agréable, quoiqu'il eût peu de mouvement. Sa

douceur tenait de la nonchalance; une petite pointe de vanité courte la

préoccupait souvent. Son esprit avait peu d'étendue, sa conduite était

régulière. Comme dame d'atours, elle n'exerçait aucune fonction, parce

que madame Bonaparte ne voulait point qu'on se mêlât de ce qui

concernait sa toilette. En vain, l'empereur voulait exiger que madame de

la Valette réglât les comptes, ordonnât les dépenses, se mît à la tête

des achats; il fallait céder sur ce point, et renoncer à apporter de

l'ordre dans tout cela. Madame de la Valette ne se sentait pas la force

de défendre, à l'égard de sa tante, les droits de sa place. Elle se

bornait donc à remplacer madame de la Rochefoucauld, quand la maladie

éloignait celle-ci de la cour. Tout le monde sait ce que le malheur et

l'amour conjugal ont développé en elle de courage et d'énergie.

En tête des dames du palais, on mettait madame de Luçay, comme la plus

ancienne de toutes. En 1806, elle n'était déjà plus de la première

jeunesse. C'est une douce et simple personne, de même que son mari, qui

fut préfet du palais. Elle a marié sa fille au fils cadet du comte de

Ségur, et l'a perdue depuis.

Mon nom arrivait ordinairement après. J'ai envie de me dessiner un peu

moi-même; je crois que je dirai assez bien la vérité. J'avais

vingt-trois ans, quand j'arrivai à cette cour. Je n'étais point jolie,

cependant je ne manquais pas d'agréments. La grande parure m'allait

bien, mes yeux étaient beaux, mes cheveux noirs, mes dents belles, mon

nez et mon visage trop forts pour une taille assez agréable, mais un peu

petite. Je passais à la cour pour une personne d'esprit, c'était

presque un tort. Au fait, je n'en manquais point, non plus que de

raison; mais il y a beaucoup dans mon âme, et un peu dans ma tête, un

certain degré de chaleur qui précipite mes paroles et mes actions, et me

fait faire des fautes qu'une personne, moins raisonnable peut-être, et

plus froide, éviterait. On se trompa assez souvent sur moi à cette cour.

J'étais active, on me crut intrigante. J'étais curieuse de connaître les

personnages importants, on me taxa d'ambition. Je suis trop capable de

dévouement aux personnes et aux choses qui me paraissent droites, pour

mériter la première accusation, et ma fidélité à des amis malheureux

répond à la seconde. Madame Bonaparte se fiait un peu plus à moi qu'à

une autre, elle m'a compromise; on s'en aperçut assez vite, et personne

ne m'envia beaucoup l'avantage onéreux de ses confidences. L'empereur,

qui commença par m'aimer assez, causa plus d'inquiétude. Je ne tirai

guère parti de cette bienveillance. Ce sentiment toutefois me flattait,

et m'inspira de la reconnaissance; je cherchai à lui plaire tant que je

l'aimai. Dès que je fus détrompée sur son compte, je reculai; la feinte

est absolument hors de mon caractère.

J'apportai à la cour un trop grand fonds de curiosité. Cette cour me

paraissait un théâtre si étrange, que je regardais attentivement, et que

je questionnais pour me rendre compte. On pensa souvent que c'était pour

agir; dans les palais, on ne croit à aucune action _gratis_. Le _cui

bono_ s'y répète sur tous les tons[69].

[Note 69: J'ai connu un homme qui se prononçait toujours

très sérieusement, avant de déterminer quelles visites il

ferait dans la soirée.]

Le mouvement de mon esprit m'a bien aussi exposée quelquefois. Il ne

manquait cependant pas d'ordre, mais j'étais fort jeune, très naturelle

parce que j'avais été très heureuse; rien en moi n'était encore assez

posé; et mes bonnes qualités m'ont quelquefois nui comme mes défauts. Au

milieu de tout cela, j'ai trouvé des gens qui m'ont aimée et à qui, sous

quelque régime que je me trouve, je conserverai un tendre souvenir. Un

peu plus tard, je finis par souffrir de mes espérances trompées, de mes

affections déçues, des erreurs de quelques-uns de mes calculs. De plus,

ma santé s'altéra; je fus fatiguée de cette vie agitée, dégoûtée de ce

que j'entrevoyais, désenchantée sur les hommes, éclairée sur les choses.

Je m'éloignai, heureuse de retrouver dans mon intérieur des sentiments

et des jouissances qui ne me trompaient point. J'aimais mon mari, ma

mère, mes enfants, mes amis; je n'eusse point voulu renoncer à la

douceur de leur commerce; je gardai au travers des devoirs si nombreux

et si puérils de ma place, une sorte de liberté. Enfin, on s'aperçut

trop quand j'aimais et quand j'avais cessé d'aimer. C'était la plus

haute maladresse dont on pût se rendre coupable envers Bonaparte. Ce

qu'il craignait le plus au monde, c'est que près de lui on exerçât, on

apportât seulement la faculté de le juger.

Madame de Canisy, née Canisy, petite-nièce de M. de Brienne, ancien

archevêque de Sens, était parfaitement belle, quand elle parut à cette

cour. Grande, bien faite, avec des cheveux et des yeux fort noirs, de

jolies dents, un nez aquilin et régulier, le teint un peu brun et animé,

sa beauté avait quelque chose d'imposant, même d'un peu altier.

Madame Maret était très belle; son visage régulier était aussi fort

joli. Elle paraissait vivre en grande intelligence avec son mari. M.

Maret lui a soufflé une partie de son ambition. J'ai rarement vu une

vanité plus naïve et plus inquiète. Elle se montrait jalouse de toute

privauté, ne tolérait la supériorité de rang que chez les princesses.

Née obscurément, elle ambitionnait les distinctions les plus élevées.

Quand l'empereur accorda le titre de comtesse à toutes les dames du

palais, madame Maret fut comme humiliée de cette parité: elle s'entêta à

ne point porter ce titre, et demeura simplement madame Maret, jusqu'au

moment où son mari obtint le titre de duc de Bassano. Elle et madame

Savary furent les femmes les plus élégantes de notre cour. La dépense de

leur toilette a, dit-on, passé la somme de cinquante mille francs par

an. Madame Maret ne trouvait point que l'impératrice la distinguât assez

des autres; elle se ligua souvent avec les Bonapartes contre elle. On la

craignait et on se défiait d'elle avec assez de raison. Elle redisait

une foule de choses qui, par son mari, arrivaient à l'empereur et qui

nuisaient beaucoup. Elle et M. Maret eussent voulu qu'on leur fît une

véritable cour, et bien des gens se prêtaient à cette fantaisie. Comme

je me montrai assez loin d'y vouloir consentir, madame Maret me prit en

éloignement, et elle m'a suscité un assez bon nombre de petites

traverses.

Qui voulait nuire auprès de Bonaparte était à peu près sûr de réussir.

Il ne doutait jamais du mal. Il n'aimait point madame Maret, il la

jugeait trop sévèrement, mais il acceptait cependant tout ce qu'il

savait lui arriver par elle. Je la crois une des personnes qui auront le

plus souffert de la chute de ce grand échafaudage impérial qui nous a

tous, plus ou moins, mis à terre. Pendant le premier séjour du roi à

Paris, de 1814 à 1815, on a fortement accusé, et avec assez de

fondement, M. le duc de Bassano d'avoir conservé une correspondance

secrète avec l'empereur à l'île d'Elbe, et de l'avoir tenu au courant de

l'état des choses en France; ce qui lui fit croire qu'il pouvait encore

une fois s'offrir aux Français pour les gouverner. Napoléon revint donc,

et son arrivée subite croisa et contrecarra la révolution que

préparaient Fouché et Carnot.

Ceux-ci, forcés d'accepter Bonaparte, le contraignirent pendant les

Cent-Jours à régner dans le système qu'ils lui imposaient. L'empereur

voulut reprendre près de lui M. Maret, auquel il avait tant de motifs de

se fier; mais Fouché et Carnot le repoussèrent vivement, comme un homme

inutile, et qui ne se montrerait dans les affaires que la créature

dévouée à son maître. Et ce qui donne une idée de l'état de

_garrottement_ dans lequel, à cette époque, ces hommes révolutionnaires

tinrent le lion muselé, c'est que Carnot osa répondre ces paroles à la

proposition que fit l'empereur d'introduire M. Maret dans le ministère:

«Non, assurément non; les Français ne veulent point voir _deux Blacas_

dans une année,» faisant allusion au comte de Blacas, que le roi avait

ramené d'Angleterre, et qui avait près de lui tout le crédit d'un

favori.

À la seconde chute de Bonaparte, M. et madame Maret s'empressèrent de

quitter Paris. Le mari a été banni, ils se sont retirés à Berlin. Depuis

quelques mois, madame Maret, de retour à Paris, travaille à obtenir le

rappel de son mari. Il se pourrait qu'elle l'obtînt de la bonté du

roi[70].

[Note 70: Écrit au mois de Juin 1819.]

La vanité du rang n'était pas, au reste, renfermée dans la seule madame

Maret. Nous en avons vu la maréchale Ney aussi fortement atteinte. Nièce

de madame Campan, première femme de chambre de la reine, fille de madame

Auguié, aussi femme de chambre, assez médiocrement élevée, bonne et

douce femme, mais un peu enivrée des dignités qui peu à peu la

décorèrent, elle nous donna bien de temps à autre le spectacle de

l'étalage d'une foule de prétentions qui, après tout, ne choquaient

point trop chez elle, parce qu'elles s'appuyaient sur la grande

réputation militaire de son mari. L'orgueil de celui-ci avait quelque

chose d'assez rude, et justifiait celui de sa femme, qui l'avait adopté

comme un bien de communauté. Madame Ney, depuis duchesse d'Elchingen,

plus tard princesse de la Moskowa, était au fond très bonne personne,

incapable de dire ou faire mal, peut-être aussi assez peu capable de

dire ou faire bien, paisible, et jouissant, surtout avec ses inférieurs,

des vanités de son rang. Elle s'affligea réellement, lors de la

Restauration, de certains changements de sa situation, du dédain des

dames de la cour du roi; elle rapportait ses plaintes à son mari, et

peut-être n'a-t-elle pas peu contribué à l'irriter contre un nouvel état

de choses qui ne le déplaçait pas précisément, mais qui les exposait à

de petites humiliations journalières, très indépendantes de la volonté

royale. Depuis la mort de son mari, elle s'est retirée en Italie avec

trois ou quatre garçons et une fortune bien moins considérable qu'on ne

l'eût supposé. Elle avait pris l'habitude d'un extrême luxe: je l'ai vue

aller aux eaux avec une maison entière, afin d'être servie à son gré: un

lit, des meubles à elle, une argenterie de voyage faite tout exprès, une

suite de fourgons, nombre de courriers, disant que la femme d'un

maréchal de France ne pouvait voyager autrement. Sa maison était une des

plus somptueusement meublées; elle lui coûta, d'achat et d'ameublement,

onze cent mille francs. La maréchale Ney était maigre, grande; elle

avait des traits un peu forts, de beaux yeux, une physionomie douce et

agréable, une très jolie voix.

Parmi nos belles femmes, on remarquait encore la maréchale Lannes,

depuis duchesse de Montebello. Son visage a quelque chose de virginal;

ses traits sont doux et réguliers, son teint d'un blanc charmant. Sage,

bonne épouse, excellente mère, elle fut toujours froide, assez sèche et

silencieuse dans le monde. L'empereur la donna pour dame d'honneur à

l'archiduchesse, qui la prit en passion et qu'elle a gouvernée. Après

l'avoir accompagnée lors de son retour à Vienne, elle est revenue à

Paris, où elle vit paisiblement, entièrement occupée de ses enfants.

Le nombre des dames du palais, peu à peu, devint considérable, et, en

somme, il se trouve très peu à dire sur tant de femmes qui jouèrent

toutes un si faible rôle. J'ai parlé de mesdames de Montmorency, de

Mortemart, de Chevreuse. Il ne me resterait qu'à nommer mesdames de

Talhouet, Lauriston, de Colbert, Marescot, etc., bonnes, douces, simples

personnes, et d'un extérieur ordinaire, ou qui n'étaient plus jeunes. Il

en serait de même d'une foule d'Italiennes et de Belges qui venaient

passer à Paris les deux mois de leur service, et qui se montraient, à

peu près toutes, silencieuses et dépaysées. En général, on avait assez

égard à la beauté ou à la jeunesse dans le choix des dames du palais:

elles étaient toujours mises avec une extrême recherche. Quelques-unes

vivaient silencieusement et indifféremment dans cette cour, d'autres y

recevaient des hommages avec plus ou moins de facilité et de plaisir.

Tout se passait sans bruit, parce que Bonaparte n'aimait que celui qu'il

faisait. Et encore lui prenait-il, soit pour lui, soit pour les autres,

certaines fantaisies de pruderie. Il ne se souciait, autour de lui, ni

des démonstrations de l'amitié, ni des vivacités de la haine. Dans une

vie si pleine, si ordonnée, si disciplinée, il n'y avait pas beaucoup

de chances pour l'une ni pour l'autre.

Parmi les personnes dont l'empereur avait composé les _maisons_ de sa

famille, il se trouvait aussi des femmes distinguées; mais, à la cour,

elles avaient encore moins d'importance que nous.

Auprès de sa mère, on vivait, je crois, fort ennuyeusement; paisiblement

et simplement auprès de madame Joseph Bonaparte. Madame Louis Bonaparte

s'entourait de ses compagnes de pension, et conservait avec elles,

autant qu'elle le pouvait, la familiarité de leurs jeunes années. Chez

madame Murat, tout était réglé, même un peu guindé, mais prescrit avec

ordre et justice. L'opinion publique a cru pouvoir juger légèrement ce

qui se passait chez la princesse Borghèse; sa conduite jetait un reflet

fâcheux sur les jeunes et jolies femmes qui formaient sa cour.

Il ne sera peut-être pas inutile de s'arrêter aussi quelques moments sur

les personnages distingués dans les lettres et dans les arts, et sur les

ouvrages qui parurent depuis la fondation du Consulat jusqu'à cette

année 1806. Parmi les premiers, j'en trouve quatre d'abord dont je puis

parler avec un peu de détail[71].

[Note 71: Jacques Delille, M. de Chateaubriand, madame de

Staël, madame de Genlis.]

Jacques Delille, que nous connaissons plus habituellement sous le titre

de l'abbé de Delille, avait vu s'écouler les plus belles années de sa

vie dans les temps qui ont précédé notre Révolution. Il unissait à

l'éclat d'un grand talent les agréments d'un esprit aimable et d'un

caractère plein de charme. Il acquit dans le monde le titre d'abbé,

parce qu'autrefois il suffisait pour donner un rang; il l'a quitté

depuis la Révolution, pour épouser une personne point mal née, médiocre,

assez peu agréable, mais dont les soins lui étaient devenus nécessaires.

Accueilli toujours par la meilleure compagnie de Paris, très bien traité

de la reine Marie-Antoinette, comblé de bontés par Mgr le comte

d'Artois, il ne connut guère que les douceurs de l'état d'homme de

lettres. Il fut aimé, fêté, soigné; il avait une grâce et une fine

naïveté d'esprit tout à fait remarquables. Rien n'était comparable à la

magie de sa diction; quand il récitait des vers, on se disputait le

plaisir de l'entendre. Les scènes sanglantes de la Révolution

effarouchèrent cette âme jeune et douce; il émigra, et reçut partout en

Europe un accueil qui consola son exil. Cependant, quand Bonaparte eut

rétabli l'ordre en France, M. Delille désira d'y rentrer, et il vint à

Paris avec sa femme, déjà âgé, presque aveugle, mais toujours

parfaitement aimable et chargé de beaux ouvrages qu'il tenait à publier

dans sa patrie. On le rechercha de nouveau, les gens de lettres se

pressèrent autour de lui, Bonaparte lui fit faire quelques avances. La

chaire dans laquelle il professait avec beaucoup de talent les principes

de la littérature française lui fut rendue, des pensions lui furent

offertes, comme prix de quelques vers louangeurs. Mais M. Delille,

voulant conserver la liberté de ses souvenirs, qui l'attachaient

irrévocablement à la maison de Bourbon, se retira dans un quartier

écarté, échappa aux caresses et aux offres, et, se livrant exclusivement

au travail, il répondit à tout par ses vers de _l'Homme des champs_:

Auguste triomphant pour Virgile fut juste.

J'imitai le poète, imitez donc Auguste,

Et laissez-moi sans nom, sans fortune et sans fers,

Rêver au bruit des eaux, de la lyre et des vers[72].

[Note 72: Nous eûmes de lui, dans l'espace de quelques

années, les traductions de _l'Énéide_ et du _Paradis perdu_,

_l'Homme des champs_, _l'Imagination_, quelques autres poèmes

encore, et enfin _la Pitié_, qui ne parut que cartonnée, par

ordre de la police.]

Si Bonaparte conçut quelque humeur de cette résistance, il ne le

témoigna point; l'estime et l'affection générale furent l'égide qui

couvrit toujours l'aimable poète. Il vécut donc paisible et mourut trop

tôt, puisque, avec les sentiments qu'il a conservés, il n'a pas joui du

retour des princes qu'il n'avait cessé d'aimer.

Dans le temps que Bonaparte n'était encore que consul, et qu'il

s'amusait à poursuivre jusqu'aux plus petites évidences, il eut

fantaisie de se faire voir à M. Delille, espérant peut-être le gagner,

ou du moins l'éblouir. Madame Bacciochi fut chargée d'inviter le poète à

passer une soirée chez elle; quelques personnes, parmi lesquelles je me

trouvais, furent conviées. Le premier consul survint. Il y avait bien

dans son entrée quelque chose de l'appareil éclatant de Jupiter Tonnant,

car il était environné d'un grand nombre d'aides de camp qui se

rangèrent en haie, ne se montrant pas peu surpris de voir leur général

se déranger, pour faire des frais auprès de ce chétif vieillard, vêtu

d'un habit noir, et que, je crois, ils effrayaient un peu. Bonaparte,

par contenance, se plaça à une table de jeu, où il me fit appeler.

J'étais dans ce salon la seule femme dont le nom ne fût point inconnu à

M. Delille, et je compris que Bonaparte m'avait choisie comme le lien

entre le temps du poète et celui du consul. Je m'efforçai d'établir une

sorte de relation; Bonaparte consentit à ce que la conversation fût

littéraire, et d'abord notre poète ne parut point insensible aux

prévenances d'un tel personnage. Tous deux s'animèrent, mais chacun à sa

manière; je remarquai bientôt que ni l'un ni l'autre ne parvenaient à

produire l'effet réciproque auquel ils prétendaient tous deux. Bonaparte

aimait à parler, M. Delille était un peu bavard et fort conteur; ils

s'interrompaient mutuellement, ils ne s'écoutaient point, leurs discours

se choquaient au lieu de se répondre; ils étaient habitués tous deux à

être loués; ils se sentirent avertis promptement qu'ils ne gagneraient

rien l'un sur l'autre, et finirent par se séparer assez fatigués, et

peut être mécontents.

Après cette soirée, M. Delille disait que la conversation du consul

sentait _la poudre à canon_; Bonaparte trouvait que le vieux poète

_radotait l'esprit_.

Je ne sais pas bien les particularités de la jeunesse de M. de

Chateaubriand. Ayant émigré avec sa famille, il connut en Angleterre M.

de Fontanes, qui vit ses premiers manuscrits, et le fortifia dans

l'intention d'écrire. À son retour en France, il reprit ses relations

avec lui, et je crois bien qu'il fut présenté au premier consul par M.

de Fontanes. Ayant publié _le Génie du christianisme_, lors du concordat

de 1801, il crut devoir dédier son ouvrage au _restaurateur de la

religion_. Il était peu riche; ses goûts, la nature un peu désordonnée

de son caractère, un fonds d'ambition assez fort, quoique vague, une

excessive vanité lui inspirèrent le désir et le besoin de se rattacher à

quelque chose. Je ne sais pas bien sous quel titre il fut employé dans

une légation à Rome. Il s'y conduisit toutefois imprudemment; il blessa

Bonaparte. L'humeur qu'il lui causa, jointe à l'indignation qu'il

éprouva de la mort de M. le duc d'Enghien, les brouillèrent

complètement. M. de Chateaubriand, de retour à Paris, se vit entouré de

femmes qui le saluèrent et l'exaltèrent comme une victime; il embrassa

assez vivement le système d'opinion qu'il a suivi depuis; il n'était ni

dans son goût, ni dans son talent, d'échapper au monde et de se faire

oublier. Devenu un objet de surveillance, il en tira vanité. Ceux qui

prétendent le connaître intimement disent que si Bonaparte, au lieu de

le poursuivre, avait paru vouloir rendre plus de justice à son mérite,

il l'eût depuis, et toujours, séduit facilement. L'écrivain n'eût point

été insensible à des louanges venues de si haut. Je rapporte cette

opinion, sans assurer qu'elle soit fondée; je sais bien qu'elle était

celle de l'empereur, qui disait assez volontiers: «Mon embarras n'est

point d'acheter M. de Chateaubriand, mais de le payer ce qu'il

s'estime.» Quoi qu'il en soit, il se tint à part, et ne fréquenta que

les cercles d'opposition. Son voyage en terre sainte le fit oublier

pendant quelque temps; il reparut tout à coup, et publia _les Martyrs_.

Les idées religieuses qu'on retrouvait à chaque page de ses ouvrages,

ornées du coloris de son brillant talent, firent de ses admirateurs

comme une secte, et lui suscitèrent des ennemis parmi les écrivains

philosophiques. Les journaux le louèrent et l'attaquèrent; il s'établit

sur lui une sorte de controverse, quelquefois assez amère, que

l'empereur favorisa, «parce que, disait-il, cette controverse occupe la

belle société».

À l'époque où _les Martyrs_ parurent, une manière de conspiration

royaliste éclata en Bretagne.

Un des cousins de M. de Chateaubriand, convaincu d'y avoir trempé, fut

conduit à Paris, jugé et condamné à mort. J'étais liée avec des amis

intimes de M. de Chateaubriand; ils me l'amenèrent, et m'engagèrent, de

concert avec lui, à solliciter, par le moyen de l'impératrice, la grâce

de son parent. Je lui demandai de me donner une lettre pour l'empereur;

il s'y refusa, en me montrant une grande répugnance, mais il consentit à

écrire à madame Bonaparte. Il me donna, en même temps, un exemplaire des

_Martyrs_, espérant que Bonaparte parcourrait le livre et s'adoucirait

en faveur de l'auteur. Comme je n'étais pas sûre que ce motif suffît

pour apaiser l'empereur, je répondis à M. de Chateaubriand que je lui

conseillais d'essayer de plusieurs moyens à la fois. «Vous êtes parent,

lui dis-je, de M. de Malesherbes; c'est un nom qu'on peut prononcer

devant qui que ce soit avec la certitude d'obtenir égard et respect[73].

Essayons de le faire valoir, et appuyez-vous sur lui en écrivant à

l'impératrice.»

[Note 73: Bonaparte a rendu à madame de Montboissier,

émigrée rentrée, une partie de ses biens, par la raison

qu'elle était fille de M. de Malesherbes.]

M. de Chateaubriand me causa une vive surprise en repoussant ce conseil.

Il me laissa entrevoir que son amour-propre serait blessé s'il

n'obtenait pas personnellement ce qu'il demandait. Son orgueil d'auteur

l'emportait visiblement sur le reste, et voulait arriver jusqu'à

l'empereur. Il n'écrivit donc pas précisément ce que j'aurais voulu; je

ne laissai pas de porter sa lettre. Je l'appuyai de mon mieux, je parlai

même à l'empereur, et je saisis un bon moment pour lui lire quelques

pages des _Martyrs_; enfin je rappelai M. de Malesherbes.

«Vous êtes un avocat qui ne manque point d'habileté,» me dit l'empereur,

«mais vous savez mal toute cette affaire. J'ai besoin de faire un

exemple en Bretagne; il tombera sur un homme assez peu intéressant; car

le parent de M. de Chateaubriand a une médiocre réputation. Je sais, à

n'en pouvoir douter, qu'au fond son cousin ne s'en soucie guère, et ce

qui me le prouve même, c'est la nature des démarches qu'il vous fait

faire. Il a l'enfantillage de ne point m'écrire, à moi; sa lettre à

l'impératrice est sèche et un peu hautaine; il voudrait m'imposer

l'importance de son talent. Je lui réponds par celle de _ma politique_,

et, en conscience, cela ne doit point l'humilier. J'ai besoin de faire

un exemple en Bretagne, pour éviter une foule de petites persécutions

politiques. Ceci donnera à M. de Chateaubriand l'occasion d'écrire

quelques pages pathétiques qu'il lira dans le faubourg Saint-Germain.

Les belles dames pleureront, et vous verrez que cela le consolera.»

Il était impossible d'ébranler une volonté exprimée d'une manière qui

vous déjouait ainsi. Tout ce que l'impératrice et moi nous tentâmes fut

inutile, et la condamnation fut exécutée. Le jour même, je reçus un

petit billet de M. de Chateaubriand, qui, malgré moi, me rappela les

paroles de Bonaparte. Il m'écrivait qu'il avait cru devoir assister à la

mort de son parent, et qu'il avait frissonné en voyant des chiens se

désaltérer, après, dans son sang. Tout le billet était écrit sur ce ton.

J'étais émue, il me glaça; je ne sais si c'est moi ou lui qu'il faut

accuser. Peu de jours après, M. de Chateaubriand, en grand deuil, ne

paraissait point fort affligé, mais son irritation contre l'empereur

s'était fortement accrue.

Cet événement me mit en relation avec lui. Ses ouvrages me plaisaient,

sa présence troubla mon goût pour eux. Il était, et il est encore, fort

gâté par une partie de la société, surtout par les femmes. Il impose à

qui le fréquente un assez grand embarras, parce qu'on voit promptement

qu'on n'a rien à lui apprendre sur ce qu'il vaut. Partout il prend la

première place, s'y trouve à l'aise, et alors devient assez aimable.

Mais ses paroles, qui annoncent une imagination vive, découvrent en même

temps un fonds de sécheresse de coeur, et une personnalité peu ou point

dissimulée. Ses ouvrages sont religieux, ses paroles n'indiquent pas

toujours de saintes convictions. Il est sérieux quand il écrit; il

manque de gravité dans son attitude. Sa figure est belle, sa taille un

peu contrefaite, et il est minutieux et affecté dans sa toilette. Il

paraîtrait que ce qu'il aime le mieux de l'amour, c'est ce qu'on appelle

communément _les bonnes fortunes_. L'évidence est ce qu'il préfère à

tout, il a des adeptes plutôt que des amis; enfin j'ai conclu de tout ce

que j'ai vu qu'il valait mieux le lire que le connaître. Plus tard, je

raconterai ce qui lui arriva au sujet des prix décennaux.

J'ai à peine vu madame de Staël, mais j'ai été entourée de personnes qui

l'ont beaucoup connue. Ma mère et quelques-unes de mes parentes la

fréquentèrent dans sa jeunesse, et m'ont souvent raconté que, dès ses

premières années, elle annonça un caractère qui devait la placer en

dehors de presque toutes les habitudes sociales. À l'âge de quinze ans,

son esprit dévorait déjà les lectures les plus abstraites, les ouvrages

les plus passionnés. Le fameux Franclieu de Genève, la trouvant un jour

avec un volume de J.-J. Rousseau dans les mains, et entourée de livres

de tout genre, dit à sa mère, madame Necker: «Prenez-y garde, vous

rendrez votre fille folle, ou imbécile.» Ce jugement sévère ne se

réalisa sur aucun des deux points; on peut dire cependant qu'il y a bien

eu quelque sorte d'égarement de l'esprit dans la manière dont madame de

Staël a entendu son métier de femme au milieu du monde. Entourée chez

son père d'un cercle composé de ce que la ville offrait d'hommes

célèbres dans tous les genres, excitée par les conversations qu'elle

entendait, et par sa propre nature, ses facultés intellectuelles se

développèrent à l'excès peut-être. Elle prit le goût de cette brillante

controverse qu'elle a tant pratiquée depuis, et où elle se montra si

piquante et si distinguée. C'était une personne animée jusqu'à

l'agitation, parfaitement vraie et naturelle, qui sentait avec force et

exprimait avec feu. Tourmentée par une imagination qui la consumait,

trop ardente à l'éclat et au succès, gênée par les lois de la société

qui contiennent les femmes dans un cercle borné, elle brava tout,

surmonta tout, et souffrit beaucoup de cette lutte orageuse entre le

démon qui la poussait, et les convenances qui ne purent la retenir.

Elle eut le malheur d'être excessivement laide et de s'en affliger, car

il semblait qu'elle portât au dedans d'elle le besoin de tous les

succès. Avec un visage passable, peut-être eût-elle été plus heureuse,

parce qu'elle eût été plus calme. Il y avait dans son âme trop

d'habitudes passionnées pour qu'elle n'ait pas beaucoup aimé, trop

d'imagination dans son esprit pour qu'elle n'ait pas cru souvent qu'elle

aimait. La célébrité qu'elle acquit lui attira des hommages, sa vanité

s'en réjouit. Quoiqu'elle eût un grand fonds de bonté, elle a excité la

haine et l'envie; elle effrayait les femmes, elle blessait une foule

d'hommes auxquels elle se croyait supérieure. Cependant quelques amis

lui sont demeurés fidèles, et son dévouement, à elle, était toujours

complet.

Quand Bonaparte parvint au consulat, on sait quelle célébrité madame de

Staël avait déjà acquise par ses opinions, sa conduite et ses ouvrages.

Un personnage tel que Bonaparte excita la curiosité, et d'abord un peu

l'enthousiasme, d'une femme si éveillée sur tout ce qui était

remarquable. Elle se passionna pour lui, le chercha, le poursuivit

partout. Elle crut que le concours heureux de tant de qualités

distinguées, de tant de circonstances favorables, devaient chez lui

tourner au profit de la liberté, son idole favorite; mais elle

effaroucha promptement Bonaparte, qui ne voulait être ni observé ni

deviné. Madame de Staël, après l'avoir inquiété, lui déplut. Il reçut

ses avances froidement; il la déconcerta par des paroles fermes et

quelquefois sèches. Il blessa quelques-unes de ses opinions; une sorte

de défiance s'établit entre eux, et, comme ils étaient tous deux

passionnés, cette défiance ne tarda point à se changer en haine.

À Paris, madame de Staël recevait beaucoup de monde, on traitait chez

elle avec liberté toutes les questions politiques. Louis Bonaparte, fort

jeune, la visitait quelquefois, et prenait plaisir à sa conversation;

son frère s'en inquiéta, lui défendit cette société, et le fit

surveiller. On y voyait des gens de lettres, des publicistes, des hommes

de la Révolution, des grands seigneurs. «Cette femme, disait le premier

consul, apprend à penser à ceux qui ne s'en aviseraient point, ou qui

l'avaient oublié.» Et cela était assez vrai. La publication de certains

ouvrages de M. Necker acheva de l'irriter; il la bannit de France, et se

fit un tort réel par cet acte de persécution si arbitraire. Bien plus,

comme rien n'échauffe comme une première injustice, il poursuivit même

les personnes qui crurent devoir lui rendre des soins dans son exil. Ses

ouvrages, à l'exception de ses romans, furent tronqués en paraissant en

France; tous les journaux eurent l'ordre d'en dire du mal; on s'acharna

sur elle sans aucune générosité. Tandis qu'elle était repoussée de son

pays, les étrangers l'accueillaient avec distinction. Son talent se

fortifia des traverses de sa vie, et parvint à un degré d'élévation que

beaucoup d'hommes lui auraient envié. Si madame de Staël avait su

réunir à la bonté de son coeur, à l'éclat, je dirais presque de son

génie, les avantages d'une vie tranquille, elle eût évité la plupart de

ses malheurs, et saisi de son vivant le rang distingué qu'on ne pourra

lui refuser longtemps parmi les écrivains de son siècle. Il y a dans ses

ouvrages des aperçus élevés, forts et utiles, une chaleur qui vient de

l'âme, une vivacité d'imagination quelquefois excessive; elle manque de

clarté et de goût. En lisant ses écrits, on voit qu'ils sont les

résultats d'une nature agitée que l'ordre et la régularité fatiguaient

un peu. Sa vie ne fut point précisément celle d'une femme, et ne pouvait

pas être celle d'un homme; le repos lui a manqué; c'est une privation

sans remède pour le bonheur, et même pour le talent.

Après la première Restauration, madame de Staël est rentrée en France,

au comble de la joie de se retrouver dans sa patrie, et d'y apercevoir

l'aurore du régime constitutionnel qu'elle avait tant souhaité. Le

retour de Bonaparte la frappa de terreur. Elle se vit errante encore une

fois, mais son exil ne dura que _cent jours_. Elle reparut avec le roi;

elle était heureuse, elle venait de marier sa fille au duc de Broglie,

qui unit à la considération de son nom celle que doit obtenir un esprit

sage et distingué; la libération de la France la satisfaisait; ses amis

l'entouraient, le monde se pressait autour d'elle. Ce fut à ce moment

que la mort la frappa, à l'âge de cinquante ans[74]. Le dernier ouvrage

qu'elle n'avait point terminé, et qu'on a publié depuis sa mort, la fait

connaître entièrement[75]. Cet ouvrage peint de même aussi le temps où

elle a vécu, et donne une idée nette et juste du siècle qui l'a

enfantée, qui pouvait seul la produire, et dont elle n'est pas un des

moindres résultats.

J'ai quelquefois entendu Bonaparte parler de madame de Staël. La haine

qu'il lui portait était bien un peu fondée sur cette sorte de jalousie

que lui inspiraient toutes les supériorités dont il ne pouvait se rendre

le maître, et ses discours étaient souvent d'une amertume qui la

grandissait malgré lui, en le rapetissant lui-même pour ceux qui

l'écoutaient dans la plénitude de leur raison.

[Note 74: En 1817.]

[Note 75: _Considérations sur la Révolution française_

(P. R.)]

Tandis que madame de Staël pouvait se plaindre si justement des

poursuites dont elle fut l'objet, il est une autre femme assurément très

inférieure, et moins célèbre, qui n'eut qu'à se louer de la protection

que l'empereur lui accorda. Ce fut madame de Genlis. À la vérité, il ne

trouva chez elle ni talent ni opinions qui lui fussent contraires. Elle

avait aimé et exalté la Révolution; elle sut profiter de toutes ses

libertés. Devenue vieille, un peu prude et dévote, elle s'attacha à

l'ordre, et manifesta par cette raison, ou sous ce prétexte, une

profonde admiration pour Bonaparte. Il en fut flatté; il lui donna une

pension, et l'autorisa à une sorte de correspondance avec lui, dans

laquelle elle l'avertissait de ce qu'elle lui croyait utile, et lui

apprenait de l'ancien régime ce qu'il voulait savoir. Elle aimait et

protégeait M. Fiévée, alors fort jeune écrivain; elle le fit entrer dans

cette correspondance, et ce fut ainsi qu'il s'établit entre lui et

Bonaparte cette sorte de relation dont il s'est vanté depuis. Tout en

tirant parti des admirations de madame de Genlis, Bonaparte la jugeait

assez bien. Il s'exprima une fois sur elle, devant moi, d'une manière

fort piquante, en disant à propos de cette espèce de pruderie qui se

fait remarquer dans tous ses ouvrages: «Quand madame de Genlis veut

définir la vertu, elle en parle toujours comme d'une découverte.»

La Restauration n'a point rétabli de relations entre madame de Genlis et

la maison d'Orléans. M. le duc d'Orléans n'a voulu la voir qu'une fois.

Il s'est contenté de lui continuer la pension de l'empereur.

Ces deux femmes ne furent pas les seules qui publièrent des ouvrages

sous le règne de Bonaparte. J'en pourrais citer quelques-unes, à la tête

desquelles il faudrait mettre madame Cottin, si distinguée par la

chaleur d'une imagination passionnée qui se communiquait à son style;

madame de Flahault, qui épousa, au commencement de ce siècle, M. de

Souza, alors ambassadeur du Portugal, et qui a composé de jolis romans.

Il en est d'autres encore dont on trouvera les noms dans tous les

journaux du temps. Les romans se sont multipliés en France depuis trente

ans, et, par leur lecture seule, on peut assez bien saisir la marche

qu'a suivie l'esprit français depuis la Révolution. Le désordre des

premières années de cette révolution détournèrent d'abord l'esprit de

foules ces jouissances auxquelles il ne prend intérêt que lorsqu'il est

en repos. La jeunesse manqua communément d'éducation, les dissidences

des partis détruisirent l'opinion publique. Dans le moment où ce grand

régulateur avait entièrement disparu, la médiocrité put se montrer sans

inquiétude; on risqua toute espèce d'essais en littérature, et les

conceptions de l'imagination, toujours plus faciles à proportion

qu'elles sont plus bizarres, se publièrent très impunément. Les âmes,

échauffées par les événements, se livraient à une exaltation qu'on

retrouvait surtout dans l'invention des fables et dans le style de nos

romans. La liberté, qui manquait aux hommes, peut seule développer, avec

grandeur et profit pour le génie, les émotions que nos grands orages

politiques leur avaient fait éprouver. Mais, dans tout les temps, sous

tous les règnes, les femmes peuvent parler et écrire sur l'amour, et

chez elles la disposition générale tourna au profit des ouvrages de ce

genre. Ce n'était plus l'élégance régulière de madame de la Fayette, la

recherche spirituelle et fine de madame Riccoboni; on ne s'amusa plus à

décrire les usages des cours, les habitudes d'un état de société à peu

près détruit; mais on représenta des scènes fortes, des sentiments

passionnés, la nature humaine aux prises avec des situations un peu

désordonnées. On dévoila souvent le coeur dans ces fables animées, et

quelques hommes même, pour donner le change à leurs sensations actives

et contenues, se livrèrent aussi à ce genre de composition.

Au reste, il y a quelque chose de vrai et de naturel dans le ton des

ouvrages publiés depuis l'époque dont nous parlons, et, même dans les

romans, l'exaltation a plutôt trop de force que d'affectation. Du moins,

elle n'est point, en général, déviée par un goût faux. L'égarement de

notre Révolution a ébranlé la société française; plus tard cette société

n'a pu se reformer sur les mêmes errements. Chacun des individus qui la

composaient s'est non seulement déplacé, mais a même entièrement changé.

Les usages purement de convention ont à peu près disparu, et les

relations, les discours, les écrits, les tableaux se sont ressentis de

cette différence. On a donc cherché des émotions plus fortes et plus

vraies, parce que le malheur développe l'habitude des sensations

profondes. Bonaparte ne fit rien reculer, mais il comprima. Le retour

d'un ordre régulier dans le gouvernement ramena celui de ce que M. de

Fontanes appelait _les bonnes lettres_. On sentit que le bon goût, la

décence, la mesure devaient entrer pour quelque France, les modèles

passés dont on cherchait à ne point s'écarter, firent que tout ce qu'on

produisit fut en général marqué au coin de l'élégance et de la

correction. Tous ceux qui se mêlaient d'écrire écrivaient à peu près

bien; mais on se tenait dans une prudente médiocrité, car c'est toujours

la force de la pensée qui fait la première qualité du génie, et, quand

la pensée se trouve restreinte, on se borne à perfectionner la

rédaction. On mit donc _toute sa conscience_ à faire le mieux possible

ce qui était permis; de là cette teinte uniforme qui me semble répandue

sur la plupart des ouvrages du commencement de ce siècle. Mais,

aujourd'hui, la liberté qu'on vient d'obtenir pouvant s'étendre sur tous

les points à la fois, ces mêmes progrès de rédaction ne seront point

inutiles, et nous avons légué à nos enfants des habitudes de

perfectionnement d'exécution, dont l'essor du génie s'enrichira à son

tour.

J'ai dit toutefois que, la force nous étant défendue, du moins le

naturel nous resta, et, en effet, on le retrouve dans la plupart des

productions littéraires de notre temps. Le théâtre, qui craignit de

représenter les vices ou les ridicules de chaque classe parce que toutes

les classes étaient recréées nouvellement par Bonaparte et qu'il

fallait partout respecter son ouvrage, se débarrassa de l'afféterie des

temps qui avaient précédé la Révolution. À la tête de nos auteurs

comiques, il faut placer Picard, qui souvent, avec originalité et

gaieté, a donné l'idée des moeurs et des usages de Paris sous le

gouvernement du Directoire; après lui, Duval et quelques auteurs de

jolis opéras-comiques. Nous avons vu naître et mourir des poètes

distingués: Legouvé, qui avait débuté par _la Mort d'Abel_, qui fit,

depuis _la Mort d'Henri IV_, et composa de jolies poésies fugitives;

Arnault, auteur de _Marius à Minturnes_; Raynouard, qui eut un grand

succès dans _les Templiers_; Lemercier, qui débuta par _Agamemnon_, le

meilleur de ses ouvrages; Chénier, dont le talent porta une empreinte

trop révolutionnaire, mais qui montra quelque connaissance du tragique.

Viennent ensuite une foule de poètes[76], tous plus ou moins élèves de

M. Delille, et qui, ayant appris de lui la facilité de rimer élégamment,

célébrèrent les charmes de la campagne, des plaisirs simples et du

repos, au bruit du canon que Bonaparte faisait résonner d'un bout à

l'autre de l'Europe. Je ne m'engagerai point dans une longue

nomenclature qu'on pourra trouver partout. Il se fit de bonnes

traductions. On écrivit peu d'histoires; les temps étaient arrivés où il

eût fallu les tracer fortement, et personne ne s'en fût avisé. On était

heureusement dégoûté de ce ton léger et moqueur de la philosophie du

dernier siècle, qui, renversant toutes les croyances à l'aide du

ridicule, parvint à flétrir les choses les plus sérieuses de la vie, et

fit un dogme intolérant et railleur de l'irréligion. L'expérience du

malheur commençait à repousser l'impiété; l'esprit des hommes se sentait

attiré vers une meilleure route; il l'a toujours suivie, quoique un peu

lentement[77].

[Note 76: Tels que Esménard, Parseval-Grandmaison, Luce

de Lancival, Campenon, Michaud, etc.]

[Note 77: Voici ce que pensait mon père de ce chapitre

d'histoire littéraire: «Les jugements de ma mère sur la

littérature et sur les arts pourront paraître un peu

incohérents. C'est, en effet, sous ce rapport qu'il lui

restait le plus de ce que j'oserais appeler _les préjugés_ de

son éducation. Elle avait une admiration de parti pris pour

Louis XIV, avec des aspirations politiques qui seraient

insensées, si le gouvernement de Louis XIV était le modèle du

gouvernement. De même, elle s'était attachée à la régularité

un peu froide et factice de la littérature de ce règne, au

point d'en faire le signe et le caractère de la beauté; et

cependant, ce qu'elle aimait le mieux quand sa conscience

classique n'était pas avertie, c'étaient les choses fortes et

vives, naturelles et inattendues. Elle avait, toute jeune,

préféré Rousseau à tout. Dès qu'elle eut entrevu la lumière

politique, elle s'enthousiasma pour madame de Staël; les

nouveautés de Chateaubriand l'avaient séduite. Elle a vu

poindre l'aurore du mouvement romantique; elle était

passionnée pour les romans de Walter Scott, pour la

_Parisina_ et le _Childe Harold_ de Byron, et pour les

tragédies de Schiller. Cependant elle paraît penser que la

littérature du temps de la Révolution a été désordonnée,

applaudir au retour, aux progrès, sous l'Empire, des formes

du style correct et de la composition décente, et croire

foncièrement, comme tout son temps au reste, qu'elle avait

assisté à une renaissance des arts du meilleur aloi.

»Ce qu'elle dit de Chateaubriand est un peu sec. Elle ne

parle pas assez du goût qu'elle avait pour son talent et qui

était assez vif. Il est vrai que son rôle et ses écrits, de

1815 à 1820, lui déplurent beaucoup, et, comme son caractère

ne lui avait jamais agréé, elle se laissait aller à quelque

sévérité à son égard. Elle l'avait attiré chez elle, de loin

en loin, sous l'Empire. Elle aimait qu'il eût l'air de

l'apprécier. Il est cependant vrai que sa manière _sèche et

pincée_ ne lui allait pas; et cette manière, il ne la

quittait que pour prendre un certain laisser aller moqueur et

dégoûté, insouciant, voltairien, qu'il n'eut jamais avec

elle, et qui ne lui aurait pas convenu davantage. C'est sous

ce dernier aspect de _sans façon_ et d'artiste un peu

débraillé que le présentait une partie de la société qui

l'avait assez connu, et notamment Molé, qui avait eu avec lui

quelque camaraderie. Dans ce qu'on pourrait appeler _la

société du faubourg Saint-Honoré_, on jugeait Chateaubriand

sévèrement. Ma mère avait vécu loin de madame de Staël; elle

avait contre elle les préventions de son éducation et de sa

société. Elle n'en entendit guère parler à gens qui l'eussent

connue qu'à M. de Talleyrand, qui s'en moquait, et qui était

mal pour elle. Comme nos impressions sont beaucoup moins

indépendantes de nos opinions qu'il ne le faudrait, celles de

ma mère l'empêchèrent d'abord de sentir aussi vivement

l'esprit et le talent de madame de Staël qu'elle ne l'aurait

dû avec sa propre nature. Ce n'est pas qu'elle n'aimât

_Corinne_ et _Delphine_; mais elle craignait de les aimer, et

ce n'était jamais qu'avec des scrupules et des restrictions

qu'on se laissait aller, du temps de sa jeunesse, à

l'admiration d'ouvrages où l'on croyait entrevoir quelque

influence de la philosophie ou de la Révolution. Tout cela

était fort changé en 1818. Il y a cependant des traces

marquées de l'ancienne manière dont ma mère la jugeait dans

ce qu'elle dit ici de sa personne, et même de ses écrits. Je

ne puis m'empêcher de sourire un peu quand je la vois donner

le _repos_ comme une des conditions du talent. C'est bien là

une idée du XVIIe siècle, ou plutôt de la manière dont les

rhéteurs du temps nous faisaient juger le XVIIe siècle.» (P.

R.)]

Les arts, qui n'ont pas tant besoin de liberté que les lettres, n'ont

pas cessé de faire des progrès. Mais j'ai déjà dit ailleurs qu'ils ont

eu pourtant leur part de la gêne générale. Parmi nos plus fameux

peintres, on a compté David, qui malheureusement flétrit sa réputation

en se livrant aux plus dégoûtants égarements de l'enivrement

révolutionnaire. Après avoir refusé en 1792 de peindre Louis XVI, parce

que, disait-il, il ne voulait point que son pinceau retraçât les traits

d'un tyran, il se soumit de fort bonne grâce devant Bonaparte, et le

représenta sous toutes les formes. Viennent ensuite: Gérard, qui a l'ait

tant de portraits historiques, une immortelle _Bataille d'Austerlitz_,

et tout à l'heure une _Entrée de Henri IV à Paris_, qui a remué toutes

les émotions vraiment françaises; Girodet, si recommandable par la

pureté de son dessin et la hardiesse de ses conceptions; Gros, peintre

éminemment dramatique; Guérin, dont le pinceau ébranle toutes les

facultés sensibles de l'âme; Isabey, si habile et si spirituel dans ses

miniatures; une foule d'autres encore, dans tous les genres.

L'empereur les protégea tous. La peinture se saisit des sujets qui

pouvaient animer ses pinceaux; l'argent fut prodigué aux artistes. La

Révolution les avait placés dans la société; ils y occupèrent un rang

agréable et quelquefois utile; ils dirigèrent la marche élégante du

luxe; et, en même temps, s'animant sur les parties poétiques de notre

Révolution et du règne impérial, ils les exploitèrent à leur profit.

Bonaparte pouvait bien glacer l'expression des pensées fortes, mais il

excitait les imaginations, et cela suffit à la plupart des poètes, et à

tous les peintres.

Les progrès des sciences ne furent nullement interrompus. Celles-ci

n'inspirent aucune défiance, et sont utiles à tous les gouvernements.

L'Institut de France compte des hommes fort distingués. Bonaparte les

caressa tous; il en enrichit quelques-uns; il les décora même de ses

nouvelles dignités. Il en fit entrer dans son Sénat. Il me semble que

c'était faire honneur à ce corps, et que cette idée avait de la

grandeur. Les savants n'ont, au reste, pas montré sous son règne plus

d'indépendance que les autres classes. Le seul Lagrange, que Bonaparte

fit aussi sénateur, vécut cependant assez loin de lui; mais MM. de

Laplace, Lacépède, Monge, Berthollet, Cuvier et quelques autres

acceptèrent ses faveurs avec empressement, et les payèrent d'une

admiration soutenue.

Par une sorte de conscience, je ne terminerai point ce chapitre sans

dire un mot d'un grand nombre de musiciens qui ont aussi fait honneur à

leur art. La musique s'est fort perfectionnée en France. Bonaparte avait

pour l'école italienne un goût particulier. Les dépenses qu'il put faire

et qu'il fit pour la transporter en France, nous furent utiles,

quoiqu'il mît bien encore quelque chose de sa fantaisie dans la

distribution de ses faveurs. Par exemple, il repoussa toujours

Cherubini, parce que celui-ci, mécontent une fois d'une critique de

Bonaparte, qui n'était encore que général, lui avait répondu un peu

brusquement, «qu'on pouvait être habile sur le champ de bataille et ne

point se connaître en harmonie». Il avait pris en gré Lesueur[78]. Il

s'emporta au moment de la distribution des prix décennaux, parce que

l'Institut ne proclama point ce compositeur, comme ayant mérité le prix.

Mais, en général, il protégea fortement cet art. Je l'ai vu recevoir à

la Malmaison le vieux Grétry, et le traiter avec une distinction

remarquable.

Grétry, Dalayrac, Méhul, Berton, Lesueur, Spontini, d'autres encore se

distinguèrent sous l'Empire et reçurent des récompenses pour leurs

ouvrages[79].

[Note 78: Auteur des opéras des _Bardes_ et de _Trajan_.]

[Note 79: Il est fort regrettable que ma grand'mère, qui

était bonne musicienne et qui faisait de jolies romances,

n'ait point donné plus de développement à son jugement sur

les musiciens de son temps. Pour l'empereur, je trouve dans

sa correspondance des lettres intéressantes à ce sujet. Les

voici:

«Monsieur Fouché, je vous prie de me faire connaître ce que

c'est qu'une pièce de _Don Juan_ qu'on veut donner à l'Opéra,

et pour laquelle on m'a demandé l'autorisation de la dépense.

Je désire connaître votre opinion sur cette pièce sous le

point de vue de l'esprit public.--Bologne, 4 messidor an XIII

(23 juin 1805).»

Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat · 第 19 / 30 题