CHAPITRE XIII.

(1805.)

Fêtes de Vérone et de Gênes.--Le cardinal Maury.--Ma vie retirée à la

campagne.--Madame Louis Bonaparte.--_Les Templiers_.--Retour de

l'empereur.--Ses amusements.--Mariage de M. de Talleyrand.--La guerre

est déclarée.

L'empereur, dans sa tournée, visita Crémone, Vérone, Mantoue, Bologne,

Modène, Parme, Plaisance, et vint à Gênes, où il fut reçu avec

enthousiasme. Il fit venir dans cette dernière ville l'architrésorier Le

Brun, à qui il confia le soin de surveiller la nouvelle administration

qu'il y établissait. Là aussi il se sépara de sa soeur Élisa, qui

l'avait accompagné dans son voyage, et à qui il donna encore la petite

république de Lucques, qu'il joignit aux États de Piombino. On commença

à revoir, à cette époque, les Français décorés des croix et cordons

étrangers. Des ordres prussiens, bavarois et espagnols furent envoyés à

l'empereur pour qu'il les distribuât à son gré. Il les partagea entre

ses grands officiers, quelques-uns de ses ministres, et une partie de

ses maréchaux.

À Vérone, on donna à l'empereur le spectacle d'un combat de chiens et de

taureaux, dans l'ancien amphithéâtre qui contenait quarante mille

spectateurs. À son arrivée, un cri général d'applaudissement s'étant

élevé, il fut véritablement ému de ces acclamations, imposantes par leur

nombre et le lieu où il se voyait appelé à les recevoir; mais les fêtes

données à Gênes furent réellement magiques. On avait construit des

jardins flottants sur de vastes barques; ces jardins aboutissaient tous

à une sorte de temple, flottant aussi, qui, s'étant approché du rivage,

reçut Bonaparte et sa cour. Alors toutes ces barques liées entre elles

s'étant éloignées dans le port, l'empereur se trouva au milieu d'une île

charmante d'où il put contempler la ville de Gênes, illuminée avec soin

et comme embrasée par des feux d'artifice tirés de plusieurs endroits en

même temps.

Tandis qu'on était à Gênes, M. de Talleyrand eut un petit plaisir qui se

trouva complètement dans son goût, car il s'amusait partout où il

pouvait découvrir et faire apercevoir un ridicule. Le cardinal Maury,

retiré à Rome depuis son émigration, y jouissait de la réputation que

l'ardeur de ses opinions lui avait acquise dans notre fameuse Assemblée

constituante. Il avait cependant le désir de rentrer en France. M. de

Talleyrand lui écrivit de Gênes et le détermina à venir se présenter à

l'empereur. Il arriva, et prenant aussitôt cette attitude obséquieuse

que nous lui avons vu garder exactement depuis, il entra dans Gênes en

répétant à haute voix qu'il venait voir le grand homme. Il obtint une

audience; le grand homme le jugea vite, et tout en l'estimant ce qu'il

valait, se complut dans l'idée de lui faire donner un démenti à sa

conduite passée. Il le gagna facilement, en le caressant un peu,

l'attira en France, où nous lui avons vu jouer un rôle passablement

ridicule. M. de Talleyrand, chez lequel les souvenirs de l'Assemblée

constituante ne s'étaient point effacés, trouva bien des occasions

d'exercer ses petites vengeances sur le cardinal, en donnant à la

sottise de ses flatteries l'évidence la plus maligne.

À Gênes, M. l'abbé de Broglie fut nommé évêque d'Acqui.

Tandis que l'empereur allait ainsi, parcourant l'Italie et y consolidant

sa puissance, que tout le monde autour de lui se fatiguait de la

représentation continuelle dans laquelle il retenait sa cour, que

l'impératrice, heureuse de l'élévation de son fils, et pourtant affligée

de s'en voir séparée, s'amusait de toutes ces fêtes dont elle était

l'objet, et des exhibitions magnifiques qu'elle faisait de toutes ses

pierreries et de ses plus élégantes toilettes, je menais une vie

paisible et agréable dans la vallée de Montmorency, chez madame

d'Houdetot dont j'ai déjà parlé. Les souvenirs de cette aimable femme me

reportaient vers le temps qu'elle se plaisait à conter; je m'amusais à

l'entendre parler de ces fameux philosophes qu'elle avait tant connus,

et dont elle redisait fort bien les habitudes et les conversations. Tout

animée par les confessions de Jean-Jacques Rousseau, je m'étonnais

quelquefois de la trouver refroidie sur son compte; et je dirai en

passant que l'opinion de madame d'Houdetot, qui semblerait avoir dû

conserver plus d'indulgence qu'une autre pour Rousseau, n'a pas peu

contribué à me mettre en défiance sur le caractère de cet homme qui, je

crois, n'a eu d'élévation que dans le talent[16].

[Note 16: Ma grand'mère était, comme on le voit et comme

je l'ai dit dans la préface de cet ouvrage, très liée avec

madame d'Houdetot, malgré la différence des âges, des

sentiments et des situations. On ne lira donc pas sans

intérêt ce qu'elle écrivait à son mari, durant le séjour

qu'elle faisait, en ce moment même, chez cette femme célèbre,

par les confessions de Rousseau, et par les mémoires de

madame d'Épinay: «Sannois, 22 floréal an XIII (12 mai 1805).

Ce matin, après les leçons de Charles, j'ai été voir madame

d'Houdetot dans son petit cabinet. Elle m'a trouvée digne

d'être admise à de petites confidences sentimentales, que

j'ai d'autant mieux reçues que ma pensée habituelle, tournée

vers toi, et devenue un peu mélancolique par l'absence, me

rend très accessible à entrer dans toutes les émotions de

coeur. Elle m'a montré des vers qu'elle avait faits pour son

ancien ami (M. de Saint-Lambert), m'a fait voir trois

portraits qu'elle avait de lui, et m'a parlé de ses

jouissances passées, de ses souvenirs et de ses regrets, avec

une sorte de naïveté et d'ignorance du mal, si je puis parler

ainsi, qui la rendait touchante et excusable à mes yeux. Mon

ami, je suis convaincue que la société de cette femme serait

dangereuse pour une femme faible, ou malheureuse dans son

choix. Celle qui hésiterait encore entre son coeur et la

vertu ferait bien de la fuir, cent fois plus promptement

encore qu'elle ne s'éloignerait d'une personne corrompue.

Elle est si calme, si heureuse, si peu inquiète de son sort

futur! Il semble enfin qu'elle se repose sur cette parole de

l'Évangile qui paraît faite pour elle: «Beaucoup de péchés

lui seront remis, parce qu'elle a beaucoup aimé!»

»N'allez pas croire, pourtant, que ce spectacle d'une

vieillesse paisible après une jeunesse un peu égarée, dérange

mes principes. Je ne me fais pas plus forte qu'une autre, mon

cher ami, et je sens surtout ma vertu bien solide, parce

qu'elle est appuyée sur le bonheur et sur l'amour Je réponds

de moi, parce que je t'aime et que je te suis chère. Douze

années d'expérience m'ont assez prouvé que mon coeur t'était

uniquement destiné, mais, ta sévérité dût-elle s'en alarmer,

je n'aurais pas été si sûre si tu n'avais pas été mon mari.»

Quelques années plus tard, vers la fin du mois de janvier

1813, madame d'Houdetot mourait à l'âge de quatre-vingt-trois

ans, et ma grand'mère traçait d'elle ce portrait que je

retrouve dans un de ses cahiers. «Madame d'Houdetot vient de

mourir après une heureuse et longue carrière. Au milieu des

orages publics, sa vieillesse a été paisible, sa mort douce

et calme. Est-ce donc la puissance d'une raison exercée,

est-ce le courage d'une âme forte, est-ce enfin le concours

des événements qui ont donné à sa vie un aspect si égal, à

ses derniers moments un repos si touchant? Non, sans doute.

Son caractère ne devait pas la prémunir contre les choses qui

heurtent la vie, mais il a dû l'empêcher de les rencontrer.

Semblable à ces enfants aimables qu'un heureux instinct fait

passer à côté de l'écueil sans l'avoir prévu ni en être

froissés, elle a traversé le monde avec cette confiance qui

n'accompagne ordinairement que la jeunesse, et qu'on est

accoutumé de respecter, parce qu'on sait qu'en essayant de

l'avertir, on serait bien plus sûr d'attrister que d'éclairer

sa touchante ignorance.

»Madame d'Houdetot était née dans une époque heureuse et

brillante de notre monarchie. Les hommes de génie qui

avaient, en quelque sorte, illuminé le règne de Louis XIV,

laissaient après eux en s'éteignant une trace de lumière

prolongée qui suffisait encore pour échauffer l'esprit de

leurs successeurs. La longue et pacifique administration du

cardinal de Fleury donnait aux arts et aux talents le temps

de se développer. Madame d'Houdetot put rencontrer

facilement, dès sa jeunesse, les occasions de satisfaire les

goûts qu'elle apporta dans le monde. Mariée comme on mariait

alors, elle tint d'abord dans la société la place qu'on y

voit tenir à presque toutes les jeunes personnes. Depuis

quinze ans jusqu'à vingt les femmes se ressemblent à peu

près. Élevées dans les mêmes habitudes, formées par la même

éducation, leur jeunesse se montre, avec plus ou moins

d'agréments, mais toujours avec les mêmes apparences des

qualités absolument nécessaires à l'éloge qu'on doit pouvoir

faire d'une fille à marier. Aussi, la plupart du temps, se

marient-elles qu'on ignore encore, même leurs parents, même

elles-mêmes, les qualités ou les défauts qui dirigeront leur

conduite.

»Il arrive de là que leurs premières actions dans la vie sont

moins le résultat de leurs penchants que celui de la seconde

éducation qu'elles reçoivent du monde et de l'époux qui les a

choisies. Combien de femmes qui ne se sont connues qu'après

avoir triomphé de leurs sentiments, ou cédé à leurs

faiblesses! Combien se sont ignorées, faute d'événements qui

eussent développé leurs secrètes dispositions! Celle d'entre

les femmes qui apporte d'avance des principes établis, qui

les conserve encore même dans ses fautes, qui sait enfin les

retrouver après, celle-là est sans doute d'une trempe forte

et particulière. Madame d'Houdetot, dont cette digression ne

nous a pas autant écartés qu'on pourrait d'abord le supposer,

ne peut pas être assurément comprise dans cette classe.

Cependant la couleur d'affection qu'elle a su donner à

chacune des actions de sa vie, lui mérite une place

particulière que justifie cette touchante uniformité. »Madame

d'Houdetot fut donc élevée comme ses contemporaines. Des

incidents particuliers la placèrent dans une société qui

professait des opinions qui la séduisirent, sans l'égarer.

Entourée de gens de lettres, elle aima leur esprit, apprécia

leurs talents, mais elle ne partagea point leurs passions.

Liée surtout avec ceux qu'on appelait alors _les philosophes_

ou _les académiciens_, sa jeune et riante imagination

s'amusait de la forme piquante qu'ils savaient donner à la

censure. Leur philanthropie générale, qu'on a vue s'alimenter

souvent aux dépens des affections individuelles, plaisait à

son coeur. Elle s'attachait aux principes d'une secte qui

prêchait l'amour de l'humanité, et qui n'avait pas prévu, ou

peut-être n'avait pas voulu prévoir, que les nouvelles

institutions qu'ils voulaient fonder, ne pouvant s'élever que

sur les ruines des anciennes, il en résulterait un moment

d'anarchie sociale, seule partie de leur plan qui ait été

exécutée. Des voix amies prêchaient à madame d'Houdetot une

doctrine nouvelle, embellie du prestige de l'esprit et

quelquefois du talent. Empressée de jouir, elle donnait peu

de temps à la réflexion. Pour écouter les avertissements de

la raison, il faut soumettre le plaisir à quelques moments

d'interrègne, qui auraient attristé madame d'Houdetot. Si la

nature de ses liaisons l'a quelquefois entraînée, si quelque

ami sincère en a gémi, je doute qu'il ait jamais tenté de la

détromper. Son erreur était celle du coeur; le moyen de

détruire une semblable illusion?

»On ne peut guère porter plus loin que madame d'Houdetot, je

ne dirai pas la bonté, mais la bienveillance. La bonté

demande un certain discernement du mal; elle le voit et le

pardonne. Madame d'Houdetot ne l'a jamais observé dans qui

que ce soit. Nous l'avons vue souffrir à cet égard, souffrir

réellement, lorsqu'on exprimait le moindre blâme devant elle,

et dans ces occasions elle imposait silence d'une manière qui

n'était jamais désobligeante, car elle montrait tout

simplement la peine qu'on lui faisait éprouver. Cette

bienveillance a prolongé la jeunesse de ses sentiments et de

ses goûts. L'habitude du blâme aiguise peut-être l'esprit,

beaucoup plus qu'elle ne l'étend, mais, à coup sûr, elle

dessèche le coeur, et produit un mécontentement anticipé qui

décolore la vie. Heureux celui qui meurt sans être détrompé!

Le voile clair et léger, qui sera demeuré sur ses yeux,

donnera à tout ce qui l'environne une fraîcheur et un charme

que la vieillesse ne ternira point. Aussi madame d'Houdetot

disait-elle souvent: «Les plaisirs m'ont quittée, mais je

n'ai pas à me reprocher de m'être dégoûtée d'aucun.» Cette

disposition la rendait indulgente dans l'habitude de la vie,

et facile avec la jeunesse. Elle lui permettait de jouir des

biens qu'elle avait appréciés elle-même, et dont elle aimait

le souvenir, car son âme conservait une sorte de

reconnaissance pour toutes les époques de sa vie.

»Par une suite du même caractère, elle avait éprouvé de bonne

heure un goût très vif pour la campagne. Avide de jouir de

tout ce qui s'offrait à ses impressions, elle s'était bien

gardée de ne pas connaître celles que peut inspirer la vue

d'un beau site et d'une riante verdure. Elle demeurait en

extase devant un point de vue qui lui plaisait, elle écoutait

avec ravissement le chant des oiseaux, elle aimait à

contempler une belle fleur, et tout cela jusque dans les

dernières années de sa vie. Jeune, elle eût voulu tout aimer,

et ceux de ses goûts qu'elle avait pu garder sur le soir

de ses ans, embellissaient encore sa vieillesse, comme ils

avaient concouru à parer cette heureuse époque qui nous permet

d'attacher un plaisir à chacune de nos sensations.

»Madame d'Houdetot, qui aimait passionnément les vers, en

faisait elle-même de fort jolis. En les publiant, elle eût

acquis facilement une célébrité qu'elle était loin de

souhaiter, car toute espèce de vanité fut étrangère à son

caractère. Elle se fit un amusement de son talent; ce talent

fut aussi dirigé par son coeur, et ajouta encore à ses

plaisirs.

»Sur l'automne de sa vie, elle fut exposée, comme une autre,

aux tristes impressions produites par les mouvements

politiques. Mais son aimable caractère sut encore la secourir

à cette funeste époque. Pendant le règne de la Terreur, elle

vécut à la campagne; sa retraite y fut respectée; ses parents

s'y pressaient autour d'elle. Il se pourrait bien qu'elle

n'eût conservé de ce temps que le souvenir de l'obligation,

imposée alors, de se rapprocher les uns des autres, pour

vivre dans cette intimité de famille et d'affection à

laquelle le danger et l'inquiétude donnaient un prix dont on

ne se fût pas douté dam un temps de repos et de plaisirs.

»Rentrée dans le monde, quand nos troubles cessèrent, elle y

rapporta sa bienveillance accoutumée, et chercha à jouir

encore des biens qui ne pouvaient lui échapper. Le besoin

d'aimer, qui fut toujours le premier de ses besoins, la

conduisit à faire succéder à des amis qu'elle avait perdus,

d'autres amis plus jeunes qu'elle choisit avec goût, et dont

la nouvelle affection la trompait sur ses pertes. Elle

croyait honorer encore ceux qu'elle avait aimés, et dont elle

se voyait privée, en cultivant dans un âge avancé les

facultés de son coeur. Trop faible pour se soutenir dans sa

vieillesse par ses seuls souvenirs, elle ne crut pas qu'il

fallût cesser d'aimer avant de cesser de vivre. Une

providence indulgente la servit encore en préservant ses

dernières années de l'isolement qui les accompagne

ordinairement. Des soins assidus et délicats embellirent ses

vieux jours de quelques-unes des couleurs qui avaient égayé

son printemps; une amitié complaisante consentit à prendre

avec elle la forme qu'elle était accoutumée de donner à ses

sentiments. La raison, austère et détrompée, pouvait

quelquefois sourire de cette éternelle jeunesse de son coeur,

mais ce sourire était sans malignité, et, sur la fin de sa

vie, madame d'Houdetot trouva encore dans le monde cette

indulgence affectueuse que l'enfance aimable paraît avoir

seule le droit de réclamer.

»D'ailleurs, elle a prouvé, par le courage et le calme

qu'elle a montrés dans ses derniers moments, que l'exercice

prolongé des facultés du coeur n'en affaiblit point

l'énergie. Elle a senti qu'elle mourait, et cependant, en

quittant une vie si heureuse, elle n'a laissé échapper que

l'expression d'un regret aussi tendre que touchant, «Ne

m'oubliez pas,» disait-elle à ses parents et à ses amis en

pleurs autour de son lit de mort, «j'aurais plus de courage

s'il ne fallait pas vous quitter, mais du moins que je vive

dans votre souvenir!» C'est ainsi qu'elle ranimait encore par

le sentiment une vie prête à s'éteindre, et ces seuls mots:

_J'aime!_ ont été le dernier accent que son âme en s'exhalant

ait porté vers la Divinité.» (P. R.)]

Paris était, pendant cette absence, solitaire et paisible. La famille

impériale vivait dispersée à la campagne. Je voyais quelquefois madame

Louis Bonaparte à Saint-Leu que son mari avait acheté. Louis paraissait

exclusivement occupé des embellissements de son jardin. Sa femme était

solitaire, malade, et toujours craintive de laisser échapper un mot qui

lui déplût. Elle n'avait osé ni se réjouir de l'élévation du prince

Eugène, ni pleurer son absence qui devenait indéfinie. Elle écrivait

peu, car elle ne croyait pas que le secret de ses lettres fût respecté.

Dans une des visites que je lui fis, elle m'apprit que le bruit s'était

répandu que MM. de Polignac, enfermés au château de Ham, avaient fait

des tentatives pour s'échapper, qu'on les avait transférés au Temple,

qu'on accusait madame Bonaparte d'y prendre, par moi, un assez grand

intérêt.

Cette accusation, dont madame Louis soupçonnait Murat d'être l'auteur,

n'avait assurément aucun fondement; madame Bonaparte ne pensait plus à

ces deux prisonniers, et, moi, j'avais entièrement perdu de vue la

duchesse de Polignac.

Je m'appliquai à vivre fort retirée, afin de pouvoir répondre par ma

solitude aux discours que l'on essayerait de tenir sur ma conduite; mais

je fus, de plus en plus, affligée de ces précautions, et surtout de ne

pouvoir profiter de la place où je me trouvais, pour être utile autant

que je l'aurais désiré, soit à l'empereur lui-même, soit aux

personnes qui voulaient obtenir de lui, par moi, quelques grâces.

Il y a dans mon humeur généralement assez de bienveillance; de plus, je

mettais un peu d'amour-propre qui, je crois, n'était pas mal entendu, à

servir ceux qui, dans le début, m'avaient blâmée, et à imposer silence à

leurs critiques de ma conduite, par une foule de services qui n'auraient

pas été sans générosité. Enfin, je croyais encore que l'empereur

s'attacherait des personnes rétives, par la permission qu'il

m'accorderait d'apporter jusqu'à lui leurs sollicitations et leurs

besoins; et, comme je l'aimais encore, quoiqu'il m'inspirât plus de

crainte que par le passé, je souhaitais toujours qu'il se fit aimer.

Mais il fallut bien m'apercevoir que, mon plan n'étant pas toujours

approuvé par lui, je pourrais m'en trouver dupe. Il fallut songer à me

défendre, plutôt que chercher à protéger les autres. Je faisais sur tout

cela des réflexions qui m'affligeaient; puis, dans d'autres moments,

prenant mon parti, je m'arrangeais des inégalités de ma situation, me

déterminant à n'en regarder que le côté agréable. J'avais dans le monde

une petite considération qui me plaisait, de l'aisance, pourtant

accompagnée d'un peu de gêne, comme il arrive toujours aux gens dont la

fortune est peu solide, et dont les dépenses sont obligées. Mais j'étais

jeune, et je ne pensais pas beaucoup à l'avenir. La société qui

m'entourait était agréable, ma mère parfaite, mon mari aimable et bon,

mon fils aîné charmant[16a]; je vivais intimement avec ma soeur bonne et

spirituelle. Tout cela détournait mes pensées de la cour, et m'en

faisait supporter les inconvénients. Ma santé seule me donnait des

inquiétudes de tous les moments; car elle était mauvaise, et,

visiblement, une vie agitée l'affaiblissait encore. Au reste, je ne

saurais trop dire pourquoi je me suis oubliée à parler de moi dans ce

détail; si jamais tout ceci doit être lu par un autre que mon fils,

assurément il ne faudrait pas hésiter à le supprimer. Pendant le séjour

de l'empereur en Italie, il y eut à la Comédie Française deux succès:

_le Tartuffe de moeurs_, traduit ou plutôt imité de l'_École du

scandale_ de Sheridan, par M. Chéron, et _les Templiers._ Ce M. Chéron

était un homme d'esprit qui avait été député à l'Assemblée législative;

il avait épousé une nièce de l'abbé Morellet; j'étais extrêmement liée

avec eux. L'abbé avait écrit à l'empereur pour qu'il donnât une place à

M. Chéron.[16b] Au retour de ce voyage, le _Tartuffe de moeurs_ fut joué

devant Bonaparte; il s'en amusa tellement, qu'après s'être informé près

de M. de Rémusat de ce qu'était l'auteur, et avoir appris de lui qu'il

méritait qu'on l'employât, dans un moment de facilité et de

bienveillance, il l'envoya préfet à Poitiers. Malheureusement pour sa

famille, il y mourut au bout de trois ans de séjour; sa femme est une

personne de beaucoup de mérite et d'esprit.

[Note 16a: Les lettres de ma grand'mère, et ce n'en est pas

le moindre prix, sont remplies de récits sur l'esprit, la

grâce, les heureuses dispositions de ce jeune enfant. On me

pardonnera d'en citer un exemple. Dans une lettre du 29

floréal an XIII (19 mai 1805), après quelques éloges de la

facilité de son fils à apprendre et à comprendre, elle

ajoute: «Je ne sais si, tout paternel que vous êtes, vous ne

sourirez pas de ce portrait que ma tendresse trace ainsi,

mais je vous assure que je n'exagère rien, et si vous ne me

croyez pas, consultez sa grand'mère (madame de Vergennes).

Elle a une partie de surveillance sur lui dont elle

s'acquitte avec une exactitude qui ne doit vous laisser

aucune inquiétude. Le petit couche près d'elle, et, excepté à

l'heure de ses leçons, où on me l'envoie, il reste près

d'elle, ou dans le jardin, à jouer sous ses yeux. Il la

réveille un peu matin, mais il me semble que cela l'amuse, et

c'est ordinairement dans ce moment de la journée qu'elle lui

donne ce qu'elle appelle la _leçon d'esprit_; en effet, c'est

alors qu'elle le fait causer. Elle s'est imaginée de faire

avec lui des dialogues des morts: Charles fait un

interlocuteur, et ma mère un autre. Hier, le dialogue était

entre Néron et Talma. Après avoir parlé de la tragédie,

Charles, sous le nom du second, demanda à Néron s'il avait à

Rome un premier chambellan chargé de ses plaisirs. Après

avoir répondu, Néron questionne à son tour, et veut savoir

quel était le premier chambellan des Français pendant la vie

de Talma. Alors celui-ci vous nomme, et fait de grands éloges

de vous; après cela, il parle de votre famille, de votre

femme qui est une bonne mère, et puis de votre belle-mère, et

Talma ajoute avec un air confidentiel: «Seigneur, si vous

voulez me garder le secret, je vous dirai qu'il a une

belle-mère qui est tout à fait folle de son petit-fils,» et

maman de rire, et d'être ravie en me contant cela. Mais en

voilà assez sur ce marmot, à qui j'ai demandé hier pourquoi

je l'aimais tant, et qui m'a répondu: «Parce que je suis le

fils de papa.» Qu'en dites-vous? Est-ce que je ne l'élève pas

bien?» (P. R.)]

[Note 16b: Malgré cette recommandation, personne ne

s'étonnera, sans doute, que je n'aie pas supprimé ces détails

personnels qui donnent à ce récit du naturel et un intérêt

particulier. (P. R.)]

_Les Templiers_ avaient été lus à Bonaparte par M. de Fontanes,

approuvés dans quelques parties, blâmés dans d'autres. Il

voulait qu'on y fit quelques corrections, auxquelles Raynouard,

l'auteur, se refusa. L'empereur en demeura un peu piqué. Il ne trouva

pas très bon que _les Templiers_ eussent un si grand succès. Il se piéta

contre l'ouvrage, un peu contre l'auteur, et mit à les blâmer l'un et

l'autre une sorte de petitesse et de despotisme, qui s'alliaient fort

bien chez lui, quand une personne ou une chose avait excité sa mauvaise

humeur. Tout cela arriva quand il fut revenu[16c]. En général, il aurait

voulu que son goût et ses opinions servissent de règle. Il avait pris à

gré la musique des _Bardes_, opéra de Lesueur, et il était tout près de

trouver mauvais que le public de Paris n'en jugeât pas comme lui.

[Note 16c: C'est seulement à son retour à Paris que

l'empereur se livra à l'humeur dont il est ici parlé, car

voici ce qu'il écrivait de Milan, le 12 prairial an XIII (1er

juin 1805), à M. Fouché: «Il me parait que le succès de la

tragédie des _Templiers_ dirige les esprits sur ce point de

l'histoire française. Cela est bien, mais je ne crois pas

qu'il faille laisser jouer des pièces dont les sujets

seraient pris dans des temps trop près de nous. Je lis dans

un journal qu'on veut jouer une tragédie de Henri IV. Cette

époque n'est pas assez éloignée pour ne pas réveiller des

passions. La scène a besoin d'un peu d'antiquité, et, sans

porter de gêne sur le théâtre, je pense que vous devez

empêcher cela, sans faire paraître votre intervention. Vous

pourriez en parler à M. Raynouard qui parait avoir du talent.

Pourquoi n'engageriez-vous pas M. Raynouard à faire une

tragédie du passage de la première à la seconde race? Au lieu

d'être un tyran, celui qui lui succéderait serait le sauveur

de la nation. C'est dans ce genre de pièces, surtout, que le

théâtre est neuf, car sous l'ancien régime on ne les aurait

pas permises. L'oratorio de Saül n'est pas autre chose; c'est

un grand homme succédant à un roi dégénéré.» (P. R.)]

L'empereur partit de Gênes pour revenir directement à Paris. C'était la

dernière fois qu'il voyait cette belle Italie où il semblait qu'il eût

épuisé toutes les manières de frapper les hommes, comme général, comme

pacificateur et comme souverain. Il repassa le mont Cenis, et ordonna

les travaux qui devaient, ainsi qu'au Simplon, faciliter les

communications entre les deux nations. La cour se trouva aussi augmentée

des grands seigneurs italiens et des dames qu'il y attacha. Il avait

déjà pris des chambellans parmi les Belges, et on commença à entendre

autour de lui tous ces différents accents, qui variaient seuls les

formules obséquieuses qu'on lui adressait.

Il arriva, le 11 juillet, à Fontainebleau, et de là il vint s'établir à

Saint-Cloud. Peu de temps après son arrivée, _le Moniteur_ fut hérissé

de notes animées et demi-menaçantes qui annonçaient l'orage que l'Europe

ne tarderait point à voir éclater. Quelquefois ces notes renfermaient

certaines expressions marquantes qui décelaient l'auteur qui les avait

dictées. Il en existe une de ce temps qui me frappa:

Les journaux anglais rapportaient qu'on avait imprimé à Londres une

généalogie supposée de la famille Bonaparte, qui faisait remonter assez

haut sa noblesse.

«Ces recherches sont bien puériles, dit la note. À tous ceux qui

demanderaient de quel temps date la maison de Bonaparte, la réponse est

bien facile: Elle date du 18 brumaire.»

Je revis l'empereur avec un mélange de sentiments, dont quelques-uns

étaient pénibles. Il était assez difficile de n'être pas ému par sa

présence; mais je souffrais en éprouvant cette émotion mêlée d'une

certaine défiance qu'il commençait à m'inspirer[16d].

[Note 16d: Les indiscrétions ou l'imprudence de M.

Salembeni n'avaient pas seules causé quelque souci à mes

grands-parents durant ce voyage en Italie. Voici une lettre

de mon grand-père qui donne des détails sur une dénonciation

plus sérieuse, à laquelle ce passage fait allusion:

«Milan, 18 prairial an XIII (7 juin 1805).

»Je ne veux pas, ma chère amie, laisser partir Corvisart sans

lui donner une lettre pour vous. Plus heureux que moi, il

compte vous voir dans huit ou dix jours, et moi je ne peux me

promettre ce plaisir que dans cinq semaines, au plus tôt.

Gardez pour vous ce que je vous dis de l'époque de mon

arrivée, parce que l'empereur veut laisser croire qu'il

n'arrivera à Paris que dans deux mois, mais la vérité est que

son projet serait d'arriver à Fontainebleau le 22 ou le 23,

au plus tard, du mois prochain. J'ai encore un motif de vous

écrire par Corvisart, c'est que toutes nos lettres sont lues,

ou dans le cas de l'être, ce qui ne laisse pas de me gêner

fort quand je veux m'entretenir avec vous. C'est une lettre

de Salembeni contenue dans un de mes paquets qui, lue à la

poste, a occasionné son renvoi. Cela m'a empêché bien des

fois de vous écrire à coeur ouvert, et m'a bien des fois

rendu malheureux. J'aurais eu, par exemple, à vous prévenir,

ma chère amie, que vous avez encore été calomniée auprès de

l'empereur dans des rapports de Paris qui vous ont accusée

d'avoir pris part à de mauvaises plaisanteries faites par

madame de Damas sur le voyage en Italie et sur les frères de

l'empereur. Sa Majesté ne m'en a pas parlé, mais il en a

cependant été frappé, et en a parlé à d'autres, plusieurs

fois. Il parait vouloir exiger que vous rompiez absolument

avec cette famille. Vous sentez ce que j'ai eu à répondre aux

personnes qui m'en ont parlé de la part de l'empereur, sans

me permettre de m'en expliquer avec lui. Vous pensez bien que

je n'ai rien cru de cette absurde calomnie. Mais je voulais

qu'on me dit quel est le dénonciateur. J'ai même assuré que,

si c'était un rapport de Fouché, je passerais entièrement

condamnation. On ne m'a rien répondu, parce que, j'en suis

sûr, cela vient de M. dont les intrigues existent toujours,

et toujours pour le métier délicat que nous lui avons vu

faire cet hiver. Quoiqu'il ne convienne pas que vous écriviez

sur cela à l'empereur, ni à l'impératrice, vous pourriez

cependant voir Fouché, et lui demander de vous rendre le

service de vous dire, franchement, si ce sont ses rapports

qui vous ont accusée. Vous pourriez peut-être, aussi, vous

expliquer un peu ouvertement avec lui, et il trouverait sans

doute le moyen de nous servir. Si vous écriviez à

l'impératrice, ce qui serait bien, car vous ne lui écrivez

pas assez souvent, vous pourriez, sans rien dire de positif,

toucher quelque chose de votre manière de vivre. Il me vient

l'idée qu'il serait possible que votre soeur, qui fréquente

davantage les Damas, eût donné lieu à quelque méprise. Voyez

surtout cela avec votre bonne tête et vos réflexions

ordinaires, et faite votre profit de ce que je puis vous

mander, enfin, en toute sûreté, car il y a déjà longtemps que

cela dure. Ne croyez pas, d'ailleurs, que je sois pour cela

maltraité par le maître. Il pourrait être mieux, mais je n'ai

pas lieu de me plaindre. Quant à l'impératrice elle ne me

parle jamais que d'elle et de ce qui l'intéresse

personnellement. Il est impossible d'être plus complètement

personnelle qu'elle n'est devenue. Cependant, elle prend

plaisir à se vanter de vos lettres, et elle les fait toujours

lire à l'empereur.» (P. R.)]

L'impératrice me revit avec amitié. Je lui livrai assez franchement les

peines secrètes que je ressentais. Je lui témoignai ma surprise de voir

que, vis-à-vis de son époux, les dévouements passés ne défendaient

nullement contre aucune prévention subite. Elle lui redit mes paroles.

Comme elles ne manquaient ni de vérité, ni de force, il les entendit

assez bien. Il revint toujours sur ce qu'il n'appelait _dévouement_ que

celui qui donnait toute la personne, tous les sentiments, toutes les

opinions, et répéta qu'il fallait que nous abandonnions jusqu'à la plus

petite de nos anciennes habitudes pour n'avoir plus qu'une pensée, celle

de son intérêt et de ses volontés. Il promettait, en récompense, une

grande élévation, beaucoup de fortune, bien des jouissances pour

l'orgueil, «Je leur donnerai, disait-il en parlant de nous, de quoi se

moquer de ceux qui les blâment aujourd'hui, et s'ils veulent rompre avec

mes ennemis, je mettrai mes ennemis à leurs pieds.» Au reste, comme,

durant le séjour qu'il fit en France avant la campagne d'Austerlitz, son

esprit fut tendu vers des affaires fort importantes, nous eûmes alors

peu de tracas intérieurs, et notre position redevint assez douce.

Je me souviens, dans le moment, d'une petite anecdote qui n'a

d'importance que parce qu'elle peut encore servir à peindre cet homme

étrange; et, pour cette raison, je ne crois pas devoir la passer sous

silence.

Le despotisme de sa volonté s'étendait à mesure qu'il agrandissait le

cercle dont il voulait s'entourer. Il est très vrai de dire qu'il eût

voulu être seul le maître des réputations, pour les faire et défaire à

son gré. Il compromettait un homme, flétrissait une femme pour un mot,

sans aucune espèce de précautions. Mais il trouvait très mauvais que le

public osât regarder et juger la conduite de ceux, ou de celles, qu'il

avait mis comme en sauvegarde sous l'auréole dont il s'entourait.

Pendant le voyage d'Italie, le rapprochement et l'oisiveté des palais

avaient donné lieu à quelques galanteries plus ou moins sérieuses, dont

on avait écrit les récits à Paris, et dont la médisance s'était un peu

amusée. Un jour que nous étions un assez grand nombre de dames du palais

déjeunant avec l'impératrice, et parmi lesquelles se trouvaient celles

qui avaient été en Italie, Bonaparte entre tout à coup dans la salle à

manger, et, avec un visage assez gai, s'appuyant sur le dos du fauteuil

de sa femme, nous adresse aux unes et aux autres quelques paroles

insignifiantes; puis, nous questionnant toutes sur la vie que nous

menons, il nous apprend, d'abord à mots couverts, que, parmi nous, il y

en a quelques-unes qui sont l'objet des discours du public.

L'impératrice, qui connaissait son mari, et qui savait que, de paroles

en paroles, il pouvait aller très loin, veut rompre cette conversation;

mais l'empereur, la suivant toujours, arrive en peu de moments à la

rendre assez embarrassante. «Oui, mesdames, dit-il, vous occupez les

bons habitants du faubourg Saint-Germain. Ils disent, par exemple, que

vous, madame ***, vous avez telle liaison avec M. ***; que vous,

madame...» en s'adressant ainsi à deux ou trois d'entre nous, les unes

après les autres. On peut se figurer aisément l'embarras dans lequel un

semblable discours nous mettait toutes. Je crois encore, en vérité, que

l'empereur s'amusait de ce malaise qu'il excitait: «Mais, ajouta-t-il

tout à coup, qu'on ne croie pas que je trouve bons de semblables propos!

Attaquer ma cour, c'est m'attaquer moi-même; je ne veux pas qu'on se

permette une parole, ni sur moi, ni sur ma famille, ni sur ma cour.» Et

alors, son visage devenant menaçant, son ton de voix plus sévère, il fit

une longue sortie contre la partie de la société de Paris qui se

montrait encore rebelle, disant qu'il exilerait toute femme qui

prononcerait un mot sur une dame du palais, et s'échauffant sur ce texte

absolument à lui seul, car aucune de nous n'était tentée de lui

répondre. L'impératrice abrégea le déjeuner, pour terminer une pareille

scène. Le mouvement qu'on fit interrompit l'empereur, qui s'en alla

comme il était venu. Une de nos dames, béate admiratrice de _tout_

Bonaparte, était toute prête à s'attendrir sur la bonté d'un tel maître

qui voulait que notre réputation fût quelque chose de sacré. Mais madame

de ***, femme de beaucoup d'esprit, lui répondit avec impatience: «Oui,

madame, que l'empereur nous défende encore de cette manière, et nous

serons perdues!»

Il s'étonna beaucoup lorsque l'impératrice lui représenta le ridicule de

cette scène, et il prétendit toujours que nous devions lui savoir gré

de la chaleur avec laquelle il s'offensait, quand on nous attaquait.

Pendant son séjour à Saint-Cloud, il travailla beaucoup, et fit une

grande quantité de décrets relatifs à l'administration des nouveaux

départements qu'il avait acquis en Italie. Il augmenta aussi son conseil

d'État, auquel, de jour en jour, il donnait plus d'influence, parce

qu'il était bien sûr de l'avoir sous sa dépendance. Il se montra à

l'Opéra, et fut bien reçu des Parisiens; cependant il les trouvait

toujours un peu froids, en les comparant au peuple des provinces. Il

menait une vie pleine et sérieuse, prenant quelquefois le délassement de

la chasse, se promenant seulement une heure par jour, et ne recevant du

monde qu'une fois par semaine. Ces jours-là, la Comédie française venait

à Saint-Cloud, et y représentait des tragédies ou des comédies, sur un

très joli théâtre qu'on y avait construit. Ce fut alors que commencèrent

les embarras de M. de Rémusat, pour amuser celui que M. de Talleyrand

appelait _l'inamusable_. En vain, on choisissait dans notre répertoire

théâtral quelques-uns de nos chefs-d'oeuvre; en vain, nos meilleurs

comédiens s'évertuaient à lui plaire; le plus souvent il apportait à

ces représentations un esprit préoccupé et distrait par la gravité de

ses rêveries. Il s'en prenait à son premier chambellan, à Corneille, à

Racine, aux acteurs, du peu d'attention qu'il avait donné au spectacle.

Il aimait le talent, ou plutôt la personne de Talma, avec qui il avait

eu quelque liaison, pendant l'obscurité de sa première jeunesse. Il lui

donnait beaucoup d'argent, et le recevait familièrement; mais Talma

lui-même ne venait guère plus qu'un autre à bout de l'intéresser. Tel

qu'un malade qui se prend aux autres du mauvais état de sa santé, il

s'irritait de voir glisser sur lui les plaisirs qui convenaient à

autrui, et croyait toujours qu'en grondant et tourmentant, il ferait

inventer enfin ce qui arriverait à le distraire. Il fallait plaindre

très sérieusement l'homme chargé de ses plaisirs. Malheureusement pour

nous, M. de Rémusat a été cet homme-là, et je pourrais dire ce qu'il a

eu à souffrir.

En ce même temps, l'empereur se flattait encore de pouvoir lutter contre

les Anglais, par quelques succès maritimes. Les flottes réunies,

espagnoles et françaises, faisaient souvent des tentatives; on essayait

de défendre les colonies. L'amiral Nelson, nous poursuivant partout,

sans doute dérangeait la plupart de nos entreprises, mais on le cachait

soigneusement, et à croire nos journaux, nous battions les Anglais

journellement.

Il est vraisemblable que le projet de la descente était abandonné. Le

ministère anglais nous suscitait des ennemis redoutables sur le

continent. L'empereur de Russie, jeune et appelé à l'indépendance par

son caractère, se blessait déjà peut-être de la prépondérance que

voulait exercer le nôtre, et quelques-uns de ses ministres étaient

soupçonnés de favoriser la politique anglaise qui voulait qu'il devînt

notre ennemi. La paix avec l'Autriche ne tenait qu'à un fil, le roi de

Prusse seul semblait décidé à demeurer notre allié.

«Pourquoi, disait encore une note du _Moniteur_, tandis que l'empereur

de Russie exerce son influence sur la Porte, ne voudrait-il pas que

celui de France exerçât la sienne sur quelques parties de l'Italie?

Lorsque, avec le télescope d'Herschell, il observe de la terrasse du

palais de Tauride ce qui se passe entre l'empereur des Français et

quelques peuplades de l'Apennin, il n'exige pas sans doute que

l'empereur des Français ne voie pas ce que devient cet ancien et

illustre empire de Soliman, et ce que devient la Perse. Il est à la

mode d'accuser la France d'ambition; cependant quelle a été sa

modération passée! etc., etc...»

Au mois d'août, l'empereur partit pour Boulogne. Il n'entrait plus alors

dans ses projets de visiter les flottilles, mais de passer en revue la

nombreuse armée qui campait dans le Nord, et qu'il n'allait point tarder

à faire marcher. Pendant cette absence, l'impératrice fit un voyage aux

eaux de Plombières; et je puis, il me semble, employer ce répit à

revenir un peu sur nos pas, pour donner quelques détails sur M. de

Talleyrand, détails que, je ne sais pourquoi, j'ai omis jusqu'à présent.

On sait comment M. de Talleyrand, rentré en France depuis quelque temps,

fut nommé ministre des relations extérieures[17], par les soins de

madame de Staël qui indiqua ce choix au directeur Barras. Ce fut sous le

gouvernement des directeurs qu'il fit connaissance avec madame Grand.

Quoiqu'elle ne fût plus de la première jeunesse, cette belle Indienne

était encore remarquée, alors, pour sa beauté. Elle voulait passer en

Angleterre où vivait son mari, et elle alla demander un passeport à M.

de Talleyrand. Sa visite et sa vue produisirent sur lui un tel effet,

apparemment, que le passeport ne fut point donné, ou devint inutile.

Madame Grand demeura à Paris, et, peu après, on la vit fréquenter

l'hôtel des relations extérieures, et plus tard elle y fut logée.

Cependant Bonaparte était premier consul; ses victoires et ses traités

avaient amené à Paris les ambassadeurs des premières puissances de

l'Europe, et une foule d'étrangers. Les hommes obligés, par leur état,

de fréquenter M. de Talleyrand, prenaient assez bien leur parti de

trouver à sa table et dans son salon madame Grand qui en faisait les

honneurs; seulement, ils s'étonnaient de la faiblesse qui avait consenti

à mettre dans une telle évidence une femme belle seulement, et d'un

esprit si médiocre, et d'un caractère si difficile, qu'elle blessait

continuellement M. de Talleyrand par les platitudes qui lui échappaient,

comme elle troublait son repos par l'inégalité de son humeur. M. de

Talleyrand a de la douceur et un grand _laisser aller_ pour toutes les

habitudes journalières. Il est assez aisé de le dominer en

l'effarouchant, parce qu'il n'aime point le bruit, et madame Grand

employait, assez habilement, ses charmes et ses exigences pour le

dominer.

[Note 17: Le 15 juillet 1797. Il était rentré en France

depuis le mois de septembre 1795. (P. R.)]

Cependant, quand il fut question de présenter les ambassadrices chez le

ministre, il s'éleva des difficultés. Quelques-unes ne voulurent point

être exposées à être reçues par madame Grand. Elles se plaignirent, et

ces mécontentements parvinrent aux oreilles du premier consul. Aussitôt,

il eut avec M. de Talleyrand, à ce sujet, un entretien décisif, et il

déclara à son ministre qu'il devait bannir madame Grand de sa maison.

Celle-ci, à peine eut-elle appris une pareille décision, qu'elle vint

trouver madame Bonaparte; et, à force de larmes et de supplications,

elle obtint qu'elle lui procurât une entrevue avec Bonaparte. Elle ne

fut pas plus tôt en sa présence, qu'elle tomba à ses genoux et le supplia

de révoquer un arrêt qui la réduisait au désespoir. Bonaparte finit par

être ému des pleurs et des cris de cette belle personne; et après

l'avoir un peu calmée: «Je ne vois qu'un moyen, dit-il. Que Talleyrand

vous épouse, et tout sera arrangé; mais il faut que vous portiez son

nom, ou que vous ne paraissiez plus chez lui.» Madame Grand fut très

satisfaite de cette décision. Le consul la répéta à M. de Talleyrand en

ne lui donnant que vingt-quatre heures pour se déterminer. On a dit

qu'il avait trouvé un malin plaisir à le faire marier, et qu'il était

secrètement charmé de cette occasion de le flétrir, et, suivant son

système favori, de se donner ainsi une garantie de plus de la fidélité

que celui-ci serait forcé de lui garder. Il est bien possible que cette

idée soit entrée dans sa tête; il est certain aussi que madame

Bonaparte, sur laquelle les larmes avaient toujours un extrême empire,

usa de tout son crédit auprès de son époux, pour le rendre favorable à

madame Grand.

M. de Talleyrand rentra chez lui, assez troublé de la prompte

détermination qu'on exigeait de lui. Il y fut accueilli par des scènes

violentes; on l'attaqua avec tous les moyens qui devaient le plus

épuiser sa résistance; il fut pressé, poursuivi, agité contre ses

inclinations. Un reste d'amour, la puissance de l'habitude, peut-être

aussi la crainte d'irriter une femme qu'il est impossible qu'il n'eût

pas mise dans quelques-uns de ses secrets, le déterminèrent. Il céda,

partit pour la campagne, et trouva dans un village de la vallée de

Montmorency un curé qui consentit à le marier. Deux jours après on

apprit que madame Grand était devenue madame de Talleyrand, et tous les

embarras du Corps diplomatique furent aplanis. Il paraît que M. Grand,

qui habitait en Angleterre, quoique peu désireux de retrouver une femme

avec laquelle il avait rompu depuis longtemps, ne négligea point

l'occasion de se faire payer alors chèrement les réclamations contre ce

mariage dont il menaça, à plusieurs reprises, les deux nouveaux époux.

Pour avoir quelques distractions dans sa propre maison, M. de Talleyrand

fit venir de Londres la fille d'une de ses amies qui, en mourant, lui

avait recommandé cette enfant. C'est cette petite Charlotte qu'on a vu

élever chez lui, et qu'on a crue, très faussement, être sa fille. Il s'y

attacha vivement, soigna beaucoup son éducation, et, à l'âge de dix-sept

ans, l'ayant adoptée et décorée de son nom, il l'a mariée à son cousin

le baron de Talleyrand. Elle se conduit fort bien aujourd'hui, et elle

est venue à bout de gagner la bienveillance des Talleyrand, tous d'abord

assez justement mécontents de ce mariage.

Les gens qui connaissent M. de Talleyrand, qui savent à quel point il

porte la délicatesse du goût, l'habitude d'une conversation fine et

spirituelle, et le besoin d'un repos intérieur, se sont étonnés qu'il

ait uni sa vie à celle d'une personne qui le choquait à tous les moments

de la journée. Il est donc assez vraisemblable que des circonstances

impérieuses l'ont forcé, et que la volonté de Bonaparte, et le peu de

temps qu'on lui a donné pour se déterminer, se sont opposés à la

rupture, qui, dans le fond, lui eût bien mieux convenu. En effet, quelle

différence pour M. de Talleyrand, si, en s'affranchissant d'un tel joug,

il eût dès lors pris pour but de sa conduite son rapprochement futur

avec l'Église qu'il avait abandonnée! Sans oser lui souhaiter que ce

retour eût été fait avec une véritable bonne foi, combien il eût gagné

de considération, si, plus tard, quand tout fut à peu près recréé et

replacé, il eût revêtu l'automne de sa vie de la pourpre romaine, et du

moins réparé, pour le monde, le scandale de sa vie! Cardinal, grand

seigneur, homme vraiment distingué, il aurait eu des droits à tous les

respects, à tous les égards, et sa marche n'aurait pas eu ce caractère

d'embarras et d'hésitation qui l'a tant gêné depuis. Mais dans la

situation où il s'est mis, quelles précautions n'a-t-il pas dû prendre

pour échapper, autant que possible, au ridicule toujours suspendu sur

lui! Sans doute il s'est mieux tiré qu'un autre de l'étrange évidence

dans laquelle il était. Un profond silence sur les ennuis secrets, les

apparences d'une complète indifférence pour les niaiseries qui

échappaient à sa compagne et pour les écarts qu'elle se permit, un peu

de hauteur à l'égard de ceux qui auraient tenté de sourire de lui ou

d'elle, une extrême politesse qui appelait la bienveillance, un grand

crédit, une considération politique immense, une fortune énorme,

dépensée noblement, une patience à toute épreuve pour dévorer l'insulte,

une grande habileté pour s'en venger à propos, voilà ce qu'il opposa,

avec une suite vraiment remarquable, au blâme général qu'il avait

excité, mais qui ne savait sous quelle forme se montrer; et, malgré ses

fautes qui sont immenses, le mépris public n'a jamais osé l'atteindre.

Mais il ne faut pas croire qu'intérieurement il n'ait pas été puni de

son imprudente conduite. Privé de tout bonheur intime, à peu près

brouillé avec sa famille qui ne pouvait guère se mettre en relations

avec madame de Talleyrand, il fut forcé de se livrer à une vie toute

factice, qui pût l'arracher à l'ennui de sa maison, et peut-être à

l'amertume de ses secrètes pensées.

Les affaires publiques le servirent et l'occupèrent; il livra au jeu le

temps qu'elles lui laissaient. Toujours environné d'une cour nombreuse,

donnant aux affaires ses matinées, à la représentation le soir, et la

nuit aux cartes, jamais il ne s'exposait au tête-à-tête fastidieux de sa

femme, ni aux dangers d'une solitude qui lui eût inspiré de trop

sérieuses réflexions. Toujours attentif à se distraire de lui-même, il

ne venait chercher le sommeil que lorsqu'il était sûr que l'extrême

fatigue lui permettrait de l'obtenir.

Au reste, l'empereur, par sa conduite à l'égard de madame de Talleyrand,

ne le dédommagea point de l'obligation qu'il lui avait imposée. Il la

traita toujours froidement, et souvent avec impolitesse, ne lui

accordant jamais sans difficultés les distinctions accordées au rang où

elle était appelée, et ne dissimulant point la déplaisance qu'elle lui

inspirait, même dans les temps où M. de Talleyrand avait encore toute sa

confiance. Ce dernier dévora tout, et ne laissa jamais échapper la

moindre plainte. Il arrangea les choses pour que sa femme se montrât peu

à la cour; elle recevait tous les étrangers, à certains jours les

personnes qui tenaient au gouvernement; elle ne faisait guère de

visites; on n'en exigeait point d'elle; on la comptait pour rien. Il

était clair que, pourvu qu'en entrant et en sortant de son salon on lui

fît une révérence, M. de Talleyrand n'en demandait pas davantage.

J'oserais, en finissant, dire qu'il parut toujours porter, avec un

courage parfaitement résigné, le _tu l'as voulu_ de la comédie.

La suite de ces mémoires me ramènera à parler de M. de Talleyrand, quand

j'aurai atteint le temps de notre liaison avec lui[18].

[Note 18: Cette liaison de mes grands-parents avec M. de

Talleyrand, commencée pendant le séjour de mon grand-père à

Milan, devenait précisément plus intime dans la même année.

Voici ce que ma grand'mère écrivait de lui à son mari, le 6

vendémiaire an XIV (28 sept. 1805): «J'ai été réellement

contente du ministre. Dans une petite audience qu'il m'a

donnée, il m'a témoigné de l'amitié à sa manière. Vous pouvez

lui dire qu'il a été bien aimable, que je vous l'ai écrit.

Cela ne fait jamais de mal. Je lui ai dit, en riant: «Aimez

donc mon mari; cela ne vous donnera pas grand'peine, et cela

me fera plaisir.» Il m'a assuré qu'il vous aimait, _et je

l'ai cru_. Il prétend que nous nous ennuyons trop à la cour

pour ne pas devenir toutes un peu galantes, _moi_, dit-il,

_un peu plus tard que les autres, parce que je ne suis pas

tout à fait bête, et que l'esprit est la plus sûre

sauvegarde_. J'avais envie de lui dire qu'il n'en était pas

la preuve, et que je sentais en moi une bien meilleure

défense, qui est tout entière dans ce sentiment si doux, si

exclusif que tu as su m'inspirer, et qui fait le bonheur de

ma vie, même en ce moment où il me cause de vifs chagrins.»

Ce chagrin, c'était l'absence. (P. R.)]

Je n'ai point connu madame Grand dans l'éclat de sa jeunesse et de sa

beauté, mais j'ai entendu dire qu'elle avait été une des plus charmantes

personnes de son temps. Grande, sa taille avait toute la souplesse et

l'abandon gracieux si ordinaire aux femmes de son pays. Son teint était

éblouissant, ses yeux d'un bleu animé; le nez un peu court, retroussé

et, par un hasard assez singulier, lui donnant quelque ressemblance avec

M. de Talleyrand. Ses cheveux, d'un blond particulier, avaient une

beauté qui passa presque comme un proverbe. Je crois qu'elle devait

avoir au moins trente-six ans, quand elle épousa M. de Talleyrand.

L'élégance de sa taille commençait à disparaître un peu, par

l'embonpoint qu'elle prit alors, qui a fort augmenté depuis, et qui a

fini par détruire la finesse de ses traits et la beauté de son teint

devenu fort rouge. Elle a le son de voix désagréable, de la sécheresse

dans les manières, une malveillance naturelle à l'égard de tout le

monde, et un fonds de sottise inépuisable, qui ne lui a jamais permis de

rien dire à propos. Les amis intimes de M. de Talleyrand ont toujours

été les objets de sa haine particulière, et l'ont cordialement détestée.

Son élévation lui a donné peu de bonheur, et ce qu'elle a eu à souffrir

n'a jamais excité l'intérêt de personne[19].

[Note 19: Le bref du pape, qui relevait M. de Talleyrand

des excommunications encourues, était alors considéré, par

lui, comme une permission de devenir laïque, et même de se

marier, quoique rien de pareil n'y soit dit expressément. On

peut s'en convaincre en lisant l'ouvrage très intéressant de

sir Henry Lytton Bulwer, qui me paraît être ce qu'on a écrit

de plus juste et de plus bienveillant à la fois, sur son

esprit, sur sa personne et sur l'influence, tant de fois

utile à la France, qu'il a exercée en Europe. Quant à son

mariage, l'auteur en parle ainsi: «La dame qu'il épousa, née

dans les Indes orientales, et séparée de M. Grand, était

remarquable par sa beauté autant que par son peu d'esprit.

Tout le monde a entendu l'anecdote à propos de sir George

Robinson, auquel elle demandait des nouvelles de son

domestique _Friday_. Mais M. de Talleyrand défendait son

choix en disant: «Une femme d'esprit compromet souvent son

mari, une femme stupide ne compromet qu'elle-même.» (Essai

sur Talleyrand par sir Henry Lytton Bulwer G. C. B, ancien

ambassadeur, trad. de l'anglais par M. G. Perrot) (P. R.)]

Tandis que l'empereur passait en revue toute son armée, madame Murat

alla lui faire une visite à Boulogne, et il exigea que madame Louis

Bonaparte, qui avait accompagné son mari aux eaux de Saint-Amand,

l'allât joindre aussi, et lui menât son fils. Il lui arriva plus d'une

fois de parcourir les rangs de ses soldats avec cet enfant dans ses

bras. Cette armée était alors admirablement belle, soumise à une exacte

discipline, animée, bien pourvue, et fort impatiente de la guerre. Ses

désirs ne tardèrent pas à être satisfaits. Malgré les rapports de nos

journaux, nous étions presque toujours arrêtés dans tout ce que nous

tentions sur mer pour protéger nos colonies; l'entreprise de la descente

paraissait de jour en jour plus périlleuse; il fallait frapper l'Europe

par quelque nouveauté moins douteuse.

«Nous ne sommes plus, disaient les notes du _Moniteur_ en s'adressant

aux Anglais, ces Français si longtemps vendus et trahis par des

ministres perfides, des maîtresses avides et des rois fainéants. Vous

marchez vers une inévitable destinée.»

Nous livrâmes un combat naval à la hauteur du cap Finistère, combat dont

les deux nations, anglaise et française, firent une victoire, où sans

doute la bravoure nationale opposa une forte résistance à la science de

l'ennemi, mais qui n'eut d'autre résultat que de faire rentrer notre

flotte dans le port. Peu après, nos journaux retentirent de plaintes sur

les outrages que le pavillon vénitien avait éprouvés, depuis qu'il

dépendait de l'Autriche. On sut bientôt que les troupes autrichiennes se

mettaient en mouvement, que l'alliance entre les deux empereurs

d'Autriche et de Russie était décidée contre nous. Les journaux anglais

annoncèrent avec triomphe la guerre continentale.

On fêta cette année le jour de naissance de Bonaparte, avec beaucoup de

pompe, d'un bout de la France à l'autre. Il revint de Boulogne le 3

septembre, et, dans ce temps, le Sénat rendit un décret par lequel, on

dut reprendre au 1er janvier 1806 le calendrier grégorien. Ainsi

disparurent peu à peu les dernières traces de la République qui avait

duré, ou paru durer, treize ans.

Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat · 第 12 / 30 题