CHAPITRE XI.

(1807.)

L'empereur amoureux.--Madame de X...--Madame de Damas.--Confidences de

l'impératrice.--Intrigues de palais.--Murat est élevé au rang de prince.

L'impératrice ne pouvait s'empêcher de se plaindre secrètement

quelquefois, en voyant que son fils n'avait aucune part aux promotions

qui se faisaient journellement; mais elle avait le très bon goût de

renfermer son mécontentement à cet égard, et Eugène conservait au milieu

de cette cour une attitude naturelle et paisible qui lui faisait

honneur, et qui contrastait avec la jalouse impatience de Murat.

L'épouse de celui-ci harcelait sans cesse l'empereur, pour qu'il donnât

enfin à son mari un rang qui le tirât de pair d'avec les maréchaux,

parmi lesquels il s'irritait de se voir confondu. Pendant l'hiver, ce

ménage sut habilement profiter de la faiblesse de l'empereur, et acquit

des droits à ses dons en le servant soigneusement, comme nous allons le

voir, dans ses nouvelles amours.

J'ai dit déjà qu'Eugène était assez occupé de madame de X... Cette jeune

femme, alors âgée de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, était blonde et

blanche; ses yeux bleus avaient toutes les impressions qu'elle voulait

leur donner, hors celle de la franchise, parce que je crois que les

habitudes de son caractère la portaient à une assez grande

dissimulation. Son nez aquilin était un peu long, sa bouche charmante,

ornée de belles dents qu'elle montrait beaucoup. Sa taille moyenne avait

de l'élégance, mais manquait un peu d'embonpoint; son pied était petit,

et elle dansait à merveille. Elle ne montrait pas un esprit bien

remarquable, mais elle ne manquait point de finesse; elle était calme,

un peu sèche, et difficile à émouvoir, et encore plus à troubler.

L'impératrice avait commencé par la traiter avec beaucoup de

distinction; elle louait sa figure, approuvait toujours sa toilette, la

cajolait de préférence à d'autres, à cause de son fils, et contribua

peut-être à la faire remarquer à son époux. Celui-ci s'en occupa dès le

voyage de Fontainebleau. Madame Murat, qui devina la première le goût

naissant de son frère, chercha à s'emparer de la confiance de cette

jeune femme, et elle y réussit assez pour la mettre promptement en

défiance de l'impératrice. Murat, par suite, je crois, d'un arrangement

très intérieur, feignait d'être amoureux de madame de X..., et donna

ainsi le change pendant quelque temps aux observations de la cour.

L'impératrice, qui ne doutait pas de la nouvelle préoccupation de

l'empereur, mais qui n'en pouvait deviner l'objet, soupçonna d'abord,

comme je l'ai dit, la maréchale Ney, à qui, en effet, il adressait assez

souvent la parole; et, pendant quelques jours, la pauvre maréchale

devint l'objet des regards et de la mauvaise humeur de sa patronne. Je

recevais, comme de coutume, la confidence de cette jalouse inquiétude,

et je ne voyais rien encore qui la justifiât.

L'impératrice se plaignait à madame Louis Bonaparte de ce qu'elle

appelait _la perfidie_ de la maréchale; cette dernière fut sermonnée et

interrogée; et, après avoir assuré qu'elle n'éprouvait réellement qu'une

sorte de peur vis-à-vis de l'empereur, elle avoua qu'il avait paru

quelquefois s'occuper d'elle, et que madame de X... lui avait fait son

compliment sur la grande conquête qu'elle était au moment de faire. Ce

récit éclaira tout à coup l'impératrice. Plus attentive, elle vit la

vérité, découvrit que Murat ne feignait de l'amour que pour se charger

de porter les déclarations de l'empereur. Elle trouva, dans la déférence

qu'elle vit à Duroc pour madame de X..., une preuve des sentiments de

son maître, et dans la conduite de madame Murat un plan assez bien ourdi

contre sa propre tranquillité. Dès lors, on vit l'empereur plus souvent

dans l'appartement de sa femme. Presque tous les soirs, il redescendait

au rez-de-chaussée, et ses regards et quelques paroles instruisirent

également et l'impératrice et l'objet de sa préférence. Si sa femme se

rendait au spectacle dans une petite loge, car l'empereur n'aimait point

qu'elle parût en public sans lui, il venait l'y joindre tout à coup; et,

de jour en jour moins maître de lui, il paraissait plus occupé. Madame

de X... conservait une apparence froide, mais elle usait de toutes les

ressources de la coquetterie féminine. Sa toilette était de plus en plus

recherchée, son sourire plus fin, ses regards plus manégés, et bientôt

il fut assez facile de deviner tout ce qui se passait. L'impératrice

soupçonna que madame Murat avait favorisé chez elle de secrètes

entrevues. Elle m'assura un peu plus tard qu'elle en avait la certitude.

Alors elle éclata en plaintes et en larmes selon sa coutume, et je me

vis encore une fois obligée de recevoir des confidences qui me

compromettaient, et de recommencer des sermons qui n'étaient guère

écoutés.

L'impératrice voulut tenter des explications qui furent très mal reçues.

Son mari prit de l'humeur, la traita durement, lui reprocha de s'opposer

à ses moindres distractions, lui imposa silence, et, tandis qu'en public

elle dévorait ses peines et paraissait triste et abattue, lui, gai,

ouvert, animé plus que nous ne l'avions vu encore, s'occupait de nous

toutes, et nous prodiguait les expressions de sa sauvage galanterie.

Dans ces réunions chez l'impératrice dont j'ai parlé tout à l'heure, il

paraissait en vrai sultan. Il se plaçait à une table de jeu, faisait

appeler pour sa partie assez ordinairement sa soeur Caroline, madame de

X... et moi; et, tenant à peine les cartes, il commençait avec nous des

dissertations, sentimentales à sa manière, où il mettait plus d'esprit

que de sensibilité, quelquefois du mauvais goût, mais assez

d'exaltation. Dans ces entretiens, madame de X..., fort réservée et

craignant peut-être que je ne la découvrisse, ne répondait que par

monosyllabes. Madame Murat y prenait peu d'intérêt, marchant à son but

et se souciant peu du détail. Quant à moi, ces conversations

m'amusaient, et j'y répondais avec toute la liberté d'esprit dont

j'avais l'avantage sur ces trois autres personnes plus ou moins

préoccupées. Quelquefois, sans nommer qui que ce fût, Bonaparte

commençait à disserter sur la jalousie, et alors il était facile de voir

quelles applications il voulait faire à sa femme; je le comprenais et je

la défendais de mon mieux, gaiement, et en évitant de la désigner; et

alors je voyais assez clairement que madame de X... et madame Murat m'en

savaient mauvais gré.

Dans ces soirées, madame Bonaparte, jouant assez tristement à un autre

bout du salon, nous regardait de loin, et souffrait de ces entretiens

qui l'inquiétaient toujours. Quoiqu'elle eût bien des raisons de compter

sur moi, comme elle était naturellement défiante, quelquefois elle

craignait que je ne la sacrifiasse à l'envie de plaire à l'empereur, et,

du moins, elle me savait mauvais gré de ne pas témoigner un blâme pour

sa conduite. Tantôt elle me demandait d'aller le trouver et de lui

parler fortement sur le tort qu'elle prétendait que sa nouvelle liaison

lui faisait dans le monde; tantôt elle m'engageait à faire épier madame

de X... dans sa propre maison, où elle savait que Bonaparte se rendait

quelquefois le soir; ou bien elle me faisait écrire, en sa présence, des

lettres anonymes pleines de reproches, que je composais devant elle pour

lui plaire, et pour qu'elle ne les fît pas faire à d'autres, et que

j'avais soin de brûler, après l'avoir assurée que je les avais envoyées.

Ses domestiques affidés étaient employés à découvrir les preuves de ce

qu'elle cherchait. Des ouvriers de marchands favoris étaient dans sa

confidence, et je souffrais d'autant plus de ces imprudences, que

j'appris peu après que madame Murat mettait sur mon compte les

découvertes que faisait l'impératrice, et m'accusait d'un assez vilain

métier, dont assurément je n'étais nullement capable.

Madame Bonaparte souffrait d'autant plus que son fils éprouvait un

chagrin assez vif de ce qui se passait. Madame de X..., qui, d'abord,

par coquetterie, goût ou vanité, l'avait assez bien écouté, depuis sa

nouvelle et plus éclatante conquête, évitait jusqu'aux moindres

apparences d'aucune relation avec lui. Peut-être se vantait-elle à

l'empereur de l'amour qu'elle inspirait à Eugène. Ce qui est certain,

c'est que ce dernier était froidement traité par son beau-père.

L'impératrice s'en montrait irritée; madame Louis s'en affligeait, mais

dissimulait ses secrètes impressions, Eugène souffrait et se renfermait

dans une apparence calme qui donnait heureusement peu de prise sur lui.

On voit que, dans tout cela, se retrouvait encore la haine éternelle des

Bonapartes et des Beauharnais, dans laquelle il était de ma destinée,

quelque modérée que je fusse, de me voir toujours froissée. J'ai bien

fait cette expérience, c'est que tout, ou presque tout, est hasard dans

les cours. La prudence humaine n'est point de force à s'y défendre, et

je ne sais pas de moyens d'échapper aux interprétations, à moins que le

souverain lui-même ne se montre point accessible aux soupçons; mais,

loin de là, l'empereur accueillait tous les rapports, et même avait une

sorte de crédulité pour accepter tous ceux qui étaient malveillants, de

quelque genre qu'ils fussent. Le plus sûr moyen d'acquérir sa faveur

était de lui conter tous les _on dit_, de lui dénoncer toutes les

conduites; voilà pourquoi M. de Rémusat, placé très près de lui, ne l'a

jamais obtenue; c'est qu'il s'est refusé à ce métier que Duroc lui

indiquait souvent.

Un soir, l'empereur, outré d'une scène violente qu'il avait eue avec sa

femme et dans laquelle, poussée à bout, celle-ci lui avait déclaré

qu'elle finirait par défendre à madame de X... l'entrée de son

appartement, s'adressa à M. de Rémusat et se plaignit de ce que je

n'employais pas le crédit que j'avais sur elle à modérer la vivacité de

ses imprudences. Il finit par lui dire qu'il voulait m'entretenir en

particulier, et que je n'avais qu'à lui demander une audience. M. de

Rémusat me rendit cet ordre, et, en effet, dans la journée du lendemain,

je demandai l'audience qui fut fixée à la matinée suivante.

On avait préparé une grande chasse pour ce jour-là. L'impératrice était

partie d'avance avec les princes étrangers et attendait l'empereur au

bois de Boulogne; j'arrivai comme l'empereur allait monter en voiture,

sa suite était toute rassemblée; il rentra dans son cabinet pour me

recevoir, au grand étonnement de la cour, pour qui tout faisait

événement.

Il commença par se plaindre amèrement du trouble de son intérieur, il

se déchaîna contre les femmes en général, et contre la sienne surtout.

Il me reprocha de favoriser son espionnage, et m'accusa de mille faits

qui m'étaient étrangers, suite des rapports qu'on lui avait faits. Je

reconnus dans ses récits les mauvais offices de madame Murat, et ce qui

me fit le plus de peine, c'est que je démêlai aussi que l'impératrice,

pour appuyer ses plaintes, m'avait quelquefois nommée et, m'avait prêté

ce qu'elle avait dit ou pensé. Cela, et les paroles de l'empereur,

m'émut un peu, et les larmes me vinrent aux yeux. L'empereur, qui s'en

aperçut, repoussa rudement la peine qu'il me faisait, avec cette phrase

qui lui était ordinaire et que j'ai déjà citée: «Les femmes ont toujours

deux moyens habiles de faire effet: le rouge et les larmes.» Dans ce

moment, ces paroles prononcées avec un ton ironique, et dans l'intention

de me déconcerter, produisirent l'effet contraire; elles m'irritèrent et

me donnèrent la force de lui répondre: «Non, sire, il arrive aussi que,

lorsqu'on est injustement accusée, on ne peut s'empêcher de pleurer

d'indignation.»

Il faut rendre cette justice à l'empereur, c'est qu'il n'était guère

frappé d'une manière fâcheuse pour vous quand on lui montrait quelque

fermeté, soit que, n'en rencontrant pas souvent dans les autres, il fût

moins préparé à y répondre, soit que la justesse de son esprit approuvât

ce qu'on avait ressenti justement.

Le sentiment un peu vif que j'éprouvais ne lui déplut pas. «Si vous

n'approuvez point, me dit-il, l'inquisition qu'exerce contre moi

l'impératrice, comment n'avez-vous pas assez de crédit sur elle pour la

retenir? Elle nous humilie tous deux par l'espionnage dont elle

m'environne; elle fournit des armes à ses ennemis. Puisque vous êtes

dans sa confidence, il faut que vous m'en répondiez, et je me prendrai à

vous de toutes ses fautes.» Il s'égaya un peu en prononçant ces mots;

alors je lui représentai que j'aimais tendrement l'impératrice, que

j'étais incapable de la guider dans une route inconvenante; mais qu'on

ne pouvait guère avoir de crédit sur une personne passionnée. Je lui dis

encore qu'il ne mettait nulle adresse dans sa manière d'agir avec elle,

que soit qu'elle le soupçonnât à tort ou à raison, il la brusquait, et

la traitait trop rudement.

Je n'osais pas blâmer l'impératrice dans ce que sa conduite avait de

réellement blâmable, parce que je savais qu'il ne manquerait pas de

rapporter à sa femme tout ce que j'aurais dit. Je finis par l'assurer

que, pendant quelque temps, je me tiendrais à l'écart du palais, et

qu'il verrait si les choses en iraient mieux. Alors, il entreprit de me

prouver «qu'il n'était ni ne pouvait être amoureux, qu'il n'avait-pas

plus regardé madame de X... qu'une autre; que l'amour était fait pour

des caractères autres que le sien, que la politique l'absorbait tout

entier; qu'il ne voulait nullement dans sa cour de l'empire des femmes,

qu'elles avaient fait tort à Henri IV et à Louis XIV; que son métier, à

lui, était bien plus sérieux que celui de ces princes, et que les

Français étaient devenus trop graves pour pardonner à leur souverain des

liaisons affichées et des maîtresses en titre».

Il parla un peu légèrement de la conduite passée de sa femme, ajoutant

qu'elle n'avait pas le droit de se montrer sévère. Je crus pouvoir

l'arrêter sur ce discours, et il ne s'en fâcha point. Enfin il me

questionna sur les gens qui servaient d'espions à l'impératrice; je lui

répondis toujours que je n'en connaissais point. Là-dessus, il me

reprocha de ne pas lui être assez dévouée. J'essayai de lui prouver que

je lui étais plus sincèrement attachée que ceux qui lui rapportaient

tant de petites choses peu dignes d'être écoutées. Cette conversation se

termina mieux qu'elle n'avait commencé; je crus voir que je lui avais

laissé une assez bonne impression sur moi.

L'entretien avait été fort long. L'impératrice, qui s'ennuyait au bois

de Boulogne, avait envoyé un valet à cheval pour savoir ce qui arrêtait

son époux. On lui avait rapporté qu'il était enfermé avec moi. Son

inquiétude devint très vive; elle revint aux Tuileries; et, comme elle

ne m'y trouva plus, elle envoya chez moi madame de Talhouet, chargée de

s'informer de ce qui s'était passé. Pour obéir aux ordres de l'empereur,

je répondis qu'il n'avait été question que de demandes relatives à M. de

Rémusat.

Le soir, le général Savary donnait un petit bal où l'empereur avait

promis d'assister. Pendant cet hiver, il cherchait toutes les occasions

de réunions; il s'y montrait gai, et même y dansait un peu, et assez

gauchement. J'arrivai chez madame Savary, un peu avant la cour; je vis

venir au-devant de moi le grand maréchal Duroc, qui me donna le bras

jusqu'à ma place; le maître de la maison me fit nombre de politesses. La

longue audience que j'avais eue le matin donnait à penser; on me

soignait comme une personne en faveur, ou dans les grandes confidences.

Je souriais intérieurement de ces précautions de courtisans. L'empereur

arriva avec sa femme; en parcourant le cercle, il s'arrêta devant moi,

et me parla d'une manière obligeante. L'impératrice avait les yeux sur

nous, et mourait d'inquiétude; madame Murat paraissait surprise, madame

de X..., un peu troublée. Tout cela m'amusait; je ne prévis pas ce qui

allait en résulter. Le lendemain, l'impératrice me fit mille questions

auxquelles je n'eus garde de répondre; elle se blessa, prétendit que je

la sacrifiais à l'empereur, que j'allais du côté du crédit, que je ne

l'aimais pas mieux qu'une autre; elle m'affligea profondément. Je

rapportais à mon excellente mère tous mes secrets chagrins; j'acquérais

une pénible expérience, et j'étais encore assez jeune pour que ce ne fût

pas sans verser des larmes. Ma mère me consolait et me conseillait de me

tenir à l'écart, ce que je fis; mais cela ne me servit guère. L'empereur

ne manqua point de me faire parler, et de s'appuyer des opinions qu'il

me prêta, en reprochant à sa femme ses imprudences; l'impératrice me

traita froidement; je vis qu'elle évitait de me parler, et, de mon

côté, je crus ne pas devoir chercher ses confidences.

L'empereur, qui aimait à brouiller, voyant notre refroidissement, ne

m'en traita que mieux; mais madame de X..., à qui on avait persuadé

qu'elle ne devait pas m'aimer, inquiète de cette petite faveur dans

laquelle je paraissais être, peut-être me faisant l'honneur d'un peu de

jalousie, chercha les moyens de me nuire, et, comme toutes les choses de

ce monde ne s'arrangent que trop bien, quand il s'agit du mal, elle en

trouva une occasion qui lui réussit parfaitement.

D'un autre côté, Eugène et madame Louis se persuadèrent que j'avais

trahi leur mère en la dénonçant, et cela par suite de l'ambition de mon

mari, qui aimait mieux la faveur du maître que celle de la maîtresse. M.

de Rémusat se tenait fort étranger à toutes ces manoeuvres, mais, en

fait d'ambition, auprès des habitants des cours, ce qui est

vraisemblable est toujours vrai. Eugène, qui avait de l'amitié pour mon

mari, s'éloigna de lui. Comme courtisans, notre situation n'eût pas été

mauvaise, mais nous n'étions qu'honnêtes gens, nous prîmes, l'un et

l'autre, du chagrin, et nous ne voulûmes faire aucun profit honteux.

Il me reste à dire comment madame de X... parvint à frapper le dernier

coup. Parmi les personnes avec lesquelles, ma mère et moi, nous étions

liées était madame la comtesse Charles de Damas, dont la fille mariée au

comte de Vogué était l'amie de ma soeur, et en assez intime relation

avec moi. Madame de Damas avait des opinions royalistes fort exaltées;

elle les énonçait assez imprudemment, et même on l'avait accusée, après

l'événement du 3 nivôse (la machine infernale), d'avoir caché des

chouans qui se trouvaient compromis. Dans l'automne de 1804, madame de

Damas ayant été dénoncée pour quelques mauvais propos, fut exilée à

quarante lieues de Paris. Cette sévérité mit au désespoir la mère et la

fille près d'accoucher. Témoin de leurs larmes et partageant leur peine,

je portai à l'impératrice mon chagrin; elle en parla à son mari, qui

voulut bien m'écouter, et qui finit par m'accorder la révocation de son

arrêt. Madame de Damas, vive et tendre, proclama le service que je lui

avais rendu, et enchaînée par la reconnaissance qu'elle devait à

l'impératrice, effrayée du danger qu'elle avait couru, devint plus

prudente dans ses paroles. Elle ne me parlait jamais des affaires

publiques, et ménageait ma situation, comme je respectais ses

sentiments. Il se trouva qu'elle avait une ennemie dans la marquise

de..., celle qui avait fait tant de bruit à la cour et dans le monde

d'autrefois par la vivacité de ses reparties. Madame de... était bien

avec madame de X... Elle parvint à pénétrer sa liaison avec l'empereur;

elle en arracha la confidence, et son esprit actif et un peu intrigant

voulut diriger madame de X... dans la conduite que devait tenir la

maîtresse d'un souverain. Il fut question de moi entre elles; et madame

de..., voyant éternellement les intrigues de Versailles dans les

incidents de la cour de l'empereur, s'imagina vraisemblablement que

j'avais le projet de supplanter la nouvelle favorite. Comme on

m'accordait un peu d'esprit dans le monde, et que la réputation de ma

mère sur ce point paraît fort la mienne, on en conclut que je devais

être portée à l'intrigue. Madame de..., voulant jouer un tour à madame

de Damas et me faire tort tout en même temps, parla d'elle à madame de

X... comme d'une personne plus exaltée que jamais dans son royalisme,

prête à entretenir des correspondances secrètes, et profitant de

l'indulgence qu'on lui avait témoignée pour agir contre l'empereur

autant qu'elle le pourrait. Ma liaison avec elle fut présentée comme

plus intime encore qu'elle ne l'était. Tous ces discours, rapportés à

l'empereur, l'aigrirent contre moi; il cessa de m'appeler à son jeu et

de me parler; il ne me fit inviter à aucune des chasses ou des parties

de la Malmaison qu'on faisait de temps en temps, et je fus bientôt en

disgrâce, sans pouvoir deviner quelle en était la cause; car j'avais

vécu assez renfermée et solitaire, ma santé s'altérant beaucoup. Mon

mari et moi, nous étions trop unis pour que la défaveur ne fût pas pour

l'un comme pour l'autre, et, maltraités tous deux, nous ne comprenions

rien à ce qui nous arrivait.

Le refroidissement de l'empereur me rendit la confiance de sa femme, qui

me reprit avec la même légèreté qu'elle m'avait quittée, et sans

explications. Je commençais à la connaître assez pour en comprendre

l'inutilité. Elle me découvrit le secret de l'humeur de l'empereur, et

sut de lui-même que c'était par madame de... et madame de X... que ces

dénonciations lui étaient arrivées. Il en était venu au point d'avouer à

sa femme qu'il était amoureux, et de lui signifier qu'on le laissât

tranquille dans sa liaison, ajoutant, pour la tranquilliser, que ce

serait une fantaisie passagère qu'on irriterait en la tourmentant, et

qui durerait d'autant moins qu'on la laisserait aller.

L'impératrice avait donc pris, à peu près, le parti de la résignation;

seulement elle n'adressait point la parole à madame de X..., mais

celle-ci ne s'en souciait guère, et voyait avec une indifférence un peu

impudente les troubles dont elle était la cause. D'ailleurs, dirigée par

madame Murat, elle satisfaisait les goûts de l'empereur en lui disant

beaucoup de mal d'une infinité de personnes. Sa faveur a fait assez de

victimes, et a encore aigri le caractère si naturellement soupçonneux de

l'empereur.

Je pris le parti de le voir, quand je sus le nouveau tort dont j'étais

accusée; mais, cette fois, toute sa manière fut sévère avec moi. Il me

reprocha de n'être liée qu'avec ses ennemis, d'avoir soutenu les

Polignac, de me faire l'agent des aristocrates. «Je voulais faire de

vous, me dit-il, une grande dame, élever très haut votre fortune; mais

tout cela ne peut être le prix que d'un dévouement absolu. Il faut que

vous rompiez avec vos anciennes liaisons, que, la première fois que

madame de Damas sera chez vous, vous la fassiez mettre à la porte de

votre salon, en lui signifiant que vous ne pouvez vivre avec mes

ennemis, et, alors, je croirai à votre attachement.» Je n'essayai point

de lui démontrer combien cette manière d'agir était étrangère à mes

habitudes; mais je m'engageai à voir moins souvent madame de Damas, dont

j'entrepris pourtant de justifier la conduite, du moins depuis la grâce

qu'elle avait obtenue. Il me traita fort mal, il était profondément

prévenu. Je vis que je ne pouvais espérer que du temps qu'il fût

détrompé.

Peu de jours après, madame de Damas fut de nouveau exilée. Elle était

assez malade et au lit; l'empereur lui envoya Corvisart pour avérer si,

en effet, elle ne pouvait pas être transportée. Corvisart était mon ami,

et il se prêta à répondre comme je le désirais; mais, enfin, sa santé se

remit, et elle quitta Paris. Elle n'a pu y revenir que longtemps après.

Je n'allai plus chez elle, elle ne vint plus chez moi; mais elle m'a

toujours conservé de l'amitié, et comprit fort bien les motifs de la

conduite que je fus forcée de tenir avec elle. Le comte Charles de

Damas, rentré des pays étrangers, loyal, simple, et moins imprudent que

sa femme, ne fut jamais tourmenté par la police, qui surveilla toujours

madame de Damas. Mais, quelques années plus tard, l'empereur fit

signifier à madame de Vogué qu'elle devait se faire présenter; ce fut

sous le règne de l'archiduchesse.

Cependant les Bonapartes triomphaient; Eugène, l'objet de leur

perpétuelle jalousie, était réellement maltraité, et donnait une secrète

inquiétude à l'empereur. Tout à coup, vers la fin de janvier, par le

temps le plus rigoureux, il reçut l'ordre de partir pour l'Italie avec

son régiment. Cet ordre devait être exécuté dans les vingt-quatre

heures. Eugène ne douta point que sa disgrâce ne fût complète. Madame

Bonaparte la crut l'ouvrage de madame de X...; elle pleura beaucoup,

mais son fils exigea d'elle positivement qu'elle ne fît aucune

réclamation. Il prit congé de l'empereur qui le traita froidement, et,

le lendemain, nous apprîmes que le régiment des guides de la garde était

parti, son colonel en tête, marchant avec lui, malgré la saison, à

petites journées.

Madame Louis Bonaparte, me parlant de cette rigueur, jouissait pourtant

de la soumission de son frère. «Si l'empereur, me disait-elle, avait

exigé pareille chose d'un des siens, vous verriez le bruit et les

réclamations; mais, ici, il n'a été prononcé aucune parole, et je crois

que Bonaparte sera frappé de cette obéissance.» Il le fut en effet, et

surtout de la maligne joie de ses frères et soeurs. Il aimait à déjouer;

il avait éloigné son beau-fils dans un mouvement de jalousie, mais il

voulut aussitôt récompenser sa bonne conduite, et, le 1er février 1805,

le Sénat reçut deux lettres de l'empereur.[8] Dans l'une, il annonçait

l'élévation du maréchal Murat au rang de prince, grand amiral de

l'Empire; c'était la récompense de ses complaisances récentes, et le

résultat des fréquentes intercessions de madame Murat. Dans l'autre

lettre, qui était affectueuse et flatteuse pour le prince Eugène,

celui-ci était créé archichancelier d'État; c'était encore une des

grandes charges de l'Empire. Eugène apprit cette promotion à quelques

lieues de Lyon, où le courrier le trouva à cheval, devant son régiment,

couvert de la neige qui tombait par torrents.

[Note 8: Voici les deux messages que l'empereur

adressait, le même jour, 12 pluviôse an XIII (1er février

1805) au Sénat conservateur: «Sénateurs, nous avons nommé

grand amiral de l'Empire notre beau-frère, le maréchal Murat.

Nous avons voulu reconnaître, non seulement les services

qu'il a rendus à la patrie et l'attachement particulier qu'il

a montré à notre personne dans toutes les circonstances de sa

vie, mais rendre aussi ce qui est dû à l'éclat et à la

dignité de notre couronne, en élevant au rang de prince une

personne qui nous est de si près attachée par les liens du

sang.--Sénateurs, nous avons nommé notre beau-fils, Eugène

Beauharnais, archichancelier d'État de l'Empire. De tous les

actes de notre pouvoir, il n'en est aucun qui soit plus doux

à notre coeur. Élevé par nos soins et sous nos yeux, depuis

son enfance, il s'est rendu digne d'imiter, et, avec l'aide

de Dieu, de surpasser, un jour, les exemples et les leçons

que nous lui avons donnés. Quoique jeune encore, nous le

considérons, dès aujourd'hui, par l'expérience que nous en

avois faite dans les plus grandes circonstances, comme un des

soutiens de notre trône et un des plus habiles défenseurs de

la patrie. Au milieu des sollicitudes et des amertumes du

haut rang où nous sommes placé, notre coeur a eu besoin de

trouver des affections douces dans la tendresse et la

consolante amitié de cet enfant de notre adoption;

consolation nécessaire sans doute à tous les hommes, mais

plus éminemment à nous, dont tous les instants sont dévoués

aux affaires des peuples. Notre bénédiction paternelle

accompagnera ce jeune prince dans toute sa carrière, et,

secondé par la Providence, il sera un jour digne de

l'approbation de la postérité.» (P. R.)]

Avant de parler du grand événement qui nous donna un spectacle nouveau,

et qui, sans doute, fut la cause de la guerre qui éclata dans l'automne

de cette année, l'adjonction de la couronne d'Italie à celle de France,

je veux terminer tout ce qui a rapport à madame de X...

Elle paraissait de plus en plus l'objet de la préoccupation de

l'empereur, et, à mesure qu'elle était plus sûre de son empire, elle

négligeait davantage d'observer sa conduite à l'égard de l'impératrice,

et semblait s'amuser de ses peines. La cour fit un petit voyage à la

Malmaison, où la contrainte fut plus que jamais mise de côté.

L'empereur, au grand étonnement de ceux qui le voyaient, se promenait

dans les jardins avec madame de X... et la jeune madame Savary, dont on

ne craignait ni les rapports, ni la surveillance, et donnait à ses

affaires moins de temps que de coutume. L'impératrice demeurait dans sa

chambre, répandant beaucoup de larmes, dévorée d'inquiétude, ne rêvant

plus que _maîtresses en titre_, que disgrâce, oubli d'elle-même, et

peut-être à la fin _divorce_, objet toujours renaissant de ses

inquiétudes. Elle n'avait plus la force de faire des scènes inutiles;

mais seulement sa tristesse déposait pour sa souffrance secrète et finit

par toucher son époux. Soit qu'elle réveillât la tendresse qu'il lui

portait, soit que son amour satisfait s'affaiblît peu à peu, soit enfin

qu'il fût honteux du pouvoir que ce sentiment exerçait sur lui, il

arriva enfin ce que précisément il avait prévu lui-même. Tout à coup, se

trouvant seul avec sa femme, un jour, et la voyant prête à pleurer sur

quelques mots qu'il lui adressait, il reprit avec elle le ton

affectueux qu'il avait quelquefois, et, la mettant dans la plus intime

confidence de tout ce qui s'était passé, il lui avoua qu'il avait été

fort amoureux, mais que cela était fini. Il ajouta qu'il croyait

s'apercevoir qu'on avait voulu le gouverner; il lui confia que madame de

X... lui avait fait une foule de révélations assez malignes; il poussa

ses aveux jusqu'à des confidences intimes qui manquaient à toutes les

lois de la plus simple délicatesse, et finit par demander à

l'impératrice de l'aider à rompre une liaison qui ne lui plaisait plus.

L'impératrice n'était nullement vindicative; cette justice lui doit être

rendue. Dès qu'elle vit qu'elle n'avait plus rien à craindre, son

courroux s'éteignit. Charmée, d'ailleurs, d'être hors de son inquiétude,

elle ne s'avisa d'aucune sévérité envers l'empereur, et redevint pour

lui cette épouse facile et indulgente qui lui pardonnait toujours à si

bon marché. Elle s'opposa à ce qu'aucun éclat fût fait à cette occasion,

et même assura son mari que, s'il allait changer de manières avec madame

de X..., elle, de son côté, en changerait aussi, et s'efforcerait de la

soutenir, et de couvrir le tort qu'un tel éclat pourrait lui faire dans

le monde. Elle se réserva seulement le droit d'un entretien avec elle.

Et, en effet, la faisant venir, elle lui parla assez sincèrement, lui

représenta le risque qu'elle avait couru, voulut mettre sur le compte de

sa jeunesse et de son imprudence les apparences de sa légèreté, et, lui

recommandant plus de prudence à l'avenir, elle lui promit l'oubli du

passé.

Dans cette conversation, madame de X... se montra parfaitement maîtresse

d'elle-même; niant avec sang-froid qu'elle méritât de pareils

avertissements, ne laissant voir aucune émotion, encore moins aucune

reconnaissance, et, devant toute la cour qui eut pendant quelque temps

les yeux sur elle, elle conserva une attitude froide et contenue, qui

prouva que son coeur n'était pas fortement intéressé à la liaison qui

venait de se rompre, et aussi qu'elle avait un empire remarquable sur

ses secrètes impressions, car il est bien difficile de ne pas croire

qu'au moins sa vanité ne fût profondément blessée. L'empereur, qui, je

l'ai déjà dit, craignait pour lui les apparences du moindre joug, mit

une sorte d'affectation à faire paraître que celui sous lequel il avait

plié un moment, était rompu. Il oublia, à l'égard de madame de X...,

jusqu'aux démonstrations de la politesse; il ne la regardait plus,

parlait d'elle légèrement, soit à madame Bonaparte qui ne pouvait se

refuser au plaisir de répéter ce qu'il disait, soit à quelques-uns des

hommes qui étaient dans son intimité, s'appliquant à présenter ses

sentiments comme une fantaisie passagère, dont il racontait les

différentes phases avec une sincérité peu décente. Il rougissait d'avoir

été amoureux, parce que c'était avouer qu'il avait été soumis à une

puissance supérieure à la sienne.

Cette conduite me convainquit de cette vérité que souvent j'avais

adressée à l'impératrice pour la consoler: c'est qu'il pouvait être beau

et satisfaisant d'être la femme d'un tel homme, et que, du moins,

l'orgueil y trouvait des occasions de jouissances, mais qu'il serait

toujours pénible et infructueux d'être sa maîtresse, et qu'il n'était

pas de nature à dédommager une femme faible et sensible des sacrifices

qu'elle lui ferait, ou à laisser à une femme ambitieuse les moyens

d'exercer son pouvoir.

Avec madame de X..., tomba encore, pour ce moment, le crédit des

Bonapartes et de Murat; car l'empereur, rendu à sa femme, reprit sa

confiance en elle, et alors il apprit d'elle toutes les petites

intrigues dont elle avait été la victime, et dont lui-même avait été

l'objet. Je regagnai quelque chose à ce changement; cependant

l'impression donnée ne s'effaça point tout à fait, et il conserva

toujours l'idée que M. de Rémusat et moi étions incapables de cette

sorte de dévouement qu'il exigeait, et qui demande le sacrifice des

goûts et des convenances. Peut-être avait-il raison de prétendre à celui

des goûts, et faudrait-il renoncer à vivre dans une cour, lorsqu'on n'y

apporte pas l'intention d'en faire le cercle unique de ses pensées et de

ses actions. Mais ni mon mari ni moi n'avions en nous-mêmes ce qui donne

une telle disposition. J'ai toujours eu besoin de m'attacher par les

sentiments là où je suis forcée de vivre, et mon coeur, à cette époque,

était déjà trop froissé pour que je ne trouvasse pas de la contrainte

aux devoirs qui m'étaient imposés. L'empereur commençait à n'être plus

pour moi l'homme que j'avais rêvé; il m'inspirait déjà plus de crainte

que d'intérêt, et, à mesure que j'étais plus attentive à lui obéir, je

sentais que mon âme blessée se repliait sur des illusions détruites, et

souffrait d'avance des vérités qu'elle pressentait. Le mouvement du sol

sur lequel nous marchions nous troublait, M. de Rémusat et moi, et lui

surtout se voyait avec résignation, mais avec dégoût, dévoué à une vie

qui lui déplaisait extrêmement.

Quand je me rappelle ces agitations, combien je me trouve heureuse,

aujourd'hui, de voir mon mari, paisible et satisfait, à la tête de

l'administration d'une belle province, remplissant dignement les devoirs

d'un bon citoyen, utile à son pays[9]! Quel plus digne emploi des

facultés d'un homme éclairé dans son esprit, noble dans ses sentiments!

quel contraste avec ce métier si dangereux, si minutieux, si près du

ridicule, qu'il faut exercer dans les cours, et cela sans se donner un

instant de relâche! Et je dis _dans les cours_, car elles se ressemblent

toutes. Sans doute, la différence du caractère des souverains influe sur

l'existence des gens qui l'entourent; il y a des nuances entre le

service exigé par Louis XIV, notre roi Louis XVIII, l'empereur

Alexandre, ou Bonaparte. Mais, si les maîtres diffèrent, les courtisans

sont partout les mêmes; les passions restent semblables, puisque la

vanité en est toujours le secret mobile. Les jalousies, le désir de

supplanter, la crainte de se voir arrêter dans son chemin, les

préférences, tout cela donne et donnera toujours les mêmes agitations,

et je suis intimement convaincue, pour le passé comme pour l'avenir,

qu'un homme, vivant dans un palais, qui veut y conserver les facultés de

penser et de sentir, y doit être presque continuellement malheureux.

[Note 9: Dans le moment où j'écris, au mois de septembre

1818, mon mari est préfet du département du Nord.]

Vers la fin de cet hiver, notre cour fut encore augmentée. Un nombre

infini de personnes, parmi lesquelles j'en pourrais nommer qui se

montrent aujourd'hui très implacables envers ceux qui ont servi

l'empereur, se pressaient alors pour obtenir sa faveur. L'impératrice,

M. de Talleyrand et M. de Rémusat recevaient des demandes et

présentaient à Bonaparte des listes considérables, qui le faisaient

sourire, quand il voyait sur la même colonne les noms de certains hommes

jusque-là libéraux dans leurs opinions, de militaires qui avaient paru

jaloux de son élévation, et de gentilshommes qui, après s'être moqués de

ce qu'ils appelaient nos parades royales, sollicitaient tous la

préférence, pour en faire partie. On accéda à quelques demandes.

Mesdames de Turenne, de Montalivet, de Bouillé, Devaux et Marescot

furent nommées dames du palais; MM. Hédouville, de Croÿ, de Mercy

d'Argenteau, de Tournon et de Bondy, chambellans de l'empereur; MM. de

Béarn, de Courtomer, et le prince de Gavre, chambellans de

l'impératrice; M. de Canisy, écuyer; M. de Beausset, préfet du palais,

etc.

Cette cour nombreuse se trouva bientôt composée d'éléments étrangers les

uns aux autres, mais tous nivelés par la crainte du maître. Il y avait

peu de rivalités entre les femmes; elles ne se connaissaient point, ne

se liaient point entre elles; madame Bonaparte les traitait toutes

également; madame de la Rochefoucauld, légère et facile, ne se montrait

jalouse d'aucun crédit. La dame d'atours n'était que bonne et

silencieuse. Je reculais de jour en jour devant l'amitié un peu

dangereuse de l'impératrice, et il faut en convenir, en général, la

partie de la cour qui l'environnait, grâce à l'égalité de son caractère

et à l'aménité de ses manières, n'a guère éprouvé de troubles et de

jalousies.

Il n'en fut pas de même autour de l'empereur; mais c'est que lui-même

cherchait à entretenir l'inquiétude. Par exemple, M. de Talleyrand,

après avoir un peu nui à la position de M. de Rémusat, non par aucune

intention personnelle, mais pour satisfaire les nouveaux venus à qui mon

mari inspirait de la jalousie, se trouvant ensuite en relation avec lui,

commença à l'apprécier ce qu'il valait, et à lui montrer quelque

intérêt. Bonaparte s'en aperçut, et, comme l'ombre d'une liaison

l'effarouchait, et que, sur ce point, ses précautions étaient

minutieuses, prenant une fois avec mon mari un ton de bonhomie qui ne

lui était pas ordinaire:

«Prenez-y garde, lui dit-il, M. de Talleyrand semble se rapprocher de

vous; mais j'ai la certitude qu'il vous veut du mal.--Et pourquoi M. de

Talleyrand me voudrait-il du mal?» me disait mon mari, en me rapportant

ces paroles. Et cependant, sans en comprendre les motifs, cela nous

mettait en défiance, et c'est tout ce qu'on avait voulu.

Voilà donc, à peu près, l'état de la cour de l'empereur au printemps de

1805. Maintenant, je vais revenir sur mes pas, et rendre compte des

grandes déterminations prises, relativement à la couronne d'Italie.

Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat · 第 8 / 30 题