CHAPITRE XIV.

(1805.)

M. de Talleyrand et M. Fouché.--Discours de l'empereur au Sénat.--Départ

de l'empereur.--Les bulletins de la grande armée.--Misère de Paris

pendant la guerre.--L'empereur et les maréchaux.--Le faubourg

Saint-Germain.--Trafalgar.--Voyage de M. de Rémusat à Vienne.

À l'époque dont je parle, M. de Talleyrand était encore mal avec Fouché

et, ce qui est assez curieux à dire, je me souviens que ce dernier

l'accusait de manquer de conscience et de bonne foi. Il se souvenait

toujours que, lors de l'attentat du 3 nivôse[20], M. de Talleyrand

l'avait fortement accusé de négligence auprès de Bonaparte, et n'avait

pas peu contribué à le faire renvoyer. Revenu au ministère, il gardait

secrètement sa rancune, et ne laissait guère échapper d'occasion de la

satisfaire, par des moqueries âpres et un peu cyniques, qui, d'ailleurs,

faisaient le ton ordinaire de sa conversation. MM. de Talleyrand et

Fouché ont été deux hommes vraiment remarquables, et tous deux très

utiles à Bonaparte; mais on ne pouvait pas voir moins de ressemblance et

de points de contact entre deux personnages dans de si continuelles

relations. L'un avait gardé fidèlement les manières gracieusement

insolentes (si on peut se servir de cette expression) des grands

seigneurs de l'ancien régime. Fin, silencieux, mesuré dans ses discours,

froid dans son abord, aimable dans la conversation, ne tenant sa force

que de lui seul, car il n'avait dans sa main aucun parti, ses fautes

mêmes et, pour dire tout, la flétrissure de l'oubli de son ancien état,

ne paraissaient point une garantie suffisante aux révolutionnaires qui

le connaissaient si adroit et si souple, qu'ils le supposaient

conservant toujours des moyens de leur échapper. D'ailleurs, il ne se

livrait à personne, impénétrable sur les affaires dont il était chargé,

et sur l'opinion qu'il avait du maître qu'il servait; et, pour achever

de le peindre, affectant une sorte de nonchalance, ne négligeant aucune

de ses aises, soigné dans sa toilette, parfumé, amateur de bonne chère

et de toutes les jouissances du luxe, jamais empressé auprès de

Bonaparte, sachant se faire souhaiter par lui, ne le flattant point en

public, et comme sûr de lui demeurer constamment nécessaire.

[Note 20: La machine infernale.]

Fouché, au contraire, véritable produit de la Révolution, sans soin de

sa personne, portait les broderies et les cordons qui annonçaient ses

dignités comme s'il dédaignait de les arranger sur lui, s'en moquant

même dans l'occasion, actif, animé, toujours un peu inquiet; bavard,

assez menteur, affectant une sorte de franchise qui pouvait bien être le

dernier degré de la ruse, se vantant volontiers, assez disposé à se

livrer au jugement des autres en racontant sa conduite, ne cherchant

guère à se justifier que par le mépris d'une certaine morale ou

l'insouciance d'une certaine approbation; mais il conservait avec un

soin qui, quelquefois, inquiétait Bonaparte, des relations avec un parti

que l'empereur se croyait obligé de ménager dans sa personne. Au travers

de tout cela, Fouché ne manquait pas d'une sorte de bonhomie; il avait

même quelques qualités intérieures. Il était bon mari d'une femme laide

et assez ennuyeuse, et très bon, même très faible père. Il envisageait

les révolutions dans leur ensemble, il haïssait les tracasseries

partielles, les soupçons journaliers, et c'est par suite de cette

disposition que sa police ne suffisait point à l'empereur. Là où il

voyait du mérite, il lui rendait justice; on n'a point raconté de lui de

vengeances qui lui aient été personnelles, et il ne s'est pas montré

capable de jalousies prolongées. Il est même vraisemblable que, s'il est

resté plusieurs années ennemi de M. de Talleyrand, c'est encore moins

parce qu'il avait à se plaindre de lui, que parce que l'empereur a pris

soin d'entretenir cette froideur entre deux hommes dont il eût cru

l'union dangereuse pour lui. Et, en effet, c'est à peu près vers le

temps où ils se sont rapprochés qu'il a commencé à se défier d'eux, et à

les éloigner un peu de ses affaires.

Mais, en 1805, M. de Talleyrand avait un crédit bien plus étendu que

Fouché. Il s'agissait de fonder une royauté, d'imposer à l'Europe et à

la France, par une diplomatie habile et par la pompe d'une cour, et le

ci-devant grand seigneur était bien meilleur à consulter sur tout cela.

Il avait une immense réputation en Europe; on lui connaissait des

opinions conservatrices, qui semblaient aux souverains étrangers une

morale suffisante pour eux. L'empereur, pour inspirer confiance à ses

voisins, avait besoin de faire suivre sa signature de celle de son

ministre des affaires étrangères. Il lui pardonna cette flatteuse

distinction, tant qu'il la crut nécessaire à ses projets.

L'agitation dans laquelle était l'Europe, au moment où la rupture avec

la Russie et l'Autriche éclata, redoubla les entretiens de l'empereur

avec M. de Talleyrand; et, quand il partit pour commencer la campagne,

le ministre alla s'établir à Strasbourg afin d'être à portée de se

rendre près de l'empereur au moment où le canon français aurait marqué

l'heure des négociations.

Vers le milieu de septembre, le bruit d'un prochain départ se répandit à

Saint-Cloud. M. de Rémusat reçut l'ordre de se rendre à Strasbourg, et

d'y faire préparer le logement impérial; et l'impératrice déclara si

vivement l'intention de suivre son époux qu'il fut décidé qu'elle irait

à Strasbourg avec lui. Une cour assez nombreuse devait les suivre. Mon

mari s'éloignant, j'aurais fort souhaité de l'accompagner, mais je

devenais de plus en plus malade, et hors d'état de faire un voyage. Il

fallut donc me soumettre à cette nouvelle séparation, bien autrement

triste que l'autre. C'était la première fois, depuis mon installation à

cette cour, que je voyais l'empereur partir pour l'armée. Les dangers

qu'il allait courir ranimèrent tout l'attachement que je lui portais. Je

ne me sentais plus la force de lui rien reprocher quand je le voyais

s'éloigner pour un si grave motif, et la pensée que, de tant de

personnes qui partaient avec lui, il y en aurait peut-être quelques-unes

que je ne devais plus revoir, me serrait le coeur au milieu du salon de

Saint-Cloud, et quelquefois me faisait venir les larmes aux yeux. Tout

autour de moi, je voyais des femmes, des mères navrées, qui n'osaient

pourtant pas laisser voir leur douleur tant était grande la crainte de

déplaire! De même les militaires affectaient cette insouciance, parade

nécessaire de leur état. Mais, à cette époque il y en avait déjà un bon

nombre qui, parvenus à une fortune satisfaisante et ne pouvant pas

prévoir l'élévation presque gigantesque où la continuité des guerres les

a portés depuis, regrettaient sincèrement la vie opulente et tranquille

dont ils avaient pris l'habitude depuis quelques années.

En France, la loi de la conscription s'exécutait avec sévérité et

agitait les provinces; à Paris, les partis se flattaient que bien des

choses allaient être remises en question, et on envisageait avec assez

de froideur la nouvelle gloire que nos armes devaient acquérir. Mais le

soldat, l'officier simple, étaient pleins d'ardeur et d'espérance, et

volaient aux frontières avec cet empressement qui présage le succès.

Le 20 septembre, cet article parut dans _le Moniteur_:

«L'empereur d'Allemagne, sans négociations ni explications préalables,

et sans déclaration de guerre, a envahi la Bavière. L'électeur s'est

retiré à Wurtzbourg, où toute l'armée bavaroise s'est réunie.»

Le 23, l'empereur se rendit au Sénat; il y porta le décret qui rappelait

les réserves des conscrits de cinq années. Le ministre de la guerre,

Berthier, lut un rapport sur la guerre qu'on allait faire, et le

ministre de l'intérieur démontra la nécessité de faire garder les côtes

par des gardes nationales.

Le discours de l'empereur fut simple et imposant; on l'approuva

généralement; les sujets de plaintes que nous pouvions avoir contre

l'Autriche furent longuement exposés dans _le Moniteur_. Nul doute que

l'Angleterre, sinon inquiète, du moins fatiguée par le séjour de nos

troupes sur les côtes, n'ait employé toute sa politique à soulever

contre nous des ennemis sur le continent, et que la création du royaume

d'Italie, et surtout sa réunion à l'empire français, n'aient

suffisamment inquiété le cabinet autrichien. À moins de connaître les

secrets de la diplomatie à cette époque, ce dont je suis fort éloignée,

on ne s'explique pas comment l'empereur de Russie rompit avec nous. Il

est présumable que des gênes commerciales commencèrent à lui donner de

l'inquiétude dans ses relations avec l'Angleterre.

J'ajouterai, si l'on veut, les paroles de Napoléon lui-même, qui à cette

époque disait: «L'empereur Alexandre est jeune, il veut tâter de la

gloire, et comme tous les enfants, suivre une route différente de celle

qu'a suivie son père.» Je n'expliquerai pas davantage la neutralité que

garda le roi de Prusse, qui nous fut si avantageuse, et qui lui devint

si fatale, puisqu'elle ne fit que reculer sa perte d'une année. Il me

semble que l'Europe se trompa; il fallait mieux deviner l'empereur,

consentir franchement à lui céder toujours, ou s'entendre tous pour

l'écraser dès son début.

Mais revenons à mon récit, dont je me suis écartée pour traiter une

matière trop au-dessus de mes forces.

Je passai à Saint-Cloud les derniers jours qui précédèrent le départ.

L'empereur travaillait sans relâche; quand il était fatigué, il se

couchait quelques heures dans la journée, pour se relever au milieu de

la nuit. Du reste, il avait de la sérénité, même plus de grâce que dans

un autre temps; il recevait du monde comme de coutume, assistait à

quelques spectacles, et se ressouvint à Strasbourg d'envoyer au comédien

Fleury une gratification, parce que, deux jours avant son départ, il

avait joué devant lui _le Menteur_ de Corneille qui l'avait amusé.

Quant à l'impératrice, elle avait toute la confiance dont la femme de

Bonaparte devait avoir contracté l'habitude. Satisfaite de le suivre, et

d'échapper par ce moyen aux discours parisiens qui l'effrayaient, à la

surveillance de ses beaux-frères, à l'ennui du palais de Saint-Cloud,

s'amusant d'une représentation nouvelle, elle envisageait une campagne

comme un voyage, et conservait un calme qui, ne pouvant tenir à de

l'indifférence, vu sa situation, renfermait au fond quelque chose de

flatteur pour celui qu'elle croyait fermement que la fortune n'oserait

abandonner. Louis Bonaparte, infirme, devait demeurer à Paris, et il

avait l'ordre, ainsi que sa femme, de recevoir du monde. Joseph

présidait les conseils d'administration du Sénat. Logé au Luxembourg, il

devait aussi y tenir une cour. La princesse Borghèse faisait des remèdes

à Trianon; madame Murat se retirait à Neuilly où elle embellissait une

demeure charmante; Murat suivait l'empereur à l'armée. M. de Talleyrand

devait demeurer à Strasbourg, jusqu'à nouvel ordre. M. Maret

accompagnait l'empereur: il était le grand rédacteur des bulletins.

Le 24, l'empereur partit, et il arriva à Strasbourg sans s'arrêter. Je

revins tristement à Paris rejoindre mes enfants, ma mère, et ma soeur

inquiète et séparée de M. de Nansouty qui commandait une division de

cavalerie.

Dès le départ de l'empereur, on commença à répandre à Paris des bruits

d'invasion sur nos côtes, et en effet peut-être eût-on pu tenter une

telle expédition, mais, heureusement, nous n'avions pas affaire à des

ennemis aussi audacieusement entreprenants que nous; et, à cette époque,

les Anglais étaient loin d'avoir dans leurs troupes de terre la

confiance que, depuis, elles ont mérité de leur inspirer.

Le resserrement de l'argent se fit presque aussitôt sentir; un peu plus

tard, les payements de la Banque furent suspendus; l'argent devint cher,

jusqu'à se vendre à un prix très élevé. J'entendais dire que notre

commerce d'exportation ne suffisait point à nos besoins, et que la

guerre l'arrêtait tout à fait et haussait le prix de tout ce qui nous

venait du dehors. Là, dit-on, était la cause de cette gêne subite que

nous éprouvions[21].

[Note 21: «Depuis la chute des assignats, a dit M. Thiers

(t. VI, p. 31), le numéraire, quoiqu'il eût promptement

reparu, était toujours demeuré insuffisant, par une cause

facile à comprendre. Le papier-monnaie, tout en étant

discrédité dès le premier jour de son émission, avait

néanmoins fait l'office de numéraire, pour une partie

quelconque des échanges, et avait expulsé de France une

partie des espèces métalliques. La prospérité publique,

subitement restaurée sous le consulat, n'avait cependant pas

assez duré pour ramener l'or et l'argent sortis du pays. S'en

procurer était, à cette époque, l'un des soins constants du

commerce. La Banque de France, qui avait pris un rapide

développement, parce qu'elle fournissait, au moyen de ses

billets parfaitement accrédités, un supplément de numéraire,

la Banque de France avait la plus grande peine à maintenir

dans ses caisses une réserve métallique proportionnée à

l'émission de ses billets. Une portion considérable de notre

numéraire était transportée à Hambourg, Amsterdam, Gênes,

Libourne, Venise, Trieste, pour payer les sucres et les cafés

que les Anglais y faisaient entrer, par le commerce libre ou

par la contrebande. Tous les commerçants du temps se

plaignaient de cet état de choses, et ce sujet était

journellement discuté à la Banque par les négociants les plus

éclairés de France.» Cette situation, décrite par M. Thiers

pour le mois de septembre 1805, s'était fort aggravée par la

déclaration de guerre. La suspension des payements de _la

caisse de consolidation_ en Espagne, les embarras de la

compagnie des _Négociants réunis_, la suspension des

payements de la Banque, les faillites nombreuses, à Paris et

en province, furent les premiers effets de la campagne

d'Austerlitz. (P. R.)]

Les inquiétudes particulières venaient encore ajouter à la tristesse

générale. Déjà beaucoup de familles distinguées avaient livré leurs

enfants à la carrière des armes et tremblaient sur leur destinée. Quelle

attente pour des parents, que celle de ces bulletins qui pouvaient

apprendre, tout à coup, la perte de ce qu'on avait de plus cher! Quel

supplice Bonaparte a imposé à des mères, à des femmes pendant tant

d'années! Il s'est quelquefois étonné de la haine qu'il a fini par

inspirer; pouvait-on lui pardonner une anxiété si douloureuse et si

prolongée, tant de larmes répandues, de nuits sans sommeil et de

journées pleines d'épouvante? S'il a bien voulu y regarder, il aura vu

qu'il n'est pas un sentiment naturel qu'il n'ait froissé.

Avant son départ, pour offrir un débouché à la noblesse, il s'avisa de

créer ce qu'on appela _la garde d'honneur_. Il en donna le commandement

à son grand maître des cérémonies. Il était presque plaisant de voir

l'empressement que M. de Ségur mettait à former ce corps, le zèle que

certains personnages témoignaient pour y entrer, et l'anxiété

qu'éprouvaient quelques chambellans, qui se persuadaient que l'empereur

les approuverait fort en leur voyant échanger leur habit rouge contre un

uniforme. Je n'oublierai jamais la surprise, et presque l'effroi que me

causa M. de Luçay, préfet du palais, douce et craintive créature,

lorsqu'il vint me demander si M. de Rémusat, père de famille, ancien

magistrat, alors âgé de plus de 40 ans, ne comptait pas embrasser ainsi,

tout à coup, la carrière militaire qui s'ouvrait à tout le monde. Nous

commencions à être habitués à tant de choses bizarres que, malgré ma

raison, j'éprouvai une sorte d'inquiétude. J'écrivis à ce sujet à mon

mari, qui me répondit que nulle ardeur martiale ne s'était heureusement

emparée de lui, et qu'il espérait que l'empereur compterait encore près

de lui d'autres services que ceux de l'épée.

L'empereur, dans ce temps, nous avait rendu quelque bienveillance. En

quittant Strasbourg, il avait laissé à mon mari toute la surveillance de

la cour et de la maison de l'impératrice. C'était lui imposer une vie

assez douce, qui n'avait d'autre inconvénient que de traîner après soi

un peu d'ennui. Mais M. de Talleyrand, qui demeurait aussi à Strasbourg,

mit de l'intérêt dans les journées de M. de Rémusat. À cette époque

commença leur véritable liaison; ils se virent beaucoup. M. de Rémusat,

naturellement simple, modeste, retiré, gagnait beaucoup à être vu de

près. M. de Talleyrand démêla la finesse de son esprit, la rectitude de

son jugement, la droiture de ses aperçus. Il prit confiance en lui,

rendant justice à la sûreté de son commerce, lui témoigna de l'amitié,

et lui, touché d'en rencontrer là où il n'en avait point attendu, lui

voua dès ce moment un attachement qu'aucune vicissitude n'a pu démentir.

Cependant, l'empereur avait promptement quitté Strasbourg. Dès le 1er

octobre, il était en campagne, et toute l'armée, transportée de Boulogne

comme par enchantement, dépassait nos frontières. L'électeur de Bavière,

sommé par l'empereur d'Autriche de donner passage à ses troupes et s'y

refusant, se vit envahi de tous côtés; mais Bonaparte ne tarda point à

voler à son secours.

Nous vîmes donc paraître le premier bulletin de la grande armée, qui

nous annonça un premier avantage à Donauvoerth, et nous donna les

proclamations de l'empereur et celle du vice-roi d'Italie. Masséna

devait seconder ce dernier, et faire pénétrer dans le Tyrol les armées

française et italienne réunies. À toutes les paroles qui devaient

enflammer nos soldats, on joignait encore et on imprimait des railleries

mordantes contre l'ennemi. Une circulaire adressée aux habitants de

l'Autriche, pour leur demander des provisions de charpie, était publiée,

et accompagnée de cette note: «Nous espérons que l'empereur d'Autriche

n'en aura pas besoin, puisqu'il est retourné à Vienne.» Les insultes

n'étaient point épargnées aux ministres et à quelques grands seigneurs

autrichiens, entre autres, au comte de Colloredo qu'on accusait d'être

dirigé par sa femme, toute dévouée à la politique anglaise. Ces

petitesses se trouvaient pèle-mèle, dans les bulletins, avec des phrases

vraiment élevées, et d'une éloquence plus romaine que française, mais

qui ne laissait pas de frapper.

L'activité de Bonaparte dans cette campagne fui réellement surprenante.

Dès le début, il jugea les avantages qu'allaient lui donner les

premières fautes que firent les Autrichiens, et il prévit son succès.

Vers le milieu d'octobre, il écrivait à sa femme: «Rassure-toi, je te

promets la campagne la plus courte et la plus brillante.»

À Wertingen, notre cavalerie eut un avantage sur l'ennemi, M. de

Nansouty s'y distingua. Une autre affaire brillante eut lieu à

Günzbourg, et bientôt les Autrichiens reculèrent de partout.

L'armée s'animait de plus en plus, et paraissait compter pour rien les

rigueurs de la saison qui s'avançait. Prêt à livrer bataille, l'empereur

haranguait ses soldats sur le pont du Lech, au milieu d'une neige qui

tombait abondamment: «Mais, disait le bulletin, ses paroles étaient de

flamme, et le soldat oubliait ses privations.» Le bulletin se terminait

par ces paroles prophétiques: «Les destinées de la campagne sont

fixées[22].»

[Note 22: Voici le texte même du cinquième bulletin de la

grande armée: «Augsbourg, 20 vendémiaire an XIV (12 octobre

1805). L'empereur était sur le pont du Lech lorsque le corps

d'armée du général Marmont a défilé. Il a fait former en

cercle chaque régiment, leur a parlé de la situation de

l'ennemi, de l'imminence d'une grande bataille, et de la

confiance qu'il avait en eux. Cette harangue avait lieu par

un temps affreux. Il tombait une neige abondante, et la

troupe avait de la boue jusqu'aux genoux et éprouvait un

froid assez vif, mais les paroles de l'empereur étaient de

flamme; en l'écoutant, le soldat oubliait ses fatigues et ses

privations, et était impatient de voir arriver l'heure du

combat. Jamais plus d'événements ne se décideront en moins de

temps. Avant quinze jours les destins de la campagne et des

armées autrichiennes et russes seront fixés.» (P. R.)]

La prise d'Ulm et la capitulation de son énorme garnison achevèrent de

frapper l'Allemagne de surprise et de terreur, et commencèrent à imposer

silence aux propos factieux que la surveillance de la police avait assez

de peine à contenir à Paris. Il est difficile d'empêcher les Français de

se ranger du parti de la gloire, et nous commençâmes à prendre part à

celle dont se couvraient nos armées. Mais la gêne d'argent se faisait

sentir toujours d'une manière pénible, le commerce souffrait, les

spectacles étaient déserts; on remarquait l'accroissement de la misère,

et on se soutenait seulement par l'espoir qu'une si brillante campagne

devait être suivie d'une prompte paix.

Après la prise d'Ulm, l'empereur dicta lui-même cette phrase du

bulletin: «On peut faire en deux mots l'éloge de l'armée: elle est digne

de son chef[23].» Il écrivit au Sénat, en lui envoyant les drapeaux pris

sur l'ennemi, et en lui annonçant que l'électeur était rentré dans sa

capitale; et on publia aussi ses lettres aux évêques pour leur demander

de remercier Dieu de nos succès.

[Note 23: Cette phrase se trouve en effet dans le sixième

bulletin de la grande armée, daté d'Elchingen, le 26

vendémiaire an XIV (18 octobre 1805). (P. R)]

Dès le commencement de la campagne, il avait été fait des mandements

dans chaque métropole pour justifier cette nouvelle guerre, et

encourager les conscrits à marcher promptement où ils étaient appelés.

Les évêques recommencèrent de nouveau, et ils épuisèrent les citations

de l'Écriture pour démontrer que l'empereur était protégé par le Dieu

des armées[24].

Joseph Bonaparte avait porté la lettre de son frère au Sénat. Le Sénat

décréta qu'une adresse de félicitations serait portée, en réponse, au

quartier général par un certain nombre de ses membres.

[Note 24: L'extrême complaisance que mettait le clergé à

satisfaire l'empereur ne suffisait pas encore à celui-ci, si

l'on en juge par cette lettre qu'il écrivait à Fouché,

pendant cette campagne, le 4 nivôse an XIV (25 décembre

1805). «Je vois des difficultés au sujet de la lecture des

bulletins dans les églises; je ne trouve point cette lecture

convenable. Elle n'est propre qu'à donner plus d'importance

aux prêtres qu'ils ne doivent en avoir; car cela leur donne

le droit de commenter, et, quand il y aura de mauvaises

nouvelles, ils ne manqueront pas de les commenter. Voilà

comme on n'est jamais dans des principes exacts: tantôt on ne

veut point de prêtres, tantôt on en veut trop; il faut

laisser tomber cela. M. Portalis a eu très tort d'écrire sa

lettre, sans savoir si c'était mon intention.» (P. R.)]

L'impératrice reçut à Strasbourg la visite de plusieurs princes

d'Allemagne qui venaient grossir sa cour et lui offrir leurs hommages et

leurs compliments. Elle leur montrait, avec un orgueil assez naturel,

les lettres de l'empereur qui lui annonçait si bien d'avance les

victoires qu'il allait remporter; et force était bien d'admirer cette

habile prévoyance, ou de reconnaître la puissance d'une destinée qui ne

se démentait pas un seul instant.

Le maréchal Ney eut une belle affaire à Elchingen, et l'empereur

consentit tellement à lui en laisser l'honneur que, plus tard, quand il

créa des ducs, il voulut que ce maréchal portât le nom de duc

d'Elchingen.

Je me sers de cette expression _consentir_, parce qu'il a été reconnu

que Bonaparte n'était pas toujours bien exact dans la répartition de

gloire qu'il accordait à ses généraux. Dans un de ces accès de franchise

qu'il se permettait quelquefois, je lui ai entendu dire qu'il n'aimait à

donner de la gloire qu'à ceux qui ne pouvaient la porter. Il lui

arrivait, selon sa politique à l'égard des chefs qu'il avait sous ses

ordres, ou le degré de confiance qu'ils lui inspiraient, de garder le

silence sur certaines victoires, ou de changer en succès telle faute de

tel maréchal. Quelquefois, un général apprenait par un bulletin une

action qu'il n'avait jamais faite, ou un discours qu'il n'avait jamais

tenu. Un autre se voyait tout à coup exalté dans les journaux, et

cherchait quelle occasion lui avait mérité cette distinction. On

essayait de réclamer contre l'oubli, ou lorsqu'on voyait les événements

dénaturés; mais le moyen de revenir sur ce qui était passé, lu et déjà

effacé par des nouvelles plus récentes? Car la rapidité de Bonaparte à

la guerre donnait tous les jours quelque chose à apprendre. Alors il

imposait silence à la réclamation, ou, s'il avait besoin d'apaiser le

chef qui se trouvait offensé, une somme d'argent, une prise sur

l'ennemi, la permission de lever une contribution lui étaient accordées,

et ainsi se terminait le différend.

Cet esprit de ruse, inhérent au caractère de Bonaparte, et qu'il

employait adroitement à l'égard de ses maréchaux et de ses officiers

supérieurs, pourrait se justifier, jusqu'à un certain point, par la

difficulté qu'il éprouvait quelquefois à contenir un si grand nombre

d'individus de caractères si différents, et ayant tous des prétentions

pareilles. Connaissant parfaitement la portée de leurs divers talents,

sachant à quoi chacun d'entre eux pouvait lui être utile, obligé sans

cesse, en récompensant leurs services, de réprimer leur orgueil et leur

jalousie, il lui fallait user de tous les moyens pour y parvenir, et,

surtout, ne pas laisser échapper l'occasion de leur montrer

qu'entièrement dépendants de lui, leur gloire comme leur fortune était

dans ses mains[25]. Une fois qu'il y fut parvenu, il fut certain de

n'être point inquiété par eux, et de pouvoir payer leurs services au

prix qu'il les évaluerait. Au reste, les maréchaux, en général, n'ont

pas eu à se plaindre qu'il ne les ait pas, pour la plupart, portés à un

prix très haut. Souvent il y a eu du gigantesque dans les récompenses

qu'ils ont obtenues, et la durée des guerres ayant monté leurs

espérances au plus haut degré, on les a vus devenir ducs et princes sans

en être surpris, et finir par croire que la royauté seule pouvait

terminer dignement leur destinée. Des sommes immenses leur furent

distribuées, on leur toléra des exactions de tout genre sur les vaincus;

il y en a qui firent des fortunes énormes, et, si la plupart d'entre ces

fortunes se sont fondues avec le gouvernement sous lequel elles

s'étaient formées, c'est que la facilité avec laquelle elles avaient été

acquises leur fut un encouragement à les dépenser avec prodigalité, dans

la confiance où ils étaient que ces moyens d'acquérir ne s'épuiseraient

jamais pour eux.

[Note 25: Je trouve dans les papiers de mon père une note

qui éclaircit et développe ce qui est dit ici des maréchaux

de l'Empire: «L'empereur composait ses bulletins avec la plus

grande liberté, écoutant, avant tout, son besoin de tout

effacer et d'établir son infaillibilité, puis cherchant le

genre d'effet qu'il voulait produire sur les étrangers et le

public français, enfin obéissant à ses vues sur ses

lieutenants et à sa bienveillance ou sa malveillance pour

eux. La vérité ne venait que bien loin après tout cela. Rien

n'égalait la surprise de ceux-ci, quand ils lisaient les

bulletins qui leur revenaient de Paris, et cependant ils

réclamaient peu. L'empereur est, avec la Convention et Louis

XIV, un des seuls pouvoirs qui aient réussi à subjuguer, à

discipliner les vanités.

»L'empereur louait peu les grands généraux de son temps. Les

militaires sont les artistes les plus jaloux entre eux, et

qu'il faut le moins consulter les uns sur le compte des

autres. Ils sont décourageants ou irritants quand on les

entend se juger entre eux. À cette jalousie naturelle,

l'empereur ajoutait les calculs d'un despote qui ne veut

créer aucune importance autour de lui. Desaix est le seul

homme dont il ait parlé avec une sorte d'enthousiasme, et

encore ne l'avait-il connu qu'au début de sa carrière de

puissance. Il a continué toute sa vie, je crois, à le bien

traiter, mais Desaix était mort (à Marengo, le 14 juin 1800).

Cependant ses jugements sur ses lieutenants, au début de son

récit de la première campagne d'Italie, sont remarquables, et

la sévérité n'y ressemble pas à la jalousie. En général il

parlait des maréchaux avec une liberté peu obligeante. On

peut voir dans sa correspondance avec le roi Joseph ce qu'il

dit de Masséna, de Jourdan, de quelques autres. Le général

Foy m'a raconté qu'il lui avait entendu dire de Soult: «Il

peut bien préparer la bataille, mais il est incapable de la

livrer.» Puis il y avait le chapitre des exigences, des

prétentions, de l'ambition de ses maréchaux: «On ne sait pas,

disait-il à M. Pasquier, ce que c'est que d'avoir à tenir

deux hommes comme Soult et Ney.»

»Ses lieutenants lui rendaient souvent en propos ce qu'il

disait d'eux. Ce n'était pas à l'armée, surtout dans les

campagnes qui suivirent celle d'Austerlitz que l'on exprimait

le plus d'admiration, d'estime et d'affection pour lui. Il

avait, pour ainsi dire, _une manière lâchée_ de faire la

guerre. Il négligeait beaucoup, risquait beaucoup; il

sacrifiait tout à son succès personnel. De plus en plus

confiant dans sa fortune, dans la terreur de sa présence, il

ne s'occupait que de couvrir, par des coups décisifs et

directs partis de sa main, les fautes, les échecs, les

pertes, toujours résolu à nier ou à taire tout ce qui pouvait

lui nuire. Cela rendait le service insupportable pour les

chefs un peu séparés de lui. Ils conservaient toute leur

responsabilité, manquaient souvent de moyens d'agir, et ne

recevaient que des ordres inexécutables, destinés à les

mettre dans leur tort. Aussi l'accusaient-ils d'égoïsme,

d'injustice et de perfidie, de haine même, ou d'envie.

Barante m'a raconté que les auditeurs, quand ils arrivaient à

l'armée, étaient confondus de ce qu'ils entendaient dire dans

les grands états-majors, et quelquefois même au quartier

général. Lui-même, ayant été détaché auprès du maréchal

Lannes, dans la campagne de Pologne, je crois, l'entendit

sans cesse à sa table dire que l'empereur était jaloux de

lui, qu'il voulait le perdre, et lui donnait des ordres à

cette fin, et, ayant mal à l'estomac, il allait jusqu'à dire

que cela venait de ce que l'empereur avait voulu

l'empoisonner.» J'ai cité tout entier ce passage intéressant,

mais il est clair que tout cela n'existait qu'en germe lors

de la campagne de 1805. (P. R.)]

Dans cette première campagne du règne de Napoléon, quoique l'armée fût

encore soumise à une discipline dont plus tard elle s'est fort écartée,

les pays conquis se virent dévoués à la rapacité du vainqueur, et nombre

de grands seigneurs et de princes autrichiens payèrent de l'entier

pillage de leurs châteaux l'obligation où ils se trouvèrent de loger une

seule nuit, quelques heures seulement, un officier général. Le soldat

était contenu, et, en apparence, le bon ordre paraissait établi, mais on

ne pouvait empêcher tel maréchal, au moment de son départ, d'emporter du

château qu'il abandonnait ce qui était à sa convenance. J'ai vu, au

retour de cette guerre, la maréchale *** nous conter en riant que son

mari, sachant le goût qu'elle avait pour la musique, lui avait envoyé

une collection énorme qu'il trouva chez je ne sais quel prince allemand,

et nous dire, avec la même naïveté, qu'il lui avait adressé un si grand

nombre de caisses, remplies de lustres et de cristaux de Vienne ramassés

de tous côtés, qu'elle ne savait plus où les placer.

Mais, en même temps que l'empereur savait tenir d'une main si ferme les

prétentions de ses généraux, il n'épargnait rien pour encourager et

satisfaire le soldat. Après la prise d'Ulm, un décret annonça que le

mois de vendémiaire, qui venait de s'écouler, serait à lui seul compté

pour une campagne.

Le jour de la Toussaint, on célébra avec pompe un _Te Deum_ à

Notre-Dame, et Joseph donna des fêtes en réjouissance de nos victoires.

Masséna se signalait, en même temps, en Italie par des succès, et

bientôt il ne fut plus possible de douter que l'empereur d'Autriche ne

dût payer cher les prodiges de cette campagne. L'armée russe marchait à

grandes journées pour le secourir, mais elle n'avait pas encore joint

les Autrichiens, et l'empereur les battait en attendant. On a dit, dans

ce temps, que l'empereur François fit une grande faute en commençant

cette guerre avant que l'empereur Alexandre eût été à portée de le

secourir.

Pendant cette campagne, l'empereur obtint du roi de Naples qu'il

demeurerait neutre dans ses États, et consentit à le débarrasser des

garnisons françaises qu'il avait eu à supporter jusqu'alors. Quelques

décrets, relatifs à l'administration de la France, furent rendus des

différents quartiers généraux, et l'ancien doge de Gênes fut nommé

sénateur. L'empereur aimait beaucoup à paraître ainsi occupé de tant

d'affaires diverses en même temps, et à montrer qu'il savait porter ce

qu'il appelait _son coup d'oeil d'aigle_ sur tous les coins, au même

moment. C'est par cette même raison, et par suite de sa jalouse

inquiétude, qu'il écrivit au ministre de la police une lettre pour lui

recommander de veiller sur ce qu'il appelait le faubourg Saint-Germain,

c'est-à-dire la portion de la noblesse française qui lui demeurait

contraire, annonçant qu'il n'ignorait point les discours qu'on y tenait

contre lui en son absence, et qu'il se préparait, au retour, à en tirer

une vengeance éclatante.

Quand Fouché recevait de pareils ordres, il avait coutume de mander chez

lui les personnes, hommes et femmes, plus directement accusés. Soit

qu'il trouvât réellement de la minutie dans le courroux de l'empereur,

et qu'il pensât, comme il le disait quelquefois, que c'était un

enfantillage de vouloir empêcher les Français de parler; soit qu'il

voulût se faire un mérite de sa modération, après avoir conseillé plus

de prudence à ceux qu'il avait mandés, il finissait par convenir que

l'empereur s'abandonnait à des inquiétudes trop minutieuses, et il

acquérait peu à peu une réputation de justice et de modération qui

effaçait les premières impressions formées sur lui. L'empereur,

instruit de cette conduite, lui en savait souvent mauvais gré, et se

défiait toujours, secrètement, d'un homme si attentif à ménager les

différents partis.

Enfin, le 12 novembre, notre armée victorieuse entra à Vienne. Les

journaux nous donnèrent des récits fort détaillés de cet événement. Ces

récits acquièrent un degré d'intérêt de plus, quand on sait qu'ils

étaient tous dictés par Bonaparte lui-même, et qu'il se complaisait fort

souvent à inventer, après coup, des circonstances et des anecdotes par

lesquelles il voulait frapper les esprits.

«L'empereur, disait le bulletin, s'est établi au palais de Schönbrunn;

il travaille dans un cabinet décoré de la statue de Marie-Thérèse. En

l'apercevant, il s'est écrié: «Ah! si cette grande reine vivait encore,

elle ne se laisserait pas conduire par les intrigues d'une femme telle

que madame de Colloredo! Toujours environnée des grands de son pays,

elle eût connu la volonté de son peuple. Elle n'aurait pas livré ses

provinces aux ravages des Moscovites, etc...[26]»

[Note 26: On peut voir tout ce morceau assez long dans

_le Moniteur_.]

Cependant, une mauvaise nouvelle vint tempérer la joie que Bonaparte

ressentait de tant de succès. L'amiral Nelson venait de battre notre

flotte à Trafalgar; les Français avaient fait sur mer des prodiges de

valeur, mais ils n'avaient pu échapper à une défaite réellement

désastreuse.

Cet événement produisit à Paris un mauvais effet, dégoûta l'empereur à

jamais de toute entreprise maritime, et le frappa d'une si fâcheuse

prévention contre la marine française, que, depuis ce temps, il ne fut

plus guère possible d'obtenir de lui qu'il y portât intérêt ou

attention. En vain les marins et les militaires qui s'étaient distingués

dans cette cruelle journée tentèrent d'obtenir quelque dédommagement ou

quelque consolation aux dangers qu'ils avaient courus; il leur fut à peu

près défendu de rappeler jamais ce funeste événement; et quand ils

voulurent, dans la suite, solliciter quelque grâce, ils eurent soin de

ne point mettre en ligne de compte de leurs services l'admirable

bravoure à laquelle les rapports anglais seuls rendirent justice.

Dès que l'empereur fut à Vienne, il y manda M. de Talleyrand. Il

entrevoyait des négociations prêtes à s'ouvrir; l'empereur d'Autriche

envoyait ses ministres pour commencer à traiter. Il est vraisemblable

que le nôtre avait déjà arrêté, dans sa tête, le projet de faire

l'électeur de Bavière roi, en agrandissant ses États, et aussi le

mariage du prince Eugène.

M. de Rémusat eut ordre de venir à Paris. Il en devait rapporter les

ornements impériaux et les diamants de la couronne, et les transporter

ensuite à Vienne. Je ne le vis qu'un moment, et j'appris avec un nouveau

chagrin qu'il allait s'éloigner davantage. À son retour à Strasbourg, il

trouva l'ordre de partir pour Vienne sur-le-champ, et l'impératrice

reçut celui de se rendre à Munich avec toute sa cour. Rien n'égale les

honneurs qu'on lui rendit en Allemagne; les princes et les électeurs se

portèrent en foule sur son passage, et l'électeur de Bavière, surtout,

n'épargna rien pour qu'elle fût satisfaite de sa réception. Elle demeura

à Munich, pour y attendre le retour de son époux.

M. de Rémusat, en se rendant à sa destination, eut l'occasion de faire

plus d'une triste réflexion dans le pays qu'il avait à parcourir. Il

traversait des contrées toutes fumantes encore des combats dont elles

avaient été témoins. Les villages détruits, les chemins couverts de

cadavres et de débris retraçaient à ses yeux toutes les horreurs du

carnage. La misère des peuples vaincus ajoutait encore des dangers à ce

voyage fait dans une saison avancée. Tout contribuait à noircir

l'imagination d'un homme, ami de l'humanité, et disposé à déplorer les

désastres qui sont la suite des passions violentes des conquérants. Les

lettres que je reçus de mon mari, tout imprégnées de ces pénibles

réflexions, m'attristèrent profondément, et vinrent affaiblir

l'enthousiasme vers lequel je me sentais entraînée de nouveau par des

succès dont les récits ne nous livraient que la partie brillante.

Quand M. de Rémusat arriva à Vienne, il n'y trouva plus l'empereur. Les

négociations avaient peu duré, et notre armée marchait en avant. M. de

Talleyrand et M. Maret étaient demeurés au palais de Schönbrunn, où ils

vivaient sans aucune intimité. L'habitude que le dernier avait auprès de

l'empereur lui donnait une sorte de crédit qu'il conservait, comme je

l'ai déjà dit, à l'aide d'une adoration, vraie ou feinte, qui se

manifestait dans chacune de ses actions ou de ses paroles. M. de

Talleyrand s'en amusait quelquefois, et se permettait de railler le

secrétaire d'État, qui en conservait une rancune extrême. Il s'observait

donc sans cesse vis-à-vis de M. de Talleyrand, et ne l'aimait

nullement.

M. de Talleyrand, qui s'ennuyait profondément à Vienne, y vit arriver

avec plaisir M. de Rémusat, et leur intimité s'augmenta dans l'oisiveté

de la vie qu'ils menaient tous deux. Il est très vraisemblable que M.

Maret, qui écrivait exactement à l'empereur, lui manda cette nouvelle

liaison, et qu'elle déplut un peu à cet esprit toujours ombrageux, et

prêt à voir des motifs graves dans les moindres actions de la vie.

M. de Talleyrand, ne trouvant guère que M. de Rémusat qui pût

l'entendre, s'ouvrait avec lui sur les idées politiques que lui

inspiraient les victoires de nos armées. Désirant vivement consolider le

repos de l'Europe, il craignait fort l'entraînement de la victoire pour

l'empereur, et le désir que les militaires qui l'entouraient, tous

raccoutumés à la guerre, auraient qu'elle continuât. «Au moment de

conclure la paix, disait-il, vous verrez que ce sera avec l'empereur

lui-même que j'aurai le plus de peine à négocier, et qu'il me faudra

bien des paroles pour combattre l'enivrement qu'aura produit la poudre à

canon.» Dans ces épanchements auxquels M. de Talleyrand se livrait, il

parlait de l'empereur sans illusions, et convenait franchement des

énormes défauts de son caractère; mais il le croyait appelé cependant à

terminer irrévocablement la Révolution de France, à fonder un

gouvernement stable, et pensait encore pouvoir le diriger dans sa

conduite à l'égard de l'Europe. «Si je ne le persuade point, je saurai

du moins, disait-il, l'enchaîner malgré lui, et le forcer à quelque

repos.» M. de Rémusat était charmé de trouver dans un ministre habile,

et qui jouissait de la confiance de l'empereur, des projets si sages, et

il se sentait de plus en plus disposé à lui vouer cette estime et cette

confiance que tout Français citoyen doit à un homme qui veut maîtriser

les effets d'une ambition sans bornes. Il m'écrivait souvent combien il

était content de ce que sa familiarité avec M. de Talleyrand lui faisait

découvrir, et moi, je commençais à penser avec intérêt à un homme qui

adoucissait pour mon mari ce que l'absence et l'ennui de sa vie avaient

de plus pénible.

Au milieu de la vie solitaire et souvent inquiète que je menais, les

lettres de mon mari faisaient mon seul plaisir et tout l'agrément de mon

intérieur. Quoique la prudence le forçât de n'entrer dans aucun détail,

je le voyais assez content de sa position. Ensuite, il m'entretenait des

différents spectacles qu'il avait sous les yeux. Il me racontait ses

courses dans Vienne qui lui parut une belle et grande ville, et ses

visites à un certain nombre de personnages importants qui y étaient

demeurés, et dans quelques familles qui, toutes, le frappaient par

l'extrême attachement que leur inspirait l'empereur François. Ce bon

peuple de Vienne, tout conquis qu'il était, ne laissait point de

manifester hautement le désir de rentrer bientôt sous la domination d'un

maître paternel, et, le plaignant de ses revers, ne laissait point

échapper un seul reproche contre lui.

Au reste, il y avait beaucoup d'ordre à Vienne, la garnison y était

tenue dans une grande discipline, et les habitants n'avaient pas de

grands sujets de se plaindre de leurs vainqueurs. Les Français prenaient

même quelques amusements; ils fréquentaient les spectacles, et ce fut à

Vienne que M. de Rémusat entendit le célèbre chanteur italien

Crescentini, et prit avec lui les arrangements qui l'attachèrent à la

musique de l'empereur.

Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat · 第 13 / 30 题