(1805.)
Ouverture de la session du Sénat.--Rapport de M. de Talleyrand.--Lettre
de l'empereur au roi d'Angleterre.--Réunion de la couronne d'Italie à
l'Empire.--Madame Bacciochi devient princesse de
Piombino.--Représentation d'_Athalie_.--Voyage de l'empereur en
Italie.--Mécontentement de l'empereur.--M. de Talleyrand.--Projets de
guerre avec l'Autriche.
Le 4 février de cette année 1805, on apprit en France, par _le
Moniteur_, que le discours du roi au parlement d'Angleterre, lors de son
ouverture le 16 janvier, avait donné à entendre que l'empereur avait
fait de nouvelles propositions d'accommodement, et que la réponse du
ministère avait été qu'on ne pourrait convenir de rien, avant d'en avoir
conféré avec les puissances étrangères du continent, et particulièrement
avec l'empereur Alexandre.
Selon la coutume, des notes assez vives servaient de commentaires à ce
discours, et, en présentant un tableau de notre bonne intelligence, du
moins apparente, avec les souverains de l'Europe, ces notes avouaient
cependant quelque refroidissement entre l'empereur de Russie et celui de
France, et l'attribuaient à l'intrigue de MM. de Marcoff et de
Woronzoff, tous deux dévoués à la politique anglaise. Le message du roi
d'Angleterre annonçait aussi la guerre entre l'Angleterre et l'Espagne.
Ce même jour, 4 février, le Sénat ayant été réuni, M. de Talleyrand
présenta un rapport très habilement fait, dans lequel il développa le
système de conduite qu'avait suivi Bonaparte à l'égard des Anglais. Il
le montra faisant toujours des démarches pour la paix, tout en ne
craignant point la guerre, fort des préparatifs qui menaçaient les côtes
anglaises, ayant plusieurs flottilles équipées et prêtes dans les ports,
une armée considérable et animée. Il rendit compte des moyens de se
défendre que l'ennemi avait réunis sur ses côtes, ce qui prouvait qu'il
ne regardait point la descente comme impossible, et, après avoir donné
de grands éloges à la conduite de l'empereur, il lut au Sénat assemblé
cette lettre que celui-ci avait adressée, le 2 janvier, au roi
d'Angleterre:
«Monsieur mon frère, appelé au trône de France par la Providence et par
les suffrages du Sénat, du peuple et de l'armée, notre premier sentiment
est un voeu de paix.
«La France et l'Angleterre usent leur prospérité; elles peuvent lutter
des siècles. Mais leurs gouvernements remplissent-ils bien le plus sacré
de leurs devoirs? et tant de sang versé, inutilement et sans la
perspective d'aucun but, ne les accuse-t-il pas dans leur propre
conscience? Je n'attache point de déshonneur à faire le premier pas.
J'ai assez, je pense, prouvé au monde que je ne redoute aucune des
chances de la guerre. Elle ne m'offre d'ailleurs rien que je doive
redouter. La paix est le voeu de mon coeur; mais la guerre n'a jamais
été contraire à ma gloire. Je conjure Votre Majesté de ne pas se refuser
au bonheur de donner elle-même la paix au monde. Qu'elle ne laisse pas
cette douce satisfaction à ses enfants! Car, enfin, il n'y eut jamais de
plus belle circonstance, ni de moment plus favorable, pour faire taire
toutes les passions et écouter uniquement le sentiment de l'humanité et
de la raison. Ce moment une fois perdu, quel terme assigner à une guerre
que tous mes efforts n'auraient pu terminer? Votre Majesté a plus gagné
depuis dix ans en territoires et en richesses que l'Europe n'a
d'étendue; sa nation est au plus haut point de prospérité. Que veut-elle
espérer de la guerre? Coaliser quelques puissances du continent? Le
continent restera tranquille. Une coalition ne ferait qu'accroître la
prépondérance et la grandeur continentale de la France. Renouveler dès
troubles intérieurs? Les temps ne sont plus les mêmes. Détruire nos
finances? Des finances fondées sur une bonne agriculture ne se
détruisent jamais. Enlever à la France ses colonies? Les colonies sont
pour la France un objet secondaire, et Votre Majesté n'en possède-t-elle
pas déjà plus qu'elle n'en peut garder? Si Votre Majesté veut elle-même
y songer, elle verra que la guerre est sans but, sans aucun résultat
présumable pour elle. Eh! quelle triste perspective de faire battre des
peuples pour qu'ils se battent!
«Le monde est assez grand pour que nos deux nations puissent y vivre, et
la raison a assez de puissance pour qu'on trouve le moyen de tout
concilier, si de part et d'autre on en a la volonté. J'ai toutefois
rempli un devoir saint et précieux à mon coeur. Que Votre Majesté croie
à la sincérité des sentiments que je viens de lui exprimer, et à mon
désir de lui en donner des preuves. Sur ce, etc....
Paris, 12 nivôse an XIII (2 janvier 1805).