(DÉCEMBRE 1804.)
Arrivée du pape à Paris.--Plébiscite.--Mariage de l'impératrice
Joséphine.--Le couronnement.--Fêtes au Champ-de-Mars, à l'Opéra,
etc.--Cercles de l'impératrice.
Il est vraisemblable qu'on ne détermina le pape à venir en France qu'en
lui présentant les avantages et les concessions qu'il retirerait pour le
rétablissement de la religion d'une pareille complaisance. Il arriva à
Fontainebleau, déterminé à se prêter à tout ce qu'on exigerait de lui et
qu'il pourrait se permettre; et, malgré la supériorité que pensait avoir
sur lui le vainqueur qui l'avait contraint à ce grand déplacement, et le
peu de dispositions que toute cette cour eût à éprouver du respect pour
un souverain qui ne comptait point l'épée au nombre de ses ornements
royaux, il imposa à tout le monde par la dignité de ses manières et la
gravité de son maintien.
L'empereur alla au-devant de lui de quelques lieues, et, quand les
voitures se rencontrèrent, il mit pied à terre ainsi que Sa Sainteté.
Tous deux s'embrassèrent, et remontèrent dans le même carrosse,
l'empereur montant le premier pour donner la droite au pape (dit _le
Moniteur_ de ce jour), et ils revinrent ensemble au château.
Le pape était arrivé un dimanche[6], à midi. Après avoir pris quelque
repos dans son appartement, où l'avaient conduit le grand chambellan
(c'est-à-dire M. de Talleyrand), le grand maréchal et le grand maître
des cérémonies, il alla faire une visite à l'empereur, qui le reçut en
dehors de son cabinet, et qui, au bout d'un entretien d'une demi-heure,
le reconduisit jusqu'à la salle dite alors des grands officiers.
L'impératrice avait reçu l'ordre de le faire asseoir à sa droite.
[Note 6: 25 novembre 1804, ou 4 frimaire an XIII.
(P. R.)]
Après ces visites, le prince Louis, les ministres, l'archichancelier et
l'architrésorier, le cardinal Fesch et les grands officiers qui se
trouvaient à Fontainebleau furent présentés au pape. Il reçut tout le
monde avec bonté et politesse. Il dîna ensuite avec l'empereur, et se
retira de bonne heure pour prendre du repos.
Le pape, à cette époque, était âgé de soixante-deux ans. Sa taille parut
assez haute, sa figure belle, grave et bienveillante. Il était entouré
d'un nombreux cortège de prêtres italiens qui furent loin d'imposer
comme lui, et dont les manières vives, communes et étranges ne pouvaient
entrer en comparaison avec la bonne tenue ordinaire au clergé français.
Le château de Fontainebleau offrait en ce moment un aspect bizarre, par
le mélange de personnages variés dont il était habité: souverains,
princes, militaires, prêtres, femmes, tout était à peu près pêle-mêle,
dans les différents salons où l'on se réunissait, à des heures
indiquées. Dès le lendemain, Sa Sainteté reçut toutes les personnes de
la cour qui se présentèrent chez elle. Nous fûmes tous admis à l'honneur
de lui baiser la main, et de recevoir sa bénédiction. Sa présence, en
pareil lieu et pour une si grande occasion, me causa une assez forte
émotion.
Ce même lundi, les visites entre les souverains recommencèrent. Quand le
pape fut venu pour la seconde fois chez l'impératrice, celle-ci exécuta
le plan secret qu'elle avait formé, et lui confia qu'elle n'était point
mariée à l'église. Sa Sainteté, après l'avoir félicitée des actes de
bonté auxquels elle employait sa puissance, et l'appelant toujours du
nom de _sa fille_, lui promit d'exiger de l'empereur qu'il fît précéder
son couronnement d'une cérémonie nécessaire à la légitimité de son union
avec elle, et, en effet, l'empereur se trouva forcé de consentir à ce
qu'il avait éludé jusqu'alors. Ce fut au retour à Paris que le cardinal
Fesch le maria, comme je le dirai tout à l'heure.
Dans la soirée du lundi, on avait fait venir quelques chanteurs pour
exécuter un concert dans les appartements de l'impératrice. Mais le pape
refusa d'y assister, et se retira au moment où on allait commencer.
À cette époque, le goût de l'empereur pour madame de X... commença à se
faire sentir au dedans de lui. Soit que la satisfaction qu'il éprouvait
du succès des projets qu'il avait formés lui donnât une joie qui
éclaircissait son humeur, soit que son amour naissant lui inspirât
quelque désir de plaire, il parut, durant le petit voyage de
Fontainebleau, serein et d'un abord plus facile que de coutume. Quand le
pape était retiré, il demeurait chez l'impératrice, et causait de
préférence avec les femmes qui s'y trouvaient. Sa femme, frappée de son
changement, et très avisée sur tout ce qui pouvait éveiller sa
jalousie, soupçonna que quelque nouvelle fantaisie en était la cause;
mais elle ne put encore découvrir le véritable objet de sa préoccupation
parce qu'il mit assez d'adresse à s'occuper de nous toutes, tour à tour;
et madame de X..., montrant une extrême réserve, ne parut pas voir, dans
ce moment, si elle était le but caché de cette galanterie générale que
l'empereur affecta assez bien de partager entre nous. Quelques personnes
eurent même l'idée que la maréchale Ney allait recevoir ses hommages.
Elle est fille de M. Auguié, ancien receveur général des finances, et de
madame Auguié, femme de chambre de la dernière reine. Elle avait été
élevée par madame Campan, sa tante, et se trouvait par cela même
compagne et amie de madame Louis Bonaparte. Elle avait alors vingt-deux
ou vingt-trois ans; son visage et sa personne étaient assez agréables,
quoiqu'un peu trop maigres. Elle avait peu d'usage du monde, une extrême
timidité, et elle ne pensait nullement à attirer les regards de
l'empereur, dont elle avait une extrême peur.
Pendant notre séjour à Fontainebleau, parut dans _le Moniteur_ le
sénatus-consulte qui, vu la vérification faite par une commission du
Sénat des registres des votes émis sur la question de l'empire,
reconnaissait Bonaparte et sa famille comme appelés au trône de France.
Le total général des votants se montait à 3,574,898. Pour le _oui_,
3,572,329; pour le _non_, 2,569.
La cour retourna à Paris le jeudi 29 novembre. L'empereur et le pape
revinrent dans la même voiture, et Sa Sainteté fut logée au pavillon de
Flore, l'empereur ayant nommé une partie de sa maison pour le servir.
Dans les premiers jours de sa présence à Paris, le pape ne trouva pas
dans les habitants le respect auquel on devait s'attendre. Une vive
curiosité poussait la foule sur son passage, quand il visitait les
églises, et sous son balcon, aux heures où il s'y montrait pour donner
sa bénédiction. Mais, peu à peu, les récits que faisaient ceux qui
l'approchaient de la dignité de ses manières, quelques paroles nobles et
touchantes qu'il prononça en diverses occasions et qui furent répétées,
et l'aplomb avec lequel il soutenait une situation si étrange pour le
chef de la chrétienté, produisirent un changement marqué, même chez les
classes inférieures du peuple. Bientôt la terrasse des Tuileries se vit
couverte, durant toutes les matinées, d'un monde immense qui l'appelait
à grands cris, et qui s'agenouillait devant sa bénédiction. On avait
permis que la galerie du Louvre se remplît à certaines heures de la
journée, et alors le pape la parcourait et y bénissait ceux qui s'y
trouvaient. Nombre de mères lui présentaient leurs enfants, qu'il
accueillait avec une bienveillance particulière. Un jour, un homme,
connu par ses opinions antireligieuses, se trouvait dans cette galerie,
et, voulant satisfaire seulement une vaine curiosité, se tenait à
l'écart comme pour éviter d'être béni. Le pape, s'approchant de lui et
devinant sa secrète et hostile intention, lui adressa ces paroles d'un
ton doux: «Pourquoi me fuir, monsieur? La bénédiction d'un vieillard
a-t-elle quelque danger?»
Bientôt tout Paris retentit des louanges du pape, et bientôt aussi
l'empereur commença à en être jaloux. Il prit quelques arrangements qui
obligèrent Sa Sainteté à se refuser à l'empressement trop vif des
fidèles, et le pape, qui pénétra l'inquiétude dont il était l'objet,
redoubla de réserve, sans jamais laisser paraître la moindre apparence
du plus petit orgueil humain.
Deux jours avant le couronnement, M. de Rémusat, qui en même temps que
premier chambellan était aussi maître de la garde-robe, et qui, par
cette raison, se trouvait chargé de tous les préparatifs des costumes
impériaux, allant porter à l'impératrice son élégant diadème qui venait
d'être achevé, la trouva dans un état de satisfaction qu'elle avait
peine à dissimuler publiquement. Prenant mon mari à part, elle lui
confia que, dans la matinée de cette journée, un autel avait été préparé
dans le cabinet de l'empereur, et que le cardinal Fesch l'avait mariée
en présence de deux aides de camp. Après la cérémonie, elle avait exigé
du cardinal une attestation par écrit de ce mariage. Elle la conserva
toujours avec soin, et jamais, quelques efforts que l'empereur ait faits
pour l'obtenir, elle n'a consenti à s'en dessaisir.
On a dit, depuis, que tout mariage religieux qui n'a point pour témoin
le curé de la paroisse où il est célébré renferme, par cela même, une
cause de nullité, et que c'est à dessein qu'on se réserva ce moyen de
rupture pour l'avenir. Il faudrait, dans ce cas, que le cardinal
lui-même eût consenti à cette fraude. Cependant la conduite qu'il tint
dans la suite ne le donne point à penser, car, lors des scènes assez
vives auxquelles le divorce a donné lieu, l'impératrice alla quelquefois
jusqu'à menacer son époux de publier l'attestation qu'elle avait entre
les mains, et le cardinal Fesch, consulté alors, répondait toujours
qu'elle était en bonne forme, et que sa conscience ne lui permettrait
pas de nier que le mariage n'eût été consacré de manière qu'on ne
pouvait le rompre que par un acte arbitraire d'autorité.
Après le divorce, l'empereur voulut ravoir encore cette pièce dont je
parle; le cardinal conseilla à l'impératrice de ne pas s'en dessaisir.
Ce qui prouvera à quel point était poussée la défiance entre tous les
personnages de cette famille, c'est que l'impératrice, tout en profitant
d'un conseil qui lui plaisait, me disait alors qu'il lui arrivait
quelquefois de croire que le cardinal ne le lui donnait que de concert
avec l'empereur, qui eût voulu la pousser à quelque éclat, afin d'avoir
une occasion de la renvoyer de France. Cependant l'oncle et le neveu
étaient brouillés alors, par suite des affaires du pape.
Enfin, le 2 décembre, la cérémonie du couronnement eut lieu. Il serait
assez difficile d'en décrire toute la pompe et d'entrer dans les
détails de cette journée. Le temps était froid, mais sec et beau; les
rues de Paris pleines de monde; le peuple plus curieux qu'empressé; la
garde sous les armes et parfaitement belle.
Le pape précéda l'empereur de plusieurs heures, et montra une patience
admirable, en demeurant longtemps assis sur le trône qui lui avait été
préparé dans l'église, sans se plaindre du froid ni de la longueur des
heures qui se passèrent avant l'arrivée du cortège. L'église Notre-Dame
était décorée avec goût et magnificence. Dans le fond de l'église, on
avait élevé un trône pompeux pour l'empereur, où il pouvait paraître
entouré de toute sa cour. Avant le départ pour Notre-Dame, nous fûmes
introduites dans l'appartement de l'impératrice. Nos toilettes étaient
fort brillantes, mais leur éclat pâlissait devant celui de la famille
impériale. L'impératrice, surtout, resplendissante de diamants, coiffée
de mille boucles comme au temps de Louis XIV, semblait n'avoir que
vingt-cinq ans[7]. Elle était vêtue d'une robe et d'un manteau de cour
de satin blanc, brodés en or et en argent mélangés. Elle avait un
bandeau de diamants, un collier, des boucles d'oreilles et une ceinture
du plus grand prix, et tout cela était porté avec sa grâce ordinaire.
Ses belles-soeurs brillaient aussi d'un nombre infini de pierres
précieuses, et l'empereur, nous examinant toutes les unes après les
autres, souriait à ce luxe, qui était, comme tout le reste, une création
subite de sa volonté.
[Note 7: Elle avait quarante et un ans, étant née à la
Martinique, le 23 juin 1763. (P. R.)]
Lui-même aussi portait un costume brillant. Ne devant revêtir qu'à
l'église ses habits impériaux, il avait un habit français de velours
rouge brodé en or, une écharpe blanche, un manteau court semé
d'abeilles, un chapeau retroussé par devant avec une agrafe de diamants
et surmonté de plumes blanches, le collier de la Légion d'honneur en
diamants. Toute cette toilette lui allait fort bien. La cour entière
était en manteau de velours brodé d'argent. Nous nous faisions un peu
spectacle les uns aux autres, il faut en convenir; mais ce spectacle
était réellement beau.
L'empereur monta, dans une voiture à sept glaces toute dorée, avec sa
femme et ses deux frères, Joseph et Louis. Chacun, ensuite, se rendit à
la voiture qui lui était désignée, et ce nombreux cortège alla, au pas,
jusqu'à Notre-Dame. Les acclamations ne manquèrent pas sur notre
passage. Elles n'avaient point cet élan d'enthousiasme qu'aurait pu
désirer un souverain jaloux de recevoir les témoignages d'amour de ses
sujets; mais elles pouvaient satisfaire la vanité d'un maître
orgueilleux et point sensible.
Arrivé à Notre-Dame, l'empereur demeura quelque temps à l'archevêché
pour y revêtir ses grands habits, qui paraissaient l'écraser un peu. Sa
petite taille se fondait sous cet énorme manteau d'hermine. Une simple
couronne de laurier ceignait sa tête; il ressemblait à une médaille
antique. Mais il était d'une pâleur extrême, véritablement ému, et
l'expression de ses regards paraissait sévère et un peu troublée.
Toute la cérémonie fut très imposante et belle. Le moment où
l'impératrice fut couronnée excita un mouvement général d'admiration,
non pour cet acte en lui-même, mais elle avait si bonne grâce, elle
marcha si bien vers l'autel, elle s'agenouilla d'une manière si élégante
et en même temps si simple, qu'elle satisfit tous les regards. Quand il
fallut marcher de l'autel au trône, elle eut un moment d'altercation
avec ses belles-soeurs qui portaient son manteau avec tant de
répugnance, que je vis l'instant où la nouvelle impératrice ne pourrait
point avancer. L'empereur, qui s'en aperçut, adressa à ses soeurs
quelques mots secs et fermes qui mirent tout le monde en mouvement.
Le pape, durant toute cette cérémonie, eut toujours un peu l'air d'une
victime résignée, mais résignée noblement par sa volonté et pour une
grande utilité.
Vers deux ou trois heures, nous reprîmes en cortège le chemin des
Tuileries, et nous n'y rentrâmes qu'à la nuit, qui vient de bonne heure
au mois de décembre, éclairés par les illuminations et par un nombre
infini de torches qui nous accompagnaient. Nous dînâmes au château, chez
le grand maréchal, et, après, l'empereur voulut recevoir un moment les
personnes de la cour qui ne s'étaient point retirées. Il était gai et
charmé de la cérémonie; il nous trouvait toutes jolies, se récriait sur
l'agrément que donne la parure aux femmes, et nous disait en riant:
«C'est à moi, mesdames, que vous devez d'être si charmantes.» Il n'avait
point voulu que l'impératrice ôtât sa couronne, quoiqu'elle eût dîné en
tête à tête avec lui, et il la complimentait sur la manière dont elle
portait le diadème; enfin il nous congédia.
Quand je rentrai chez moi, je trouvai un assez grand nombre de mes amis
et de personnes de ma connaissance, qui, demeurant étrangers à toutes
ces brillantes nouveautés, s'étaient rassemblés pour se donner
l'amusement de me voir dans mes nouveaux atours. Dans le détail comme
dans l'ensemble de cette journée, tout ce qui se passa servit de
spectacle à la ville de Paris; mais on applaudit en général, parce qu'il
faut convenir que la représentation fut magnifique.
Pendant un mois, un nombre infini de fêtes et de réjouissances
suivirent. Le 5 décembre, l'empereur se rendit au Champ-de-Mars avec le
même cortège que celui du 2, et il distribua les aigles à nombre de
régiments. L'enthousiasme des soldats fut bien plus vif que celui du
peuple. Le mauvais temps nuisit à cette seconde journée; il pleuvait à
verse; une foule de monde couvrait cependant les gradins du
Champ-de-Mars. «Si la situation des spectateurs était pénible, il n'en
est pas un qui ne trouvât un dédommagement dans le sentiment qui l'y
faisait demeurer, et dans l'expression des voeux que ses acclamations
manifestaient de la manière la plus éclatante.» Voilà comme M. Maret
rendait compte de cette pluie dans _le Moniteur_.
Une des flatteries les plus communes dans tous les temps, quoiqu'elle
soit la plus ridicule, c'est celle qui tend à faire croire que le besoin
qu'un roi a du soleil arrive à avoir de l'influence sur sa présence.
J'ai vu, au château des Tuileries, l'opinion comme établie que
l'empereur n'avait qu'à déterminer une revue ou une chasse à tel ou tel
jour, et que le ciel, ce jour-là, ne manquerait pas d'être serein. On
remarquait avec assez de bruit chaque fois que cela arrivait, et on
glissait sur les temps de brouillard et de pluie. On voit au reste que
c'était la même chose sous Louis XIV. Je voudrais, pour l'honneur des
souverains, qu'ils reçussent avec tant de froideur, je dirais presque de
dégoût, cette puérile flatterie, que personne ne s'avisât plus d'en
essayer l'effet. Il ne fut pourtant pas possible de dire qu'il n'avait
pas plu au Champ-de-Mars pendant la distribution des aigles; mais
combien ai-je vu de gens qui assuraient, le lendemain, que la pluie ne
les avait pas mouillés!
On avait élevé pour la famille impériale et sa suite un grand
échafaudage, sur lequel était le trône recouvert du mieux qu'on avait
pu, à cause du mauvais temps. Les toiles et les tentures furent
promptement percées. L'impératrice fut forcée de se retirer avec sa
fille, qui relevait de couches, et leurs belles-soeurs, à l'exception de
madame Murat, qui demeura courageusement exposée au mauvais temps,
quoique légèrement vêtue. Elle s'accoutumait dès lors «à supporter,
disait-elle en riant, les contraintes inévitables du trône».
Ce même jour, il y eut aux Tuileries un banquet somptueux. Dans la
galerie de Diane, sous un dais éclatant, on dressa une table pour le
pape, l'empereur, l'impératrice et le prince archichancelier de l'empire
germanique. L'impératrice avait l'empereur à sa droite et le pape à sa
gauche. Ils étaient servis par les grands officiers. Plus bas, une table
pour les princes, parmi lesquels était le prince héréditaire de Bade;
une autre, pour les ministres; une, pour les dames et les officiers de
la maison impériale; le tout servi avec un grand luxe; une belle musique
pendant le repas; ensuite un cercle nombreux, un concert auquel le pape
voulut bien assister, et un ballet exécuté au milieu du grand salon des
Tuileries par les danseurs de l'Opéra. À l'instant où commença le
ballet, le pape se retira. On joua à la fin de la soirée, et l'empereur,
en se retirant, donna le signal du départ de tout le monde.
Le jeu à la cour de l'empereur entrait seulement dans le cérémonial. Il
ne voulut jamais qu'on jouât d'argent chez lui; on faisait des parties
de whist et de loto; on se mettait à une table pour avoir une
contenance; mais, le plus souvent, on tenait les cartes sans les
regarder, et on causait. L'impératrice aimait à jouer, même sans argent,
et faisait réellement un whist. Sa partie, ainsi que celle des
princesses, était établie dans le salon qu'on appelait le cabinet de
l'empereur, et qui précède la galerie de Diane. Elle jouait avec les
plus grands personnages qui se trouvaient dans le cercle, étrangers,
ambassadeurs, ou français. Les deux dames de semaine du palais
demeuraient assises derrière elle, un chambellan près de son fauteuil.
Tandis qu'elle jouait, toutes les personnes qui remplissaient les salons
venaient, les unes après les autres, lui faire une révérence. Les soeurs
et les frères de Bonaparte jouaient et faisaient inviter à leurs parties
par leurs chambellans; de même sa mère, qu'on appela Madame Mère, qu'on
fit princesse, et à qui on donna une maison. Tout le reste de la cour
jouait dans les autres salons. L'empereur se promenait partout, parlait
à droite et à gauche, précédé de quelques chambellans qui annonçaient
sa présence. Quand il approchait, il se faisait un grand silence, on
demeurait sans bouger, les femmes se levaient et attendaient les paroles
insignifiantes, et assez souvent peu obligeantes, qu'il allait leur
adresser. Il ne se souvenait jamais d'un nom, et presque toujours la
première question était: «Comment vous appelez-vous?» Il n'y avait pas
une femme qui ne fût charmée de le voir s'éloigner de la place où elle
était.
Ceci me rappelle une assez jolie anecdote relative à Grétry. Comme
membre de l'Institut, il se rendait souvent aux audiences du dimanche,
et il était arrivé déjà plus d'une fois à l'empereur, qui s'était
accoutumé à reconnaître son visage, de s'approcher de lui presque
machinalement en lui demandant son nom. Un jour, Grétry, fatigué de
cette éternelle question, et peut-être un peu blessé de n'avoir pas
produit un souvenir plus durable, à l'instant où l'empereur lui disait
avec la brusquerie ordinaire de son interrogation: «Et vous, qui
êtes-vous donc?» Grétry répondit avec un peu d'impatience: «Sire,
toujours Grétry.» Depuis ce temps, l'empereur le reconnut parfaitement.
L'impératrice, au contraire, avait une mémoire admirable pour les noms
et les petites circonstances particulières de chacun.
Les cercles se passèrent longtemps comme je viens de le conter. Plus
tard, on y ajouta des concerts et des ballets, tels que ceux qu'on avait
imaginés à l'occasion du couronnement, et ensuite des spectacles; je
dirai tout cela dans son temps. Dans ces brillantes assemblées,
l'empereur voulut qu'on donnât aux dames du palais des places
particulières; ces petites préséances excitèrent de petites humeurs qui
enfantèrent de grandes haines, comme il arrive dans les cours. La vanité
est toujours, de toutes les faiblesses humaines, celle qui reprend le
plus vite son métier.
À cette époque, l'empereur ne s'épargna aucune cérémonie; il les aimait,
surtout parce qu'elles faisaient partie de ses créations; il les
compliquait toujours un peu par sa précipitation naturelle, dont il
avait peine à se défendre, et par la crainte extrême qu'on éprouvait que
tout ne se fît point à sa fantaisie. Un jour, placé sur son trône,
environné des grands officiers, des maréchaux et du Sénat, il reçut les
révérences de tous les préfets et de tous les présidents des collèges
électoraux. Dans une seconde audience qu'il donna aux premiers, il leur
recommanda fortement d'exécuter la conscription: «Sans elle, leur dit-il
(et ses paroles furent insérées dans _le Moniteur_), il ne peut y avoir
ni puissance ni indépendance nationales.» Il nourrissait sans doute dès
lors le projet de placer sur sa tête la couronne d'Italie, et sentait
que ses projets devaient finir par allumer la guerre. D'ailleurs
l'impossibilité de la descente en Angleterre, quoiqu'on en continuât les
préparatifs, lui était démontrée, et bientôt il lui faudrait employer
son armée, dont la présence pouvait être un poids pour la France. Il eut
au milieu de cela une petite occasion d'humeur contre les Parisiens. Il
avait ordonné à Chénier une tragédie qui pût être donnée à l'occasion du
couronnement. Chénier avait traité le sujet de Cyrus, et le cinquième
acte de son ouvrage représentait assez fidèlement, en effet, le
couronnement de ce prince et la cérémonie de Notre-Dame. La pièce était
médiocre, les applications commandées et trop indiquées. Le parterre
parisien, toujours indépendant, siffla l'ouvrage et se permit même de
rire au moment de l'installation sur le trône. L'empereur fut mécontent;
il bouda mon mari, chargé de l'administration de ce théâtre, comme s'il
eût dû lui répondre de l'approbation du public, et, dès lors, ce même
public apprit par quel côté faible il pourrait se venger, au théâtre, du
silence qui, partout ailleurs, lui était rigoureusement imposé.
Le Sénat donna aussi une belle fête; plus tard, le Corps législatif
l'imita. Le 16, on en célébra une magnifique qui endetta la ville de
Paris pour plusieurs années. Grand festin, feu d'artifice, bal, service
de vermeil, et toilette de vermeil aussi, offerts à l'empereur et à
l'impératrice, harangues, légendes flatteuses à outrance inscrites
partout. On a beaucoup parlé des éloges prodigués à Louis XIV sous son
règne; je suis sûre qu'en les réunissant tous ils ne feraient pas la
dixième partie de ceux qu'a reçus Bonaparte. Je me rappelle que, dans
une autre fête donnée encore à l'empereur par la ville quelques années
après, comme on était à bout d'inscriptions, on inventa de mettre en
lettres d'or, au-dessus du trône où il devait s'asseoir, ces paroles de
l'Écriture: «Ego sum qui sum!» et personne ne s'en montra scandalisé.
La France, aussi, fut dévouée pendant ce temps aux fêtes et aux
réjouissances, on frappa des médailles qui furent distribuées avec
profusion. Enfin les maréchaux donnèrent aussi leur fête, dans la salle
de l'Opéra. Cette fête coûta dix mille francs à chaque maréchal. On
avait mis le théâtre de plain-pied avec la salle; les loges étaient
décorées de gaze d'argent, éclairées de lustres brillants et ornées de
femmes très parées; la famille impériale sur une estrade; on dansait
dans cette grande enceinte. La profusion des fleurs et des diamants, la
richesse des costumes, la magnificence de la cour donnèrent à cette fête
beaucoup d'éclat. Il n'est pas une d'entre nous qui ne fît de grandes
dépenses pour toutes ces cérémonies. On accorda aux dames du palais dix
mille francs pour les en dédommager; cet argent fut loin de nous
suffire. Les dépenses du couronnement se montèrent à quatre millions.
Les princes et les étrangers de marque qui se trouvaient à Paris
faisaient une cour assidue à nos souverains, et, de son côté, l'empereur
mettait assez de grâce à leur faire les honneurs de Paris. Le prince
Louis de Bade était alors fort jeune, assez embarrassé de sa personne,
et se mettant peu en évidence. Le prince primat était un homme de plus
de soixante ans, aimable, gai, un tant soit peu bavard, connaissant bien
la France et Paris, qu'il avait habité dans sa jeunesse, amateur des
lettres, et lié avec les anciens académiciens. Ils étaient admis, et
quelques autres encore, aux petits cercles qui se tenaient chez
l'impératrice. Durant cet hiver, une ou deux fois par semaine, on
invitait une cinquantaine de femmes et un bon nombre d'hommes à souper
aux Tuileries. On s'y rendait à huit heures, dans une toilette
recherchée, mais sans habit de cour. On jouait dans le salon du
rez-de-chaussée qui est aujourd'hui celui de Madame. Quand Bonaparte
arrivait, on passait dans une salle où des chanteurs italiens donnaient
un concert qui durait une demi-heure; ensuite on rentrait dans le salon
et on reprenait les parties; l'empereur allant et venant, causant ou
jouant, selon sa fantaisie. À onze heures, on servait un grand et
élégant souper; les femmes seules s'y asseyaient. Le fauteuil de
Bonaparte demeurait vide; il tournait autour de la table, ne mangeait
rien, et, le souper fini, il se retirait. À ces petites soirées étaient
toujours invités les princes et princesses, les grands officiers de
l'Empire, deux ou trois ministres et quelques maréchaux, des généraux,
des sénateurs et des conseillers d'État avec leurs femmes. Il y avait là
de grands assauts de toilettes; l'impératrice y paraissait toujours,
ainsi que ses belles-soeurs, avec une parure nouvelle, et beaucoup de
perles et de pierreries. Elle a eu dans son écrin pour un million de
perles. On commençait alors à porter beaucoup d'étoffes lamées en or et
en argent. Pendant cet hiver, la mode des turbans s'établit à la cour;
on les faisait avec de la mousseline, blanche ou de couleur, semée d'or
ou bien avec des étoffes turques très brillantes. Les vêtements peu à
peu prirent aussi une forme orientale; nous mettions sur des robes de
mousseline richement brodées, de petites robes courtes, ouvertes par
devant, en étoffe de couleur, les bras, les épaules et la poitrine
découverts. Souvent, pendant cette saison, il arriva que l'empereur, de
plus en plus amoureux comme je le dirai plus bas, et cherchant à
dissimuler sa préférence en s'occupant de toutes les femmes, semblait
n'être à l'aise qu'au milieu d'elles; et chacun des hommes de la cour,
s'apercevant que sa présence le gênait, se retirait dans un autre salon
voisin de celui où on se tenait. Alors nous pouvions assez bien figurer
un harem; j'en fis un soir la plaisanterie à Bonaparte; il était en
belle humeur et s'en amusa; mais cela ne plut nullement à l'impératrice.
Pendant ce temps, le pape, qui vivait fort retiré le soir, employait ses
matinées à visiter les églises, les hôpitaux et les établissements
publics. Il alla officier à Notre-Dame, et une foule considérable fut
admise à lui baiser les pieds. Il parcourut Versailles, les environs de
Paris, fut reçu d'une manière touchante aux Invalides, et c'est alors
qu'il commença à produire plus d'effet que l'empereur ne l'eût voulu.
J'entendais dire à cette époque que Sa Sainteté désirait fort de
retourner à Rome. Je ne sais pourquoi l'empereur le retenait toujours,
je n'en n'ai pas pu éclaircir le motif.
Le pape était toujours vêtu de blanc; il avait une robe de moine, parce
que d'abord il avait été moine. Cette robe était de laine, et,
par-dessus, une sorte de camisole en mousseline garnie de dentelle qui
faisait un assez étrange effet. Sa calotte était de laine blanche.
À la fin de décembre, le Corps législatif fut ouvert en grande
cérémonie; on s'y évertua en discours sur l'importance et le bonheur du
grand événement qui venait de se passer; et on y fit encore un rapport
beau et vrai de l'état prospère de la France.
Cependant, les demandes se multipliaient pour obtenir des places à la
nouvelle cour; l'empereur accéda à quelques-unes. Il prit aussi des
sénateurs parmi les présidents des collèges électoraux. Il fit Marmont
colonel général des chasseurs à cheval, et il distribua le grand cordon
de la Légion d'honneur à Cambacérès, à Lebrun, aux maréchaux, au
cardinal Fesch, à MM. Duroc, de Caulaincourt, de Talleyrand, de Ségur,
et à plusieurs ministres, au grand juge, à M. Gaudin et à M. Portalis,
ministre des cultes. Ces nominations, ces faveurs, ces promotions
tenaient tout le monde en haleine. Dès ce moment, le mouvement fut
donné; on s'accoutuma à désirer, à attendre, à voir incessamment quelque
nouveauté; chaque jour produisit un petit incident, inattendu dans le
détail, mais prévu par l'habitude que nous prîmes tous de voir toujours
quelque chose. Depuis, l'empereur a étendu à toute la nation, à toute
l'Europe, ce système d'éveiller sans cesse l'ambition, la curiosité et
l'espérance; ce n'a pas été un des secrets les moins habiles de son
gouvernement.