(1806.)
Liste civile de l'empereur.--Détails sur sa maison et sur ses
dépenses.--Toilettes de l'impératrice et de madame Murat.--Louis
Bonaparte.--Le prince Borghèse.--Les fêtes de la cour.--La famille de
l'impératrice.--Mariage de la princesse Stéphanie.--Jalousie de
l'impératrice.--Spectacles de la Malmaison.
Avant d'aller plus loin, il me semble qu'il ne sera pas sans intérêt que
j'emploie quelques pages au détail de l'administration intérieure de ce
qu'on appelait _la maison de l'empereur_. Quoique, aujourd'hui, ce qui
concerne son personnel et sa cour soit encore plus effacé que tout le
reste, cependant il est peut-être encore assez curieux de savoir comment
il avait réglé minutieusement les dépenses et les mouvements de chacune
des personnes qui vivaient et agissaient autour de lui. On le retrouve
le même partout, et cette fidélité au système qu'il avait
irrévocablement adopté, n'est pas une des circonstances les moins
curieuses de sa conduite. Les détails que je vais donner appartiennent à
plusieurs époques de son règne; cependant, dès cette année 1806, la
règle qu'on suivit dans sa maison fut à peu près tracée d'une manière
invariable, et les légères modifications qu'apportèrent certaines
particularités plus ou moins importantes, n'en dérangèrent point, ou
très peu, le plan général; c'est donc ce plan que je prendrai dans son
ensemble, aidée de la mémoire très fidèle de M. de Rémusat, qui, pendant
dix années, fut à portée de voir et de prendre part à tout ce dont je
vais rendre compte dans ce chapitre[50].
[Note 50: Les détails auxquels ce chapitre est consacré
paraîtront peut-être puérils; mais il importe, pour conserver
le caractère de ces Mémoires, de n'en rien retrancher. De
tels récits ont toujours été admis, et les plus célèbres
historiens du XVIIe siècle nous ont fait pénétrer dans les
choses les plus intimes, j'allais écrire infimes, de la vie
journalière de Louis XIV et des principaux personnages de son
temps. Il faut remarquer, d'ailleurs, que ma grand'mère
devait être d'autant plus éblouie, au moment où elle
écrivait, au souvenir de la magnificence de l'Empire, que,
pendant les premières années de la Restauration, la France
appauvrie, l'âge des princes, leurs goûts et leurs habitudes,
donnaient à la cour un aspect de modestie qui faisait
contraste avec le faste impérial. Ce faste a été tellement
surpassé, depuis, que ce qui est décrit ici comme un grand
luxe paraîtra peut-être de la simplicité à nos contemporains.
(P. R.)]
La liste civile de France se montait, sous Bonaparte, à la somme de
vingt-cinq millions; plus, les bois et domaines de la couronne, qui
rendaient trois millions, et la liste civile d'Italie, huit millions,
dont il abandonna quatre au prince Eugène. En Piémont, soit en liste
civile, soit en domaines, il touchait trois millions; quand le prince
Borghèse en eut été nommé gouverneur, il en eut la moitié; enfin quatre
millions, venant de Toscane, partagés aussi, par la suite, avec madame
Bacciochi qui, plus tard, en fut grande-duchesse. Le revenu fixe de
l'empereur a donc été de 35 500 000 francs.
Il avait mis à sa propre disposition la majeure partie des dépenses
secrètes du ministère des relations extérieures, et la caisse des
théâtres, composée d'une somme de dix-huit cent mille francs, dont il
n'y avait guère que douze cent mille destinés par le budget annuel au
soutien des théâtres. Le reste était employé, par lui, en gratifications
à des acteurs[51], à des artistes, à des gens de lettres, ou même à des
officiers de sa maison. Il disposait, de plus, de toute la caisse de la
police, défalcation faite des dépenses de ce ministère; et cette caisse
présentait annuellement une somme libre assez importante, parce qu'elle
se composait du produit des jeux, qui montait à plus de quatre
millions[52]; de l'intérêt que le ministère s'était réservé sur tous les
journaux, ce qui devait produire près d'un million; et enfin du produit
du droit de timbre à l'extraordinaire, pour les passeports et permis de
port d'armes.
[Note 51: Sa fantaisie pour certains acteurs réglait
ordinairement ces gratifications. Il a payé plusieurs fois
les dettes de Talma, qu'il avait connu et qu'il aimait, et il
lui accorda à la fois des sommes de vingt, trente ou quarante
mille francs.]
[Note 52: Le ministre Fouché a fait sa fortune avec ce
produit des jeux. Ils ont rendu à Savary mille francs par
jour.]
Le produit des contributions levées pendant la guerre était affecté au
domaine extraordinaire, dont Bonaparte disposait à sa fantaisie. Il s'en
réserva souvent une grande partie dont il se servit pour entretenir les
frais de la guerre d'Espagne, les immenses préparatifs de la campagne de
Moscou; et, enfin, il en réalisa une grande portion en espèces et en
diamants qui étaient déposés dans les caves des Tuileries, et qui ont
servi aux dépenses de la guerre de 1814, lorsque la ruine du crédit
avait paralysé toutes les autres ressources.
Le plus grand ordre régnait dans la maison de Bonaparte; les
appointements que chacun y recevait étaient assez considérables; mais,
ensuite, tout était réglé de manière à ce qu'aucun des officiers de sa
maison ne pût rien détourner des fonds qui lui étaient confiés.
Les grands officiers avaient quarante mille francs fixes. Les deux
dernières années de son règne, il dota les places de ces grands
officiers d'un revenu considérable, outre les dotations qu'il avait
accordées aux individus qui les remplissaient.
Les places de grand maréchal, de grand chambellan et de grand écuyer
furent dotées chacune de cent mille francs. Celles du grand aumônier et
du grand veneur de quatre-vingt mille francs; celle du grand maître des
cérémonies de soixante mille. L'intendant et le trésorier avaient chacun
quarante mille francs. Le premier intendant fut M. Daru, et ensuite M.
de Champagny, quand il quitta le ministère des affaires étrangères. Le
premier préfet du palais, le chevalier d'honneur de l'impératrice,
trente mille francs.
Mon beau-frère, M. de Nansouty, fut quelque temps premier chambellan
chez l'impératrice; mais, cette place ayant été supprimée, il devint
premier écuyer de l'empereur. La dame d'honneur avait quarante mille
francs; la dame d'atours, trente mille francs. Dix-huit chambellans;
les plus anciens avaient diversement, et selon que l'empereur le réglait
toutes les années, ou douze, ou six, ou trois mille francs. Les autres
étaient honoraires. Au reste, l'empereur réglait tous les ans les
appointements de tout ce qui composait sa maison, ce qui augmentait la
dépendance, par l'incertitude où l'on demeurait toujours sur son sort.
Les écuyers recevaient douze mille francs; les préfets du palais ou
maîtres d'hôtel, quinze mille; les maîtres des cérémonies, de même.
Chacun des aides de camp avait vingt-quatre mille francs, comme officier
de la maison.
Le grand maréchal, ou grand maître de la maison, avait la surintendance
de toutes les dépenses de la bouche, du domestique, de l'éclairage,
chauffage, etc. Cette dépense montait à peu près à deux millions.
La table de Bonaparte était abondante et bien servie; la vaisselle fort
belle et en argent. Dans les grandes fêtes et les grands couverts, on
servait en vermeil. Chez madame Murat et la princesse Borghèse, tout
était servi en vermeil.
Le grand maréchal était le supérieur des préfets du palais; son habit
était amarante et brodé en argent sur toutes les tailles. Les préfets
du palais portaient la même couleur, avec moins de broderie.
Les dépenses du grand écuyer se montaient à la somme de trois à quatre
millions. Il y avait environ douze cents chevaux. Les voitures avaient
plus de solidité que d'élégance. On leur avait donné à toutes la couleur
verte. L'impératrice avait quelques équipages et de jolies calèches,
mais point d'écurie particulière.
Le grand écuyer et les écuyers étaient vêtus en gros bleu brodé
d'argent.
Le grand chambellan comptait dans ses attributions tout le service de la
chambre, celui de la garde-robe, les spectacles de la cour, les fêtes,
la musique de la chapelle, les chambellans de l'empereur, et ceux de
l'impératrice. Toutes ces dépenses ne dépassaient guère trois millions.
Il était vêtu de rouge avec la broderie d'argent[53]. Le grand maître
des cérémonies, chargé de faire graver le sacre, et d'un petit nombre de
dépenses, avait un budget qui n'allait guère à plus de trois cent mille
francs; il était habillé en violet et en argent. Le grand veneur, sept
cent mille francs; son costume en vert et argent. La chapelle, trois
cent mille francs.
[Note 53: La broderie était pareille pour tous les grands
officiers.]
Le mobilier était dans les attributions de l'intendant, ainsi que les
bâtiments. Cette dépense doit se porter à la somme de cinq à six
millions.
On voit que, année courante, on pourrait évaluer la dépense de la maison
de l'empereur à quinze ou seize millions.
Dans les dernières années, il a fait construire quelques bâtiments, et
cette dépense s'est augmentée.
Tous les ans, il commandait à Lyon des tentures et des ameublements pour
les différents palais. C'était afin de soutenir les manufactures de
cette ville. De même, on achetait encore tous les ans de beaux meubles
en acajou qu'on déposait au Garde-Meuble, des bronzes, etc.. Les
manufactures de porcelaine avaient des ordres pour fournir des services
entiers d'une extrême beauté. Au retour du roi, tous les palais ont été
trouvés meublés à neuf, et les garde-meubles remplis.
Avec tout cela, la dépense des années les plus chères, y compris celles
du sacre et du mariage, n'a pas excédé vingt millions.
La dépense de Bonaparte pour sa toilette était portée sur le budget à
quarante mille francs. Quelquefois elle allait un peu plus haut. Dans
ses campagnes, il fallait lui envoyer du linge et des habits dans
plusieurs endroits à la fois. Il salissait vite, et beaucoup, tout ce
qu'il portait. La moindre gêne lui faisait rejeter un vêtement, ainsi
que la moindre différence dans la finesse du drap ou du linge. Il disait
toujours qu'il ne voulait être habillé que comme un simple officier de
sa garde; il grondait continuellement sur ce qu'il prétendait qu'on lui
faisait dépenser, et, par fantaisie ou maladresse, il rendait
fréquemment nécessaire le renouvellement de sa toilette. Entre autres
coutumes destructives, il avait l'habitude d'accommoder le feu avec son
pied, brûlant ainsi ses souliers et ses bottes, principalement quand il
se livrait à quelque accès de colère; alors, tout en parlant et se
fâchant, il repoussait violemment les tisons dans la cheminée près de
laquelle il était.
M. de Rémusat fut plusieurs années son maître de la garde-robe, et ne
recevait point d'appointements pour cette place. Quand M. de Turenne,
chambellan, le remplaça, on lui donna douze mille francs.
Chaque année, l'empereur faisait lui-même le budget de la dépense de sa
maison, avec la plus scrupuleuse attention et une économie remarquable.
Dans les trois derniers mois de l'année, chaque chef de service réglait
sa dépense pour l'année suivante. Ce travail achevé, on se réunissait en
conseil de la maison et on discutait tout avec soin. Ce conseil était
composé du grand maréchal, qui le présidait[54]; des grands officiers,
de l'intendant et du trésorier de la couronne. La dépense de la maison
de l'impératrice se trouvait comprise dans les attributions du grand
chambellan, qui la portait sur son budget. Dans ces conseils, le grand
maréchal et le trésorier étaient chargés de soutenir les intérêts de
l'empereur. Ces discussions finies, le grand maréchal portait les
budgets à Bonaparte, qui les examinait lui-même, et les rendait ensuite,
après avoir fait mettre en marge ses observations. Au bout de quelque
temps, le conseil réuni était présidé par l'empereur lui-même, qui
discutait encore chaque article de dépense. Ces discussions se
prolongeaient, le plus souvent, pendant plusieurs conseils; ensuite les
budgets, rendus à chaque chef de service, étaient recopiés et mis au
net; ils passaient dans les mains de l'intendant, qui travaillait
définitivement avec l'empereur, en présence du grand maréchal. Dans ce
travail, on arrêtait toutes les dépenses, et bien rarement on a vu un
grand officier obtenir ce qu'il avait demandé.
[Note 54: Tant que M. de Talleyrand fut grand chambellan,
il ne s'en mêla point, et laissa toujours M. de Rémusat le
représenter.]
Bonaparte se levait à des heures inégales, mais généralement à sept
heures. Quand il s'éveillait dans la nuit, il lui arrivait de reprendre
son travail, ou de se baigner, ou de manger. Son réveil était
ordinairement triste, et paraissait pénible. Il avait assez souvent des
spasmes convulsifs de l'estomac, qui excitaient chez lui un vomissement.
Il en paraissait quelquefois fort troublé, comme s'il eût craint d'avoir
pris du poison, et alors on avait beaucoup de peine à l'empêcher
d'augmenter cette disposition en essayant tout ce qui devait encore
faciliter ce vomissement[55].
[Note 55: Je tiens ce détail de son premier médecin,
Corvisart.]
Les seules personnes qui eussent le droit d'entrer dans la chambre de sa
toilette étaient le grand maréchal, le premier médecin, sans se faire
annoncer, et le maître de la garde-robe, qu'on annonçait, et qui presque
toujours était reçu. C'est dans ces moments qu'il eût voulu que M. de
Rémusat employât cette visite du matin à lui rendre compte de ce qui se
disait ou se faisait à la cour et dans la ville. Mon mari s'y refusa
toujours--et lui déplut sur cet article--avec une sorte de ténacité qui
mériterait bien quelques éloges.
Les autres médecins ou chirurgiens de quartier ne pouvaient venir que
lorsqu'ils étaient appelés. Bonaparte ne semblait pas ajouter grande foi
à la médecine, il en plaisantait volontiers; mais il portait une extrême
confiance et beaucoup d'estime à Corvisart. Sa santé était bonne, sa
constitution forte; quand il était atteint de quelque dérangement, il se
montrait assez susceptible d'inquiétude. Une légère humeur dartreuse le
tourmentait de temps en temps, et il se plaignait un peu du foie. Il
mangeait sobrement, ne buvait guère, ne faisait d'excès d'aucun genre.
Il prenait beaucoup de café.
J'ai dit comment il renonça à habiter la même chambre que sa première
femme; il n'a de même, je crois, passé que peu de nuits entières avec
l'archiduchesse. Elle craignait excessivement la chaleur, ne faisait
jamais de feu dans l'appartement où elle couchait, et l'empereur, qui
était frileux dans l'intérieur d'une maison, quoiqu'il supportât très
bien les rigueurs du froid au dehors, se plaignait de cette habitude.
Avec l'impératrice Joséphine, ne se gênant en rien, il venait la trouver
au milieu de la nuit, quand il était souffrant ou sans sommeil, et, sans
lui dissimuler les motifs de ces visites, il lui disait fort naïvement
qu'il venait chercher une manière d'exciter la transpiration dont il
avait le besoin.
Durant sa toilette, il était assez silencieux, à moins qu'il ne
s'établît entre lui et Corvisart quelque controverse, sur un point de
médecine. Dans toutes choses, il aimait à aller au fait, et, quand on
lui parlait de la maladie de quelqu'un, sa première question était
toujours: «Mourra-t-il?» Il trouvait assez mauvais que la réponse fût
dubitative, et en concluait à l'insuffisance de la médecine.
Il a eu beaucoup de peine à s'accoutumer à se raser lui-même. M. de
Rémusat l'y détermina, en voyant l'agitation qu'il éprouvait, et même
l'inquiétude, tant que durait cette opération faite par un barbier.
Après beaucoup d'essais, lorsqu'il y eut réussi, il lui arriva souvent
de dire qu'en lui donnant le conseil de le faire de sa propre main, on
lui avait rendu un signalé service. Bonaparte était, quand il régnait,
si bien accoutumé à ne compter pour rien tous ceux qui l'entouraient,
que ce mépris des autres se retrouvait dans ses moindres habitudes. Il
ne se faisait aucune idée de la décence que la bonne éducation inspire
ordinairement à toute personne un peu élevée, procédant à une toilette
complète dans sa chambre en présence de ceux qui s'y trouvaient, quels
qu'ils fussent. De même, si un valet de chambre lui causait quelque
impatience en l'habillant, il s'emportait rudement, sans égard pour les
autres ni pour lui-même. Il jetait à terre ou au feu la partie de son
vêtement qui ne lui convenait pas. Il soignait particulièrement ses
mains et ses ongles; il lui fallait, pour les couper, une grande
quantité de ciseaux, parce qu'il les brisait et les jetait, quand ils ne
lui paraissaient pas suffisamment affilés. Jamais il ne faisait usage
d'aucun parfum, se contentant seulement d'eau de Cologne, dont il
faisait de telles inondations sur toute sa personne, qu'il en usait
jusqu'à soixante rouleaux par mois. Il croyait cet usage fort sain. Le
calcul entrait pour beaucoup dans sa propreté, car, ainsi que je l'ai
dit, il était peu soigneux.
Sa toilette finie, il passait dans son cabinet, où l'attendait son
secrétaire intime. Au coup de neuf heures, le chambellan de service,
qui était arrivé à huit heures, et qui avait soigneusement regardé si
tout était en ordre dans l'appartement, et si les huissiers se
trouvaient à leur poste, frappait à la porte et lui annonçait _le
lever_, ayant soin de ne point entrer dans le cabinet, à moins que
l'empereur ne le lui dît. J'ai déjà rendu compte de la manière dont se
passaient ces levers. Quand ils étaient finis, Bonaparte accordait assez
fréquemment des audiences particulières à quelques-uns des personnages
qui se trouvaient là: princes, ministres, grands fonctionnaires publics,
ou préfets en congé. Tous ceux qui n'avaient pas droit à venir au lever,
ne pouvaient obtenir d'audience qu'en s'adressant au chambellan de
service, qui mettait leurs noms sous les yeux de l'empereur; le plus
souvent il les refusait.
Le lever et les audiences le menaient à l'heure de son déjeuner. Vers
onze heures, on le servait partout dans ce qu'on appelait _le salon de
service_, où il donnait ses audiences particulières, et travaillait avec
ses ministres. Le préfet du palais annonçait le déjeuner, et y assistait
debout. C'était alors qu'il recevait des artistes, des comédiens. Il
mangeait vite de deux ou trois plats, et finissait par une grande tasse
de café pur. Après, il rentrait, et il travaillait. Dans le salon dont
nous avons parlé, se tenaient le colonel général de la garde de semaine,
ainsi que le chambellan, l'écuyer, le préfet du palais, et, lorsqu'il y
avait chasse, un des officiers des chasses. Les conseils des ministres
se tenaient à jours fixes. Il y avait trois conseils d'État par semaine.
Pendant cinq ou six ans, il les présida souvent; il s'y faisait
accompagner de son colonel général et du chambellan. En général, on dit
qu'il y était fort remarquable, supportant et excitant la discussion.
Souvent on s'étonnait des observations lumineuses et profondes qui lui
échappaient sur les matières qui paraissaient devoir lui être le plus
étrangères. Dans les derniers temps, sa tolérance dans la discussion
s'altéra, et il y prit un ton plus impérieux. Le conseil d'État, ou
celui des ministres, ou son travail particulier, le conduisaient jusqu'à
six heures. Depuis 1806, il a presque toujours dîné seul avec sa femme,
hors dans les voyages à Fontainebleau, où il invitait du monde. On le
servait, entrées et entremets, tout à la fois; il mangeait avec
distraction, prenant ce qui se trouvait devant lui, fût-ce des
confitures ou quelque crème qu'il se servait avant d'avoir touché aux
entrées. Le préfet du palais assistait au dîner, deux pages servaient,
et étaient servis par les valets de chambre. L'heure du dîner était fort
inégale. Si les affaires le demandaient, Bonaparte restait à travailler
et retenait son conseil jusqu'à six, sept et huit heures du soir, sans
montrer nulle fatigue, ni aucun besoin de manger. Madame Bonaparte
l'attendait avec une patience admirable, sans se plaindre jamais.
Les soirées étaient fort courtes. J'ai dit comment elles se passaient.
Durant l'hiver de 1806, il se donna beaucoup de petits bals, soit aux
Tuileries, soit chez les princes; l'empereur y paraissait un moment, et
avait toujours l'air de s'y ennuyer. Le coucher se faisait comme le
matin, excepté que c'était alors le service qui était introduit le
dernier, pour prendre les ordres. L'empereur, pour se déshabiller et se
mettre au lit, n'avait près de lui que des valets de chambre.
Personne ne couchait dans sa chambre; son mameluk dormait près des
entrées intérieures. L'aide de camp de jour couchait dans le salon de
service, la tête appuyée contre la porte. Dans les pièces qui
précédaient ce salon, veillaient un maréchal des logis de la garde et
deux valets de pied. On ne rencontrait aucune sentinelle dans
l'intérieur du palais. Aux Tuileries, il y en avait une sur l'escalier,
parce que cet escalier est ouvert au public; partout on en voyait aux
portes extérieures. Bonaparte était fort bien gardé par peu de monde;
c'était le soin du grand maréchal. La police du palais était très bien
faite; on savait le nom de toutes les personnes qui y entraient.
Personne n'y logeait, sauf le grand maréchal, qui était nourri, et dont
les gens avaient la livrée de l'empereur, et, parmi les domestiques, les
valets de chambre et les femmes de chambre. La dame d'honneur avait un
appartement que madame de la Rochefoucauld n'occupa guère. Lors du
second mariage, Bonaparte voulut que madame de Montebello[56] y demeurât
toujours. Du temps de l'impératrice Joséphine, la comtesse d'Arberg et
sa fille, qu'on avait fait venir de Bruxelles pour être dame du palais,
furent toujours logées au palais. À Saint-Cloud, tout le service était
logé. Le grand écuyer demeurait aux écuries, qui étaient où sont celles
du roi[57]. L'intendant et le trésorier étaient logés.
[Note 56: La maréchale Lannes.]
[Note 57: Hôtel de Longueville, sur le Carrousel. Il
n'est pas nécessaire de dire que ces écuries et cet hôtel ont
été démolis pour les travaux du Louvre. (P. R.)]
L'impératrice Joséphine avait six cent mille francs pour sa dépense
personnelle. Cette somme était loin de lui suffire; elle faisait
annuellement beaucoup de dettes. On lui passait cent vingt mille francs
pour ses aumônes. On ne donna à l'archiduchesse que trois cent mille
francs, et soixante mille francs pour sa cassette.
La raison de cette différence est que madame Bonaparte devait accorder
nombre de secours à des parents pauvres qui en réclamaient souvent; et
que, ayant des relations en France, auxquelles l'archiduchesse était
étrangère, elle devait dépenser davantage. Madame Bonaparte donnait
beaucoup; mais, comme elle ne prenait jamais ses présents sur ses
propres effets, mais qu'elle les achetait toujours, cela augmentait
infiniment ses dettes.
Malgré la volonté de son mari, elle ne put jamais se soumettre dans son
intérieur à aucun ordre, ni à aucune étiquette. Il eût voulu qu'aucun
marchand n'arrivât jusqu'à elle, mais il fut obligé de céder sur cet
article. Les petits appartements intérieurs en étaient remplis, ainsi
que d'artistes de toute espèce. Elle avait la manie de se faire peindre,
et donnait ses portraits à qui en voulait, parents, amis, femmes de
chambre, marchands même. On lui apportait sans cesse des diamants, des
bijoux, des châles, des étoffes, des colifichets de toute espèce; elle
achetait tout, sans jamais demander le prix, et, la plupart du temps,
oubliait ce qu'elle avait acheté. Dès le début, elle signifia à sa dame
d'honneur et à sa dame d'atours qu'elles n'eussent point à se mêler de
sa garde-robe. Tout se passait entre elle et ses femmes de chambre. Elle
en avait six ou huit, je crois. Elle se levait à neuf heures; sa
toilette était fort longue; il y en avait une partie fort secrète, et
tout employée à nombre de recherches pour entretenir et même farder sa
personne. Quand tout cela était fini, elle se faisait coiffer,
enveloppée dans un long peignoir très élégant et garni de dentelles. Ses
chemises, ses jupons étaient brodés, et aussi garnis. Elle changeait de
chemise et de tout linge trois fois par jour, et ne portait que des bas
neufs. Tandis qu'elle se coiffait, si nous nous présentions à la porte,
on nous faisait entrer. Quand elle était peignée, on lui apportait de
grandes corbeilles qui contenaient plusieurs robes différentes,
plusieurs chapeaux et plusieurs châles. C'étaient, en été, des robes de
mousseline ou de percale très brodées et très ornées; en hiver, des
redingotes d'étoffe ou de velours. Elle choisissait la parure du jour,
et, le matin, elle se coiffait toujours avec un chapeau garni de fleurs
ou de plumes, et des vêtements qui la couvraient beaucoup. Le nombre de
ses châles allait de trois à quatre cents; elle en faisait des robes,
des couvertures pour son lit, des coussins pour son chien. Elle en avait
constamment un toute la matinée, qu'elle drapait sur ses épaules, avec
une grâce que je n'ai vue qu'à elle. Bonaparte, qui trouvait que les
châles la couvraient trop, les arrachait et quelquefois les jetait au
feu; alors elle en redemandait un autre. Elle achetait tous ceux qu'on
lui apportait, de quelque prix qu'ils fussent; je lui en ai vu de huit,
dix et douze mille francs. Au reste, c'était un des grands luxes de
cette cour. On dédaignait d'y porter ceux qui n'auraient coûté que
cinquante louis, et on se vantait du prix qu'on avait mis à ceux qu'on y
montrait[58].
[Note 58: On sait que ces vêtements étaient des châles de
cachemire que la campagne d'Égypte, et le goût oriental qui
s'en était suivi, avaient mis à la mode. (P. R.)]
J'ai déjà rendu compte de la vie que menait madame Bonaparte: cette vie
n'a guère varié. Elle n'ouvrait pas un livre, ne tenait jamais une
plume, ne travaillait guère, et ne paraissait jamais s'ennuyer. Elle
n'aimait point le spectacle. L'empereur ne voulait point qu'elle y fût
chercher, sans lui, des applaudissements; elle ne se promenait que
lorsqu'elle était à la Malmaison, demeure qu'elle a embellie sans cesse,
et où elle a dépensé des sommes immenses. Bonaparte s'en irritait,
querellait; sa femme pleurait, promettait d'être plus rangée, et vivait
de la même manière; en somme, il fallait bien finir par payer. La
toilette du soir se passait comme le matin. Tout était toujours d'une
extrême élégance; rarement nous avons vu reparaître la même robe, les
mêmes fleurs. Le soir, presque toujours, l'impératrice était coiffée en
cheveux, avec des fleurs, ou des perles, ou des pierres précieuses.
Alors ses robes la découvraient beaucoup, et la toilette la plus
recherchée était celle qui lui allait le mieux. La moindre petite
assemblée, le moindre bal, lui étaient une occasion de commander une
parure nouvelle en dépit des nombreux magasins de chiffons dont on
gardait les provisions dans tous les palais, car elle avait la manie de
ne se défaire de rien. Il me serait impossible de dire quelles sommes
elle a consommées en vêtements de toute espèce. Chez tous les marchands
de Paris, on voyait toujours quelque chose qui se faisait pour elle. Je
lui ai vu plusieurs robes de dentelle de quarante, cinquante et même
cent mille francs. Il est presque incroyable que ce goût de parure, si
complètement satisfait, ne se soit jamais blasé. Après le divorce, à la
Malmaison, elle a conservé le même luxe, et elle se parait, même quand
elle ne devait recevoir personne. Le jour de sa mort, elle voulut qu'on
lui passât une robe de chambre fort élégante, parce qu'elle pensait que
l'empereur de Russie viendrait peut-être la voir. Elle a expiré toute
couverte de rubans et de satin couleur de rose. Ce goût et cette
habitude ont porté très haut les dépenses que nous devions faire pour
paraître convenablement autour d'elle[59].
[Note 59: Mesdames Savary et Maret ont dépensé pour leur
toilette de cinquante à soixante mille francs par an.]
Sa fille était mise aussi avec une grande richesse, c'était le ton de
cette cour; mais elle avait de l'ordre et de l'économie, et ne
paraissait pas prendre plaisir à se parer. Madame Murat et la princesse
Borghèse y mettaient toute leur vanité. Leurs habits de cour coûtaient
habituellement de dix à quinze mille francs; elles finirent par les
surcharger de perles fines et même de diamants qui les rendaient sans
prix.
Avec cet extrême luxe, le goût remarquable qui dirigeait l'impératrice,
la richesse des costumes des hommes, on comprend que la cour devait être
fort brillante. On peut dire qu'à certains jours, elle offrait un coup
d'oeil qui éblouissait. Les étrangers en furent souvent frappés.
À dater de cette année (1806), l'empereur imagina de donner, de temps à
autre, de grands concerts dans la salle dite des Maréchaux. Cette salle,
décorée de leurs portraits qui y sont, je crois, encore, était éclairée
d'un nombre infini de bougies. On invitait tout ce qui tenait au
gouvernement, et les personnes présentées. Cela faisait bien, environ,
de quatre à cinq cents personnes. Après avoir parcouru les salons où se
tenait tout ce monde, Bonaparte passait dans cette salle; il était placé
au fond, l'impératrice à sa gauche, ainsi que les princesses de sa
famille, dans la plus éclatante parure, sa mère à sa droite, belle
encore et avec l'air fort noble; ses frères costumés richement, les
princes étrangers et les grands dignitaires assis. Derrière, les grands
officiers, les chambellans, tout le service dans leurs uniformes brodés.
À droite et à gauche, sur le retour et en deux rangs, la dame
d'honneur, la dame d'atours, les dames du palais, presque toutes jeunes,
la plupart jolies et parfaitement mises[60]; ensuite, un nombre infini
de femmes, étrangères et françaises, toutes mises avec le plus grand
luxe; derrière ces deux rangs de femmes assises, les hommes debout:
ambassadeurs, ministres, maréchaux, sénateurs, généraux, etc. et
toujours les costumes très brillants. En face du rang impérial se
plaçaient les musiciens; et, dès que l'empereur était assis, on
exécutait la meilleure musique, qui, à la vérité, quoiqu'il se fît un
grand silence, n'était guère écoutée. Quand le concert était fini, au
milieu de ce carré qui demeurait vide, les meilleurs danseurs et
danseuses de l'Opéra, très élégamment vêtus, formaient des ballets
charmants. Cette partie de la fête amusait tout le monde, même
l'empereur. M. de Rémusat était chargé d'en régler l'ordonnance, et ce
n'était pas une petite affaire; car l'empereur était difficile et
minutieux sur tout.
[Note 60: Un habit de cour nous coûtait au moins
cinquante louis, et nous en changions fort souvent. Le plus
ordinairement, cet habit était brodé en or ou en argent, et
garni de nacre. On portait beaucoup de diamants en
guirlandes, bandeaux et épis.]
M. de Talleyrand disait quelquefois à mon mari: «Je vous plains, car
vous êtes chargé d'amuser l'inamusable.» Ce divertissement et le concert
ne duraient pas plus d'une heure et demie. Ensuite, on allait souper
dans la galerie de Diane, et là, la beauté de la galerie, l'éclat des
lustres, la somptuosité des tables, le luxe de l'argenterie et des
cristaux joint à celui des convives, donnaient à ce repas quelque chose
qui, réellement, tenait de ce que nous lisons dans les contes de fées.
Il y manquait cependant, je ne dirai point cette sorte d'aisance qui ne
doit pas se trouver dans une cour, mais cette sécurité que chacun aurait
pu y apporter, si le pouvoir qui présidait à tout cela eût voulu joindre
un peu de bienveillance à la majesté dont il était environné. Mais on le
craignait partout, et, dans une fête comme ailleurs, on démêlait
toujours sur le visage de chacun quelque chose de ce secret effroi qu'il
aimait à inspirer.
J'ai parlé tout à l'heure de la famille de madame Bonaparte. Celle-ci
fit venir à Paris, dès les premières années de son élévation, quatre
neveux et une nièce qu'elle avait à la Martinique. C'étaient MM. et
mademoiselle de Tascher. On plaça les jeunes gens dans le service, et la
jeune personne fut logée aux Tuileries. Celle-ci ne manquait point de
beauté; mais le changement de climat altéra sa santé, ce qui la mit hors
d'état de se marier comme l'eût voulu l'empereur. Il pensa d'abord à
elle pour épouser le prince de Bade; ensuite, il la destina, pendant un
temps, à un prince de la maison d'Espagne. Enfin, on l'a mariée au fils
du duc de ***, dont toute la famille était belge. Ce mariage, fort
désiré par cette famille qui en espérait de grands avantages, a mal
réussi. Les deux époux ne se sont jamais convenu. Leur mésintelligence
les a séparés d'abord sans éclat. Après le divorce, les de ***, trompés
dans leur ambition, ont alors paru mécontents de cette alliance, et,
depuis le retour du roi, le mariage a été complètement cassé. Madame de
*** vit aujourd'hui à Paris très obscurément. L'aîné de ses frères,
après avoir demeuré deux ou trois ans en France, sans se laisser éblouir
de l'honneur d'avoir une tante impératrice, ennuyé de la représentation
de la cour, sans goût pour le service militaire, atteint du regret de
son pays, demanda et obtint la permission de retourner modestement dans
les colonies. Il y porta de l'argent, et, sans doute, en y menant une
vie paisible, il se sera depuis, plus d'une fois, applaudi de ce
philosophique départ.
Un autre frère fut attaché à Joseph Bonaparte; il demeura en Espagne à
son service militaire. Il a épousé mademoiselle Clary, fille d'un
négociant de Marseille, nièce de madame Joseph Bonaparte[61]. Un
troisième frère fut marié à la fille de la princesse de la Leyen. Il est
en Allemagne avec elle. Le quatrième frère était infirme, il demeurait
avec sa soeur; je ne sais ce qu'il est devenu.
[Note 61: Je crois qu'il a péri dans la campagne de
1814.]
Les Beauharnais ont aussi profité de l'élévation de madame Bonaparte, et
ne cessaient de se presser autour d'elle. J'ai dit comme elle avait
marié la fille du marquis de Beauharnais à M. de la Valette. Le marquis
fut longtemps ambassadeur en Espagne; il est en France aujourd'hui. Le
comte de Beauharnais, fils de celle qui a fait des vers et des
romans[62], avait épousé en premières noces mademoiselle de
Lezay-Marnesia. De ce mariage, il eut une fille qui demeura, après la
mort de sa mère, auprès d'une vieille tante religieuse. Le comte de
Beauharnais, s'étant remarié, ne paraissait guère songer à cette jeune
fille. Bonaparte le fit sénateur. M. de Lezay-Marnesia, oncle de la
jeune Stéphanie, la ramena tout à coup de Languedoc; elle avait alors
quatorze ou quinze ans. Il la présenta à madame Bonaparte, qui la trouva
jolie, et fine dans toutes ses manières. Elle la fit entrer dans la
pension de madame Campan, d'où elle sortit en 1806, pour être tout à
coup adoptée par l'empereur, déclarée princesse impériale, et mariée,
peu après, au prince héréditaire de Bade. Elle avait alors dix-sept
ans, une figure agréable, de l'esprit naturel, de la gaieté, même un peu
d'enfantillage qui lui allait bien, un son de voix charmant, un joli
teint, des yeux bleus animés, et des cheveux d'un beau blond.
[Note 62: C'était celle sur qui le poète Lebrun fit
autrefois cette maligne épigramme:
Églé, belle et poète, a deux petits travers:
Elle fait son visage et ne fait point ses vers.]
Le prince de Bade ne tarda point à devenir amoureux d'elle; mais,
d'abord, il ne fut guère aimé. Il était jeune mais très gros, d'une
figure commune et sans expression; il parlait peu, semblait gêné dans
toute son allure et s'endormait un peu partout. La jeune Stéphanie,
vive, piquante, éblouie d'ailleurs de son sort, fière de l'adoption de
l'empereur, qu'elle regardait alors comme le premier souverain du monde,
avec quelque raison, crut faire au prince de Bade beaucoup d'honneur en
lui donnant sa main. On essaya en vain de redresser ses idées sur ce
mariage; elle montrait une grande soumission à le faire, quand on
voudrait; mais elle répondait toujours que la fille de Napoléon aurait
pu épouser des fils de rois et des rois. Cette petite vanité,
accompagnée de plaisanteries piquantes auxquelles ses dix-sept ans
donnaient de la grâce, ne déplut point à l'empereur, et finit par
l'amuser. Il prit un peu plus à gré sa fille adoptive qu'il ne l'eût
fallu, et, précisément au moment de la marier, il devint assez
publiquement amoureux d'elle. Cette conquête acheva de tourner la tête à
la nouvelle princesse, et la rendit encore plus hautaine à l'égard de
son futur époux, qui cherchait en vain les moyens de lui plaire[63].
[Note 63: Voici le décret, rendu le 3 mars 1806, par
lequel l'empereur assignait un rang considérable à cette
jeune femme: «Notre intention étant que la princesse
Stéphanie Napoléon notre fille, jouisse de toutes les
prérogatives dues à son rang: Dans tous les cercles, fêtes,
et à table, elle se placera à nos côtés; et, dans le cas où
nous ne nous y trouverions pas, elle sera placée à la droite
de Sa Majesté l'impératrice.» Le lendemain, 4 mars, le
mariage était annoncé au Sénat en ces termes: «Sénateurs,
voulant donner une preuve de l'affection que nous avons pour
la princesse Stéphanie Beauharnais, nièce de notre épouse
bien-aimée, nous l'avons fiancée avec le prince Charles,
prince héréditaire de Bade; et nous avons jugé convenable,
dans cette circonstance, d'adopter ladite princesse Stéphanie
Napoléon comme notre fille. Cette union, résultat de l'amitié
qui nous lie depuis plusieurs années à l'électeur de Bade,
nous a aussi paru conforme à notre politique et au bien de
nos peuples. Nos départements du Rhin verront avec plaisir
une alliance qui sera pour eux un nouveau motif de cultiver
leurs relations de commerce et de bon voisinage avec les
sujets de l'électeur. Les qualités distinguées du prince
Charles de Bade, et l'affection particulière qu'il nous a
montrée dans toutes les circonstances, nous sont un sûr
garant du bonheur de notre fille. Accoutumé à vous voir
partager tout ce qui nous intéresse, nous avons pensé ne pas
devoir tarder davantage à vous donner connaissance d'une
alliance qui nous est très agréable.» (P. R.)]
Aussitôt que l'empereur eut annoncé au Sénat la nouvelle de ce mariage,
la jeune Stéphanie fut logée aux Tuileries, dans un appartement
particulier; elle y reçut les députations des corps de l'État. Dans
celle du Sénat, on avait nommé M. de Beauharnais, son père, dont la
situation se trouvait assez bizarre. Elle reçut tous ces compliments
sans embarras, et répondit à tous fort bien.
Devenue fille du souverain, et d'ailleurs très en faveur, l'empereur
ordonna qu'elle passât partout immédiatement après l'impératrice,
prenant le pas sur toute la famille. Madame Murat ne manqua pas d'en
éprouver un déplaisir extrême. Elle la haïssait cordialement, et son
orgueil et sa jalousie ne purent se dissimuler. La jeune personne en
riait comme de tout le reste, et elle en faisait rire l'empereur,
déterminé à s'égayer de tout ce qu'elle disait. L'impératrice devint
assez mécontente de cette nouvelle fantaisie de son époux. Elle parla
sérieusement à sa nièce, et lui montra le tort qu'elle se ferait, si
elle ne résistait avec évidence aux efforts que tentait Bonaparte pour
achever de la séduire. Mademoiselle de Beauharnais écouta les conseils
de sa tante avec quelque docilité; elle la fit confidente des
entreprises, quelquefois un peu vives, de son père adoptif, et promit de
se conduire avec réserve. Ces confidences renouvelèrent les anciens
démêlés du ménage impérial. Bonaparte, toujours le même, ne dissimula
point à sa femme son penchant, et, trop sûr de son pouvoir, il trouvait
assez mauvais que le prince de Bade pût s'aviser de se blesser de ce qui
se passait sous ses yeux. Cependant la crainte d'un éclat, et le nombre
des regards attachés sur les différends de tant de personnages en vue,
le rendirent plus prudent. D'un autre côté, la jeune fille, qui ne
voulait que s'amuser, montra plus de résistance qu'on ne l'avait cru
d'abord. Mais elle haïssait alors franchement son époux. Le soir de son
mariage, il fut impossible de la déterminer à le recevoir dans son
appartement. Peu de temps après, la cour alla à Saint-Cloud, le jeune
ménage aussi; et rien ne pouvait décider la princesse à permettre à son
mari d'approcher d'elle. Il passait la nuit sur un fauteuil dans sa
chambre, priant, pressant avec instance, et s'endormant ensuite sans
avoir rien obtenu. Il se plaignait à l'impératrice, qui grondait sa
nièce. L'empereur la soutenait, et reprenait toutes ses espérances. Tout
cela avait un assez mauvais effet. Enfin, l'empereur le sentit; au bout
de quelque temps, distrait par la gravité de ses affaires, fatigué des
importunités de sa femme, frappé du mécontentement du jeune prince, et
persuadé qu'il avait affaire à une jeune personne qui ne voulait se
donner avec lui que le plaisir d'un peu de coquetterie, il consentit au
départ du prince de Bade. Celui-ci emmena donc sa femme, qui répandit
beaucoup de larmes en quittant la France, envisageant la principauté de
Bade comme une terre d'exil. Arrivée dans ses États, elle y fut reçue
assez froidement par le prince régnant; elle vécut longtemps en mauvaise
intelligence avec son époux. On fut obligé d'envoyer de France des
négociateurs secrets pour lui faire comprendre l'importance qu'il y
avait pour elle à devenir la mère d'un prince, héréditaire à son tour.
Elle se soumit; mais le prince, refroidi par tant de résistance, ne lui
témoignait guère de tendresse, et ce mariage paraissait devoir les
rendre tous deux malheureux. Il n'en fut pas ainsi cependant, et nous
verrons plus tard que la princesse de Bade, ayant acquis avec les années
plus de raison, prit enfin l'attitude qu'elle devait avoir, et, par sa
bonne conduite, vint à bout de regagner l'affection du prince, et de
jouir des avantages d'une union qu'elle avait d'abord si singulièrement
méconnue[64].
[Note 64: Le prince de Bade est frère de l'impératrice de
Russie.]
Je n'ai point encore dit que, parmi les plaisirs qu'on se donnait
quelquefois à cette cour, il faut compter ceux de la comédie, qu'on
jouait à la Malmaison. Cela avait été assez fréquent dans la première
année du consulat. Le prince Eugène et sa soeur avaient de vrais
talents, et cela les amusait beaucoup. À cette époque, Bonaparte
s'intéressait assez à ces représentations, données devant une assemblée
peu nombreuse. On bâtit une jolie salle à la Malmaison, et nous y
jouâmes plusieurs fois. Mais, peu à peu, le rang où la famille se
trouva montée ne permit plus guère ce genre de plaisir, et on finit par
ne se le permettre qu'à certaines occasions, comme à la fête de
l'impératrice. Quand l'empereur revint de Vienne, madame Louis Bonaparte
imagina de faire faire un petit vaudeville de circonstance, où nous
jouâmes tous et chantâmes des couplets. On avait invité assez de monde,
et la Malmaison fut illuminée d'une manière charmante. C'était quelque
chose d'imposant que de paraître en scène devant un pareil auditoire;
mais l'empereur se montra assez bien disposé. Nous jouâmes bien; madame
Louis eut et devait avoir un grand succès; les couplets étaient jolis,
les louanges assez délicates, la soirée réussit parfaitement[65].
[Note 65: Cette représentation pourrait bien avoir été
donnée un peu plus tard que cela n'est dit ici. Du moins,
quand Barré, Radet et Desfontaines, les grands vaudevillistes
du temps, firent jouer devant le public de Paris la pièce
dont il s'agit, ils l'appelèrent _la Colonne de Rosbach_. Ils
semblaient l'avoir faite en l'honneur de la campagne d'Iéna.
Il est vrai que les auteurs pouvaient, sans travail,
transporter leur _à-propos_ de la guerre de 1805 à la
campagne de Prusse. Ni les courtisans ni les vaudevillistes
n'y regardent de si près. Ce qui est certain, c'est que le
rôle de la vieille Alsacienne est bien tel que ma grand'mère
le raconte. Les princesses étaient ses filles, ou ses nièces.
Cette Alsacienne se montrait pleine d'enthousiasme pour
l'empereur, et chantait ce couplet, que la merveilleuse
mémoire de mon père ne lui permettait pas d'oublier, et que
je retiens après lui: