(1805-1806.)
État de Paris pendant la guerre.--Cambacérès.--Le Brun.--Madame Louis
Bonaparte.--Mariage d'Eugène de Beauharnais.--Bulletins et
proclamations.--Goût de l'empereur pour la reine de Bavière.--Jalousie
de l'impératrice.--M. de Nansouty.--Madame de ***.--Conquête de
Naples.--La situation et le caractère de l'empereur.
J'ai dit quelles étaient la tristesse et la solitude à Paris, pendant
cette campagne, et combien toutes les classes de la société souffraient
du renouvellement de la guerre. L'argent était devenu de plus en plus
rare; il arriva même à un tel degré de cherté que, me trouvant obligée
d'en envoyer assez promptement à mon mari, je fus obligée, pour
convertir un billet de mille francs en or, de perdre quatre-vingt-dix
francs dessus. La malveillance ne laissait point échapper cette occasion
de répandre et d'accroître encore l'inquiétude. Épouvantée de
l'imprudence de certains discours et avertie par l'expérience passée,
je me tenais à l'écart de tout, et je ne voyais avec soin que mes amis
et les personnes qui ne pouvaient me compromettre.
Quand des princes ou princesses de la famille impériale recevaient,
j'allais, comme les autres, leur faire ma cour, ainsi qu'à
l'archichancelier Cambacérès, qui aurait su très mauvais gré à quiconque
eût négligé de lui rendre visite. Il donnait de grands dîners, et
recevait deux fois par semaine. Il occupait un hôtel situé sur le
Carrousel, dont on a fait aujourd'hui l'hôtel des Cent-Suisses[32]. À
sept heures du soir, la place du Carrousel se couvrait ordinairement
d'une longue file de voitures dont Cambacérès, de sa fenêtre,
contemplait avec une vraie joie le développement étendu. On était un
assez longtemps à entrer dans la cour et à parvenir au pied de
l'escalier. Dès la porte du premier salon, un huissier attentif
proclamait votre nom à haute voix; ce nom était répété jusqu'à la porte
de la pièce où se tenait Son Altesse. Là, se pressait une foule énorme;
les femmes assises sur deux ou trois rangs; les hommes debout, serrés,
faisant d'un angle à l'autre de ce salon une sorte de corridor au milieu
duquel Cambacérès, couvert de cordons, portant le plus souvent tous ses
ordres en diamants, coiffé d'une énorme perruque bien poudrée, se
promenait gravement, débitant à droite et à gauche quelques phrases
polies. Quand on était sûr qu'il vous avait aperçu, et surtout quand il
vous avait parlé, on se retirait pour faire place à d'autres. Il fallait
souvent demeurer encore très longtemps avant de retrouver sa voiture, et
le meilleur moyen de lui faire sa cour était de lui dire, quand on le
retrouvait une autre fois, quels embarras causaient, dans la place, la
foule des carrosses qui se croisaient pour arriver chez lui.
[Note 32: Cet hôtel a été démoli sous le règne du roi
Louis-Philippe. (P. R.)]
On ne se pressait pas autant chez l'architrésorier Le Brun, qui
paraissait mettre moins de prix à ces hommages extérieurs, et qui vivait
avec assez de simplicité. Mais, s'il n'avait pas les ridicules de son
collègue, il manquait de quelques-unes de ses qualités. Cambacérès avait
de l'obligeance, il accueillait bien les requêtes, et quand il
promettait de les appuyer, sa parole était sûre, on y pouvait compter.
Le Brun songeait à ménager sa fortune, qui est devenue considérable.
C'était un vieillard fort personnel, assez malin, et qui n'a été utile
à personne.
La princesse de toute la famille que je fréquentais le plus était madame
Louis Bonaparte. Le soir, on venait chez elle chercher des nouvelles.
Dans le mois de décembre 1805, le bruit s'étant répandu que les Anglais
pourraient bien tenter quelque descente sur les côtes de la Hollande,
Louis Bonaparte reçut l'ordre d'aller parcourir ce pays, et d'inspecter
l'armée du Nord. Son absence, qui donnait toujours un peu de liberté à
sa femme, et de soulagement à toute sa maison, laquelle avait grand'peur
de lui, permettait à madame Louis de passer ses soirées d'une manière
assez agréable. On faisait de la musique chez elle, ou on dessinait sur
une grande table placée au milieu de son salon. Madame Louis a toujours
montré un grand goût pour les arts; elle a composé de jolies romances;
elle peint très bien; elle aimait les artistes. Son seul tort,
peut-être, était de ne pas donner à son intérieur toute la dignité
qu'exigeait le rang où on l'avait élevée. Toujours intimement liée avec
ses compagnes d'éducation, ainsi que les jeunes femmes qui la
fréquentaient habituellement, elle avait dans les manières un petit
reste des usages de sa pension qu'on a quelquefois remarqué et
blâmé[33].
[Note 33: Ces sentiments pour la reine Hortense et ces
impressions de ma grand'mère ont été très durables, car voici
ce qu'elle écrivait à son mari quelques années plus tard, le
12 juillet 1812:
«En parlant de la reine, je ne puis assez te dire quel charme
je trouve à l'intimité de sa société. C'est vraiment un
caractère angélique, et une personne complètement différente
de ce qu'on croit. Elle est si vraie, si pure, si
parfaitement ignorante du mal, il y a dans le fond de son âme
une si douce mélancolie, elle paraît si résignée à l'avenir,
qu'il est impossible de ne pas emporter d'elle une impression
toute particulière. Sa santé n'est pas mauvaise, elle
s'ennuie de cette pluie, parce qu'elle aime à marcher; elle
lit beaucoup, et paraît vouloir réparer les torts de son
éducation à certains égards. L'instituteur de ses enfants la
fait travailler sérieusement, puis elle s'amuse du mal
qu'elle prend, elle a raison. Cependant je voudrais que
quelqu'un de plus éclairé dirigeât ses études. Il y a un âge
où il faut plutôt apprendre pour penser que pour savoir, et
l'histoire ne doit pas se montrer à vingt-cinq ans comme à
dix.» (P. R.)]
Après un assez long silence sur ce qui se passait à l'armée, ce qui
causa une vive inquiétude, enfin, un soir, l'aide de camp de l'empereur,
Le Brun, fils de l'architrésorier, dépêché du champ de bataille
d'Austerlitz, vint apporter la nouvelle de la victoire, de l'armistice
qui suivit, et des espérances fondées pour la paix. Cette nouvelle
proclamée dans tous les spectacles, affichée partout dès le lendemain,
produisit un grand effet, et dissipa la sombre apathie dans laquelle le
peuple de Paris était plongé. Il fut impossible de n'être pas frappé
d'un si grand succès, et de ne point se ranger, encore cette fois, du
parti de la gloire et de la fortune. Les Français, entraînés par le
récit d'une telle victoire, à laquelle rien ne manquait, puisqu'elle
terminait la guerre, sentirent renaître leur enthousiasme, et, pour
cette fois encore, on n'eut besoin de rien commander à l'allégresse
publique. La nation s'identifia de nouveau aux succès de ses soldats. Je
regarde cette époque comme l'apogée du bonheur de Bonaparte; car ses
hauts faits furent alors adoptés par la majorité du peuple. Depuis, il a
sans doute grandi en puissance et en autorité, mais il lui a fallu
ordonner l'enthousiasme, et quoiqu'il soit quelquefois parvenu à le
forcer, les efforts qu'il lui fallut faire ont dû gâter pour lui le prix
des acclamations.
Au milieu des sentiments de joie et de véritable admiration que témoigna
la ville de Paris, on pense bien que les grands corps de l'État et les
fonctionnaires publics ne laissèrent point échapper cette occasion de
rédiger en paroles pompeuses l'admiration générale. Quand on relit
aujourd'hui froidement les discours qui furent alors prononcés dans le
Sénat et dans le Tribunat, les harangues des préfets et des maires, les
mandements des évêques, on se demande comment il eût été possible qu'une
tête humaine ne fût pas un peu dérangée par l'excès de telles louanges.
Toutes les gloires passées venaient se fondre devant celle de Bonaparte;
les noms des plus grands hommes allaient devenir obscurs; la renommée
rougirait désormais de tout ce qu'elle avait proclamé jusqu'à ce jour,
etc., etc.
Le 31 décembre, le Tribunat s'assembla, et son président, Fabre de
l'Aude, annonça le retour d'une députation qui avait été envoyée à
l'empereur, et qui racontait les merveilles dont elle avait été témoin,
et l'arrivée d'un grand nombre de drapeaux. L'empereur en donnait huit à
la ville de Paris, huit au Tribunat, et cinquante-quatre au Sénat.
C'était le Tribunat tout entier qui devait aller présenter ces derniers.
Après le discours du président, une foule de tribuns se précipitèrent
vers la tribune pour émettre ce qu'on appelait _des motions de voeux_:
l'un proposa qu'il fût frappé une médaille d'or; l'autre qu'on élevât un
monument public, que l'empereur reçût comme au temps de l'ancienne Rome
les honneurs du triomphe; que la ville de Paris sortît tout entière
au-devant de lui. «La langue, disait un membre, ne fournit pas
d'expressions assez fortes pour atteindre de si grands objets, ni pour
rendre les émotions qu'ils font éprouver.»
Carrion-Nisas proposa qu'à la paix générale, l'épée que l'empereur
portait à la bataille d'Austerlitz fût déposée et consacrée avec
solennité. Chacun voulait enchérir sur le discours de l'autre, et cette
séance, qui dura plusieurs heures, épuisa en effet tout ce que le
langage de la flatterie peut inspirer à l'imagination. Et cependant,
c'était ce même Tribunat qui inquiéta l'empereur, parce que son
institution lui conservait une ombre de liberté, et qu'il crut plus tard
devoir détruire, pour achever de consolider son despotisme jusque dans
les moindres apparences. Quand l'empereur élimina le Tribunat, ce fut
alors le mot consacré à cette mesure, il ne craignit pas de laisser
échapper ces paroles: «Voilà ma dernière rupture avec la République.»
Le Tribunat devant, le 1er janvier de l'année 1806, porter au Sénat les
drapeaux, décida qu'il proposerait en même temps le voeu de l'érection
d'une colonne: Le Sénat s'empressa de convertir ce voeu en décret; il
arrêta aussi que la lettre de l'empereur, qui avait accompagné l'envoi
des drapeaux, serait gravée sur le marbre et placée dans la salle de ses
séances, et les sénateurs se montrèrent à la hauteur des tribuns dans
cette circonstance.
On commença bientôt à s'occuper des préparatifs des fêtes qui devaient
avoir lieu au retour de l'empereur. M. de Rémusat m'envoya des ordres
pour que les spectacles préparassent la remise des quelques ouvrages qui
devaient prêter aux applications. Le Théâtre-Français choisit _Gaston et
Bayard_; la police fit quelques légers changements aux vers qu'on ne
pouvait prononcer[34], et l'Opéra s'occupa d'un divertissement nouveau.
[Note 34: On remplaça ce vers:
«Et suivre les Bourbons, c'est marcher à la gloire.»
Par:
«Et suivre les _Français_, c'est marcher à la gloire.»]
Cependant l'empereur, après avoir reçu la signature de la paix, quittait
Vienne en laissant à ses habitants une proclamation pleine de paroles
flatteuses pour eux et pour leur souverain, et il ajoutait:
«Je me suis peu montré parmi vous; non par dédain ou par un vain
orgueil, mais je n'ai pas voulu distraire en vous aucun des sentiments
que vous deviez au prince avec qui j'étais dans l'intention de faire une
prompte paix.»
On a vu plus haut les vrais motifs qui avaient retenu l'empereur
renfermé au château de Schönbrunn.
Quoique, en fait, l'armée française eût été contenue dans Vienne avec
assez de discipline, sans doute les habitants virent avec une grande
joie le départ des hôtes qu'il leur avait fallu recevoir, loger et
nourrir avec soin. Si on veut une idée des ménagements que les vaincus
se trouvaient forcés d'avoir pour nous, il suffira de dire que les
généraux Junot[35] et Bessières, logés chez le prince d'Esterhazy,
recevaient chaque jour de Hongrie tout ce qui devait contribuer à rendre
leur table délicate, et, entre autres tributs, du vin de Tokay. C'était
le prince qui avait pour eux cette attention, et qui les défrayait de
tout.
[Note 35: Ce Junot, véritable officier de fortune, avait
beaucoup d'esprit naturel. Un jour qu'on parlait devant lui
des préventions de l'ancienne noblesse française. «Eh bien,
disait-il, pourquoi donc tous ces gens-là se montrent-ils si
jaloux de notre élévation? La seule différence entre eux et
moi, c'est qu'ils sont des descendants, et que, moi, je suis
un ancêtre.»]
Je me souviens d'avoir entendu conter à M. de Rémusat que, lorsque
l'empereur arriva à Vienne, on se hâta de visiter les caves du palais
impérial pour y chercher du même vin de Tokay; mais on fut fort surpris
de n'en pas trouver une seule bouteille; l'empereur François avait tout
fait emporter avec soin.
L'empereur arriva à Munich le 31 décembre, et, le lendemain, proclama
_roi_ l'électeur de Bavière. Il fit part de cet événement au Sénat par
une lettre, ainsi que de l'adoption qu'il faisait du prince Eugène et du
mariage qu'il allait terminer, avant de retourner à Paris.
Le prince Eugène ne tarda point à se rendre à Munich, après avoir pris
possession des États vénitiens, et rassuré, autant qu'il était en lui,
ses nouveaux sujets par des proclamations dignes et mesurées.
L'empereur se crut obligé de donner aussi des éloges à l'armée d'Italie.
On lit dans un bulletin: «Les peuples d'Italie ont montré beaucoup
d'énergie. L'empereur a dit plusieurs fois: «Pourquoi mes peuples
d'Italie ne paraîtraient-ils pas avec gloire sur la scène du monde? ils
sont pleins d'esprit et de passion, dès lors il est facile de leur
donner les qualités militaires.» Il fit encore quelques proclamations à
ses soldats, toujours un peu boursouflées à sa manière; mais on dit
qu'elles produisaient un grand effet sur l'armée. Il rendit un beau
décret, surtout s'il a été exécuté:
«Nous adoptons, disait-il, les enfants des généraux, officiers et
soldats, morts à la bataille d'Austerlitz. Ils seront élevés à
Rambouillet et à Saint-Germain, placés et mariés par nous. Ils
ajouteront à leurs noms celui de Napoléon...»
L'électeur, ou plutôt le roi de Bavière, est un prince cadet de la
maison de Deux-Ponts, qui est arrivé à l'électorat par l'extinction de
la branche de sa famille qui gouvernait la Bavière. Sous le règne de
Louis XVI, il fut envoyé en France et mis au service de notre roi. Il
obtint promptement un régiment, et demeura assez longtemps, soit à
Paris, soit en garnison dans quelques-unes de nos villes. Il s'attacha à
la France et y laissa des souvenirs de la bonté de son caractère et de
la cordialité de ses manières. Il était connu sous le nom du prince Max.
Il refusa cependant de se marier en France. Le prince de Condé lui ayant
offert sa fille, son père et l'électeur de Deux-Ponts, son oncle, ne
voulurent point de cette union, par la raison que le prince Max, n'étant
point riche, serait sans doute forcé de faire quelques-unes de ses
filles chanoinesses, et que la mésalliance que le sang de Louis XIV
avait reçue de madame de Montespan pourrait empêcher certains chapitres
de les recevoir.
Le droit de succession ayant appelé plus tard ce prince à l'électorat,
il conserva toujours des souvenirs affectueux pour la France et de
l'attachement pour les Français. Devenu roi par la puissance de
l'empereur, il eut grand soin de lui témoigner sa reconnaissance par la
plus brillante réception, et il accueillit les Français avec une extrême
bonté. On imagine bien qu'il ne songea pas un moment à refuser l'union
qu'on lui proposait pour sa fille. Cette princesse, âgée de dix-sept à
dix-huit ans, joignait à tous les charmes d'une figure fort agréable,
les qualités les plus attachantes. Aussi ce mariage, que la politique
avait conclu, est devenu pour Eugène la source d'un bonheur que rien n'a
troublé. La princesse Auguste de Bavière s'est attachée vivement à
l'époux qu'on lui a donné; elle n'a pas peu contribué à lui gagner des
coeurs en Italie. Belle, sage, pieuse et fort aimable, elle ne pouvait
qu'être tendrement aimée du prince Eugène, et encore aujourd'hui,
établis tous deux en Bavière, ils y jouissent des douceurs de la plus
parfaite union[36].
[Note 36: Le prince Eugène de Beauharnais est mort en
1824. Voici de quelle façon l'empereur lui annonçait son
mariage, dans une lettre datée de Munich, le 19 nivôse an XIV
(31 décembre 1805): «Mon cousin, je suis arrivé à Munich.
J'ai arrangé votre mariage avec la princesse Auguste. Il a
été publié. Ce matin, cette princesse m'a fait une visite, et
je l'ai entretenue fort longtemps. Elle est très jolie. Vous
trouverez ci-joint son portrait sur une tasse, mais elle est
beaucoup mieux.» L'affection que l'empereur avait pour le
vice-roi d'Italie se porta tout entière sur cette princesse,
qu'il avait, du premier jour, jugée si favorablement, et sa
correspondance est remplie de sollicitude pour sa santé et
son bonheur. Ainsi il lui écrivait de Stuttgard, le 17
janvier 1806: «Ma fille, la lettre que vous m'avez écrite est
aussi aimable que vous. Les sentiments que je vous ai voués
ne feront que s'augmenter tous les jours; je le sens au
plaisir que j'ai de me ressouvenir de toutes vos belles
qualités, et au besoin que j'éprouve d'être assuré
fréquemment par vous-même que vous êtes contente de tout le
monde, et heureuse par votre mari. Au milieu de toutes mes
affaires, il n'y en aura jamais pour moi de plus chères que
celles qui pourront assurer le honneur de mes enfants.
Croyez, Auguste, que je vous aime comme un père, et que je
compte que vous aurez pour moi toute la tendresse d'une
fille. Ménagez-vous dans votre voyage, ainsi que dans le
nouveau climat où vous arrivez, en prenant tout le repos
convenable. Vous avez éprouvé bien du mouvement depuis un
mois. Songez bien que je ne veux pas que vous soyez malade.»
Enfin, quelques mois plus tard, il écrivait au prince Eugène:
«Mon fils, vous travaillez trop; votre vie est trop monotone.
Cela est bon pour vous, parce que le travail doit être pour
vous un objet de délassement; mais vous avez une jeune femme,
qui est grosse. Je pense que vous devez vous arranger pour
passer la soirée avec elle, et vous faire une petite société.
Que n'allez-vous au théâtre une fois par semaine, en grande
loge? Je pense que vous devez avoir aussi un petit équipage
de chasse, afin que vous puissiez chasser au moins une fois
par semaine; j'affecterai volontiers dans le budget une somme
pour cet objet. Il faut avoir plus de gaieté dans votre
maison; cela est nécessaire pour le bonheur de votre femme et
pour votre santé. On peut faire bien de la besogne en peu de
temps. Je mène la vie que vous menez, mais j'ai une vieille
femme qui n'a pas besoin de moi pour s'amuser; et j'ai aussi
plus d'affaires; et cependant, il est vrai de dire que je
prends plus de divertissement et de dissipation que vous n'en
prenez. Une jeune femme a besoin d'être amusée, surtout dans
la situation où elle se trouve. Vous aimiez jadis assez le
plaisir; il faut revenir à vos goûts. Ce que vous ne feriez
pas pour vous, il est convenable que vous le fassiez pour la
princesse. Je viens de m'établir à Saint-Cloud. Stéphanie et
le prince de Bade s'aiment assez. J'ai passé ces deux
jours-ci chez le maréchal Bessières; nous avons joué comme
des enfants de quinze ans. Vous aviez l'habitude de vous
lever matin, il faut reprendre cette habitude. Cela ne
gênerait pas la princesse si vous vous couchiez à onze heures
avec elle; et, si vous finissez votre travail à six heures du
soir, vous avez encore dix heures à travailler, en vous
levant à sept ou huit heures.» (P. R.)]
Quand l'empereur se trouva à Munich, il lui passa par la tête de se
délasser des travaux qu'il avait eu à supporter pendant quelques mois,
par une certaine fantaisie, moitié galante, moitié politique, à l'égard
de la reine de Bavière. Cette princesse, seconde femme du roi, sans être
très belle, avait une taille élégante et des manières agréables qui
conservaient de la dignité. L'empereur feignit, je pense, d'être
amoureux d'elle. Ceux qui assistaient à ce spectacle, disent qu'il était
assez curieux de le voir aux prises avec son caractère cassant, ses
habitudes un peu communes, et pourtant le désir de réussir auprès d'une
princesse accoutumée à cette espèce d'étiquette dont on ne se départ
guère en Allemagne, dans quelque occasion que ce soit. La reine de
Bavière sut tenir en respect son étrange soupirant, et cependant parut
s'amuser de ses hommages. L'impératrice la trouva un peu plus coquette
qu'elle n'eût voulu, et tout ce manège lui inspira le désir de quitter
promptement la cour de Bavière, et lui gâta le plaisir que devait lui
causer le mariage de son fils.
En même temps, madame Murat s'avisa de trouver mauvais que la nouvelle
vice-reine, devenue fille adoptive de Napoléon, prît le pas sur elle
dans les cérémonies. Elle feignit d'être malade, pour éviter ce qui lui
semblait un affront, et son frère fut obligé de se fâcher, pour
l'empêcher de témoigner trop hautement son mécontentement. Si nous
n'avions point été témoins de la promptitude avec laquelle certaines
prétentions s'élèvent chez ceux que la fortune favorise, nous nous
étonnerions de ces humeurs subites chez des princes ou des grands d'une
date si nouvelle qu'ils auraient dû être peu accoutumés encore aux
avantages et aux droits donnés par leur rang; mais ce spectacle s'est si
souvent reproduit sous nos yeux, qu'il a fallu reconnaître que rien ne
s'éveille et ne grandit si vite parmi les hommes que la vanité.
Bonaparte, qui le savait d'avance, en a fait son plus sûr moyen de
gouverner.
À Munich, il fit un grand nombre de promotions dans l'armée. Il donna un
régiment de carabiniers à son beau-frère, le prince Borghèse. Il
récompensa beaucoup d'officiers à l'aide de grades et de la Légion
d'honneur. Il fit, entre autres, M. de Nansouty, mon beau-frère, grand
officier de cet ordre. C'était un homme de courage, estimé de l'armée,
simple, d'une probité et d'une délicatesse assez peu ordinaires,
malheureusement, à nos chefs militaires. Il a laissé partout en pays
étranger une réputation fort honorable pour sa famille[37].
[Note 37: Le roi, lors de son premier retour, lui donna
le commandement de la compagnie des mousquetaires gris. Il
tomba malade peu de temps après, et il mourut un mois avant
le 20 mars 1815.]
La cour militaire de l'empereur, encouragée par l'exemple de son maître,
et animée comme lui par la victoire, se montra aussi très satisfaite de
rejoindre les dames qui avaient accompagné l'impératrice. Il sembla que
l'amour voulait avoir enfin sa part d'importance dans un monde qui
jusqu'alors le négligeait assez; mais il faut convenir qu'on ne lui
laissa jamais grand temps pour fonder son autorité, et il fut toujours
un peu forcé d'y brusquer ses attaques. On peut dater de cette époque
les sentiments qu'inspira la belle madame de C*** à M. de Caulaincourt.
Elle avait été nommée dame du palais dans l'été de 1805. Mariée jeune à
son cousin, qui était à cette époque écuyer de l'empereur, et qui la
négligeait beaucoup, elle fixa les regards de la cour par son éclatante
beauté. M. de Caulaincourt devint éperdument amoureux d'elle, et cet
attachement, plus ou moins partagé pendant quelques années, le détourna
de songer à se marier. Madame de C***, de plus en plus mécontente de son
mari, a fini par profiter du divorce[38]; et lorsque le retour du roi a
condamné M. de Caulaincourt, ou autrement le duc de Vicence, à une vie
de retraite, elle a voulu partager son malheur, et elle l'a épousé.
[Note 38: Madame la duchesse de Vicence est morte très
âgée en 1876, laissant le souvenir d'une femme bonne et
distinguée. M. de Caulaincourt était mort quarante-huit ans
plus tôt, en 1828. (P. R.)]
J'ai dit que, durant cette campagne, l'empereur avait publié qu'il
consentait à ce que nos troupes évacuassent le royaume de Naples. Mais
il ne tarda pas à se brouiller de nouveau avec cette puissance, soit que
le roi de Naples ne se montrât pas très exact dans l'exécution du traité
conclu avec lui et qu'il demeurât sous l'influence des Anglais qui
menaçaient toujours ses ports, soit que l'empereur voulût accomplir son
projet de mettre l'Italie entière sous sa dépendance. Il pensait aussi,
sans doute, qu'il était de sa politique de rejeter peu à peu la maison
de Bourbon hors des trônes du continent. Quoi qu'il en soit, selon la
coutume, sans avoir reçu aucune autre communication, la France apprit,
par un ordre du jour daté du camp impérial de Schönbrunn le 6 nivôse an
XIV[39], que l'armée française marchait à la conquête du royaume de
Naples, et serait commandée par Joseph Bonaparte qui s'y rendit en
effet.
[Note 39: 27 décembre 1805. (P. R.)]
«Nous ne pardonnerons plus, disait cette proclamation. La dynastie de
Naples a cessé de régner, son existence est incompatible avec le repos
de l'Europe et l'honneur de ma couronne. Soldats, marchez... ne tardez
pas à m'apprendre que l'Italie toute entière est soumise à mes lois, ou
à celles de mes alliés[40].»
[Note 40: Voici cette proclamation qui a bien le sens
indiqué dans ces mémoires, mais dont les expressions sont
plus brutales encore: Soldats, depuis dix ans, j'ai tout fait
pour sauver le roi de Naples, il a tout fait pour se perdre.
Après les batailles de Dego, de Mondovi, de Lodi, il ne
pouvait m'opposer qu'une faible résistance. Je me fiai aux
paroles de ce prince, et je fus généreux envers lui.
»Lorsque la seconde coalition fut dissoute à Marengo, le roi
de Naples qui, le premier, avait commencé cette injuste
guerre, abandonné à Lunéville par ses alliés, resta seul et
sans défense. Il m'implora; je lui pardonnai une seconde
fois. Il y a peu de mois, vous étiez aux portes de Naples.
J'avais d'assez légitimes raisons de suspecter la trahison
qui se méditait, et de venger les outrages qui m'avaient été
faits. Je fus encore généreux. Je reconnus la neutralité de
Naples; je vous ordonnai d'évacuer ce royaume; et, pour la
troisième fois, la maison de Naples fut affermie et sauvée.
»Pardonnerons-nous une quatrième fois? Nous fierons-nous une
quatrième fois à une cour sans foi, sans honneur, sans
raison? Non! non! La dynastie de Naples a cessé de régner;
son existence est incompatible avec le repos de l'Europe et
l'honneur de ma couronne.
»Soldats, marchez, précipitez dans les flots, si tant est
qu'ils vous attendent, ces débiles bataillons des tyrans des
mers. Montrez au monde de quelle manière nous punissons les
parjures. Ne tardez pas à m'apprendre que l'Italie tout
entière est soumise à mes lois, ou à celles de mes alliés;
que le plus beau pays de la terre est affranchi du joug des
hommes les plus perfides; que la sainteté des traités est
vengée, et que les manes de mes braves soldats égorgés dans
les ports de Sicile à leur retour d'Égypte, après avoir
échappé aux périls des naufrages, des déserts et des combats,
sont enfin apaisés.» (P. R.)]
C'est avec ce ton exécutoire que Bonaparte, venant de signer la paix,
jetait les fondements d'une nouvelle guerre, offensait de nouveau les
souverains de l'Europe, et animait la politique anglaise à lui susciter
de nouveaux ennemis.
Le 25 janvier, la cour de Naples, pressée par un ennemi habile et
vainqueur, s'embarqua pour Palerme, et abandonna sa capitale au nouveau
souverain, qui devait bientôt en prendre possession. Cependant
l'empereur, après avoir assisté le 14 janvier au mariage du prince
Eugène, quitta Munich, reçut en traversant l'Allemagne les honneurs que
partout on n'eût pas manqué de lui rendre, et arriva à Paris dans la
nuit du 26 au 27 janvier.
J'ai cru devoir terminer ici ce qui a été pour moi la seconde époque de
Bonaparte, parce que, ainsi que je le disais plus haut, je regarde la
fin de cette première campagne comme le plus beau moment de sa gloire;
et cela, parce que le peuple français consentit encore cette fois à en
prendre sa part.
Rien peut-être, eu égard au temps et aux hommes, ne peut se comparer
dans l'histoire au degré de puissance où l'empereur se trouvait élevé,
après la paix de Tilsitt; mais alors, si l'Europe entière fléchissait
devant lui, en France le prestige des victoires s'était singulièrement
affaibli, et nos armées, quoique formées de nos citoyens, commençaient à
nous devenir étrangères. L'empereur, qui souvent appréciait les choses
avec une justesse mathématique, s'en aperçut bien; car, à son retour
après ce traité, je lui ai ouï dire: «La gloire militaire qui vit si
longtemps dans l'histoire est celle qui s'efface le plus vite pour les
contemporains, Toutes nos dernières batailles ne font point en France la
moitié de l'effet qu'a produit celle de Marengo.»
S'il eût poussé cette réflexion, il en eût conclu que le peuple que l'on
gouverne a finalement besoin d'une gloire qui lui soit utile, et que
l'admiration s'use pour ce qui n'a qu'un stérile éclat.
En 1806, soit à tort, soit à raison, on accusait encore la politique
anglaise de nous susciter des ennemis. La supposant, à bon droit,
jalouse de notre prospérité renaissante, nous ne croyions pas
impossible qu'elle s'efforçât de nous troubler, quand même nous
aurions, de bonne foi, montré toutes les apparences des intentions les
plus modérées. Nous ne pensions pas que l'empereur fût coupable de la
dernière rupture qui avait détruit le traité d'Amiens, et comme il
paraissait impossible de parvenir de longtemps à égaler la puissance
maritime des Anglais, il ne nous semblait pas hors de la bonne politique
d'avoir cherché à balancer, par les constitutions données à l'Italie,
c'est-à-dire par une grande influence continentale, celle que le
commerce procurait à nos ennemis.
Dans cette disposition, les merveilles de cette campagne de trois mois
devaient nous frapper fortement. L'empire d'Autriche conquis, les armées
réunies des deux premiers souverains de l'Europe fuyant devant la nôtre,
la retraite du czar, la demande de la paix faite par l'empereur François
en personne, cette paix qui portait encore un caractère de modération,
ces rois créés par nos victoires, ce mariage d'un simple gentilhomme
français avec la fille d'une tête couronnée, enfin ce prompt retour du
vainqueur qui permettait de concevoir l'espoir d'un solide repos, et
peut-être ce besoin de conserver des illusions sur son maître, besoin
inspiré par la vanité humaine qui n'aime point à rougir de celui auquel
elle s'est soumise; tout cela excita de nouveau les admirations
nationales, et ne favorisa que trop l'ambition du vainqueur.
En effet, l'empereur s'aperçut du progrès qu'il avait fait, et il
conclut, avec quelque apparence de probabilité, que la gloire nous
dédommagerait de toutes les pertes que le despotisme allait nous
imposer. Il crut que les Français ne murmureraient point, pourvu que
leur esclavage fût brillant, et que nous ferions volontiers échange de
toutes les libertés que la Révolution nous avait si péniblement
acquises, contre les succès éblouissants qu'il parviendrait à nous
procurer. Enfin, et ce fut là le plus grand mal, il entrevit dans la
guerre le moyen de nous distraire des réflexions que sa manière de
gouverner devait tôt ou tard nous inspirer, et il se la réserva pour
nous étourdir, ou du moins nous réduire au silence. Comme il y était
très habile, il n'en craignait pas les chances, et quand il put la faire
avec de si nombreuses armées et une artillerie si formidable, il n'y
voyait plus guère de dangers qui lui fussent personnels; aussi, je me
trompe peut-être, mais je crois qu'après la campagne d'Austerlitz, la
guerre a plutôt encore été le résultat de son système que l'entraînement
de son goût. La première, la véritable ambition de Napoléon a été le
pouvoir, et il eût préféré la paix, si la paix avait dû accroître son
autorité. Il y a dans l'esprit humain une tendance à perfectionner tout
ce dont il s'occupe incessamment. L'empereur, toujours appliqué vers
l'idée de grandir son pouvoir, l'a porté par tous les moyens possibles
au plus haut degré, et, s'habituant à l'exercice continu de ses
volontés, il devint bientôt de plus en plus ombrageux de la moindre
opposition. Sa fortune renversant peu à peu devant lui toutes les
phalanges européennes, il ne douta plus que son destin ne l'appelât à
régler à son gré les intérêts de toutes les cours du continent.
Dédaignant le mouvement général des opinions de son siècle, ne regardant
plus la Révolution française, ce grand avertissement pour les rois, que
comme un événement dont il pouvait exploiter les résultats à son profit,
il parvint à mépriser ce cri de liberté que, par intervalles, les
peuples avaient laissé échapper depuis vingt ans. Il crut, du moins,
qu'il leur donnerait le change en achevant de détruire ce qui avait
existé, pour le remplacer par des créations subites qui satisferaient,
en apparence, cette ardeur pour l'égalité qu'il croyait, avec assez de
fondement, la passion dominante du temps. Il tenta de faire de la
Révolution française un simple jeu de fortune, une commotion inutile qui
n'aurait déplacé que les individus. Combien de fois ne s'est-il pas
servi de cette phrase spécieuse pour détourner les inquiétudes! «La
Révolution française n'a rien à craindre, puisque c'est un soldat qui
occupe le trône des Bourbons.» En même temps, il se présentait aux rois
comme le protecteur des trônes: «car, disait-il, j'ai détruit les
républiques.» Et cependant, son imagination rêvait je ne sais quel plan,
à demi féodal, dont l'exécution, toujours dangereuse puisqu'elle le
forçait à la guerre, eut encore l'inconvénient de diminuer l'intérêt
qu'il devait prendre à la France. Notre pays ne lui apparut bientôt
qu'une grande province de l'empire qu'il voulait soumettre à sa
puissance. Moins occupé de notre prospérité que de notre grandeur, qui
dans le fond n'était que la sienne, il conçut le projet de rendre chacun
des souverains étrangers feudataire de sa propre souveraineté. Il crut
y parvenir en établissant sa famille sur différents trônes qui
ressortissaient alors véritablement de lui, et on se convaincra de son
projet, si on veut lire attentivement la teneur des serments qu'il
exigeait des rois ou des princes qu'il créait. «Je veux, disait-il
quelquefois, arriver au point que les rois de l'Europe soient forcés
d'avoir tous un palais dans l'enceinte de Paris; et qu'à l'époque du
couronnement de l'empereur des Français, ils viennent l'habiter,
assister à la cérémonie, et la rendre plus imposante par l'hommage
qu'ils lui offriront.» Il me semble que c'était assez clairement
annoncer l'intention de renouveler en 1806 l'empire de Charlemagne. Mais
les temps étaient changés, et les lumières en s'étendant donnaient aux
peuples des moyens de juger de la manière dont ils seraient gouvernés.
Aussi l'empereur s'aperçut-il que jamais la noblesse ne pourrait
reprendre sur eux le crédit qui fut autrefois souvent un obstacle à
l'autorité de nos rois, et il conçut rapidement l'idée, que c'était
aujourd'hui des empiétements populaires qu'il fallait se défendre, et
que la disposition des esprits devait le porter à suivre la route
inverse à celle que, depuis quelques siècles, ne cessaient de tracer
les rois. En effet, si autrefois les grands avaient presque toujours
gêné l'autorité royale, à présent cette même autorité avait besoin, au
contraire, d'une création intermédiaire qui, dans le siècle libéral où
nous nous trouvons, vînt tout naturellement se ranger autour du
souverain, pour réprimer la marche des prétentions populaires devenues
nationales. De là, le rétablissement d'une noblesse, les majorats, le
retour de quelques privilèges toujours prudemment répartis entre le
grand seigneur pris dans la véritable noblesse, et le bourgeois qu'une
volonté impériale anoblissait.
Tout démontre donc que l'empereur conçut ce projet d'une nouvelle
féodalité façonnée d'après ses idées particulières. Mais, outre les
obstacles que l'Angleterre ne cessa d'apporter à ses progrès, il se
présenta encore une difficulté absolument inhérente à l'une des parties
de son caractère. Il semble qu'il y ait eu deux hommes réunis en lui.
L'un, sans doute, plus gigantesque que grand, mais enfin prompt à
concevoir, aussi prompt à exécuter, et jetant à divers intervalles les
bases du plan qu'il avait formé. Celui-là, mû par une pensée unique,
semblait dégagé de toutes les impressions secondaires qui pouvaient
arrêter ses projets; celui-là, si son but eût été le bien de l'humanité,
avec les facultés qu'il déployait, serait devenu le plus grand homme qui
ait paru sur la terre, mais encore, par l'étendue de sa pénétration et
la ténacité de sa volonté, il en est demeuré le plus extraordinaire.
Le second Bonaparte, intimement attaché à l'autre comme une sorte de
mauvaise conscience, dévoré d'inquiétude, sans cesse agité de soupçons,
esclave des passions intérieures qui le pressaient toujours, et défiant,
craignant tous les pouvoirs, redoutait même ceux qu'il avait créés. Si
la nécessité des institutions se démontrait à lui, il était en même
temps frappé des droits qu'elles donnaient aux individus, et comme il
arrivait à avoir peur de son propre ouvrage, il ne pouvait résister à la
tentation de le détruire brin à brin. On lui a entendu dire, lorsqu'il
eut refait les titres et donné des majorats à ses maréchaux: «Voilà des
gens que j'ai faits indépendants; mais je saurai bien les retrouver, et
les empêcher d'être ingrats.» Ainsi, quand la défiance qu'il avait des
hommes agissait sur lui, alors entièrement livré à elle, il ne songeait
plus qu'à les isoler les uns des autres. Il affaiblissait les liens des
familles; il s'appliquait à favoriser les intérêts individuels, au
préjudice des intérêts généraux. Centre unique d'un cercle immense, il
eût voulu que ce cercle contînt autant de rayons qu'il avait de sujets,
afin qu'ils ne se touchassent qu'en lui. Ce soupçon jaloux dont il fut
incessamment poursuivi, s'accola, comme un ver rongeur, à toutes ses
entreprises, et l'empêcha de fonder d'une manière solide aucune des
créations que son imagination naturellement improvisatrice inventait
continuellement.
Quoi qu'il en soit, après la campagne d'Austerlitz, enflé de ses succès
et du culte que les peuples moitié éblouis, moitié soumis, lui
rendirent, son despotisme commença à se développer avec plus d'intensité
encore que par le passé. On sentit quelque chose de plus pesant dans le
joug qu'il plaçait avec soin sur chaque citoyen; on baissait presque
forcément la tête devant sa gloire, mais on s'aperçut, après, qu'il
avait pris ses précautions pour qu'il ne fût plus permis de la relever.
Il s'environna d'une pompe nouvelle qui devait mettre une plus grande
distance entre lui et les autres hommes. Il prit des usages allemands
qu'il venait d'observer, toute l'étiquette des cours, qu'il considéra
comme un esclavage journalier, et personne ne fut à l'abri de la
dépendance minutieuse qu'il perfectionna avec soin. Il faut dire, à la
vérité, que sitôt après une campagne, il était, en quelque sorte, obligé
de prendre ses précautions pour imposer silence aux prétentions
qu'élevaient autour de lui les compagnons de ses succès, et quand il
était parvenu à les soumettre, il ne croyait pas devoir traiter avec
plus de ménagements les autres classes de citoyens, d'une bien moindre
importance à ses yeux. Les militaires, encore tout animés par la
victoire, se plaçaient eux-mêmes dans une région orgueilleuse dont il
était difficile de les faire descendre. J'ai conservé une lettre de M.
de Rémusat, datée de Schönbrunn, qui peint fort bien l'enflure des
généraux et les précautions qu'il fallait prendre pour vivre en paix
avec eux. «Le métier de la guerre, me disait-il, donne au caractère une
certaine sincérité, un peu crue, qui met à découvert les passions les
plus envieuses. Nos héros, accoutumés à combattre ouvertement leurs
ennemis, prennent l'habitude de ne plus rien voiler, et voient comme une
bataille dans toutes les oppositions qu'ils rencontrent, de quelque
genre qu'elles soient. C'est une chose curieuse que de les entendre
parler de qui n'est pas militaire, et même ensuite les uns des autres;
dépréciant les actions, faisant la part du hasard, énorme pour autrui,
déchirant les réputations que nous autres spectateurs croyons le mieux
établies, et à notre égard si boursouflés de leur gloire encore toute
chaude, qu'il faut bien de l'adresse et beaucoup de sacrifices de
vanité, et de vanité même un peu fondée, pour parvenir à être supporté
par eux.»
L'empereur s'aperçut de cette attitude un peu belligérante que
rapportaient les officiers de l'armée. Il s'inquiétait peu qu'elle
froissât la partie civile des citoyens, mais il ne voulait pas qu'elle
vînt jusqu'à le gêner. Aussi, étant encore à Munich, il se crut obligé
de réprimer l'arrogance de ses maréchaux, et, cette fois, son intérêt
personnel le porta à employer vis-à-vis d'eux le langage de la raison.
«Songez, leur dit-il, que je prétends que vous ne soyez militaires qu'à
l'armée. Le titre de _Maréchal_ est une dignité purement civile qui vous
donne dans ma cour le rang honorable qui vous est dû, mais qui
n'entraîne après lui aucune autorité. Généraux sur le champ de bataille,
soyez grands seigneurs autour de moi, et tenez à l'État par les liens
purement civils que j'ai su vous créer, en vous décorant du titre que
vous portez.»
Cet avertissement eût produit un plus solide effet, si l'empereur l'eût
terminé par ces paroles: «Dans les camps, dans une cour, songez que
partout votre premier devoir est d'être citoyens.» Il aurait tenu un
pareil langage à toutes les classes dont il devait être le protecteur,
en même temps que le maître, il aurait parlé la même langue à tous les
Français, et les aurait unis par cette nouvelle égalité qui ne s'oppose
point aux distinctions accordées à la valeur. Mais Bonaparte, nous
l'avons vu, a toujours craint les liens naturels et généreux, et la
chaîne du despotisme est la seule qu'il ait cru pouvoir employer, parce
qu'elle _serre_ pour ainsi dire les hommes isolément sans leur laisser
aucune relation entre eux.