CHAPITRE VIII.

(1804.)

Procès du général Moreau.--Condamnation de MM. de Polignac, de Rivière,

etc.--Grâce de M. de Polignac.--Lettre de Louis XVIII.

La création de l'Empire avait distrait les esprits de la procédure du

général Moreau, que l'on continuait d'instruire cependant. Les accusés

avaient comparu plusieurs fois devant le tribunal; mais plus on

avançait, plus on perdait l'espoir de la condamnation de Moreau,

condamnation qui chaque jour devenait plus nécessaire. J'ai l'intime

conviction que l'empereur n'eût point laissé couler son sang. Moreau

condamné et pardonné lui eût suffi; mais il avait besoin de répondre par

un jugement positif à ceux qui l'accusaient d'avoir mis de la

précipitation et de l'animosité personnelle dans cette affaire.

Tous ceux qui ont apporté quelque froideur dans l'examen de cet

événement se sont accordés à trouver que Moreau avait montré de la

faiblesse et une assez grande médiocrité d'esprit sur le banc des

accusés; il n'eut ni l'importance ni la grandeur auxquelles on

s'attendait. Il ne parut point, comme Georges Cadoudal, un homme

déterminé qui convenait fièrement des hauts projets qui l'avaient animé,

ni comme un innocent indigné d'une accusation qu'il n'a point méritée.

Il tergiversa dans quelques-unes de ses réponses; il atténua un peu

l'intérêt qu'il inspirait; mais, même alors, Bonaparte ne gagnait rien à

cet affaiblissement de l'enthousiasme, et l'esprit de parti, et

peut-être aussi la raison, n'en blâmait pas moins hautement un éclat

qu'on attribuait toujours à la haine personnelle.

Enfin, le 30 mai, l'acte d'accusation en forme parut dans _le Moniteur_.

Il était accompagné de lettres de Moreau écrites en 1795, avant le 18

fructidor, qui prouvaient qu'à cette époque ce général, ayant été

convaincu que Pichegru entretenait des correspondances secrètes avec les

princes, l'avait dénoncé au Directoire. Et quand, dans cette seconde

conspiration, Moreau, pour se justifier, s'appuyait sur ce qu'il n'avait

pas cru qu'il fût convenable de révéler au premier consul le secret d'un

complot dans lequel il avait refusé d'entrer, on ne pouvait s'empêcher

de demander pourquoi Moreau agissait, cette fois, d'une manière si

différente de la première.

Le 6 juin, on publia les interrogatoires de tous les accusés. Il y en

avait parmi eux qui déclaraient positivement qu'en Angleterre les

Princes ne doutaient point qu'ils ne dussent compter sur Moreau. Ils

disaient que c'était sur cette espérance que Pichegru avait passé en

France, et que les deux généraux avaient eu ensemble, conjointement avec

Georges, quelques entrevues. Ils allaient même jusqu'à affirmer qu'à la

suite de ces entretiens Pichegru s'était montré fort mécontent, se

plaignant que Moreau ne le secondait qu'à moitié, et qu'il semblait

vouloir profiter pour son compte du coup qui frapperait Bonaparte. Un

nommé Rolland alla même jusqu'à lui prêter ces paroles: «qu'il fallait,

préalablement à tout, faire disparaître le premier consul».

Moreau, interrogé à son tour, répondit que Pichegru, lorsqu'il était en

Angleterre, lui avait fait demander s'il le servirait dans le cas où il

voudrait obtenir sa rentrée en France, et qu'il avait promis de l'aider

au succès de ce projet. On pourrait bien s'étonner que Pichegru, dénoncé

quelques années auparavant par Moreau lui-même, s'adressât à lui pour

demander sa radiation. Pichegru, interrogé, nia ces démarches, mais, en

même temps, il nia aussi qu'il eût vu Moreau, quoique Moreau en convînt,

et il ne voulut jamais appuyer sa venue en France que sur l'aversion que

lui inspiraient les pays étrangers, et sur le désir qu'il éprouvait de

rentrer dans sa patrie. Peu de temps après, il fut trouvé étranglé dans

sa prison, sans qu'on ait jamais pu avérer les circonstances qui

causèrent sa mort, ni comprendre les motifs qui auraient pu la rendre

nécessaire[1]. Moreau convint donc d'avoir reçu chez lui Pichegru qui,

disait-il, était venu le surprendre; mais, en même temps, il déclara

qu'il avait positivement refusé d'entrer dans un projet qui remettrait

la Maison de Bourbon sur le trône, puisque son retour devait

compromettre la propriété des biens nationaux; et il ajouta que, pour ce

qui le regardait personnellement, il avait répondu que ces prétentions

seraient insensées, car il faudrait, pour qu'elles réussissent, qu'on

eût fait disparaître le premier consul, les deux autres consuls, le

gouverneur de Paris, et la garde. Il déclara n'avoir vu Pichegru qu'une

fois, quoique d'autres accusés assurassent qu'il y avait eu plusieurs

entrevues, et il demeura toujours sur ce système de défense, ne pouvant

nier cependant qu'il avait découvert assez tard que Fresnières, son

secrétaire intime, eût beaucoup de relations avec les conjurés. Ce

secrétaire, dès le commencement de l'affaire, avait pris la fuite.

[Note 1: Il semble que l'auteur, ici comme dans un

chapitre précédent, ne soit pas assez précis sur la cause de

la mort du général Pichegru. C'était une opinion, fort

répandue alors, de douter de son suicide, et l'empereur

expiait la mort du duc d'Enghien. Depuis ce crime, on était

prompt à lui en prêter d'autres qu'auparavant ses plus grands

ennemis n'auraient osé lui imputer. Il est pourtant certain

qu'on n'a jamais établi l'intérêt qu'aurait eu Napoléon à ce

que l'accusé ne parût point devant ses juges. M. Thiers a

très fortement démontré que sa présence aux débats était

nécessaire. Toutes les dépositions des accusés de tous les

partis l'accablaient également, son crime légal était

certain, et il ne pouvait manquer d'être condamné, et de

paraître mériter sa condamnation. L'homme à redouter, c'était

Moreau. On a dit, il est vrai, qu'un rapport de gens de l'art

existe à la faculté de médecine, établissant l'impossibilité

du suicide dans les conditions où l'on disait qu'il s'était

passé, avec une cravate de soie dont il avait fait une corde

et une cheville de bois dont il avait fait un levier. Mais la

médecine légale, il y a plus de soixante-dix ans, était une

science bien conjecturale, et des travaux récents ont

démontré combien le suicide par strangulation est facile et

demande peu d'efforts et de temps. (P. R.)]

Georges Cadoudal répondit que son projet était d'attaquer de vive force

le premier consul; qu'il n'avait pas douté que, dans Paris même, il ne

se présentât des ennemis du régime actuel qui l'aideraient dans son

entreprise; qu'il eût tenté de tout son pouvoir de remettre Louis XVIII

sur son trône. Mais il nia qu'il connût ni Pichegru, ni Moreau; il

termina ses réponses par ces paroles: «Vous avez assez de victimes; je

n'en veux pas augmenter le nombre.»

Bonaparte parut frappé de la fermeté de ce caractère, et nous dit à

cette occasion: «S'il était possible que je pusse sauver quelques-uns de

ces assassins, ce serait à Georges que je ferais grâce.»

M. de Polignac, l'aîné, répondit qu'il n'était venu secrètement en

France que pour s'assurer positivement de l'opinion publique et des

chances qu'elle pouvait offrir, que lorsqu'il s'était aperçu qu'il était

question d'un assassinat, il avait pensé à se retirer, et qu'il serait

sorti de France, s'il n'eût pas été arrêté.

M. de Rivière répondit de la même manière; et Jules de Polignac prouva

qu'il avait seulement suivi son frère.

Enfin, le 10 juin, vingt des accusés furent déclarés convaincus, et

condamnés à la peine de mort. À leur tête était Georges Cadoudal, et

parmi eux, le marquis de Rivière et le duc de Polignac.

Le jugement portait que Jules de Polignac Louis Léridan, Moreau et

Rolland, étaient coupables d'avoir pris part à la conspiration, mais

qu'il résultait de l'instruction et des débats des circonstances qui les

rendaient excusables, et que la cour réduisait la peine encourue par les

susnommés à une punition correctionnelle.

J'étais à Saint-Cloud, quand cette nouvelle y arriva. Tout le monde en

fut atterré. Le grand juge s'était témérairement engagé vis-à-vis du

premier consul à la condamnation _à mort_ de Moreau, et Bonaparte

éprouva un tel mécontentement, qu'il ne fut pas maître d'en dissimuler

les effets. On a su avec quelle véhémente fureur, à sa première audience

publique du dimanche, il accueillit le juge Lecourbe, frère du général,

qui avait parlé au tribunal avec beaucoup de force pour l'innocence de

Moreau. Il le chassa de sa présence en l'appelant _juge prévaricateur_,

sans qu'on pût deviner quelle signification, dans sa colère, il donnait

à cette expression, et, peu après, il le destitua.

Je revins à Paris, fort abattue des impressions que je rapportais de

Saint-Cloud, et je trouvai dans la ville, chez un certain parti, une

joie insultante pour l'empereur du dénouement de cet événement. Mais la

noblesse était affligée de la condamnation de M. le duc de Polignac.

J'étais avec ma mère et mon mari, déplorant les tristes effets de ces

procédures et les nombreuses exécutions qui allaient suivre, quand on

m'annonça tout à coup madame de Polignac, femme du duc, et sa tante

madame Dandlau, fille d'Helvétius, que j'avais souvent rencontrée dans

le monde. Toutes deux étaient en larmes. La première, grosse de quelques

mois, m'attendrit vivement. Elle venait me demander de l'aider à

parvenir jusqu'aux pieds de l'empereur; elle voulait obtenir la grâce de

son époux; elle n'avait aucun moyen d'arriver dans l'intérieur de

Saint-Cloud, et se flattait que je lui en procurerais. M. de Rémusat, ma

mère et moi, nous sentîmes tous trois les difficultés de l'entreprise;

mais, tous trois, nous pensâmes, en même temps, qu'elles ne devaient

point m'arrêter; et, comme nous avions quelques jours, à cause de

l'appel que les condamnés avaient fait de leur jugement, j'engageai ces

deux dames à se rendre le lendemain matin à Saint-Cloud; je promis de

les précéder de quelques heures, et de décider madame Bonaparte à les

recevoir.

En effet, je retournai à Saint-Cloud le lendemain, et il ne me fut pas

difficile d'obtenir de mon excellente impératrice d'accueillir une si

malheureuse personne. Mais elle me montra un peu d'effroi d'aborder

l'empereur dans un moment où il était si mécontent.

«Si Moreau, me dit-elle, eût été condamné, je serais plus sûre de notre

succès; mais il est dans une si grande colère, que je crains qu'il ne

nous repousse, et qu'il ne vous sache mauvais gré de la démarche que

vous allez me faire faire.» J'étais trop émue de l'état et des larmes de

madame de Polignac pour qu'une pareille considération m'arrêtât, et je

fis de mon mieux à l'impératrice la peinture de l'impression que ces

jugements avaient produite à Paris. Je lui rappelai la mort du duc

d'Enghien; je lui représentai son élévation au trône impérial tout

environnée d'exécutions sanglantes, et l'effroi général qui serait

apaisé par un acte de clémence que, du moins, on pourrait citer à côté

de tant de sévérités.

Tandis que je lui parlais ainsi avec toute la chaleur dont j'étais

capable, et sans pouvoir retenir mes larmes, l'empereur entra tout à

coup dans la chambre, arrivant, selon sa coutume, par une terrasse

extérieure, qui lui servait souvent le matin à venir ainsi se reposer

près de sa femme. Il nous trouva toutes deux fort émues. Dans un autre

moment, sa présence m'eût rendue interdite; mais, le profond

attendrissement que j'éprouvais l'emportant sur toutes considérations,

je répondis à ses questions par l'aveu de ce que j'avais osé faire, et,

comme l'impératrice vit son visage devenir fort sévère, elle n'hésita

point à me soutenir, en lui déclarant qu'elle avait consenti à recevoir

madame de Polignac.

L'empereur commença par nous refuser de l'entendre, et par se plaindre

que nous allions le mettre dans l'embarras d'une position qui lui

donnait l'attitude de la cruauté. «Je ne verrai point cette femme, me

dit-il, je ne puis faire grâce; vous ne voyez pas que ce parti royaliste

est plein de jeunes imprudents qui recommenceront sans cesse, si on ne

les contient par une forte leçon. Les Bourbons sont crédules, ils

croient aux assurances que leur donnent certains intrigants qui les

trompent sur le véritable esprit public de la France, et ils m'enverront

ici une foule de victimes.»

Cette réponse ne m'arrêta point; j'étais exaltée à l'excès, et par

l'événement même, et peut-être aussi par le petit danger que je courais

d'avoir déplu à ce maître redoutable. Je ne voulais pas avoir à mes

propres yeux le tort de reculer par considération personnelle, et ce

sentiment me rendit courageuse et tenace. Je m'échauffai beaucoup, au

point que l'empereur, qui m'écoutait en se promenant à pas précipités

dans la chambre, s'arrêta tout à coup devant moi, et, me regardant

fixement: «Quel intérêt prenez-vous donc à ces gens-là? me dit-il. Vous

n'êtes excusable que s'ils sont vos parents.»

«Sire, repris-je avec le plus de fermeté que je pus trouver au dedans de

moi, je ne les connais point, et, jusqu'à hier matin, je n'avais jamais

vu madame de Polignac.--Eh bien, vous plaidez ainsi la cause des gens

qui venaient pour m'assassiner!--Non, sire, mais je plaide celle d'une

malheureuse femme au désespoir, et, je dirai plus, la vôtre même.» Et,

en même temps, emportée par mon émotion, je lui répétai tout ce que

j'avais dit à l'impératrice. Celle-ci, attendrie comme moi, me seconda

beaucoup; mais nous ne pûmes rien obtenir dans ce moment, et l'empereur

nous quitta de mauvaise humeur, en nous défendant de l'étourdir

davantage.

Ce fut peu d'instants après qu'on vint me prévenir que madame de

Polignac arrivait. L'impératrice alla la recevoir dans une pièce écartée

de son appartement; elle lui cacha le premier refus que nous avions

éprouvé, et lui promit de ne rien épargner pour obtenir la grâce de son

époux.

Dans le cours de cette matinée qui fut certainement une des plus agitées

de ma vie, deux fois l'impératrice pénétra jusque dans le cabinet de son

mari, et elle fut obligée d'en sortir deux fois, toujours repoussée.

Elle me revenait découragée, et moi-même je commençais à l'être et à

frémir de la dernière réponse qu'il faudrait donner à madame de

Polignac. Enfin, nous apprîmes que l'empereur travaillait seul avec M.

de Talleyrand. Je l'engageai à une dernière démarche, pendant que M. de

Talleyrand, s'il en était témoin, pourrait bien contribuer à déterminer

l'empereur. En effet, il la seconda sur-le-champ, et enfin Bonaparte,

vaincu par des sollicitations si redoublées, consentit à ce que madame

de Polignac fût introduite chez lui. C'était tout promettre; car il

n'était pas possible de prononcer un _non_ cruel devant une telle

présence. Madame de Polignac, introduite dans le cabinet, s'évanouit en

tombant aux pieds de l'empereur. L'impératrice était en larmes; un petit

article rédigé par M. de Talleyrand, qui parut le lendemain dans ce

qu'on appelait alors le _Journal de l'Empire_, a rendu fort bien compte

de cette scène, et la grâce du duc de Polignac fut obtenue.

Quand M. de Talleyrand sortit du cabinet de l'empereur, il me trouva

dans le salon de l'impératrice, et il me conta tout ce qui venait de se

passer; et, au travers des larmes qu'il me faisait répandre et de

l'émotion que lui-même avait éprouvée, il me fit sourire par le récit

d'une petite circonstance ridicule que son esprit malin n'avait eu garde

de laisser échapper. La pauvre madame Dandlau, qui accompagnait sa

nièce, et qui voulait aussi produire son petit effet, tout en relevant

et soignant madame de Polignac, qui avait peine à reprendre ses sens,

ne cessait de s'écrier: «Sire, je suis la fille d'Helvétius!»--« Et,

avec ces paroles vaniteuses, disait M. de Talleyrand, elle a pensé nous

refroidir tous.»

La peine du duc de Polignac fut commuée en quatre années de prison qui

devaient être suivies de la déportation. On le réunit à son frère. Ils

ont tous deux été gardés depuis, et, après les avoir renfermés dans une

forteresse, on les retint dans une maison de santé, d'où ils

s'échappèrent pendant la campagne de 1814. À cette époque, on a

soupçonné le duc de Rovigo, alors ministre de la police, d'avoir

favorisé leur évasion, pour s'ouvrir la faveur d'un parti qu'il voyait

près de triompher.

Sans chercher à me faire valoir dans cette occasion plus que je ne le

mérite, je puis cependant convenir que les circonstances s'arrangèrent

alors de manière à permettre que je rendisse à la famille Polignac un

service très réel, et il paraîtrait assez naturel qu'elle en eût

conservé quelque souvenir. Cependant, depuis le retour du roi en France,

j'ai été à portée de comprendre à quel point l'esprit de parti, et

surtout dans les gens de cour, efface les sentiments qu'il réprouve,

quelque justes qu'ils soient.

Après cet événement, madame de Polignac se crut obligée de me faire

quelques visites; mais peu à peu, nos relations étant assez différentes,

nous nous perdîmes de vue pendant les années qui s'écoulèrent, jusqu'à

l'instant de la Restauration. À cette époque, le roi envoya le duc de

Polignac à la Malmaison pour y remercier l'impératrice Joséphine, en son

nom, du zèle qu'elle avait montré pour sauver les jours de M. le duc

d'Enghien. M. de Polignac profita de cette occasion pour lui offrir en

même temps l'expression de sa propre reconnaissance. L'impératrice, qui

me conta cette visite, me dit que, sans doute, le duc passerait aussi

chez moi, et, je le confesse, je m'attendais à quelque marque de son

attention. Mais je n'en reçus aucune, et, comme il n'était pas dans mon

caractère d'aller chercher à échauffer par des paroles une

reconnaissance à laquelle je n'eusse attaché quelque prix que si elle

eût été volontaire, je me tins paisible chez moi, sans essayer de

rappeler un événement qu'on paraissait vouloir oublier. Un soir, le

hasard me fit rencontrer madame de Polignac chez M. le duc d'Orléans. Ce

prince recevait ce jour-là, chacun s'y faisait présenter, il y avait un

monde énorme. Le Palais-Royal était décoré avec le plus grand luxe;

toute la noblesse française s'y trouvait réunie, et les grands seigneurs

et les gentilshommes à qui la Restauration semblait, au premier moment,

rendre leurs droits, s'abordaient avec cette assurance et ces manières

satisfaites et aisées que l'on reprend toujours avec le succès.

Au milieu de cette foule brillante, j'aperçus la duchesse de Polignac.

Après une longue suite d'années, je la retrouvais remise à son rang,

recevant toutes les félicitations qui lui étaient dues, environnée d'un

monde qui se pressait autour d'elle; je me rappelais l'état où elle

m'était apparue pour la première fois, ses larmes, son effroi, l'air

dont elle m'avait abordé quand je la vis entrer dans ma chambre et

tomber presque à mes genoux. Je me sentais émue de cette comparaison.

Étant seulement à quelques pas d'elle, entraînée par un mouvement assez

vif, qui tenait à l'intérêt qu'elle m'avait inspiré, je m'approchai

d'elle et je lui adressai, d'un ton de voix réellement attendri, une

sorte de compliment sur cette situation si différente où je la voyais

dans cet instant. Je ne lui aurais demandé qu'un mot de souvenir qui eût

répondu à l'émotion qu'elle me faisait éprouver. Cette émotion fut

promptement glacée par l'air indifférent et gêné avec lequel elle reçut

mes paroles. Elle ne me reconnut point, ou parut ne point me

reconnaître; je dus me nommer; son embarras s'accrut. Dès que je m'en

aperçus, je m'éloignai d'elle promptement, emportant une impression

pénible, parce qu'elle refoulait vivement les réflexions que sa présence

m'avait inspirées, et que j'avais cru d'abord qu'elle aurait faites avec

le même attendrissement que moi.

La manière dont l'impératrice avait obtenu la grâce de M. de Polignac

fit beaucoup de bruit à Paris, et devint une nouvelle occasion de

célébrer sa bonté, à laquelle on rendait justice très généralement.

Aussitôt, les femmes, les mères ou les soeurs des autres condamnés

assiégèrent le palais de Saint-Cloud, et tâchèrent d'être admises en sa

présence, pour parvenir aussi à l'attendrir. On s'adressa en même temps

à sa fille, et l'une et l'autre obtinrent de l'empereur d'autres

commutations de peine. Il s'apercevait des sombres couleurs que tant

d'exécutions multipliées allaient jeter sur son avènement au trône, et

se montrait accessible aux demandes qui lui étaient adressées. Ses

soeurs, qui ne partageaient nullement la bienveillance publique

qu'inspirait l'impératrice, jalouses d'en obtenir, s'il était possible,

quelques marques pour elles-mêmes, firent avertir les femmes des

condamnés qu'elles pouvaient aussi s'adresser à elles. Elles les

conduisirent à Saint-Cloud dans leur voiture, avec une sorte d'apparat,

pour solliciter la grâce de leurs époux. Ces démarches sur lesquelles

l'empereur, je crois, avait été consulté d'avance, eurent quelque chose

de moins naturel que celles de l'impératrice, parce qu'elles parurent

trop bien concertées. Mais, enfin, elles servirent à conserver la vie à

un certain nombre d'individus. Murat, qui, par sa conduite violente et

son animadversion contre Moreau, avait excité une indignation

universelle, voulut aussi se réhabiliter par une démarche de ce genre,

et obtint la grâce du marquis de Rivière. Il apporta, en même temps, une

lettre de Georges Cadoudal adressée à Bonaparte dont j'entendis la

lecture. Cette lettre était ferme et belle, telle qu'un homme résigné à

son sort peut l'écrire, quand il est animé par l'opinion, que les

démarches qu'il a faites, et qui l'ont perdu, ont été dictées par des

devoirs généreux et des résolutions invariablement prises. Bonaparte fut

assez frappé de cette lettre, et montra encore du regret de ne pouvoir

comprendre Georges dans ses actes de clémence.

Ce véritable chef de la conspiration mourut avec un froid courage. Sur

les vingt condamnés, sept virent leur arrêt de mort changé en une

détention plus ou moins prolongée. Voici leurs noms:

Le duc de Polignac.--Le marquis de

Rivière.--Russillon.--Rochelle.--D'Hozier.--Lajollais.--Gaillard.

Les autres furent exécutés, et le général Moreau fut conduit à Bordeaux,

pour être embarqué sur un vaisseau qui devait le mener aux États-Unis.

Sa famille vendit ses biens par ordre; l'empereur en acheta une partie,

et donna la terre de Gros-bois au maréchal Berthier.

Quelques jours après, on mit dans _le Moniteur_ une protestation de

Louis XVIII contre l'avènement de Napoléon. Cette protestation fut

publiée le 1er juillet 1804, et produisit peu d'effet. La conspiration

de Georges avait peut-être encore refroidi les sentiments, déjà si

faibles, que l'on conservait à peine pour l'ancienne dynastie. Elle

avait été, au fait, si mal ourdie, elle paraissait appuyée sur une telle

ignorance de l'état intérieur de la France et des opinions qui la

partageaient, les noms ou les caractères des conspirateurs excitaient

si peu de confiance, et surtout on craignait si généralement les

nouveaux troubles que de grands changements eussent entraînés, qu'en

exceptant un certain nombre de gentilshommes, intéressés au retour d'un

ordre de choses détruit, il n'y eut point en France de regrets de ce

dénouement qui affermissait le système qu'on voyait s'établir. Soit par

conviction, ou besoin de repos, ou soumission à la fortune imposante du

nouveau chef de l'État, les adhésions à son élévation furent nombreuses,

et la France prit, dès cette époque, une assiette paisible et ordonnée.

Le découragement se mit dans les partis opposés, et, comme cela arrive

communément, ce découragement fut suivi de tentatives secrètes que

chacun des individus qui les composaient fit pour rattacher son

existence aux chances qui s'ouvraient avec tant d'innovations.

Gentilshommes et plébéiens, royalistes et libéraux, tous commencèrent

leurs démarches pour être employés; les ambitions et les vanités

éveillées sollicitèrent de tous côtés, et Bonaparte vit briguer

l'honneur de le servir par ceux sur lesquels il aurait dû le moins

compter.

Cependant, il ne se pressa pas dans son choix, et il attendit

longtemps, afin d'entretenir les espérances et d'augmenter le nombre des

aspirants. Pendant ce répit, je quittai la cour pour aller respirer à la

campagne; je demeurai un mois dans la vallée de Montmorency chez madame

d'Houdetot, dont j'ai déjà parlé; la vie douce que j'y menai me reposa

des émotions pénibles que je venais d'éprouver presque sans

interruption. J'avais besoin de cette retraite; ma santé qui, depuis, a

toujours été plus ou moins faible, commençait à s'altérer; elle me

donnait quelque tristesse qui s'augmentait encore des impressions

nouvelles que je recevais, par les découvertes que je faisais peu à peu

et sur les choses en général, et sur quelques personnages en

particulier. Le voile doré dont Bonaparte disait que les yeux sont

couverts dans la jeunesse commençait pour moi à perdre de son éclat, et

je m'en apercevais avec une surprise qui fait toujours plus ou moins

souffrir, jusqu'à ce que l'expérience en ait amorti les premiers

effets.

Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat · 第 5 / 30 题