CHAPITRE IX.

(1804.)

Organisation de la flotte de Boulogne.--Article du _Moniteur_.--Les

grands officiers de la Couronne.--Les dames du palais.--L'anniversaire

du 14 juillet.--Beauté de l'impératrice.--Projets de

divorce.--Préparatifs du couronnement.

Peu à peu les différentes flottilles construites dans nos ports venaient

toutes se réunir à celle de Boulogne. Quelquefois, dans le trajet, elles

essuyaient des échecs, car les vaisseaux anglais croisaient incessamment

sur les côtes pour s'opposer à ces jonctions. Les camps de Boulogne, de

Montreuil et de Compiègne offraient le coup d'oeil le plus imposant, et

l'armée devenait de jour en jour plus nombreuse et plus redoutable.

Sans doute ces préparatifs excitèrent de l'inquiétude en Europe, de même

que les discours qu'ils faisaient tenir à Paris, car on inséra dans les

journaux un article qui ne produisit pas alors un grand effet, mais

qu'il m'a paru assez important de conserver, parce qu'il est un récit

exact de tout ce qui a été fait depuis.

Cet article parut dans _le Moniteur_, le 10 juillet 1804, le même jour

que l'on y rendit compte de l'audience que l'empereur donna à tous les

ambassadeurs, qui venaient de recevoir de nouvelles lettres de créance

auprès de lui; quelques-unes étaient accompagnées de paroles flatteuses

des souverains étrangers sur son avènement au trône. Voici l'article:

«De tout temps, la capitale a été le pays des _on dit_. Chaque jour fait

naître une nouvelle que le lendemain voit démentir. Quoiqu'on ait

remarqué récemment plus d'activité et une certaine direction dans les

_on dit_ dont s'amuse la crédulité des oisifs, on serait disposé à

penser qu'il faut s'en remettre au temps à cet égard, et que le silence

est, de toutes les réponses qu'on peut faire, la meilleure et la plus

sensée. Quel est, d'ailleurs, le Français, homme de sens, qui, mettant

quelque intérêt à découvrir la vérité, ne parvienne bientôt à

reconnaître, dans les bruits qui se répandent, le résultat d'une

malignité plus ou moins intéressée à les propager? Dans un pays où tant

d'hommes savent ce qui est, et peuvent juger ce qui n'est pas, si

quelqu'un croit trouver dans les _on dit_ des sujets d'inquiétudes

réelles, si la crédule confiance trompe les spéculations de son commerce

ou ses intérêts intérieurs, son erreur n'est pas durable, ou bien il

doit s'en prendre à son défaut de réflexion.

«Mais les étrangers, les personnes attachées aux missions diplomatiques,

n'ayant ni les mêmes moyens d'arrêter leurs jugements, ni la même

connaissance du pays, sont souvent abusés. Quoiqu'ils aient eu lieu

d'observer, depuis longtemps, avec quelle constance les événements se

jouent des bruits qui circulent, ils ne les propagent pas moins dans les

pays étrangers, et leurs récits font naître sur la France les idées les

plus fausses. Nous croyons, en conséquence, qu'il n'est pas hors de

propos de dire dans ce journal quelques mots sur les _on dit_.

«_On dit_ que l'empereur va réunir sous son gouvernement, la république

italienne, la république ligurienne, la république de Lucques, le

royaume d'Étrurie, les états du saint-père, et, par une suite

nécessaire, Naples et la Sicile. _On dit_ que la Suisse et la Hollande

auront le même sort; _on dit_ que le pays de Hanovre offrira à

l'empereur, par sa réunion, le moyen de devenir membre du Corps

germanique.

«On tire plusieurs conséquences de ces suppositions, et la première qui

se présente, c'est que le pape abdiquera, et que le cardinal Fesch ou le

cardinal Ruffo occupera le trône pontifical.

«Nous avons déjà dit, et nous répétons, que, si la France devait influer

sur des changements relatifs au souverain pontife, ce serait plutôt pour

influer d'autant sur le bonheur du saint-père, et pour accroître la

considération du saint-siège et ses domaines, au lieu de les diminuer.

«Quant au royaume de Naples, les agressions de M. Acton, et son système

constamment hostile, auraient autrefois donné à la France assez de

motifs légitimes pour faire la guerre, qu'elle n'eût jamais entreprise

avec le projet de réunir les deux Siciles à l'Empire français.

«Les républiques italienne et ligurienne, et le royaume d'Étrurie ne

cesseront pas d'exister comme États indépendants, et il est assurément

peu vraisemblable que l'empereur méconnaisse en même temps les devoirs

attachés au pouvoir qu'il tient des comices, et la gloire personnelle

qu'il a acquise en rendant deux fois à l'indépendance des États qu'il

avait deux fois conquis.

«On peut se demander, à l'égard de la Suisse, qui a empêché sa réunion à

la France avant l'acte de médiation? Cet acte, résultat immédiat des

soins et des pensées de l'empereur, a rendu la tranquillité à ces

peuples, est la garantie de leur indépendance et de leur sûreté, tant

qu'eux-mêmes ne briseront point cette égide, en substituant aux éléments

dont elle est formée les volontés d'un des corps constitués ou d'un des

partis.

«Si la France eût voulu réunir la Hollande, la Hollande serait française

comme la Belgique. Si elle est puissance indépendante, c'est que la

France a senti à l'égard de ce pays, ainsi que pour la Suisse, que ces

localités exigeaient une existence individuelle et une organisation

particulière.

«Le Hanovre est l'objet d'une supposition qui a quelque chose de plus

ridicule. La réunion de cette province serait le présent le plus funeste

qu'on pût faire à la France, et il ne fallait pas de longues méditations

pour s'en apercevoir. Le Hanovre deviendrait un sujet de rivalité entre

le peuple français et le prince qui s'est montré l'allié et l'ami de la

France dans un temps où l'Europe était conjurée contre elle.

»Le Hanovre, pour être conservé, exigerait un état militaire dont les

dépenses seraient hors de toute proportion avec quelques millions qui

constituent tous les revenus de ce pays. Le gouvernement, qui a sacrifié

aux principes de la nécessité d'une ligne de frontières simple et

continue jusqu'aux fortifications mêmes de Strasbourg et de Mayence, sur

la rive droite, serait-il assez peu éclairé pour vouloir l'incorporation

du Hanovre? Mais on dit qu'à cette possession est attaché l'avantage

d'être membre du Corps germanique. Le titre seul d'empereur des Français

répond à cette singulière idée. Le Corps germanique se compose de rois,

d'électeurs, de princes, et n'admet, relativement à lui, qu'une seule

dignité impériale. Ce serait, d'ailleurs, mal connaître la noble vanité

de notre pays que de croire possible qu'il consentît à entrer comme

élément dans un corps particulier. Si telle chose eut été compatible

avec la dignité nationale, qui eût empêché la France de conserver ses

droits au cercle de Bourgogne et ceux que lui donnait la possession du

Palatinat? Nous le disons même, avec le sentiment d'un juste orgueil

que personne ne pourra blâmer, qui a empêché la France de garder une

partie des États de Bade et du territoire de la Souabe?

»Non, la France ne passera jamais le Rhin, et ses armées ne le

franchiront plus, à moins qu'il ne faille garantir l'empire germanique

et ses princes, qui lui inspirent tant d'intérêt par leur affection pour

elle, et par leur utilité pour l'équilibre de l'Europe.

»Si ces _on dit_ sont nés de l'oisiveté, nous y avons assez répondu.

»S'ils doivent leur origine à l'inquiète jalousie de quelques puissances

habituées à crier sans cesse que la France est ambitieuse, pour masquer

leur propre ambition, il est une autre réponse: Grâce aux deux

coalitions successivement formées contre nous, et aux traités de

Campo-Formio et de Lunéville, la France n'a, à la proximité de son

territoire, aucune province qu'elle doive désirer de garder, et, si,

dans les événements passés, elle a fait preuve d'une modération sans

exemple dans l'histoire moderne, il en résulte pour elle cet avantage

qu'elle n'aura plus désormais besoin de prendre les armes.

»Sa capitale est située au centre de son empire; ses frontières sont

environnées de petits États qui complètent son système politique; elle

n'a géographiquement rien à désirer de ce qui appartient à ses voisins,

elle n'est donc en inimitié naturelle avec personne, et, comme il

n'existe pour elle ni une autre Finlande, ni d'autres lignes de l'Inn,

elle se trouve dans une situation qui n'est celle d'aucune autre

puissance.

«Parallèlement à ces _on dit_ ayant pour but de faire croire que la

France a une ambition démesurée, on en fait circuler d'une autre espèce.

«Tantôt la révolte est dans nos camps; avant-hier, trente mille Français

ont refusé de s'embarquer à Boulogne; hier, nos légions se battaient dix

contre dix, trente contre trente, drapeaux contre drapeaux. On disait

aux quatre départements du Rhin que nous allions les rendre à leur

ancienne domination.

«Aujourd'hui, _on dit_ peut-être que le Trésor public est sans argent,

que les travaux ont cessé, que la discorde est partout, et que les

contributions ne se payent nulle part. Si l'empereur part pour les

camps, on dira peut-être qu'il court y apaiser des troubles.

«Enfin qu'il reste à Saint-Cloud, qu'il aille aux Tuileries, qu'il

demeure à la Malmaison, ce sera autant de sujets de propos tous plus

ridicules les uns que les autres.

»Et si ces bruits, simultanément colportés dans les pays étrangers,

avaient à la fois pour but d'alarmer sur l'ambition de l'empereur et de

s'enhardir, en donnant quelque espoir sur la faiblesse de son

administration, à des démarches inconvenantes et erronées, nous ne

pourrions que répéter ce qu'un ministre a été chargé de dire en quittant

la cour: «L'empereur des Français ne veut la guerre avec qui ce soit, il

ne la redoute avec personne. Il ne se mêle pas des affaires de ses

voisins, et il a droit à une conduite réciproque. Une longue paix est le

désir qu'il a constamment manifesté; mais l'histoire de sa vie

n'autorise pas à penser qu'il soit disposé à se laisser outrager ou

mépriser.»

Cependant, après m'être reposée quelque temps à la campagne, je revins,

et je rentrai dans le tourbillon de notre cour, où le mal de la vanité

semblait de jour en jour s'emparer davantage de nous. L'empereur nomma

alors les grands officiers de la maison. Le général Duroc fut grand

maréchal du palais; Berthier, grand veneur; M. de Talleyrand, grand

chambellan; le cardinal Fesch, grand aumônier; M. de Caulaincourt, grand

écuyer; et M. de Ségur, grand maître des cérémonies. M. de Rémusat reçut

le titre de premier chambellan. Il marchait immédiatement après M. de

Talleyrand, qui, paraissant devoir être occupé par les affaires

étrangères, abandonnerait à mon mari la plus grande partie des

attributions de sa place. Cela fut en effet réglé ainsi d'abord; mais,

peu après, l'empereur fit des chambellans ordinaires; parmi eux étaient

le baron de Talleyrand, neveu du grand chambellan, des sénateurs, des

Belges distingués par leur naissance, un peu plus tard aussi des

gentilshommes français. Avec eux commencèrent les petites prétentions de

préséance, les mécontentements des distinctions qui n'étaient pas pour

eux. M. de Rémusat se trouva en butte à leur jalousie perpétuelle, et

dans un certain état de guerre qui me causa des chagrins dont je rougis

aujourd'hui, quand je me les rappelle. Mais, quelle que soit la cour

qu'on fréquente, et celle-là en était devenue une bien véritable, il est

impossible de n'y pas donner de l'importance à tous ces riens qui en

composent les éléments. Un honnête homme, un homme raisonnable a souvent

honte, vis-à-vis de lui-même, des joies ou des peines que lui fait

éprouver le métier de courtisan, et cependant il ne peut guère échapper

aux unes et aux autres. Un cordon, une légère différence dans un

costume, le passage d'une porte, l'entrée de tel ou tel salon; voilà des

occasions, chétives en apparence, d'une foule d'émotions toujours

renaissantes. En vain on voudrait pourtant s'endurcir contre elles.

L'importance qu'un grand nombre de gens y attachent vous force, malgré

vous, de les apprécier. En vain l'esprit, la raison se dressent contre

un tel emploi des facultés humaines; tout mécontent de soi qu'on est, il

faut s'apetisser avec tout le monde, et fuir la cour tout à fait, ou

consentir à prendre sérieusement toutes les niaiseries dont est composé

l'air qu'on y respire.

L'empereur ajouta encore aux inconvénients attachés aux usages des

palais ceux de son caractère. Il ordonna l'étiquette avec la sévérité de

la discipline militaire. Le cérémonial s'exécutait comme s'il était

dirigé par un roulement de tambour; tout se faisait, en quelque sorte,

au pas de charge; et cette espèce de précipitation, cette crainte

continuelle qu'il inspirait, jointes au peu d'habitude des formes d'une

bonne moitié de ses courtisans donna à sa cour un aspect plutôt triste

que digne, et marqua sur tous les visages une impression d'inquiétude

qui se retrouvait au milieu des plaisirs et des magnificences dont, par

ostentation, il voulut sans cesse être entouré.

La nouvelle impératrice eut pour dame d'honneur sa cousine, madame de la

Rochefoucauld, et pour dame d'atours madame de la Valette. On leur nomma

douze dames du palais. Peu à peu leur nombre fut augmenté, et nous y

vîmes appeler des grandes dames de tous les pays, des personnes fort

étonnées de se trouver ainsi rapprochées. Mais, sans entrer ici dans

aucun détail, aujourd'hui fort inutile, combien ne vis-je pas à cette

époque de demandes faites par des personnes qui, maintenant, affectent

une sévérité de royalisme peu compatible avec les tentatives qu'elles

essayèrent alors! Disons-le franchement: toutes les classes voulurent

dans ce moment prendre leur part de ces nouvelles créations, et je pus

remarquer, à part moi, nombre de gens qui, après m'avoir blâmée d'être

arrivée à cette cour par suite d'une ancienne amitié, n'épargnèrent rien

pour s'y placer par ambition. Quant à l'impératrice, elle était

enchantée de se voir environnée d'une suite nombreuse et qui plaisait à

sa vanité. La victoire qu'elle avait remportée sur madame de la

Rochefoucauld en l'attachant à sa personne, le plaisir de compter M.

d'Aubusson de la Feuillade parmi ses chambellans, mesdames d'Arberg, de

Ségur, et des maréchales parmi les dames du palais, l'enivrait un peu;

mais il faut convenir que sa joie toute féminine n'ôtait rien à sa bonne

grâce accoutumée; elle eut toujours une adresse infinie pour conserver

la supériorité de son rang, tout en montrant une sorte de déférence

polie envers ceux ou celles qui, par l'éclat de leurs noms, y ajoutaient

un lustre nouveau.

Dans le même temps, le ministère de la police générale fut recréé, et

Fouché y fut, de nouveau, nommé. L'époque du couronnement fut fixée

d'abord au 18 brumaire, et, en attendant, pour montrer qu'on ne perdait

pas de vue les époques révolutionnaires, le 14 juillet de cette année,

l'empereur se rendit en grande pompe aux Invalides, et, après avoir

entendu la messe, il y distribua les croix de la Légion d'honneur à une

foule considérable composée de toutes les classes qui formaient le

gouvernement, l'armée et la cour. Comme on doit s'attendre à retrouver

dans ces souvenirs, de temps en temps, des particularités qui

rappellent qu'ils sont dictés par une mémoire féminine, je ne négligerai

pas, à cette occasion, de dire à quel point l'impératrice sut, par le

goût de sa parure et l'habileté de sa recherche, paraître jeune et

agréable en tête d'un nombre considérable de jeunes et jolies femmes

dont, pour la première fois, elle se montrait entourée. Cette cérémonie

se fit à l'éclat d'un soleil brillant. On la vit, au grand jour, vêtue

d'une robe de tulle rose, semée d'étoiles d'argent, fort découverte

selon la mode du moment; couronnée d'un nombre infini d'épis de

diamants, et cette toilette fraîche et resplendissante, l'élégance de sa

démarche, le charme de son sourire, la douceur de ses regards

produisirent un tel effet, que j'ai ouï dire à nombre de personnes qui

assistèrent à la cérémonie qu'elle effaçait tout le cortège qui

l'environnait.

Peu de jours après, l'empereur partit pour le camp de Boulogne, et, si

l'on en croit les bruits publics qui se répandirent, les Anglais

commencèrent à redouter réellement la tentative de la descente. Pendant

plus d'un mois, il parcourut les côtes, passa en revue les différents

corps de son armée, alors si nombreuse, si florissante et si animée. Il

assista à plusieurs engagements qui eurent lieu entre les vaisseaux qui

nous bloquaient et nos flottilles, qui prenaient un aspect redoutable.

Tout en se livrant à ces occupations militaires, il rendit plusieurs

décrets qui tendaient à fixer les préséances, et le rang des diverses

autorités qu'il venait de créer. Sa préoccupation atteignait tout à la

fois. Il avait déjà conçu le projet secret d'appeler le pape à son

couronnement, et, pour y parvenir, il ne négligeait ni la puissance de

sa volonté, qu'il lui manifestait de manière à ne point éprouver de

refus, ni l'adresse avec laquelle il pouvait espérer de le gagner. Il

envoya la croix de la Légion d'honneur au cardinal Caprara, légat du

pape. Cette distinction fut accompagnée de paroles flatteuses pour le

souverain pontife, et consolantes pour le rétablissement de la religion.

On les publia dans _le Moniteur_.

Quand il communiqua cependant au conseil d'État son projet d'appuyer son

élévation d'une telle pompe religieuse, il eut à soutenir la résistance

d'une partie de ses conseillers d'État effarouchés de ce saint appareil.

Treilhard, entre autres, s'y opposa fortement. L'empereur le laissa

parler, et lui répondit ensuite: «Vous connaissez moins que moi le

terrain sur lequel nous sommes; sachez que la religion a bien moins

perdu de sa puissance que vous ne pensez. Vous ignorez tout ce que je

viens à bout de faire par le moyen des prêtres que j'ai su gagner. Il y

a en France trente départements assez religieux pour que je ne voulusse

pas être obligé d'y lutter de pouvoir contre le pape. Ce n'est qu'en

compromettant successivement toutes les autorités que j'assurerai la

mienne, c'est-à-dire celle de la Révolution que nous voulons tous

consolider.»

Tandis que l'empereur parcourait les ports, l'impératrice partit pour

prendre les eaux d'Aix-la-Chapelle. Elle y fut accompagnée d'une partie

de sa nouvelle maison. M. de Rémusat[2] eut ordre de la suivre, pour

attendre l'empereur qui devait la rejoindre dans cette ville. Je fus

assez contente de ce nouveau répit; je ne pouvais pas trop me dissimuler

que tant de nouveaux venus effaçaient un peu de la valeur que m'avait

donnée pendant les premières années l'impossibilité des comparaisons,

et, quoique jeune encore sur les expériences du monde, je compris qu'un

peu d'absence me serait utile pour reprendre ensuite, non la première

place, mais celle que je choisirais.

[Note 2: Il venait d'être nommé premier chambellan de

l'empereur. (P. R.).]

L'impératrice emmena donc madame de la Rochefoucauld[3]. C'était une

femme d'environ trente-six à quarante ans, petite, bossue, d'une

physionomie assez piquante, d'un esprit ordinaire, mais dont elle tirait

bon parti, hardie comme les femmes mal faites qui ont eu quelques succès

malgré leur difformité, gaie et nullement méchante. Elle affichait

toutes les opinions de ce qu'on appelait les _aristocrates_ pendant la

Révolution; et, comme elle eût été embarrassée de les allier avec sa

situation présente, elle prenait son parti d'en rire, et ses

plaisanteries retombaient sur elle-même avec assez de bonne grâce. Elle

plut à l'empereur, parce qu'elle était légère, sèche et incapable

d'intrigue. Au reste, soit sagesse, heureux hasard, ou impossibilité,

jamais cour aussi nombreuse par les femmes n'offrit moins de chances

pour aucune espèce d'intrigue. Les affaires de l'État se concentraient

dans le seul cabinet de l'empereur; on les ignorait, et on savait que

personne n'eût pu s'en mêler; de faveur, personne, non plus, ne pouvait

se flatter d'en avoir. Le petit nombre de ceux que l'empereur

distinguait, habituellement suspendus à l'exécution de sa volonté,

étaient inabordables sur tout. Duroc, Savary, Maret ne laissaient

échapper aucune parole inutile, et s'appliquaient à nous communiquer

immédiatement les ordres qu'ils recevaient. Nous ne leur apparaissions,

et nous ne nous apparaissions nous-mêmes, en faisant uniquement la chose

qui nous était ordonnée, que comme de vraies machines à peu près

pareilles, ou peu s'en fallait, aux meubles élégants et dorés dont on

venait d'orner les palais des Tuileries et de Saint-Cloud.

[Note 3: «Une personne de haute naissance, a dit M.

Thiers (tome V, livre XIX, p. 124), madame de la

Rochefoucauld, privée de beauté mais non d'esprit, distinguée

par son éducation et ses manières, autrefois fort royaliste,

et riant maintenant avec assez de grâce de ses passions

éteintes, fut destinée à être dame d'honneur de Joséphine.»

(P. R.)]

Une remarque que je fis dans ce temps, et qui m'amusait assez, fut qu'à

mesure que les grands seigneurs d'autrefois arrivèrent à cette cour, ils

éprouvèrent tous, quelle que fût la différence de leurs caractères, un

petit désappointement assez curieux à observer. Quand ils apparaissaient

pour la première fois, en se retrouvant dans quelques-unes des

habitudes de leur première jeunesse, en respirant de nouveau l'air des

palais, en revoyant des distinctions, des cordons, des salles du trône,

en reprenant les locutions ordinaires dans les demeures royales, ils

cédaient assez vite à l'illusion et croyaient pouvoir apporter la

manière d'être qui leur avait réussi dans ces mêmes palais, où le maître

seul était changé. Mais, bientôt, une parole sévère, une volonté

cassante et neuve, les avertissait tout à coup, et durement, que tout

était renouvelé dans cette cour unique au monde. Alors il fallait voir

comme, gênés et contraints sur toutes leurs futiles habitudes, et

sentant le terrain se mouvoir sous leurs pas, ils perdaient tout aplomb,

malgré leurs efforts. Déroutés de leurs usages, trop vains ou trop

faibles pour les remplacer par une gravité étrangère aux moeurs qu'ils

s'étaient faites dès longtemps, ils ne savaient quel langage tenir. Le

métier de courtisan auprès de Bonaparte était nul. Comme il ne menait à

rien, il n'avait aucune valeur; il y avait du risque à rester _homme_ en

sa présence, c'est-à-dire à conserver l'exercice de quelques-unes de ses

facultés intellectuelles; il fut donc plus court et plus facile pour

tout le monde, ou à peu près tout le monde, de se donner l'attitude de

la servitude, et, si j'osais, je dirais bien à quelle espèce d'individus

ce parti parut le moins coûter; mais, en m'étendant davantage sur ce

sujet, je donnerais à ces mémoires la couleur d'une satire, et cela

n'est pas dans mes goûts, ni dans mon esprit.

Pendant que l'empereur était à Boulogne, il envoya à Paris son frère

Joseph, qui fut harangué, ainsi que sa femme, par tous les corps du

gouvernement. Il faisait ainsi, peu à peu, la place de chacun, et

dictait la suprématie des uns comme la servitude des autres. Vers le 3

septembre, il rejoignit sa femme à Aix-la-Chapelle; il y demeura

quelques jours, y tenant une cour fort brillante et recevant les princes

d'Allemagne, qui commençaient à venir remettre leurs intérêts dans ses

mains. Pendant ce séjour, M. de Rémusat eut ordre de faire venir à

Aix-la-Chapelle le second théâtre français de Paris, dirigé alors par

Picard, et on donna, en présence des Électeurs, quelques fêtes assez

belles, quoiqu'elles n'approchassent point encore de la magnificence de

celles que nous avons vu donner plus tard. L'électeur archichancelier de

l'empire germanique et l'électeur de Bade firent à nos souverains une

cour assidue. L'empereur et l'impératrice visitèrent Cologne et

remontèrent le Rhin jusqu'à Mayence, où ils trouvèrent encore une foule

de princes et d'étrangers distingués qui les attendaient.

Ce voyage dura jusqu'au mois d'octobre. Le 11 de ce mois, madame Louis

Bonaparte accoucha d'un second fils[4]; l'empereur arriva à Paris peu de

jours après. Cet événement causait une grande joie à l'impératrice; elle

en tirait des conséquences flatteuses pour la certitude de son avenir,

et cependant, dans ce moment même, il se tramait contre elle un nouveau

complot qu'elle ne parvint à déjouer qu'après beaucoup d'efforts et

d'inquiétudes.

[Note 4: Ce second fils de la reine Hortense était

Napoléon-Louis, mort subitement pendant l'insurrection des

États pontificaux contre le pape, à laquelle il prenait part,

en 1831. Le troisième fils de la reine, Napoléon III, est né

le 20 avril 1808. (P. R.)]

Depuis que l'on avait appris que le pape viendrait à Paris pour le

couronnement, la famille de l'empereur était fort empressée à empêcher

que madame Bonaparte n'eût sa part d'une si grande cérémonie. La

jalousie de nos princesses s'était fort échauffée sur cet article. Il

leur semblait qu'un pareil honneur mettrait trop de différence entre

elles et leur belle-soeur, et, d'ailleurs, la haine n'a pas besoin d'un

motif d'intérêt qui lui soit personnel pour être blessée de ce qui

satisfait l'objet haï. L'impératrice désirait vivement son couronnement;

il devait à ses yeux consolider son rang, et elle s'inquiétait du

silence de son époux. Il paraissait hésiter sur ce point. Joseph

Bonaparte n'épargnait rien pour l'engager à ne faire de sa femme qu'un

témoin de la cérémonie du sacre. Il allait même jusqu'à renouveler la

question du divorce; il conseillait de profiter de l'événement qu'on

préparait pour s'y déterminer. Il démontrait l'avantage de s'allier à

quelque princesse étrangère, ou, au moins, à quelque héritière d'un

grand nom en France; il présentait habilement l'espoir qu'un autre

mariage donnerait d'une succession directe, et il se faisait d'autant

mieux écouter sur ce point qu'en même temps il faisait valoir le

désintéressement avec lequel il poussait à une détermination qui devait

personnellement l'éloigner du trône.

L'empereur, harcelé sans cesse par sa famille, semblait prêter l'oreille

à ces discours, et quelques paroles qui lui échappaient jetaient sa

femme dans un trouble extrême. L'habitude qu'elle avait de me confier

ses peines me rendit toutes ses confidences. J'étais assez embarrassée à

lui donner un bon conseil, et je craignais d'être un peu compromise dans

un si grand démêlé. Un incident inattendu pensa hâter le coup que nous

redoutions. Depuis un temps, madame Bonaparte croyait s'apercevoir d'un

redoublement d'intimité entre son époux et madame ***. En vain je la

conjurais de ne point fournir à l'empereur le prétexte d'une querelle

dont on tirerait parti contre elle; trop animée pour se montrer

prudente, elle épiait, malgré mes avis, l'occasion de se convaincre de

ce qu'elle soupçonnait. À Saint-Cloud, l'empereur occupait l'appartement

qui donne sur le jardin et qui est de plain-pied avec lui. Au-dessus de

cet appartement, il avait fait meubler un petit logement particulier qui

communiquait avec le sien par un escalier dérobé; l'impératrice avait

quelque raison de craindre la destination de cette retraite mystérieuse.

Un matin qu'il se trouvait assez de monde dans son salon (madame ***

étant établie depuis quelques jours à Saint-Cloud), l'impératrice, la

voyant sortir tout à coup de l'appartement, se lève peu d'instants après

son départ, et, me prenant dans l'embrasure d'une fenêtre: «Je vais, me

dit-elle, éclaircir tout à l'heure mes soupçons; demeurez dans ce salon

avec tout mon cercle, et, si on cherche ce que je suis devenue, vous

direz que l'empereur m'a demandée.» J'essayai de la retenir, mais elle

était hors d'elle-même, et ne m'écouta point; elle sortit au même

moment, et je demeurai très inquiète de ce qui allait se passer. Au bout

d'une demi-heure d'absence, elle rentra brusquement par la porte de son

appartement opposée à celle par où elle était sortie; elle paraissait

fort émue et pouvait à peine se contraindre; elle se rassit à un métier

qui était dans le salon. Je me tenais loin d'elle, occupée de quelque

ouvrage, et évitant de la regarder; mais je m'apercevais facilement de

son trouble à la précipitation de tous ses mouvements, habituellement si

doux.

Enfin, comme elle était incapable de garder en silence une forte émotion

quelle qu'elle fût, elle ne put demeurer longtemps dans cette

contrainte, et, m'appelant à haute voix, elle m'ordonna de la suivre,

et, dès qu'elle fut dans sa chambre: «Tout est perdu! me dit-elle; ce

que j'avais prévu n'est que trop avéré. J'ai été chercher l'empereur

dans son cabinet, et il n'y était point; alors je suis montée par

l'escalier dérobé dans le petit appartement; j'en ai trouvé la porte

fermée, et, à travers la serrure, j'ai entendu la voix de Bonaparte et

de madame ***. J'ai frappé fortement en me nommant. Vous concevez le

trouble que je leur ai causé; ils ont fort tardé à m'ouvrir, et, quand

ils l'ont fait, l'état dans lequel ils étaient tous deux, leur désordre,

ne m'a pas laissé le moindre doute. Je sais bien que j'aurais dû me

contraindre; mais il ne m'a pas été possible, j'ai éclaté en reproches.

Madame *** s'est mise à pleurer. Bonaparte est entré dans une colère si

violente, que j'ai eu à peine le temps de m'enfuir pour échapper à son

ressentiment. En vérité, j'en suis encore tremblante, car je ne sais à

quel excès il l'aurait porté. Sans doute, il va venir, et je m'attends à

une terrible scène.»

L'émotion de l'impératrice excita la mienne, comme on peut bien le

penser. «Ne faites pas, lui dis-je, une seconde faute; car l'empereur ne

vous pardonnerait pas d'avoir mis qui que ce soit dans votre confidence.

Laissez-moi vous quitter, madame. Il faut l'attendre; qu'il vous trouve

seule, et tâchez de l'adoucir et de réparer une si grande imprudence.»

Après ce peu de mots, je la quittai et je rentrai dans le salon, où je

trouvai madame *** qui lança sur moi des yeux inquiets. Elle était fort

pâle, ne parlait que par mots entrecoupés, et cherchait à deviner si

j'étais instruite. Je me remis à mon ouvrage le plus tranquillement que

je pus; mais il était assez difficile que madame ***, en me voyant

sortir de cet appartement, ne comprît pas que je venais d'y recevoir une

confidence. Tout le monde dans ce salon se regardait et ne comprenait

rien à ce qui se passait.

Peu de moments après, nous entendîmes un grand bruit dans l'appartement

de l'impératrice, et je compris que l'empereur y était, et quelle scène

violente se passait. Madame *** avait demandé ses chevaux et elle partit

pour Paris. Cette absence subite ne devait point adoucir l'orage. J'y

devais retourner dans la soirée. Avant mon départ, l'impératrice me fit

appeler, et m'apprit, avec beaucoup de larmes, que Bonaparte, après

l'avoir outragée de toutes manières, et avoir brisé dans sa fureur

quelques-uns des meubles qui s'étaient rencontrés sous sa main, lui

avait signifié qu'il fallait qu'elle se préparât à quitter Saint-Cloud,

et que, fatigué d'une surveillance jalouse, il était décidé à secouer un

pareil joug et à écouter désormais les conseils de sa politique, qui

voulait qu'il prît une femme capable de lui donner des enfants. Elle

ajouta qu'il avait envoyé à Eugène de Beauharnais l'ordre de venir à

Saint-Cloud, pour régler les circonstances du départ de sa mère, et

qu'elle se voyait perdue sans ressources. Elle m'ordonna d'aller voir sa

fille dès le lendemain à Paris, et de lui faire le récit de tout ce qui

s'était passé.

En effet, je me rendis chez madame Louis Bonaparte. Elle venait de voir

son frère, qui arrivait de Saint-Cloud. L'empereur lui avait signifié sa

résolution de divorcer, qu'Eugène avait reçue avec sa soumission

accoutumée, et en refusant tous les dédommagements personnels qui lui

avaient été offerts comme consolation, déclarant qu'il n'accepterait

rien, au moment où un tel malheur allait tomber sur sa mère, et qu'il la

suivrait dans la retraite qu'on lui donnerait, fût-ce à la Martinique

même, sacrifiant tout au besoin qu'elle aurait d'une pareille

consolation. Bonaparte avait paru frappé de cette résolution généreuse,

et l'avait écouté dans un farouche silence. Je trouvai madame Louis

moins émue de cet événement que je ne m'y étais attendue. «Je ne puis me

mêler de rien, me dit-elle; car mon mari m'a positivement défendu la

moindre démarche. Ma mère a été bien imprudente; elle va perdre une

couronne, mais au moins elle aura du repos. Ah! croyez-moi, il y a des

femmes plus malheureuses.» Elle prononça ces mots avec une tristesse qui

faisait deviner toute sa pensée; mais, comme elle ne permettait jamais

un mot sur sa situation personnelle, je n'osai pas lui répondre de

manière à lui prouver que je l'eusse comprise. «Au reste, me dit-elle,

en finissant, s'il y a une chance de raccommodement dans cette affaire,

cette chance se trouvera dans l'empire que la douceur et les larmes de

ma mère exercent sur Bonaparte; il faut les laisser à eux-mêmes, éviter

de se trouver entre eux, et je vous conseille de ne point aller à

Saint-Cloud, d'autant que madame *** vous a nommée, et croit que vous

donneriez des conseils violents.»

Et voilà, pour le dire en passant, comme il est assez souvent impossible

d'être mieux comprise dans les cours, et comme des circonstances,

puériles en apparence, nous mettent dans une évidence dont on n'est pas

maître de se débarrasser.

Je demeurai deux jours sans me montrer à Saint-Cloud, pour suivre les

avis de madame Louis Bonaparte; et, le troisième, j'allai retrouver mon

impératrice dont le sort m'inquiétait profondément.

Elle était hors d'une partie de ses angoisses. Ses larmes et sa

soumission avaient, en effet, désarmé Bonaparte; il n'était plus

question de son courroux, ni de ce qui l'avait causé. Mais, après un

tendre raccommodement, l'empereur venait de mettre sa femme dans une

nouvelle agitation, en lui montrant de quelle importance le divorce

était pour lui. «Je n'ai pas le courage, lui disait-il, d'en prendre la

dernière résolution, et, si tu me montres trop d'affliction, si tu ne

fais que m'obéir, je sens que je ne serai jamais assez fort pour

t'obliger à me quitter; mais j'avoue que je désire beaucoup que tu

saches te résigner à l'intérêt de ma politique, et que, toi-même, tu

m'évites tous les embarras de cette pénible séparation.» En parlant

ainsi, l'impératrice ajoutait qu'il avait répandu beaucoup de larmes.

Tandis qu'elle me parlait, je me souviens encore que je concevais

intérieurement pour elle le plan d'un grand et généreux sacrifice.

Croyant alors le sort de la France irrévocablement attaché à celui de

Napoléon, je pensais qu'il y aurait une véritable grandeur d'âme à se

dévouer à tout ce qui devait l'affermir, et que, si j'avais été la

femme à qui on eût adressé un pareil discours, j'aurais été fortement

tentée d'abandonner ce poste si brillant où l'on ne me voyait qu'avec

une sorte de regret, pour me retirer dans une solitude où j'aurais vécu

paisiblement, et satisfaite de mon sacrifice. Mais, en considérant le

trouble dont les paroles impériales avaient laissé les traces sur le

visage de madame Bonaparte, je me rappelai, ce que j'avais souvent

entendu dire à ma mère, que, pour donner un conseil utile, il fallait

toujours le mesurer au caractère de la personne à qui on l'adressait. Je

jugeai en même temps de l'effroi que la retraite inspirerait à

l'impératrice, à son goût pour le luxe et l'éclat, à l'ennui qui la

dévorerait, quand elle aurait rompu avec le monde; et alors, revenant du

sentiment exalté qui s'était emparé de moi un moment, je lui dis que je

ne voyais pour elle que deux partis à prendre: ou se dévouer avec

dignité et résolution à ce qu'on exigeait d'elle, et dans ce cas, dès le

lendemain matin, partir pour la Malmaison, d'où elle écrirait à

l'empereur qu'elle lui rendait sa liberté; ou bien, si elle voulait

demeurer, se montrer incapable de rien décider de son sort, toujours

prête à obéir, mais déclarer bien positivement qu'elle attendrait des

ordres directs pour descendre du trône où on l'avait fait monter.

Ce dernier conseil fut celui qu'elle adopta, et, avec une douceur

adroite et tendre, prenant toute l'attitude d'une victime soumise, elle

parvint à émousser, encore pour cette fois, les traits que la jalousie

de sa famille avait lancés contre elle. Triste, complaisante,

entièrement soumise, mais adroite à profiter de l'ascendant qu'elle

exerçait sur son époux, elle le réduisit à un état d'agitation et

d'incertitude dont il ne pouvait sortir.

Enfin, harcelé un peu trop vivement par ses frères, et s'apercevant de

la joie que les Bonapartes laissèrent voir en se croyant arrivés au but

de leurs voeux, touché de la comparaison intérieure qu'il fit de la

conduite de sa femme et de ses enfants, et, autant que je puis m'en

souvenir, blessé de l'air de triomphe des siens, qui eurent l'imprudence

de se vanter de l'avoir amené à leurs fins, éprouvant un secret plaisir

à déjouer le plan qu'il voyait ourdi autour de lui, après une longue

hésitation pendant laquelle l'impératrice se livrait à de mortelles

inquiétudes, tout à coup, il lui déclara un soir que le pape allait

arriver, qu'il les couronnerait tous les deux, et qu'elle pouvait

s'occuper sérieusement des préparatifs de cette cérémonie.

On peut se représenter la joie causée par un pareil dénouement et la

mauvaise humeur des Bonapartes, et de Joseph particulièrement; car

l'empereur, fidèle à ses habitudes, ne manqua point de dire à sa femme

toutes les tentatives qu'on avait faites pour le déterminer, et on

conçoit que ces révélations ajoutèrent encore à la haine secrète entre

les deux partis.

Ce fut à cette occasion que l'impératrice me confia que, depuis

longtemps, elle désirait affermir encore son mariage par la cérémonie

religieuse qui avait été négligée à l'époque où il fut conclu. Elle en

parlait quelquefois à l'empereur, qui n'y montrait aucune répugnance,

mais qui répondait qu'en faisant même venir un prêtre chez lui, ce ne

pourrait jamais être avec assez de mystère pour qu'on n'apprît pas par

là que, jusqu'alors, il n'avait point été marié devant l'Église; et,

soit que ce fût sa vraie raison, soit qu'il voulût garder pour l'avenir

cette facilité de rompre son mariage, quand il le croirait vraiment

utile, il repoussait toujours, mais avec douceur, les demandes de sa

femme à cet égard. Elle se détermina à attendre l'arrivée du pape, se

flattant avec raison qu'en pareille occasion, il entrerait facilement

dans ses intérêts.

À ce moment, toute la cour se livra sans relâche aux apprêts des

cérémonies du couronnement, et l'impératrice s'entoura des meilleurs

artistes de Paris et des marchands les plus fameux. Aidée de leurs

conseils, elle détermina la forme du nouvel habit de cour et son costume

particulier. On pense bien qu'il ne fut pas question de reprendre le

panier, mais seulement d'ajouter à nos vêtements ordinaires ce long

manteau qu'on a conservé lors du retour du roi, et une collerette de

blonde, appelée _chérusque_, qui montait assez haut derrière la tête,

était attachée sur les deux épaules, et rappelait le costume de

Catherine de Médicis. On l'a supprimée depuis, quoique, à mon avis, elle

donnât de la grâce et de la dignité à tout l'habit. L'impératrice avait

déjà des diamants pour une somme considérable. L'empereur en ajouta

encore à sa parure. Il mit dans ses mains ceux qu'on possédait au trésor

public, et voulut qu'elle les portât ce jour-là. On lui monta un diadème

brillant qui devait être surmonté de la couronne fermée que l'empereur

lui poserait sur la tête. On fit secrètement des répétitions de cette

cérémonie, et le peintre David, qui devait en faire ensuite le tableau,

dirigea les positions de chacun. Il y eut d'abord de grandes discussions

sur le couronnement particulier de l'empereur. La première idée était

que le pape placerait cette couronne de ses propres mains; mais

Bonaparte se refusait à l'idée de la tenir de qui que ce fût, et il dit

à cette occasion ce mot que madame de Staël a rappelé dans son ouvrage:

«J'ai trouvé la couronne de France par terre, je l'ai ramassée.» Il eût

pu ajouter: «Avec la pointe de mon épée.»

Enfin, après de longues délibérations, on détermina que l'empereur se

couronnerait lui-même, et que le pape donnerait seulement sa

bénédiction. Rien ne fut négligé pour l'éclat des fêtes. L'affluence

devint nombreuse à Paris; une partie des troupes y fut appelée; toutes

les autorités principales des provinces, l'archichancelier de d'empire

germanique et une foule d'étrangers y arrivèrent aussi. Quelles que

fussent les opinions particulières, on se laissa aller, dans la ville,

au plaisir et à la curiosité qu'inspirait un événement si nouveau et la

vue d'un spectacle que tout annonçait devoir être magnifique. Les

marchands fort occupés, les ouvriers de tout genre employés se

réjouissaient d'une telle occasion de gain pour eux; la population de la

ville semblait doublée; le commerce, les établissements publics, les

théâtres y trouvaient leur profit, et tout paraissait actif et content.

On invita les poètes à célébrer ce grand événement; Chénier eut ordre de

composer une tragédie qui en consacrât le souvenir, il prit Cyrus pour

son héros. L'Opéra prépara ses ballets. Dans l'intérieur du palais nous

reçûmes de l'argent pour les dépenses que nous avions à faire, et

l'impératrice fit à ses dames du palais de beaux présents en diamants.

On régla aussi le costume des hommes autour de l'empereur; il était beau

et allait très bien. L'habit français de couleurs différentes pour les

services qui dépendaient du grand maréchal, du grand chambellan et du

grand écuyer; une broderie d'argent pour tous; le manteau sur une

épaule, en velours et doublé de satin; l'écharpe, le rabat de dentelle

et le chapeau retroussé sur le devant garni d'un panache. Les princes

devaient porter cet habit en blanc et or; l'empereur en habit long,

ressemblant assez à celui de nos rois, un manteau de pourpre semé

d'abeilles, et sa couronne formée d'une branche de laurier comme celle

des Césars.

Je crois encore rappeler un rêve, mais un rêve qui tient un peu des

contes orientaux, quand je me retrace quel luxe fut étalé à cette

époque, et quelle était en même temps l'agitation des préséances, des

prétentions de rangs des réclamations de chacun. L'empereur voulut que

les princesses portassent le manteau de l'impératrice; on eut bien de la

peine à les déterminer à y consentir; et je me souviens même qu'elles

s'y prêtèrent de si mauvaise grâce, qu'on vit le moment où

l'impératrice, emportée par le poids de ce manteau, ne pourrait point

avancer, tant ses belles-soeurs le soulevaient faiblement. Elles

obtinrent que la queue de leur habit serait portée par leurs

chambellans, et cette distinction les consola un peu de l'obligation qui

leur était imposée[5].

[Note 5: Les mémoires du comte Miot de Mélito renferment

des renseignements précieux sur l'intérieur de la cour du

premier consul et de l'empereur, et sur les querelles de

celui-ci avec ses frères à propos de l'hérédité du trône et

de l'adoption du jeune fils de Louis Bonaparte, et racontent

en détail la grande question du manteau de l'impératrice.

C'est après une orageuse discussion entre l'archichancelier,

l'architrésorier, le ministre de l'intérieur, le grand

chambellan, le grand écuyer et le grand maréchal de la cour,

les princes Louis et Joseph, présidés par l'empereur, que

l'on renonça à donner à ces derniers princes le grand manteau

d'hermine, «attribut, disait-on, de la souveraineté», et que

l'on se décida à employer dans le procès-verbal les mots

_soutenir le manteau_, au lieu de _porter la queue_.

(_Mémoires du comte Miot de Mélito_, t. II, p. 323 et suiv.).

(P. R.)]

Cependant, on avait appris que le pape avait quitté Rome le 2 novembre.

La lenteur de son voyage et l'immensité des préparatifs firent reculer

le couronnement jusqu'au 2 décembre, et, le 24 novembre, la cour se

rendit à Fontainebleau pour y recevoir Sa Sainteté, qui y arriva le

lendemain.

Avant de clore ce chapitre, je veux rappeler une circonstance qui me

paraît bonne encore à conserver. L'empereur, ayant renoncé pour ce

moment au divorce, mais toujours pressé du désir d'avoir un héritier,

demanda à sa femme si elle consentirait à en accepter un qui

n'appartiendrait qu'à lui, et à feindre une grossesse avec assez

d'habileté pour que tout le monde y fût trompé. Elle était loin de se

refuser à aucune de ses fantaisies à cet égard. Alors Bonaparte, faisant

venir son premier médecin, Corvisart, en qui il avait une confiance

étendue et méritée, lui confia son projet: «Si je parviens, lui dit-il,

à m'assurer de la naissance d'un garçon qui sera mon fils à moi, je

voudrais que, témoin du feint accouchement de l'impératrice, vous

fissiez tout ce qui serait nécessaire pour donner à cette ruse toutes

les apparences d'une réalité.» Corvisart trouva que la délicatesse de sa

probité était compromise par cette proposition; il promit le secret le

plus inviolable, mais il refusa de se prêter à ce qu'on voulait exiger

de lui. Ce n'est que longtemps après, et depuis le second mariage de

Bonaparte, qu'il m'a confié cette anecdote en m'attestant la naissance

légitime du roi de Rome, sur laquelle on avait essayé d'exciter des

doutes parfaitement injustes.

Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat · 第 6 / 30 题