(1806.)
Mort de Pitt.--Débats du parlement anglais.--Travaux
publics.--Exposition de l'industrie.--Nouvelle
étiquette.--Représentations de l'Opéra et de la Comédie
française.--Monotonie de la cour.--Sentiments de l'impératrice.--Madame
Louis Bonaparte.--Madame Murat.--Les Bourbons.--Les nouvelles dames du
palais.--M. Molé.--Madame d'Houdetot.--Madame de Barante.
Quand l'empereur arriva à Paris, à la fin de janvier 1806, Pitt venait
de mourir en Angleterre, à l'âge de quarante-sept ans. Cette perte fut
vivement sentie par les Anglais. Un regret vraiment national honora sa
mémoire. Le parlement, qui venait de s'ouvrir, vota une somme
considérable pour payer ses dettes, car il mourait sans laisser aucune
fortune, et il fut enterré avec pompe à Westminster. Dans la formation
du nouveau ministère, M. Fox, son antagoniste, fut chargé des affaires
étrangères. L'empereur regarda la mort de Pitt comme un événement
heureux pour lui, mais il ne tarda pas à s'apercevoir que la politique
anglaise n'avait point changé, et que le gouvernement britannique ne
cesserait pas de travailler à soulever contre lui les puissances du
continent[41].
[Note 41: Les débats du parlement anglais et la politique
anglaise étaient alors si mal connus en France, qu'on ne
s'étonnera pas de voir que les suites de la mort de Pitt ne
soient pas ici très bien appréciées. Fox, en arrivant aux
affaires, fit une démarche qui amena des ouvertures de paix
qui furent accueillies. Une négociation secrète fut suivie
par lord Yarmouth, puis par lord Lauderdale, et il y eut
jusqu'au milieu de l'été des chances de rapprochement. Mais
la santé de Fox déclinait, et il mourut au mois de septembre.
Il est vrai, d'ailleurs, que, bien que partisan de la paix,
il n'envisageait pas la guerre contre Napoléon comme il avait
envisagé la guerre contre la Révolution française. Il ne
s'agissait plus de la liberté de la France, mais de
l'indépendance de l'Europe. (P. R.)]
Durant le mois de janvier 1806, les débats du parlement d'Angleterre
furent très animés. L'opposition, dirigée par M. Fox, demandait au
ministère raison de la conduite de la dernière guerre; elle prétendait
que l'empereur d'Autriche n'avait point été aidé assez loyalement, et
qu'on l'avait abandonné à la merci du vainqueur. Les ministres
produisirent alors les conditions du traité, fait entre les diverses
puissances, au commencement de cette campagne. Ce traité démontrait que
des subsides avaient été accordés à cette coalition qui s'engageait, à
forcer l'empereur à l'évacuation du Hanovre, de l'Allemagne, de
l'Italie; à remettre le roi de Sardaigne sur le trône de Piémont, et à
assurer l'indépendance de la Hollande et de la Suède. Les victoires
rapides de nos armes avaient bouleversé ces projets. On accusait
l'empereur d'Autriche d'avoir commencé trop impétueusement la campagne,
sans attendre l'arrivée des Russes, et surtout le roi de Prusse dont la
neutralité était devenue la cause principale du mauvais succès de la
coalition. Le czar, irrité contre lui, eût peut-être tenté de se venger
de cette funeste inaction, si la reine de Prusse, si belle et si
séduisante, ne se fût interposée entre les deux souverains. Le bruit se
répandit alors, en Europe, que ses charmes avaient désarmé l'empereur de
Russie, et qu'il leur sacrifia le mécontentement qu'il éprouvait
justement. L'empereur Napoléon, parvenu à contenir le roi de Prusse par
l'effroi de ses armes, crut devoir le récompenser de son inaction en lui
abandonnant le Hanovre, jusqu'à l'époque très incertaine de la paix
générale. De son côté, le roi cédait Anspach à la Bavière, et à la
France ses prétentions sur les duchés de Berg et de Clèves, qui furent
donnés, peu de temps après, au prince Joachim, autrement Murat.
Le rapport fait au parlement d'Angleterre, sur le traité dont je viens
de parler, publié dans nos journaux, y fut accompagné, comme on le pense
bien, de quelques notes qui, déjà, annonçaient une nouvelle aigreur
contre les puissances du continent. On y déplorait la faiblesse des
rois, qui se mettent à la merci des _marchands_ de l'Europe.
«Si l'Angleterre, y disait-on, parvenait à susciter une quatrième
coalition, l'Autriche qui a perdu la Belgique à la première, l'Italie et
la rive gauche du Rhin à la seconde, le Tyrol, la Souabe et l'État
vénitien à la troisième, à la quatrième perdrait sa couronne.
»L'influence de l'empire français sur le continent fera le bonheur de
l'Europe; car c'est avec lui qu'aura commencé le siècle de la
civilisation, des sciences, des lumières et des lois. L'empereur de
Russie a donné imprudemment, comme un jeune homme, dans une politique
dangereuse. Quant à l'Autriche, il faut oublier ses fautes, puisqu'elle
en a été punie. Cependant, on doit dire que, si le traité qui vient
d'être publié en Angleterre eût été connu, peut-être qu'elle n'eût pas
obtenu la paix qui lui a été accordée, et il faut remarquer, en passant,
que le comte de Stadion, qui avait conclu ce traité de subsides, est
encore aujourd'hui à la tête des affaires de l'empereur François.»
Ces notes dictées par un sentiment d'humeur assez mal déguisé, dans les
premiers jours du mois de février, commencèrent à répandre un peu
d'inquiétude, et à faire croire à ceux qui portaient un coup d'oeil
attentif sur les événements, que la paix pourrait bien n'être pas de
longue durée.
Aucun traité n'avait été conclu avec le czar. Sous prétexte qu'il ne
s'était montré que comme auxiliaire des Autrichiens, il refusa d'être
compris dans les négociations; et j'ai ouï dire que l'empereur, frappé
de sa conduite, le regarda, dès cette époque, comme le véritable
antagoniste qui devait lui disputer l'empire du monde. Aussi
s'efforça-t-il de le déprécier autant qu'il lui fut possible.
Il existe en Russie un ordre[42] qui ne peut être porté que par un
général dont les services auraient, dans une grande occasion, été utiles
à l'empire. Quand Alexandre fut de retour dans sa capitale, les
chevaliers de cet ordre vinrent lui en hommages à la Comédie française,
mais une circonstance imprévue vint ajouter une nuance tant soit peu
pénible à l'effet de cette soirée. On donnait Athalie, et Talma jouait
le rôle d'Abner. Pendant la représentation, Bonaparte reçoit le courrier
qui lui apporte la nouvelle de l'entrée des troupes françaises à Naples.
Aussitôt, il envoie un aide de camp à Talma, avec l'ordre d'interrompre
la pièce, et de venir sur le bord de la rampe annoncer cet événement.
Talma obéit, et lut tout haut le bulletin. Le public applaudit, mais je
me souviens qu'il me sembla que les acclamations n'avaient pas été si
naturelles qu'à l'Opéra.
[Note 42: L'ordre de Saint-Georges.]
Le lendemain, nos journaux proclamèrent la chute de celle qu'ils
appelaient la moderne Athalie[43]; et cette reine vaincue fut
outrageusement insultée, au mépris de toutes les convenances sociales
qui imposent ordinairement du respect pour le malheur.
[Note 43: La reine de Naples.]
On remarqua, peu de temps après, avec quel art, lors de l'ouverture du
Corps législatif, M. de Fontanes évita, en louant Bonaparte, d'insulter
à la chute des souverains qu'il avait détrônés. Il fit porter ses éloges
principalement sur la modération qui avait dicté la paix, et sur la
réédification des tombeaux de Saint-Denis. On pourra, en général,
conserver la collection des discours prononcés par M. de Fontanes
pendant ce règne, comme des modèles de convenance et de goût.
Après s'être ainsi donné au public et avoir épuisé tous les hommages,
l'empereur reprit aux Tuileries sa vie d'affaires, et nous autres, notre
vie d'étiquette, qui fut ordonnée et réglée avec un soin extrême. Il
commença, dès cette époque, à s'entourer d'un tel cérémonial que
personne d'entre nous n'eut plus guère de relations intimes avec lui.
Plus sa cour devenait nombreuse, plus cette cour prenait une apparence
monotone, chacun faisant à la minute ce qu'il avait à faire; mais
personne ne songeait à s'écarter de la courte série de pensées que donne
le cercle restreint des mêmes devoirs. Le despotisme, qui croissait de
jour en jour, la peur que chacun éprouvait, peur qui consistait tout
naïvement à craindre de recevoir un reproche si on manquait à la moindre
chose, le silence que nous gardions sur tout, reléguaient les différents
personnages, dans les salons des Tuileries, sur une échelle presque
pareille. Il devenait à peu près inutile d'y apporter des sentiments ou
de l'esprit, car on n'y trouvait plus nulle occasion d'y éprouver une
émotion, ou d'y échanger la moindre réflexion. L'empereur, livré à de
grands projets, à peu près sûr de la France, portait ses regards sur
l'Europe, et sa politique ne se bornait plus à s'assurer la puissance de
commander aux opinions de ses concitoyens. De même, il dédaignait ces
petits succès intérieurs que nous lui avions vu rechercher autour de
lui; et je puis dire qu'il considérait sa cour avec cette indifférence
qu'inspire une conquête assurée, opposée à celles qui restent encore à
faire. Il a toujours tendu à imposer un joug, et pour y parvenir, il n'a
pas négligé les moyens de séduction; mais, dès qu'il s'est aperçu que
son pouvoir était établi, il ne s'est jamais occupé de se rendre
agréable.
Du moins, la situation dépendante et contrainte dans laquelle il tenait
sa cour, eut cet avantage: c'est qu'on n'y connut à peu près rien de ce
qui aurait ressemblé à l'intrigue. Comme chacun portait au dedans de soi
la conviction que tout dépendait de la seule volonté du maître, personne
ne tentait de marcher autrement que dans la ligne qu'il avait tracée; et
dans les relations des uns avec les autres, on jouissait de quelque
repos.
Sa femme se trouvait à peu près dans la même dépendance que tout le
reste. À mesure que les affaires grandissaient, elle y devenait plus
étrangère; la politique européenne, le destin du monde lui souciaient
peu; le cercle de ses idées ne s'élevait point à de hautes spéculations
qui ne devaient point avoir d'influence sur ce qui la concernait.
Tranquillisée dans ce temps pour elle-même, satisfaite du sort de son
fils, elle vivait paisible et indifférente; témoignant une affabilité
égale à tous, avec peu ou point d'amitié pour personne, mais une grande
bienveillance pour chacun. Ne cherchant aucun plaisir, ne redoutant
aucun ennui; toujours douce, gracieuse, sereine, et, dans le fond,
insouciante à presque tout, son attachement pour son époux s'était fort
refroidi, et elle n'éprouvait plus ces jalouses inquiétudes qui avaient
tant troublé sa vie, les années précédentes. Elle le jugeait tous les
jours davantage, et s'étant bien convaincue que son premier moyen de
crédit près de lui était dans le repos qu'elle lui procurait par
l'égalité de son caractère, elle s'appliquait avec soin à éviter de le
troubler. J'ai dit, depuis longtemps, qu'un homme tel que lui n'avait
guère le temps ni les dispositions qui ramènent souvent à l'amour, et
l'impératrice lui pardonnait alors tous les écarts qui, quelquefois,
chez les hommes, le remplacent.
Elle poussa même la complaisance jusqu'à favoriser quelques-unes de ses
fantaisies passagères. Elle en devint la confidente, et s'habitua à ne
plus s'en offenser. Il avait exigé que ses appartements intérieurs
fussent précédés d'un salon occupé par des femmes qu'on avait choisies
dans la classe bourgeoise. On les décora du nom de dames d'annonce. Les
dames du palais se tenaient dans le grand salon d'apparat, soit aux
Tuileries, soit à Saint-Cloud. À la suite venait un autre salon qui
précédait les petits appartements. C'est dans ce salon que restaient les
dames d'annonce; elles étaient chargées d'ouvrir les battants des
portes, quand l'impératrice passait, et de l'annoncer ainsi que
l'empereur, quand celui-ci quittait son propre appartement et qu'il
venait chez sa femme par l'intérieur. Ces dames d'annonce furent prises
parmi de jeunes et jolies personnes; elles attirèrent quelquefois les
regards passagers de Bonaparte; sa femme l'ignora, ou le sut, selon
qu'il lui plut de le lui dire ou de le lui cacher, sans jamais qu'elle
s'en effarouchât.
Au retour d'Austerlitz, il revit madame de X..., et ne parut pas faire
attention à elle; l'impératrice la traita comme les autres. On a dit
que, parfois, Bonaparte avait repris près d'elle quelques-uns de ses
souvenirs; mais ce fut d'une manière si fugitive qu'à peine si la cour
put s'en apercevoir, et comme cela ne donnait lieu à aucun incident
nouveau, personne n'y fit attention. L'empereur, absolument convaincu de
cette idée que l'empire des femmes avait souvent affaibli les rois de
France, avait irrévocablement arrêté dans sa pensée qu'elles ne seraient
à sa cour qu'un ornement, et il a tenu parole. Il s'était persuadé, je
ne sais trop pourquoi, qu'en France, elles ont plus d'esprit que les
hommes, du moins il le disait souvent, et que l'éducation qu'on leur
donne les dispose à une certaine adresse dont il faut se défendre. Il
les craignait donc un peu, et les tint à l'écart pour cette raison.
Aussi l'a-t-on vu pousser jusqu'à la faiblesse la mauvaise humeur contre
quelques-unes d'entre elles.
Il exila promptement madame de Staël dont il eut réellement peur, et un
peu plus tard madame de Balbi qui se permit quelques légères
plaisanteries sur son compte. Celle-ci avait parlé assez indiscrètement
devant un homme de la société que je ne nommerai point, et qui rapporta
très fidèlement ce qu'il avait entendu. Ce personnage était gentilhomme
et chambellan, je ne le dis ici que pour prouver que l'empereur trouva,
dans toutes les classes, des gens qui consentirent à le servir comme il
voulait être servi.
Durant le cours de cet hiver, on commença à s'apercevoir des souffrances
pénibles que madame Louis avait à supporter dans son intérieur. La
tyrannie conjugale de Louis Bonaparte s'exerçait sur tout; son
caractère, tout aussi despotique que celui de son frère, se faisait
sentir dans le cercle de sa maison. Jusque-là, sa femme en dissimulait
courageusement les excès; mais une circonstance particulière la força de
dévoiler à sa mère une partie de ses peines.
Louis Bonaparte avait une fort mauvaise santé. Depuis son retour
d'Égypte, il était rongé par un mal inconnu, se manifestant par de
fréquentes attaques qui avaient particulièrement affaibli si bien ses
jambes et ses mains, qu'il marchait avec quelque difficulté, et qu'il
était gêné dans toutes les articulations. La médecine épuisa
infructueusement pour lui toutes ses ressources. Corvisart, médecin de
toute la famille, lui conseilla enfin de tenter un dernier essai,
quelque dégoûtant qu'il fût[44]. Il supposa que, peut-être, une forte
éruption appelée à la peau dégagerait l'âcreté cachée qui échappait à
tant de remèdes. On se détermina donc à porter, sous le dais brodé qui
couronnait le lit du prince Louis, les draps enlevés à un galeux de
l'hôpital; et Son Altesse impériale fut obligée de s'en envelopper, et
même de revêtir la chemise de ce malade. Louis, qui voulait cacher à
tout le monde l'essai qu'il faisait, exigea que rien ne fût changé dans
ses habitudes avec sa femme. Il était accoutumé à coucher dans la même
chambre, sans occuper le même lit; il avait toujours voulu qu'elle
passât les nuits près de lui, sur un petit lit dressé sous les mêmes
rideaux. Il ordonna, très impérativement, que cet usage se continuât,
ajoutant, dans sa dure et bizarre jalousie, qu'un mari ne devait jamais
se départir des précautions qui l'empêchaient d'abandonner une femme à
son inconstance naturelle. Madame Louis, malade elle-même, et malgré le
dégoût naturel qu'elle éprouvait, se soumit, et garda le silence sur ce
nouvel abus du pouvoir conjugal.
[Note 44: On lit dans le Mémorial de Sainte-Hélène: «Les
belles Italiennes eurent beau déployer leurs grâces, je fus
insensible à leurs séductions. Elles s'en dédommageaient avec
ma suite. Une d'elles, la comtesse C..., laissa à Louis,
lorsque nous passâmes à Brescia, un gage de ses faveurs dont
il se souviendra longtemps.» (P. R.)]
Cependant Corvisart qui la soignait, et qui était frappé de son
changement, vint à l'interroger sur quelques particularités de sa vie
intérieure, et obtint d'elle l'aveu de la bizarre fantaisie de son
époux. Il crut devoir en instruire l'impératrice, et ne lui dissimula
pas qu'il pensait que l'air de l'alcôve du prince Louis était, dans ce
moment, fort malsain pour sa femme.
Madame Bonaparte en avertit sa fille, qui lui répondit qu'elle s'en
était doutée, mais qui ne l'en conjura pas moins de ne se mêler
aucunement de ce qui se passait entre elle et son mari. Puis, ne pouvant
se contenir davantage alors, elle s'ouvrit à sa mère sur une foule de
détails qui prouvèrent à quel point elle était opprimée, et le mérite du
silence qu'elle avait gardé jusqu'alors. Madame Bonaparte en parla à
l'empereur, qui aimait sa belle-fille, et qui montra à son frère son
mécontentement. Mais Louis répondit froidement à tout que, si on voulait
se mêler de son ménage, il s'éloignerait de la France, et l'empereur,
qui n'eût point voulu d'éclat fâcheux dans sa famille, engagea madame
Louis à la patience, embarrassé peut-être, comme les autres, de l'humeur
bizarre et tenace de Louis. Heureusement pour sa femme, celui-ci renonça
promptement au remède pénible qu'il avait voulu tenter, non sans lui en
vouloir beaucoup de ce qu'elle n'avait pas mieux gardé son secret.
Si sa fille eût été plus heureuse, l'impératrice n'eût rien vu à cette
époque qui dût troubler sa tranquillité. La famille Bonaparte, occupée
de ses propres intérêts, ne pensait plus à la tourmenter; Joseph,
absent, se voyait près de monter sur le trône de Naples; Lucien était
pour toujours exilé de France; le jeune Jérôme croisait en mer sur nos
côtes; madame Bacciochi régnait à Piombino; la princesse Borghèse, tour
à tour livrée à des remèdes ou à ses plaisirs, ne se mêlait de rien.
Madame Murat seule aurait pu causer quelque ombrage à sa belle-soeur;
mais elle cherchait à faire aussi les affaires de son époux, et
l'impératrice n'y mettait nulle opposition; car elle eût fort désiré que
Murat obtînt quelque principauté qui l'éloignât de Paris.
Madame Murat employait toute son adresse, et même toutes les ressources
de l'importunité m'avait montrée à M. de Rémusat me mettait alors dans
quelques relations avec lui. Il ne venait point encore chez moi, mais je
le rencontrais souvent, et partout il me distinguait plus que par le
passé. Il ne laissait guère échapper une occasion de me dire du bien de
mon mari, et, flattant le plus vif sentiment de mon coeur, et, s'il faut
tout dire, aussi ma vanité, en paraissant rechercher mon entretien
partout où nous nous trouvions, il me gagnait peu à peu, et
affaiblissait mes préventions contre lui. Pourtant, il me troublait
quelquefois par certaines paroles auxquelles je n'étais point préparée.
Un jour, que je lui parlais de la conquête récente du royaume de Naples,
et que j'osais lui témoigner que je me sentais émue de cette politique
des détrônements, que nous paraissions adopter, il me répondit, de ce
ton froid et arrêté qu'il sait si bien prendre quand il ne veut pas de
réponse: «Madame, tout ceci ne sera achevé que lorsqu'il n'y aura plus
un Bourbon sur un trône de l'Europe.» Ces mots me firent une sorte de
mal. Je ne pensais guère alors à la famille de nos rois, il en faut
convenir; mais, pourtant, quand j'entendais prononcer ce nom, il
semblait que certains souvenirs de ma jeunesse réveillassent une
émotion ancienne, plus endormie qu'effacée. Je ne pourrais aujourd'hui
rendre compte de cette impression qu'en risquant d'être accusée d'une
affectation absolument éloignée de mon caractère. On croirait que, me
rappelant le temps où j'écris, je veux dès ce moment préparer mon retour
aux opinions que chacun s'empresse maintenant d'étaler. Il n'en est rien
pourtant. Alors j'admirais beaucoup l'empereur; je l'aimais encore,
quoique je fusse moins entraînée vers lui; je le croyais nécessaire à la
France; il m'en apparaissait le souverain devenu légitime; mais tout
cela s'alliait à un tendre respect pour les héritiers et les parents de
Louis XVI, et pour la race de Louis XIV, l'idole de mon imagination,
sentiment qui me faisait souffrir, quand je voyais préparer pour eux de
nouveaux malheurs, et quand j'entendais mal parler d'eux. Au reste,
Bonaparte m'a souvent donné ce chagrin. Chez un homme qui ne jugeait que
par le succès, Louis XVI devait être en faible estime. Il ne lui rendait
nulle justice, et conservait sur lui tous les préjugés populaires
enfantés par la Révolution. Quand sa conversation se tournait sur cet
illustre et malheureux prince, autant que je le pouvais, je m'appliquais
à la détourner.
Quoi qu'il en soit, telle était l'opinion de M. de Talleyrand alors; je
saurai, peu à peu et quand il en sera temps, montrer comment les
événements l'ont modifiée.
Nous vîmes, dans cet hiver, l'héritier du roi de Bavière venir orner
notre cour. Il était jeune, sourd, assez peu aimable, mais fort poli,
montrant d'ailleurs une grande déférence pour l'empereur. Il fut logé
aux Tuileries; on lui donna deux chambellans et un écuyer pour son
service, et on lui fit fort bien les honneurs de Paris.
Le 10 février, la liste des dames du palais fut augmentée des noms de
madame Maret, à la demande de madame Murat, et de mesdames de Chevreuse,
de Montmorency-Matignon, et de Mortemart.
M. de Talleyrand, ami intime de la duchesse de Luynes, obtint d'elle que
sa belle-fille ferait partie de cette cour. Cette duchesse idolâtrait
madame de Chevreuse[45]. Celle-ci avait des opinions assez arrêtées, et
toutes en opposition avec ce qu'on exigeait d'elle.
[Note 45: Mademoiselle de Narbonne-Fritzlar. Son frère
fut chambellan.]
Bonaparte menaça, M. de Talleyrand négocia et, selon sa coutume,
réussit. Madame de Chevreuse était jolie, quoique rousse[46], et
spirituelle, mais gâtée à l'excès par sa famille, un peu volontaire, et
tant soit peu fantasque. Sa santé était déjà fort délicate. L'empereur
la cajola pour la consoler de la violence qu'il lui faisait.
Quelquefois, il semblait qu'il en vînt à bout, et, dans d'autres
moments, elle ne dissimulait point le retour de la mauvaise humeur. Par
caractère, elle procurait à l'empereur un plaisir qu'une autre eût
cherché à lui donner seulement par adresse: celui du combat et de la
victoire. Car, comme il lui arrivait de s'amuser quelquefois des fêtes
et des pompes de notre cour, quand elle y paraissait parée et gaie,
l'empereur, qui aimait jusqu'au moindre succès, disait en riant: «J'ai
surmonté l'aversion de madame de Chevreuse.» Au fond, je ne crois point
qu'il y soit vraiment parvenu.
[Note 46: Madame de Chevreuse était rousse en effet, et
l'empereur le lui reprochait un jour: «C'est possible,
répondit-elle, mais aucun homme ne me l'avait encore dit.»
(P. R.)]
Madame de Montmorency, autrefois la baronne de Montmorency, aujourd'hui
la duchesse, qui était en grande liaison avec M. de Talleyrand, fut
déterminée par lui et aussi par le désir d'obtenir des bois
considérables qui appartenaient à sa famille, et qui avaient été pris
par le gouvernement pendant son émigration, sans être encore vendus.
Madame de Montmorency fut très bien à cette cour: sans hauteur, sans
bassesse, paraissant s'y plaire, et n'affectant point de s'y trouver par
contrainte[47]. Je crois qu'elle s'y amusait beaucoup; il ne serait pas
impossible qu'elle l'eût regrettée. Son nom lui donnait là les avantages
qu'il aura partout. L'empereur disait souvent qu'il n'estimait que la
noblesse historique, mais aussi, celle-là, il la distinguait beaucoup.
[Note 47: Madame de Matignon, mère de la duchesse de
Montmorency, était fille du baron de Breteuil, qui, rentré de
l'émigration, a vécu paisiblement à Paris, où il est mort.]
Ceci me rappelle un joli mot de Bonaparte. Lorsqu'il voulut recréer les
titres, il décida d'un trait de plume que toutes les dames du palais
seraient comtesses. Madame de Montmorency, qui n'avait nul besoin d'un
titre, se voyant forcée d'en prendre un, lui demanda de porter celui de
baronne qui allait si bien, disait-elle en riant, avec son nom.--«Cela
ne se peut, lui répondit Bonaparte en riant aussi; vous n'êtes point,
madame, assez bonne chrétienne.»
Quelques années après, l'empereur rendit à MM. de Montmorency et de
Mortemart une grande partie de la fortune qu'ils avaient perdue. M. de
Mortemart ayant refusé d'être écuyer, parce qu'il trouvait le métier
trop pénible pour lui, fut fait gouverneur de Rambouillet. Nous avons vu
M. le vicomte de Laval-Montmorency, père du vicomte Mathieu de
Montmorency, chevalier d'honneur de Madame, gouverneur de Compiègne, et
l'un des plus fervents admirateurs de Bonaparte.
Dès ce temps, on se pressait de plus en plus pour être de la cour de
l'empereur, et surtout pour lui être présenté. Ses cercles devenaient
fort brillants. L'ambition, la crainte, la vanité, le désir de s'amuser,
de voir, de s'avancer, hâtaient les démarches d'une foule de gens, et le
mélange des noms et des rangs se faisait de plus en plus. Nous vîmes
entrer dans le gouvernement, au mois de mars de cette année, M. Molé,
dernier héritier et descendant de Mathieu Molé. Il avait alors vingt-six
ans. Né dans la Révolution, éprouvé par les malheurs qu'elle a causés,
M. Molé, maître de sa jeunesse par la perte de son père, qui avait péri
sous la tyrannie de Robespierre, avait employé sa liberté à des études
graves et variées. Ses amis et ses parents le marièrent, à l'âge de
dix-neuf ans, à mademoiselle de la Briche, héritière d'une fortune
considérable, nièce de madame d'Houdetot, dont j'ai parlé souvent. M.
Molé, naturellement sérieux, s'ennuya promptement de la vie du monde,
et, n'étant point arrêté sur l'emploi de sa jeunesse, il cherchait à en
tromper l'oisiveté par des compositions qu'il livrait à ses amis. Vers
la fin de l'année 1805, il fit un petit ouvrage, extrêmement
métaphysique, quelquefois un peu embrouillé, sur une théorie du pouvoir
et de la volonté de l'homme. Ses amis, étonnés du genre de méditations
qu'une pareille composition annonçait, lui conseillèrent de la faire
imprimer. Sa jeune vanité y consentit volontiers. Son âge rendit le
public indulgent pour cet ouvrage; on y remarquait de la profondeur et
de l'esprit, mais, en même temps, on y démêla une certaine disposition à
vanter le gouvernement despotique, qui donna à penser que l'auteur, en
le publiant, avait quelque envie d'être distingué et de plaire à qui
disposait alors de la destinée de tous. Soit que quelque chose de cette
intention secrète fût, en effet, dans le plan de l'auteur, soit que,
épouvanté des abus de la liberté en ne voyant, depuis qu'il était au
monde, de repos pour la France que le jour où une volonté ferme s'était
chargée de la gouverner, M. Molé livra son ouvrage au public. Il fit
assez de bruit.
Au retour de Vienne, M. de Fontanes, qui aimait beaucoup M. Molé, lut
cet ouvrage à Bonaparte, qui en fut frappé. Les opinions qu'il
renfermait, l'esprit distingué qu'il annonçait, le beau nom de Molé,
tout cela attira son attention. Il voulut voir l'auteur; il le caressa
comme il savait faire, car il avait un grand art pour parler à la
jeunesse la langue qui doit la séduire; il vint à bout de lui persuader
qu'il fallait qu'il entrât dans les affaires, lui promettant de lui
faire traverser vite une carrière brillante; et, peu de jours après
cette entrevue, M. Molé fut mis au nombre des auditeurs attachés à la
section de l'intérieur. Intimement lié d'amitié avec son cousin, M.
d'Houdetot, petit-fils de celle que les _Confessions_ de Jean-Jacques
Rousseau ont à jamais rendue célèbre, M. Molé lui persuada d'entrer en
même temps que lui dans la même carrière, et M. d'Houdetot fut attaché,
comme auditeur, à la section de la marine. Son père avait un
commandement dans les colonies et fut fait prisonnier par les Anglais,
lors de la prise de la Martinique. Ayant passé dans l'île de France une
partie de sa vie, il en avait ramené une fort belle femme et neuf
enfants, dont cinq filles, toutes belles, qui sont établies à Paris, et
dont quelques-unes sont mariées. Parmi elles, on remarque aujourd'hui
madame de Barante[48], la plus belle femme de Paris en ce moment[49].
[Note 48: M. de Barante, directeur des impositions
indirectes, ayant été préfet sous Bonaparte, grand ami de
madame de Staël, fort partisan des idées libérales et homme
d'esprit.]
[Note 49: Mon père, très lié avec M. Molé, dès sa
jeunesse et jusqu'à la mort de celui-ci, a écrit sur lui un
grand nombre de pages soit en des articles publiés, soit en
notes manuscrites. Voici ce qu'il pensait des premiers temps
de sa carrière: «M. Molé, né en 1780, n'avait pas eu
d'éducation. Quand il épousa, à dix-neuf ans au plus,
Caroline de la Briche, il avait à peine eu le temps, en
suivant des cours publics et en diversifiant des études
superficielles, de combler les vides d'une ignorance dont il
lui resta toujours quelque chose. Cependant, il était bien
doué, son esprit était droit, facile, élégant, et il eut
toujours au suprême degré l'art d'être en intelligence avec
son interlocuteur. Il avait même, dans sa jeunesse, une
tendance sérieuse, je dirais presque philosophique, qui s'est
un peu évaporée depuis. Son ouvrage, _Essai de morale et de
politique_, inspiré pour le fond et la forme des écrits de
Bonald, est un assez mauvais livre que cependant je ne
conçois pas qu'il ait pu faire, et qui atteste plus de
réflexion et de style qu'il n'était capable d'en avoir à
quarante ans. L'expérience, l'ambition, le monde, le goût du
succès auprès des femmes ont fort modifié son esprit. Il y a
perdu, mais il y a encore plus gagné. L'empereur le prit à
gré. Molé conçut de bonne heure une assez grande idée de sa
position. Il continua à garder ses apparences sérieuses, qui
devenaient même raides et hautaines, excepté avec les gens à
qui il voulait plaire, ce qu'il savait en perfection. C'est
un des hommes qui ont le plus causé avec l'empereur; il est
arrivé par là, il n'a même guère fait que cela dans son
gouvernement.» M. Frédéric d'Houdetot, cousin issu de germain
de madame Molé, a été plus tard préfet, puis député sous les
divers régimes qui se sont succédé jusqu'à sa mort, arrivée
sous le second empire. (P. R.)]
Cette fusion, qui s'étendait avec tant de rapidité, jetait du repos dans
la société, en y confondant les intérêts de chacun. M. Molé, par
exemple, tenant de son côté à une nombreuse famille très distinguée, et
par sa femme à des personnes d'un rang assez élevé, car les cousines de
madame Molé étaient mesdames de Vintimille et de Fezensac, devint une
sorte de lien entre l'empereur et une grande partie de la société.
J'étais dans une intimité déjà ancienne avec cette famille; j'éprouvai
du soulagement à la voir prendre sa part des nouvelles positions qui
surgissaient pour qui voulait les saisir; je voyais les opinions
s'affaiblir devant les intérêts, les partis s'effacer; l'ambition, le
plaisir, le luxe rapprochaient tout le monde, et le blâme perdait tous
les jours de son crédit. Que Bonaparte, si habile à gagner les
individus, eût fait un pas de plus; qu'il n'eût pas voulu seulement
gouverner par la force; qu'il eût favorisé cette détente des esprits qui
demandaient le repos; enfin, après avoir conquis le présent, qu'il eût
assuré l'avenir par des institutions solides et généreuses, parce
qu'elles seraient devenues indépendantes de ses propres caprices; alors,
il n'est presque pas douteux que ses victoires sur les souvenirs, les
préventions et les regrets n'eussent été aussi durables qu'elles ont été
éclatantes. Mais, il faut en convenir, la liberté, la vraie liberté
manquait partout, et notre tort national a été de ne pas nous en être
assez promptement aperçus. Je l'ai dit, l'empereur relevait les
finances, encourageait le commerce, les sciences, les arts; on
recherchait le mérite dans toutes les classes; mais c'était toujours, un
peu, en les flétrissant toutes par la tache de l'esclavage. Voulant tout
diriger, tout régler à son profit, il se présentait incessamment comme
le but du mouvement général. On a raconté que, lorsqu'il partit pour la
première campagne d'Italie, il dit à un journaliste de ses amis:
«Songez, dans les récits de nos victoires, à ne parler que de _moi_,
toujours _moi_, entendez-vous?» Ce _moi_ fut l'éternel cri de sa toute
personnelle ambition: «Ne citez que _moi_, ne chantez, ne louez, ne
peignez que _moi_, disait-il aux orateurs, aux musiciens, aux poètes,
aux peintres. Je vous achèterai ce que vous voudrez; mais il faut que
vous soyez tous vendus;» et, malgré son désir de signaler son siècle par
la réunion de tous les prodiges, il attacha au talent ce ver rongeur qui
ruinait ses efforts et les nôtres, en absorbant journellement, et pied à
pied, cette noble indépendance qui seule développe les élans de
l'invention et du génie, dans quelque genre que ce soit.