NAPOLÉON.»

Après avoir présenté cette lettre, au fond assez remarquable, comme une

preuve éclatante de l'amour de Bonaparte pour les Français, de son désir

de la paix, et de sa modération généreuse, M. de Talleyrande donna

communication de la réponse que lui avait faite lord Mulgrave, ministre

des affaires étrangères. La voici:

«Sa Majesté a reçu la lettre qui lui a été adressée par le chef du

gouvernement français, datée du deuxième jour de ce mois.»

«Il n'y a aucun objet que Sa Majesté ait plus à coeur que de saisir la

première occasion de procurer de nouveaux à ses sujets les avantages

d'une paix fondée sur des bases qui ne soient pas incompatibles avec la

sûreté permanente et les intérêts essentiels de ses États. Sa Majesté

est persuadée que ce but ne peut être atteint que par des arrangements

qui puissent, en même temps, pourvoir à la sûreté et à la tranquillité

à venir de l'Europe, et prévenir le renouvellement des dangers et des

malheurs dans lesquels elle s'est trouvée enveloppée. Conformément à ce

sentiment, Sa Majesté sent qu'il lui est impossible de répondre plus

particulièrement à l'ouverture qui lui a été faite, jusqu'à ce qu'elle

ait eu le temps de communiquer avec les puissances du continent, avec

lesquelles elle se trouve engagée par des liaisons et des rapports

confidentiels, et particulièrement avec l'empereur de Russie, qui a

donné les preuves les plus fortes de la sagesse et de l'élévation des

sentiments dont il est animé, et du vif intérêt qu'il prend à la sûreté

et à l'indépendance de l'Europe.

»14 janvier 1805.»

Le caractère vague et indéterminé de cette réponse, toute diplomatique,

donnait un grand avantage à la lettre de l'empereur plus ferme, et, en

apparence, portant toutes les marques d'une magnanime sincérité. Elle

fit donc un assez grand effet, et les différents rapports de ceux qui

furent chargés de la porter aux trois grands corps de l'État, la

présentèrent plus ou moins habilement dans le jour qui devait lui être

le plus favorable.

Le rapport de Régnault de Saint-Jean d'Angely, envoyé comme conseiller

d'État au Tribunat, est très remarquable, et encore intéressant

aujourd'hui. Les louanges données à l'empereur, quoique poussées à

l'extrême, y ont de la grandeur; le tableau de l'Europe est habilement

tracé; celui du mal que la guerre doit faire à l'Angleterre est au moins

spécieux, et, enfin, la peinture de nos prospérités à cette époque est

imposant, et peu ou point exagéré.

«La France, dit-il, n'a rien à demander au ciel, sinon que le soleil

continue à luire, que la pluie continue à tomber sur nos guérets, et la

terre à rendre les semences fécondes.»

Et, alors, tout cela était vrai, et une sage administration, un

gouvernement modéré, une constitution libérale donnée à la France,

eussent à jamais consolidé cette prospérité! Mais les idées

constitutionnelles n'entraient nullement dans le plan de Bonaparte. Soit

que réellement il crût, comme il le disait souvent, que le caractère

français et la position continentale de la France fussent en opposition

avec les lenteurs d'un gouvernement représentatif; soit que, se sentant

fort et habile, il ne pût consentir à faire à l'avenir de la France le

sacrifice des avantages qu'il croyait nous donner par la puissance seule

de sa volonté, il ne laissait guère échapper les occasions de

discréditer la forme du gouvernement de nos voisins.

«La situation malheureuse dans laquelle vous avez mis votre peuple,

disait-il dans les notes du _Moniteur_, en s'adressant aux ministres

anglais, ne peut s'expliquer que par le malheur d'un État dont la

politique intérieure est mal assise, et d'un gouvernement jouet

misérable des factions parlementaires, et des mouvements d'une puissante

oligarchie.»

Cependant, il se doutait bien, quelquefois, qu'il résistait aux

tendances générales du siècle, mais il croyait avoir la force de les

contenir. Un peu plus tard, il lui est arrivé de dire: «Tant que je

vivrai, je régnerai comme je l'entends; mais mon fils sera forcé d'être

libéral.» Et, en attendant, il ne rêvait que des créations féodales. Il

pensait pouvoir les faire accepter, et les préserver de la critique, qui

commençait à décrier les anciennes institutions, en les établissant sur

une si grande échelle, qu'elles intéressaient notre orgueil, et

imposaient silence à la raison. Il croyait pouvoir encore une fois,

comme l'histoire des siècles en avait déjà présenté l'exemple, soumettre

le monde à la puissance d'un peuple-roi, puissance à la vérité toute

représentée dans sa personne. Un mélange d'institutions orientales,

romaines, et offrant aussi quelques ressemblances avec les temps de

Charlemagne, devait faire de tous les souverains de l'Europe de grands

feudataires de celui de l'Empire français, et peut-être que, si la mer

n'eût pas irrévocablement préservé l'Angleterre de notre invasion, ce

gigantesque projet eût été exécuté.

Peu de temps après, on eut l'occasion de voir jeter par l'empereur les

fondements d'un plan qu'il roulait dans le secret de ses pensées. Je

veux parler de la réunion de la couronne de Fer à celle de France.

Le 17 mars, M. de Melzi, vice-président de la république italienne,

accompagné des principaux membres de la Consulte d'État, et d'une

nombreuse députation de présidents de collèges électoraux, de députés du

Corps législatif et de personnages importants, vint apporter à

l'empereur, placé sur son trône, le voeu de la Consulte, qui demandait

qu'il voulût bien régner aussi sur la république ultramontaine. «On ne

peut nous conserver, disait M. de Melzi, le gouvernement actuel, parce

qu'il nous arrière de l'époque où nous vivons. La monarchie

constitutionnelle est indiquée partout, par le progrès des lumières. La

république italienne demande un roi, et son intérêt veut que ce roi soit

Napoléon, à cette condition que les deux couronnes ne seront réunies que

sur sa tête, et qu'il se nommera lui-même un successeur pris dans sa

descendance, dès que la mer Méditerranée aura recouvré la liberté.»

À ce discours, l'empereur répondit qu'il avait toujours travaillé pour

l'intégrité de l'Italie, que, dans ce but, il acceptait la couronne,

parce qu'il concevait que le partage serait dans ce moment funeste à son

indépendance. Il promit enfin de placer la couronne de Fer plus tard,

avec plaisir, sur une plus jeune tête, prêt à se sacrifier toujours pour

les intérêts des États sur lesquels il était appelé à régner.

Le lendemain 18, il se rendit au Sénat en grande cérémonie, et il

annonça le voeu de la Consulte, et son acceptation. M. de Melzi et tous

les Italiens lui prêtèrent serment; et le Sénat d'approuver et

d'applaudir comme de coutume. L'empereur termina son discours en

déclarant «qu'en vain le génie du mal chercherait à remettre en guerre

le continent, que ce qui avait été réuni à l'Empire demeurerait réuni.»

Sans doute, il prévoyait alors que ce dernier événement serait la cause

d'une guerre prochaine, au moins avec l'empereur d'Autriche; mais il

était loin de la redouter. L'armée se fatiguait de son inaction; trop de

périls étaient attachés à la descente; on pouvait espérer qu'un temps

favorable en faciliterait, à toute force, l'exécution; mais comment se

maintenir ensuite dans un pays où il ne serait guère possible de se

recruter? Et quelles chances pour la retraite, en cas de mauvais succès?

On peut observer dans l'histoire de Bonaparte qu'il a toujours évité, du

moins autant qu'il l'a pu, et surtout pour sa personne, les situations

désespérées. Une guerre devait donc lui rendre le service de le tirer

des embarras de ce projet de descente, devenu ridicule le jour où il

renonçait à le tenter.

Dans cette même séance, l'État de Piombino fut donné à la princesse

Élisa. En annonçant cette nouvelle au Sénat, Bonaparte déclarait que

cette principauté avait été mal administrée depuis plusieurs années,

qu'elle intéressait le gouvernement français par la facilité qu'elle

offrait pour communiquer avec l'île d'Elbe et la Corse, que ce don

n'était donc point l'effet d'une tendresse particulière, mais une chose

conforme à la saine politique, à l'éclat de la couronne et à l'intérêt

des peuples.

Et ce qui prouve à quel point les donations de l'empereur avaient cette

forme de fiefs dont je parlais tout à l'heure, c'est que le décret

impérial portait que les enfants de madame Bacciochi, en succédant à

leur mère, recevraient l'investiture de l'empereur des Français, qu'ils

ne pourraient se marier sans son consentement, et que le mari de la

princesse, qui devait prendre le titre de prince de Piombino,

prononcerait le serment suivant:

«Je jure fidélité à l'empereur; je promets de secourir de tout mon

pouvoir la garnison de l'île d'Elbe; et je déclare que je ne cesserai de

remplir, dans toutes les circonstances, les devoirs d'un bon et fidèle

sujet envers Sa Majesté l'empereur des Français.»

Peu de jours après, le pape baptisa en grande cérémonie le second fils

de Louis Bonaparte, tenu par lui-même et par sa mère. Cette pompe eut

lieu à Saint-Cloud. Le parc fut illuminé à raison de cet événement et

semé de jeux publics pour le peuple. Le soir, il y eut un cercle

nombreux et une première représentation d'_Athalie_ au théâtre de

Saint-Cloud.

Cette tragédie n'avait point été donnée depuis la Révolution.

L'empereur, qui avoua que la lecture de cet ouvrage ne l'avait jamais

bien frappé, fut très intéressé par la représentation, et répéta encore

à cette occasion qu'il désirait fort qu'une pareille tragédie fût faite

pendant son règne. Il consentit à ce qu'elle fût représentée à Paris;

et, à dater de cette époque, on commença à pouvoir remettre sur notre

théâtre la plupart de nos chefs-d'oeuvre, que la prudence

révolutionnaire en avait écartés. Ce ne fut pas, cependant, sans en

retrancher quelques vers dont on craignait les applications. Luce de

Lancival, l'auteur d'_Hector_ et d'_Achille à Scyros_, et, peu après,

Esménard, auteur du poème de _la Navigation_, furent chargés de corriger

Corneille, Racine et Voltaire. Mais, n'en déplaise à cette précaution

d'une police trop minutieuse, les vers retranchés, comme les statues de

Brutus et de Cassius, étaient d'autant plus marquants qu'on les avait

fait disparaître.

À la suite de ces grandes déterminations prises à l'égard de l'Italie,

l'empereur annonça qu'il y ferait un prochain voyage et fixa son sacre à

Milan, pour le mois de mai. Il convoqua, en même temps, le Corps

législatif italien pour la même époque, et il fit paraître nombre de

décrets et d'arrêtés relatifs aux nouveaux usages qu'il établissait dans

ce pays. Il donna aussi des dames et des chambellans à sa mère, entre

autres M. de Cossé-Brissac, qui avait sollicité cette faveur. Dans le

même temps, le prince Borghèse fut déclaré citoyen français; et nous

eûmes parmi les dames du palais une nouvelle compagne, madame de Canisy,

une des plus belles femmes de cette époque.

Madame Murat accoucha dans ce temps; elle occupait alors l'hôtel

Thélusson, situé au bout de la rue d'Artois. On vit, à cette occasion,

combien le luxe de ces nouvelles princesses allait toujours croissant,

et cependant il n'était point encore arrivé au point où il est parvenu

depuis. Elle avait imaginé, pour le temps de ses couches, de tendre sa

chambre en satin rose, les rideaux de son lit et ceux des fenêtres, de

la même étoffe, tous garnis en dentelle très haute et très fine, au lieu

de franges.

Bientôt on ne s'occupa plus que des préparatifs du départ, qui fut fixé

au 2 avril, ainsi que celui du pape; et, quelques jours avant, M. de

Rémusat partit pour Milan, chargé d'y porter les insignes, ornements

royaux et diamants de la couronne qui devaient servir au couronnement.

Ce voyage commença pour moi un chagrin nouveau, qui devait se reproduire

pendant quelques années. Jamais encore je ne m'étais séparée de mon

mari, et j'avais pris l'habitude de jouir si vivement et si intimement

des douceurs de mon intérieur, que j'eus beaucoup de peine à supporter

cette pénible privation. Cette peine contribua encore à jeter un voile

assez sombre sur la vie de cour à laquelle je me trouvais forcée; et

elle coûta beaucoup aussi à mon mari, qui eut, ainsi que moi, le tort de

le laisser deviner. Je l'ai déjà dit, la vie d'un courtisan est manquée

lorsqu'il veut conserver l'habitude de sentiments qui sont toujours une

dangereuse distraction aux devoirs minutieux dont cette vie est

composée.

Mon inquiétude en voyant mon mari partir pour un voyage qui me

paraissait si long, et presque dangereux, tant mon imagination

s'exaltait sur tout ce qui le regardait, me fit désirer qu'il emmenât

avec lui un ancien officier de marine de nos amis, appelé Salembeni,

pauvre, et vivant d'une petite place obscure, et de quelque argent que

M. de Rémusat lui donnait, en l'employant comme secrétaire. Je lui

confiai le soin de la santé de mon mari. Cet homme avait de l'esprit;

mais il était un peu difficile, assez malin, d'une humeur chagrine. Il

nous causa plus d'une peine, et c'est pour cela que j'en fais mention

ici[10].

Ma santé devenait trop mauvaise pour qu'on songeât à me mettre du

voyage. L'impératrice parut me regretter; quant à moi, j'étais au fond

contente de me reposer de cette vie orageuse que j'avais menée, et de

demeurer avec ma mère et mes enfants[11].

[Note 10: M. Salembeni, qui aimait à écrire, écrivit

assez librement d'Italie plutôt sur la chronique scandaleuse

de la cour que sur la politique. Les lettres étaient ouvertes

et montrées à l'empereur qui lui ordonna de partir dans les

vingt-quatre heures, comme on le verra plus loin. Cette

disgrâce causa quelques ennuis à mon grand-père. Quoique dans

la correspondance de l'auteur de ces mémoires avec son mari

on sente quelque gêne, et que bien des phrases s'y trouvent

destinées à satisfaire un maître jaloux, il est probable que

les lettres du mari et de la femme étaient aussi considérées

comme trop libres. (P. R.)]

[Note 11: Ma grand'mère, toujours faible de santé,

commençait à devenir tout à fait malade, et impropre à toute

activité. Son caractère s'en ressentit. Elle ne perdit rien

de sa douceur, mais elle perdit du calme, de la sérénité, de

la gaieté. Elle eut de fréquents maux de nerfs qui, joints à

sa vivacité naturelle d'imagination, la rendirent plus

accessible à l'inquiétude et à la mélancolie. Le voyage de

son mari, si différent cependant des expéditions dangereuses

des hommes de ce temps, qui était presque un voyage de

plaisirs, la troubla plus qu'on ne le peut croire

aujourd'hui, et son chagrin étonnait même les femmes les plus

romanesques de ces temps si éloignés de nous. La vie du

monde, et surtout celle de la cour, lui devint de plus en

plus difficile. (P. R.)]

Mesdames de la Rochefoucauld, d'Arberg, de Serrant et Savary

accompagnèrent l'impératrice; un assez grand nombre de chambellans, les

grands officiers, enfin une cour assez nombreuse et assez jeune, fut du

voyage. L'empereur partit le 2 avril, et le pape le 4 du même mois.

Celui-ci reçut partout, jusqu'à son arrivée à Rome, de grandes marques

de respect, et, alors, il croyait sans doute dire adieu à la France pour

jamais.

Murat restait gouverneur de Paris, et chargé d'une surveillance exacte

qu'il étendait à tout, mais ne faisant pas, je crois, des rapports

toujours désintéressés. Fouché, plus libéral dans sa police, si on peut

se servir de cette expression, ayant acquis le droit de se croire

nécessaire, dirigeait les choses d'un peu haut, ménageant toujours tous

les partis, selon son système, afin de se rendre utile à tous.

L'archichancelier Cambacérès demeurait pour la direction du Conseil

d'État, dont il s'acquittait bien, et pour faire les honneurs de Paris.

Il recevait beaucoup de personnes, qu'il accueillait avec une politesse

mêlée d'une certaine morgue qui donnait à sa manière une teinte de

ridicule.

Au reste, Paris et la France étaient alors dans le plus grand repos;

tout semblait s'entendre pour marcher vers l'ordre, et demeurer dans la

soumission. L'empereur commença son voyage par la Champagne. Il alla à

Brienne, et passa un jour dans le beau château de ce nom, pour visiter

le berceau de sa jeunesse. Madame de Brienne faisait profession d'un

extrême enthousiasme pour lui, et, comme il savait gré de l'adoration,

il fut très aimable chez elle. Il y avait alors quelque chose d'amusant

à voir, à Paris, quelques-uns des parents de madame de Brienne recevoir

les lettres animées qu'elle écrivait sur ce séjour impérial. Cependant,

comme elles rapportaient des faits, ces lettres produisirent bon effet

dans ce qu'on appelle chez nous _la bonne compagnie_. Le succès est

chose facile aux puissants de ce monde; il faut qu'ils soient ou bien

malveillants ou bien maladroits, quand ils ne parviennent pas à nous

plaire.

Peu de jours après ces grands départs, l'article suivant parut dans _le

Moniteur_:

«Monsieur Jérôme Bonaparte est arrivé à Lisbonne sur un bâtiment

américain, sur lequel étaient inscrits comme passagers «monsieur et

mademoiselle Patterson». M. Jérôme a pris aussitôt la poste pour Madrid.

Monsieur et mademoiselle sont rembarqués. On les croit retournés en

Amérique.»[12]

[Note 12: Voici comment l'empereur annonçait le retour de

son frère au ministre de la marine, le vice-amiral Decrès:

«Milan, 23 floréal an XIII (13 mai 1805).

»Monsieur Decrès, M. Jérôme est arrivé. Mademoiselle

Patterson est retournée en Amérique. Il a reconnu son erreur

et désavoue cette personne pour sa femme. Il promet de faire

des miracles. En attendant, je l'ai envoyé à Gênes pour

quelque temps.» (P. R.)]

Je crois qu'ils passèrent alors en Angleterre.

Ce M. Patterson n'était autre chose que le beau-père de Jérôme.

Celui-ci, devenu amoureux en Amérique de la fille d'un négociant

américain, l'avait épousée, se flattant d'obtenir, après quelque

mécontentement, le pardon de son frère. Mais Bonaparte, qui rêvait dès

lors d'autres projets pour sa famille, montra le plus grand courroux,

cassa le mariage, et força son frère à une séparation subite. Jérôme se

rendit en Italie, et le joignit à Turin; il fut fort maltraité, et reçut

l'ordre de se rendre sur l'une de nos flottes qui croisait dans la

Méditerranée; il demeura en mer pendant un assez long temps, et ne

rentra en grâce que plusieurs mois après.

L'empereur fut accueilli dans toute la France avec un enthousiasme réel.

Il séjourna à Lyon, où il s'attacha les commerçants par des ordonnances

qui leur étaient favorables; enfin, il passa le mont Cenis, et demeura

quelques jours à Turin.

Cependant, M. de Rémusat était arrivé à Milan, où il avait trouvé le

prince Eugène, qui le reçut avec cette cordialité qui lui est si

naturelle. Ce prince questionna mon mari sur ce qui s'était passé à

Paris depuis son départ, et parvint à tirer de lui quelques-unes des

particularités relatives à madame de X... qui blessèrent ses anciens

sentiments. M. de Rémusat me mandait qu'il menait une vie assez

paisible, en attendant la cour. Il parcourait Milan, qui lui parut une

triste ville, ainsi que le palais. Les habitants montraient peu

d'empressement aux Français; les nobles se tenaient renfermés chez eux,

sous prétexte qu'ils n'étaient point assez riches pour faire

convenablement les honneurs de leur maison. Le prince Eugène s'efforçait

de les attirer autour de lui, mais il avait peine à y réussir. Les

Italiens, encore en suspens, ne savaient s'ils devaient se réjouir de la

destinée nouvelle qu'on leur imposait.

M. de Rémusat m'a écrit, à cette époque, des détails curieux sur le

genre de vie des Milanais. Leur ignorance de tous les agréments de la

société, ce manque absolu des jouissances de la vie de famille, les

maris étrangers à leurs femmes laissant un _cavaliere servante_ les

soigner; la tristesse des spectacles; l'obscurité des salles, qui permet

à chacun de s'y rendre sans toilette et de s'occuper souvent à toute

autre chose, dans les loges presque closes, qu'à écouter l'opéra; le peu

de diversité des représentations; la comparaison des coutumes de ce pays

avec les usages de la France; tout cela donnait à M. de Rémusat matière

à des observations toutes à l'avantage de notre aimable patrie, et

ajoutait à son désir de s'y retrouver près de moi.

Pendant ce temps, l'empereur parcourait les lieux de ses premières

victoires. Il fit une revue considérable sur le champ de bataille de

Marengo même, et y distribua des croix.

Les troupes qu'on avait réunies sous prétexte de cette revue, et qu'on

tint ensuite dans le voisinage de l'Adige, furent une des raisons, ou

des prétextes, pour lesquelles le cabinet autrichien accrut encore la

ligne de défense déjà considérable qui avait ordre de se tenir derrière

ce fleuve; et, par suite, la politique française s'effaroucha de ces

précautions.

Le 9 mai, l'empereur arriva à Milan. Sa présence donna à cette ville un

grand mouvement, et les circonstances du couronnement y éveillèrent les

ambitions, comme il était arrivé à Paris. Les plus grands seigneurs

milanais commencèrent à souhaiter les nouvelles distinctions et les

avantages qui y étaient attachés; on parlait d'indépendance et d'unité

de gouvernement aux Italiens, et ils se livrèrent aux espérances qu'il

leur fut permis de concevoir.

Dès l'arrivée de notre cour à Milan, je fus frappée du ton de tristesse

des lettres de M. de Rémusat, et, bientôt après, je fus informée qu'il

avait à souffrir du mécontentement subit que son maître éprouvait contre

lui, un peu injustement. Les lettres étaient assez soigneusement

ouvertes; cet officier[13] dont j'ai parlé, spectateur caustique de ce

qui se faisait à Milan, s'imagina d'écrire à Paris des récits assez

gais, et un peu railleurs, de ce qui se passait sous ses yeux. M. de

Rémusat reçut l'ordre de le faire repartir pour Paris, sans qu'on lui

expliquât d'abord pourquoi, et ce ne fut que plus tard qu'il apprit la

cause d'une pareille injonction. Le mécontentement de Bonaparte ne

s'arrêta point sur le secrétaire, et retomba encore sur celui qui

l'avait amené.

[Note 13: M. Salembeni (P. R.)]

En outre, le prince Eugène laissa échapper quelques-unes des

particularités qu'il avait obtenues de la confiance de mon mari, et,

enfin, on vit dans nos lettres, comme je l'ai déjà dit, des sentiments

qui prouvaient que toutes nos pensées n'étaient pas entièrement

concentrées dans les intérêts de notre situation. Tous ces motifs réunis

suffisaient pour donner de l'humeur à un maître naturellement irascible,

et il arriva que, selon sa coutume, qui était d'employer toujours les

hommes à son profit, quand ils lui étaient utiles, quelle que fût sa

disposition à leur égard, il exigea de mon mari un service d'une

exactitude rigoureuse, parce que l'ancienneté de M. de Rémusat dans le

palais lui donnait une plus grande habitude sur un cérémonial qui

devenait tous les jours plus minutieux, et auquel l'empereur mettait de

plus en plus de l'importance. Mais, en même temps, il le traitait avec

sécheresse et dureté, répétant toujours à ceux qui, avec raison, lui

vantaient les qualités estimables et distinguées de mon mari: «Tout cela

peut être, mais il n'est pas à moi comme je voudrais qu'il fût.» Ce

reproche a été continuel dans sa bouche pendant toutes les années que

nous avons passées près de lui, et peut-être y a-t-il quelque mérite à

n'avoir pas cessé de le mériter.

Cette vie animée, et pourtant oisive, d'une cour, donnèrent à M. de

Talleyrand et à M. de Rémusat l'occasion de se connaître un peu

davantage, et jetèrent les premiers fondements d'une liaison qui, plus

tard, m'a causé bien des émotions diverses.

Le tact fin et naturellement droit de M. de Talleyrand démêla l'esprit

juste et observateur de mon mari; ils s'entendirent sur une multitude de

choses, et ces deux caractères si opposés n'empêchèrent point qu'ils ne

trouvassent du charme à l'échange de leurs idées. Un jour, M. de

Talleyrand dit à M. de Rémusat: «Vous n'êtes pas, je le vois, sans

quelque défiance de moi. Je sais d'où elle vous vient. Nous servons un

maître qui n'aime pas les liaisons. En nous voyant attachés tous deux à

un même service, il a prévu des relations entre nous. Vous êtes un homme

d'esprit, et c'est assez pour lui faire souhaiter que vous et moi

demeurions isolés. Il vous a donc prévenu, il a cherché aussi par je ne

sais quels rapports à me mettre en défiance, et il ne tiendrait pas à

lui que nous ne demeurassions en réserve vis-à-vis l'un de l'autre.

C'est une de ses faiblesses qu'il faut reconnaître, ménager et excuser,

sans s'y soumettre entièrement.» Cette manière naturelle de parler,

accompagnée de cette bonne grâce que M. de Talleyrand sait si bien

prendre quand il veut, plut à mon mari, qui trouva dans cette liaison,

d'ailleurs, un dédommagement à l'ennui de son métier[14].

[Note 14: Cette défiance préparée et entretenue par

l'empereur entre son grand chambellan et son premier

chambellan, a été lente à s'effacer, et, malgré la bonne

volonté et le bon esprit de tous deux, l'intimité n'est venue

que plus tard, l'année suivante, pendant le voyage

d'Allemagne. Après les premières avances de M. de Talleyrand,

mon grand-père écrivait encore à sa femme dans une lettre

datée de Milan, le 17 floréal an XIII (7 mai 1805): «M. de

Talleyrand est ici depuis huit jours. Il ne tient qu'à moi de

le croire mon meilleur ami. Il en a tout le langage. Je vais

assez chez lui; il prend mon bras partout où il me trouve,

cause avec moi à l'oreille pendant deux ou trois heures de

suite, me dit des choses qui ont toute la tournure de

confidences, s'occupe de ma fortune, m'en entretient, veut

que je sois distingué de tous les autres chambellans. Dites

donc, ma chère amie, est-ce que je serais en crédit? Ou bien,

plutôt, aurait-il quelque tour à me jouer?». Peu de temps

après, le langage devient tout différent, et la liaison fut

très intime et bien affectueuse des deux côtés. (P. R.)]

M. de Rémusat s'aperçut à cette époque que M. de Talleyrand, qui avait

sur Bonaparte tout le crédit que donnent des talents vraiment utiles,

éprouvait une grande jalousie du crédit de Fouché, qu'il n'aimait point,

et qu'il nourrissait intérieurement un véritable mépris pour M. Maret,

mépris que, dès cette époque, il satisfaisait par ces railleries

mordantes qui lui sont familières, et auxquelles il est difficile

d'échapper. Sans aucune illusion sur l'empereur, il le servait bien

cependant, mais en s'efforçant de lier ses passions par les situations

dans lesquelles il essayait de le mettre, soit à l'égard des étrangers,

soit en France, en l'engageant à créer certaines institutions qui

devaient, en effet, le contraindre. L'empereur, qui, comme je l'ai dit,

aimait à créer, et qui d'ailleurs comprenait vite et saisissait

promptement ce qui lui paraissait neuf et imposant, adoptait facilement

les conseils de M. de Talleyrand, et jetait avec lui les premiers

fondements de ce qui était utile. Mais, ensuite, son esprit de

domination, sa défiance, sa crainte d'être enchaîné lui faisaient

redouter la puissance de ce qu'il avait créé, et, par un caprice

inattendu, il sortait tout à coup de la route où il était entré, et

suspendait ou brisait lui-même le travail commencé. M. de Talleyrand

s'en irritait; mais, naturellement indolent et léger, il ne trouvait pas

en lui la force et la suite qui lutte dans le détail, et finissait par

négliger et abandonner une entreprise qui aurait demandé une

surveillance fatigante pour lui. La suite des événements expliquera tout

cela mieux que je ne fais dans ce moment; il me suffit d'indiquer ce que

M. de Rémusat commença dès lors à apercevoir quoiqu'un peu confusément.

Cependant, la guerre s'allumait entre l'Angleterre et l'Espagne; nous

faisions journellement des tentatives sur mer; quelques-unes nous

réussirent assez bien. Une flotte, sortie de Toulon, trouva moyen de

joindre l'escadre espagnole. On fit dans les journaux beaucoup de bruit

de ce succès[15].

Le 23 mai, Bonaparte fut couronné roi d'Italie.

[Note 15: Il s'agit ici de l'heureuse sortie de l'amiral

Villeneuve, qui, ayant mis à la voile le 30 mars, avait pu

quitter le port de Toulon sans rencontrer la flotte anglaise.

(P. R.)]

La cérémonie fut belle, et pareille à celle qui avait eu lieu à Paris.

L'impératrice y assista dans une tribune. M. de Rémusat me conta que le

frémissement avait été général dans l'église, au moment où Bonaparte,

saisissant la couronne de Fer et la plaçant sur sa tête, prononça d'une

voix menaçante la formule antique: _Il cielo me la diede, guai a chi la

toccherà!_ Le reste du temps qu'on demeura à Milan fut employé en fêtes

d'une part, et, de l'autre, en décrets qui réglèrent la situation et

l'administration du nouveau royaume. Des réjouissances eurent lieu sur

tous les points de la France pour cet événement. Cependant il inquiétait

un assez grand nombre de gens, qui présageaient que la guerre avec

l'Autriche en deviendrait la suite.

Le 4 juin, on vit arriver à Milan le doge de Gênes, qui venait demander

la réunion de sa république à l'Empire. Cette démarche, concertée ou

commandée d'avance, fut accueillie avec une grande cérémonie; et,

aussitôt, cette portion de l'Italie fut partagée en nouveaux

départements. Peu après, la nouvelle constitution fut offerte au Corps

législatif italien, et le prince Eugène fut déclaré vice-roi du royaume.

On créa l'ordre de la couronne de Fer, et, les distributions étant

faites, l'empereur quitta Milan, et fit un voyage qui, en apparence,

semblait une course d'agrément, et qui n'était qu'une reconnaissance des

forces autrichiennes sur la ligne de l'Adige.

Par le traité de Campo-Formio, Bonaparte avait abandonné à l'empereur

d'Autriche les États vénitiens, et cela rendait celui-ci voisin

redoutable du royaume d'Italie. Arrivé à Vérone, que l'Adige partage en

deux, il reçut la visite du baron de Vincent, qui commandait la garnison

autrichienne, dans la partie de la ville de Vérone qui appartenait à son

souverain. Le baron parut chargé de s'informer de l'état des forces que

nous avions en Italie; l'empereur, de son côté, observa celles de

l'étranger. En parcourant les rives de l'Adige, il comprit qu'il

faudrait construire des forts qui pussent défendre le fleuve; mais,

calculant le temps et la dépense nécessaires, il lui échappa de dire

qu'il serait plus court et mieux entendu d'éloigner la puissance

autrichienne de cette frontière; et, dès cet instant, on peut croire

qu'intérieurement il résolut la guerre qui éclata quelques mois après.

D'ailleurs, l'empereur d'Autriche ne pouvait voir avec indifférence, de

son côté, la puissance que la France venait d'acquérir en Italie; et le

gouvernement anglais, qui s'efforçait de nous susciter une guerre

continentale, profita habilement des inquiétudes de l'empereur

d'Autriche et des mécontentements qui refroidirent peu à peu nos

relations avec la Russie. Les journaux anglais se hâtèrent de publier

que l'empereur n'avait passé la revue de ses troupes en Italie que pour

les mettre sur le pied d'une armée redoutable; on commença aussi à faire

marcher quelques corps autrichiens, et les apparences de paix qui furent

encore observées jusqu'à la rupture ne servirent qu'aux préparatifs des

deux empereurs, devenus à cette époque ennemis presque déclarés.

Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat · 第 11 / 30 题