LES VOLONTÉS DE MADEMOISELLE FINE-LAME

En quittant l'hippodrome de Longchamps, Marignan était entré au

restaurant de la Cascade avec l'intention d'écrire à Bouginier ce qui

venait de se passer.

Comme il traversait le jardin qui précède la rotonde vitrée, un double

cri l'avait salué:

--Je ne me trompe pas, c'est Marignan!...

--Eh! oui, c'est bien lui: bonjour, cher!...

Le spadassin s'était retourné:

--Ledru et Blanchereau!... Ah çà! d'où sortez-vous?... Il y a un an

qu'on ne vous a vus...

--Dix-huit mois, mon excellent bon: nous avons voyagé...

--C'est bête de toujours s'amuser à Paris: nous sommes allés nous

ennuyer à l'étranger...

--A Vienne, à Pétersbourg, à Constantinople...

--Et nous sommes revenus par le Caire, Rome, Florence et Monaco...

--Mes compliments, messieurs... Livingstone et Stanley ne vous vont pas

à la cheville... Et depuis quand dans nos murs?...

--Depuis hier matin par l'_express_ de Marseille... Mais asseyez-vous

donc... Un apéritif avec nous, hein?...

--Volontiers.

Blanchereau et Ledru étaient deux jeunes viveurs, issus de roture,

lesquels n'avaient d'autre souci que de manger, à ne rien faire,

l'argent que leurs bourgeois de parents avaient gagné en travaillant.

Marignan avait noué commerce d'amitié avec eux dans les cafés et les

cabarets du boulevard, les foyers de certains théâtres, le boudoir de

certaines cocottes et ces fêtes du demi-monde dont il était le

boute-en-train.

Aussi prit-il place à leur table et, après avoir accepté un madère et un

cigare:

--Ma foi! déclara-t-il, je suis heureux de vous rencontrer. Vous allez

me rendre un service.

Le front des deux amis se rembrunit. Ledru et Blanchereau faisaient la

paire. Or la paire n'était point prêteuse; c'était là son moindre

défaut.

--Rassurez-vous, poursuivit l'autre en riant. Je ne suis pas encore à la

côte. Non: il s'agit de tout autre chose...

Et, après leur avoir raconté--en l'arrangeant à sa façon--ce qui avait

eu lieu aux courses, il les pria de l'assister le lendemain...

Les deux roturiers n'étaient rien moins que belliqueux...

Mais ils eussent payé mille louis l'honneur de figurer dans une affaire

à côté du général de Kéraval et du duc de Montaran!...

Marignan obtint d'eux qu'ils se transporteraient sur-le-champ chez ces

derniers:

--La discussion ne sera pas longue, leur dit-il. Vous me retrouverez

ici. Je vous y attends, et nous dînerons ensemble quelque part dans les

environs.

Après le départ des deux jeunes gens, il s'occupa de sa lettre à M^e

Bouginier.

Cette lettre concluait ainsi:

«Donc, M. de Saint-Pons sait tout. Avisez en vertu de la nouvelle

situation que crée cet incident fâcheux et imprévu. L'autre personne

est-elle instruite pareillement? Je l'ignore. Tâchez de vous en assurer

et de m'en informer au plus tôt.

»Quoi qu'il en soit, rien n'est changé à ce que nous avions décidé. Ce

Roger est un homme mort. Demain matin, ni vous ni moi n'aurons plus rien

à craindre de lui.

»Si vous avez à me parler, je compte passer une partie de la soirée au

restaurant de la Cascade, au bois de Boulogne, dont le chasseur vous

portera ce billet.

»Dans tous les cas, l'on vous y indiquerait l'endroit où vous pourriez

me rejoindre.»

* * * * *

Blanchereau et Ledru revinrent de bonne heure.

L'entrevue avait été courte.

On se rencontrerait le lendemain, au petit jour, à Vincennes, derrière

le polygone.

L'arme choisie était l'épée, avec facilité pour chacun des deux

adversaires de ganter le «crispin» de cuir dur destiné à les garantir

des blessures insignifiantes de la main et du poignet.

Cette dernière condition avait été proposée par MM. de Montaran et de

Kéraval, sur la recommandation expresse de leur client, «les causes du

combat ayant une gravité exceptionnelle, qui ne lui permettait point de

finir par une égratignure».

D'après les instructions de Marignan, les représentants de celui-ci

avaient adhéré sans conteste.

Le spadassin emmena les deux jeunes gens dîner à Suresnes, sur le quai,

au coin du pont.

«Il y avait, prétendait-il, trop de monde à la Cascade pour qu'on y pût

causer à l'aise».

En réalité, il voulait, si l'ancien avoué venait le retrouver, être

libre de se concerter avec ce dernier, loin de la foule et de tout

regard indiscret.

Comme le repas tirait sur sa fin, un des garçons du restaurant entra:

--M. Marignan? demanda-t-il.

--C'est moi, fit l'ex-amant de Sergine.

--Il y a une personne en bas qui désire parler à monsieur.

Celui-ci pensa:

--C'est Bouginier.

Puis au garçon:

--Et où est-elle, cette personne?

--Dans l'un des bosquets du jardin où je vais conduire monsieur.

Marignan se leva, et s'adressant à ses convives:

--Ma foi! messieurs, j'ai peur que vous ne soyez trop longtemps à

m'attendre, et s'il vous plaisait de retourner à Paris...

--Pardon! interrompit le garçon, cette personne prie ces messieurs de ne

pas quitter l'établissement avant la fin de son entretien avec

monsieur.

Les trois hommes se regardèrent avec étonnement.

Blanchereau dit:

--Que signifie?...

Et Ledru ajouta:

--C'est drôle!...

Le spadassin interrogea vivement:

--Quel air a cette personne? Son âge, son langage, sa mise?...

--Je n'ai pas trop remarqué, reprit le garçon qui avait évidemment sa

leçon faite; mais si monsieur veut bien m'accompagner...

--C'est cela, s'exclamèrent à l'unisson les deux jeunes gens, non moins

intrigués que leur ami: allez, mon très cher, allez vite! Plus tôt vous

reviendrez et plus tôt nous saurons...

L'aventurier prit son chapeau:

--C'est bien. Descendez, garçon. Je vous suis.

* * * * *

Dans le jardin à l'entrée d'un bosquet sur la table duquel brûlait une

bougie,--il était dix heures du soir,--un jouvenceau, qui tournait le

dos aux survenants, causait avec deux personnages à moustaches, dont

l'un portait l'uniforme et les galons de maréchal-des-logis

d'artillerie.

Ce jouvenceau--ce mot lui était applicable, eu égard à sa petite

taille, d'une finesse souple et élégante--avait le costume, sinon les

allures d'un de ces adolescents de la colonie anglaise que l'on

rencontre le matin, chevauchant à côté de leur professeur d'équitation

dans l'avenue des Champs-Elysées ou parmi les allées du Bois:

_knickerbocker_ de velours brun, pantalon de coutil serré dans des

molletières de cuir, grand col rabattu sur la cravate et feutre tyrolien

orné d'une plume de faisan.

Une abondante chevelure se bouclait sous cette coiffure originale.

Dans sa main minuscule, gantée de gants de cheval à broderies rouges et

à larges boutons d'acier, dansait une badine recouverte de cuir de

Russie avec un crochet d'or pour poignée.

Ce jouvenceau semblait discourir avec animation.

Tout en parlant, d'un mouvement machinal, familier aux gens qui

pratiquent l'escrime, il décrivait du bout de cette badine des _contre

de quarte_ en l'air.

Le garçon qui précédait Marignan lui désigna le groupe du doigt avec

cette indication:

--C'est le plus mignon des trois qui est la personne.

L'ex-amant de Sergine s'avança vivement:

Au bruit de ses pas, le jouvenceau se retourna.

Et le spadassin ne put retenir une exclamation de surprise.

Il avait reconnu la _Filleule de Lagardère_.

* * * * *

Quoique nous ayons hâte de toucher au dénouement de ce récit, dont nous

séparent à peine quelques péripéties suprêmes, il convient d'expliquer à

nos lecteurs par suite de quelles circonstances, en vertu de quelles

décisions et avec quelles intentions notre héroïne se trouvait en ce

lieu et en cette compagnie, à cette heure et sous ce déguisement

masculin.

Après avoir prolongé de près de vingt minutes sa conversation avec

Népomucène Briquet,--conversation pendant laquelle ce dernier avait

donné mainte marque d'étonnement,--tous deux étaient revenus sur

l'hippodrome de Longchamps, et, tandis que l'ex-troupier se livrait à

une recherche dont vous apprécierez plus tard les résultats, la jeune

fille regagnait sa calèche et se faisait ramener à l'avenue du

Bois-de-Boulogne.

En rentrant à l'hôtel:

--Mon oncle est-il chez lui? avait-elle demandé.

--Non, miss: sir Samuel est sorti en coupé sans préciser s'il serait de

retour pour le dîner.

--Vous le préviendrez que je suis fort souffrante et que je le prie de

me laisser reposer jusqu'à demain matin.

Dans son appartement, Florette avait interpellé sa camériste:

--Ma chère Simpson, je n'ignore point que vous êtes dévouée, corps et

âme, aux intérêts de mon tuteur; j'ai besoin de savoir aussi jusqu'à

quelle somme peut s'étendre ce dévouement.

--Je ne comprends pas...

--Vous allez comprendre: votre concours m'est nécessaire pour une

démarche qui doit rester secrète. A combien l'estimez-vous?...

--Mais...

--Cinquante louis suffisent-ils pour acheter votre aide et votre

silence?... Votre silence jusqu'à demain. Demain, vous serez libre de

parler. Ce soir, par exemple, vous vous abstiendrez avec soin de tout

acte, de toute observation même qui pourraient entraver l'exécution de

mes desseins... Consentez-vous? Oui, n'est-ce pas? Voici l'argent...

L'Anglaise était mûre et rêvait de ne point coiffer sainte Catherine.

Or, un mari coûte cher, quand la future a dépassé la quarantaine.

Mistress Simpson songea que cinquante louis viendraient à propos

arrondir le boursicot qu'elle ramassait dans des vues matrimoniales.

Et avançant la main pour recevoir la somme:

--J'attends les ordres de miss Eva, murmura-t-elle avec respect.

--Tout à l'heure, reprit celle-ci, un homme, porteur d'un paquet, se

présentera à la porte des communs: vous monterez ce paquet ici en

veillant à ce que personne ne vous aperçoive.

L'homme n'était autre que Népomucène Briquet, que la mignonne avait

envoyé dans l'une de nos plus grandes maisons de confections

fashionables pour adolescents et garçonnets, et le paquet renfermait le

costume complet dont nous venons de la retrouver vêtue.

Quand elle eut terminé son travestissement:

--Ma bonne, dit-elle à la duègne qui demeurait muette de stupéfaction,

veuillez donc me donner mes gants qui sont restés, je crois, sur la

table de mon cabinet de toilette.

L'Anglaise se mit en devoir d'obéir.

Mais à peine avait-elle pénétré dans le cabinet que notre héroïne en

referma à double tour la porte sur elle et glissa prestement la clef

dans sa poche.

--Mais, ma chère miss, que faites-vous? s'écria la camériste alarmée.

--Je prends mes précautions, répondit la jeune fille à travers la

cloison. Vous avez un fauteuil sous la main. Installez-vous dedans et

tâchez de dormir. Une mauvaise nuit est bientôt passée.

Puis elle s'échappa par l'escalier de service et gagna la rue de la

Pompe.

Une voiture et deux hommes stationnaient à quelques pas de la porte des

communs.

Lorsque celle-ci s'ouvrit doucement pour livrer passage à mademoiselle

Fine-Lame, l'un de ces deux hommes se détacha de son compagnon et vint

au-devant de la mignonne:

--Nom d'un tonnerre! s'exclama-t-il en l'abordant, êtes-vous assez crâne

ainsi! Quel amour de pékin vous faites! Sans flatterie, hyperbole ni

superfétation, il n'y a pas dans l'armée française un seul troupier qui

ne soit aise d'avoir une pareille recrue pour camarade de... chambrée,

masculinement parlant!...

Florette lui imposa silence du geste:

--Chut! mon bon Briquet; vous vous souvenez que personne ne doit se

douter...

Ensuite, avec anxiété:

--Eh bien, avez-vous réussi?...

--A repêcher notre individu?... Oui, Dieu merci! puisque je vous ai

apporté votre uniforme de civil...

--Où est-il?...

--Je l'ai laissé à cette cantine qu'on appelle la _Cascade_ et où deux

de mes anciens camarades de régiment--que j'ai rencontrés par

bonheur--sont en faction avec consigne de ne pas le perdre de vue.

--Vous êtes-vous muni d'un second et de ce qui nous est nécessaire?

--Les outils sont dans le fiacre... Quant au second, voici Roblot, du

3^e d'artillerie, un vieil ami que le hasard a placé ce soir sur ma

route, et qui a justement la permission de la nuit... Nous ne pouvons

pas mieux choisir: un lapin solide,--décoré,--trois chevrons,--premier

maître à l'école de la Faisanderie...

--A merveille: partons, alors.

L'ancien soldat ne bougea pas. Il resta soucieux et secoua la tête.

Puis, après un instant:

--Mademoiselle, déclara-t-il, j'ai beaucoup réfléchi depuis le bois de

Boulogne...

--Ah!...

--Et je me suis ruminé comme ça que ce que vous mitonnez était

déraisonnable, illicite et aléatoire!...

--Vraiment?...

--C'est mon opinion, personnellement parlant: pour la besogne susdite,

il faut un mâle, et c'est moi qui me charge...

Florette l'interrompit d'une voix ferme:

--Ami, vous n'avez rien à faire en tout ceci que d'être un témoin

impassible. Roger, c'est vous qui l'avez dit, refuserait votre

intervention. Je la repousse pareillement. Il ne me plaît pas de

transmettre à autrui le mandat de ma vengeance. Je ne veux pour cela ni

intermédiaire ni serviteur. Ma main suffit. Elle sait tenir une arme.

Elle marcha vers le sous-officier qui battait la semelle auprès de la

voiture:

--Monsieur Roblot, poursuivit-elle, je vous remercie du fond du coeur

d'avoir consenti à me prêter assistance.

Le maréchal-des-logis serra avec énergie les petits doigts qu'on lui

tendait.

--Comment donc! fit-il en basse taille, comment donc! enchanté, jeune

homme, de pouvoir vous être agréable!...

Et, _mezza voce_, à Népomucène:

--Il est gentil tout plein, ce criquet!... Mais c'est un enfant!... Du

diable si nous ne le conduisons pas à la boucherie!...

Mademoiselle Fine-Lame, qui l'avait entendu, se redressa avec un fier

sourire:

--Que ceux qui me portent intérêt ne craignent rien, prononça-t-elle. Je

suis capable de me défendre et capable aussi d'attaquer. J'ai pour moi

la science, le courage et le droit. A mon adversaire de trembler!

A la Cascade, l'on avait appris, par l'un des troupiers que Briquet y

avait posés en sentinelle, que Marignan et ses amis avaient quitté

l'établissement et étaient allés s'installer dans un restaurant de

Suresnes.

Le militaire tenait le fait de son compagnon, qui avait suivi les trois

jeunes gens et qui était retourné les guetter, après être revenu lui

donner ce renseignement, afin qu'il le transmît à Népomucène, lorsque ce

dernier le relèverait de sa faction.

A Suresnes, sur le quai, on retrouva cette seconde vedette.

Les trois «bourgeois» étaient encore en train de «becqueter» au premier

étage de la maison qui forme l'un des coins du pont.

--C'est bien, mes enfants, dit l'ex-chasseur aux deux utiles

auxiliaires. Voici un louis. Allez vider une bouteille à la santé de

notre ancien camarade Roger de Saint-Pons.

Notre héroïne s'était déjà élancée hors de la voiture.

Elle s'approcha de Briquet et demanda:

--Eh bien?...

--Eh bien, il est là, avec les deux autres...

--Tant mieux; les choses se passeront comme il convient...

Le brave garçon baissa le ton et supplia:

--Encore une fois, mademoiselle, je vous en prie!... Tonnerre du ciel!

ce n'est pas possible!... Voulez-vous que j'aille sauter sur lui et que

je lui torde le cou comme à un poulet?...

La jeune fille répliqua sèchement:

--Ce n'est pas la main d'un soldat qui doit punir le misérable. Vous

êtes un coeur généreux; mais je n'accepte point vos services.

Le fidèle serviteur courba la tête:

--Heureusement, murmura-t-il, qu'il sait, lui, que vous êtes une femme,

et qu'il ne sera pas assez lâche pour croiser le fer avec vous.

Les prunelles de la mignonne étincelèrent:

--Nous verrons bien! répliqua-t-elle sourdement.

Elle se dirigea vers le restaurant.

Le maréchal-des-logis attendait sur le seuil.

Quand il se dérangea pour lui livrer passage:

--Jeune homme, dit-il avec gravité, je pense bien que vous ne nous avez

pas amenés ici pour des prunes; mais il est permis, à votre âge, de

faiblir au moment décisif...

Puis il ne faudrait pas que l'on nous accusât d'avoir laissé embrocher

un innocent...

Tâtez-vous le pouls avant d'entrer...

Vous sentez-vous de force et avez-vous toujours envie de courir

l'aventure à vos risques et périls?

* * * * *

La _Filleule de Lagardère_ répéta:

* * * * *

--C'est ma volonté!

XXV

LA PROVOCATION

Quand il eut reconnu Florette, cette idée soudaine traversa la

stupéfaction de Marignan:

--Elle vient ici m'implorer pour son amant! Allons! c'est qu'elle ne

sait rien ou qu'elle a peur de moi! Donc tout n'est pas perdu encore!

Sous l'empire d'une telle persuasion, il se fut vite composé un visage

de circonstance,--et ce fut avec les dehors d'un empressement exagéré,

dont le respect se mélangeait d'une légère pointe d'ironie; ce fut avec

une voix pateline, dont certaines notes vibraient pourtant de la joie du

triomphe, qu'il aborda la jeune fille:

--Eh quoi! c'est vous, mademoiselle!... En vérité, j'étais si loin

d'espérer... Surtout sous ce déguisement qui vous rend cent fois plus

charmante!...

La mignonne fit un signe à ses deux compagnons.

Ceux-ci s'éloignèrent de quelques pas.

Elle resta seule dans le bosquet avec le spadassin, et elle se mit à le

regarder--sans parler--comme si, jusqu'alors, elle n'avait pas eu

l'occasion de l'étudier à loisir, et comme si dans cette étude elle

cherchait à ressaisir une impression fugitive et depuis longtemps

effacée.

Il se demandait pendant cet examen:

--Que signifient la présence de ces deux hommes, de ce soldat, et cette

recommandation à mes amis de ne pas quitter la place avant la fin de

l'entrevue? Il y a là une énigme et une menace. Il faut que je sache à

tout prix...

Et rompant le silence, cérémonieusement:

--Daignerez-vous enfin m'apprendre ce qui me vaut l'honneur, le plaisir

d'une rencontre aussi agréable qu'imprévue?...

Mademoiselle Fine-Lame ne répondit pas.

Elle continua à le regarder.

Devant une semblable insistance, les yeux du spadassin battirent,--et,

avec une impatience sous laquelle il y avait un malaise et une

inquiétude vagues:

--Mademoiselle, fit-il, j'attends...

Elle croisa ses bras sur sa poitrine:

--Ainsi, fit-elle lentement, ainsi vous ne devinez pas, vous ne

soupçonnez pas ce qui m'amène?

--Si vous me permettez d'être franc...

--Je ne vous permets que d'être bref.

--Bref, soit; eh bien, je crois m'en douter un peu...

--Ah!... Dites alors... Je vous écoute...

--Mon Dieu! cette démarche n'a rien que de fort louable et témoigne

hautement de la bonté de votre coeur. Vous aurez été informée qu'à la

suite d'une altercation, à laquelle vous n'étiez point étrangère, nous

devons nous couper la gorge, demain matin, M. de Saint-Pons et moi,--et,

comme vous n'avez peut-être pas cessé d'aimer ce jeune homme...

Notre héroïne accentua avec passion:

--Je l'aime de toute mon âme!...

Marignan se mordit les lèvres:

--De toute votre âme, c'est possible...

Ensuite, avec une explosion de colère:

--Seulement, si c'est ainsi que vous comptez me fléchir, détrompez-vous,

chère demoiselle. M. de Saint-Pons mourra. Il mourra parce que vous

l'aimez...

Florette eut un rire méprisant:

--Détrompez-vous à votre tour!... Moi, m'abaisser à vous demander la vie

de votre adversaire!... Pourquoi n'ajoutez-vous pas que c'est celui-ci

qui m'envoie?...

Elle s'interrompit brusquement:

--Assez de paroles inutiles. Je ne suis pas venue prier. Je suis venue

punir!...

--Vous!...

--Moi!...

--Oh!...

Il lança cette exclamation comme un défi, et quelque chose de terrible

se dégagea de sa prunelle.

Mademoiselle Fine-Lame enfonça son regard honnête dans ce regard cruel:

--Monsieur Marignan, prononça-t-elle, je vais vous tuer tout à l'heure.

Le ton était glacé: celui d'un juge condamnant un coupable. L'oeil

était devenu dur, presque farouche.

L'autre répéta:

--Me tuer!...

Et il recula d'un pas devant cet arrêt ainsi signifié: on aurait dit

qu'il avait vu briller une arme dans la main de la jeune fille.

Celle-ci poursuivit avec un léger haussement d'épaules:

--Rassurez-vous. Je n'ai pas l'intention de vous assassiner. C'est dans

un combat loyal que je prétends tirer raison de toutes vos lâchetés et

de toutes vos perfidies...

Il la considéra avec une sorte d'effarement:

--Je ne comprends pas...

--Vous ne comprenez pas que j'entends vous forcer à me disputer votre

vie,--aujourd'hui, en ce lieu, sur-le-champ,--comme vous entendez

forcer, demain matin, M. de Saint-Pons à vous disputer la sienne...

--Un duel!...

--A chances égales devant témoins...

--Un duel!... Avec vous!... Moi...

--Pourquoi non?

--C'est une plaisanterie!

Elle lui saisit le poignet et lui dit rudement:

--Je ne suis pas en humeur de plaisanter. Nous nous battrons. Je

l'exige. Vous m'appartenez: je vous prends.

Le sourire du spadassin se fit insolemment railleur:

--Allons donc! ricana-t-il, est-ce qu'on se bat avec une femme?

Notre héroïne se redressa:

--Vous savez bien, répliqua-t-elle, que la _Filleule de Lagardère_,

l'épée au poing, vaut un homme. Vous le savez, car vous l'avez vue à

l'oeuvre là-bas, à la fête des Loges, dans la baraque des Snail. Vous

le savez et vous avez peur.

--Peur!...

--Oui, peur, et, croyez-le, si je ne m'étais sentie de taille à faire

votre partie, c'est à la justice que j'aurais laissé le soin de

protéger, de venger vos victimes...

--La justice n'a pas à se mêler de tout ceci...

--En êtes-vous bien sûr?

Il eut un geste dépité et ennuyé à la fois:

--Quoi qu'il en soit, finissons-en: je ne croiserai pas le fer avec

vous...

--C'est votre dernier mot?...

--C'est mon dernier mot... Et tout le monde m'approuvera... Une telle

rencontre est en dehors de toutes les règles...

--Et de quelles règles, s'il vous plaît?... Est-ce de celles en vertu

desquelles vous vous préparez à tuer un adversaire qui n'a pas votre

science, votre adresse de spadassin à mettre au service de sa loyauté et

de son courage?...

Et ce monde, dont vous invoquez l'opinion pour abriter votre couardise,

croyez-vous que vous ne soyez pas justiciable de son mépris?...

Quand, au lieu de vous livrer à ce mépris, en dévoilant l'intrigue basse

dont nous avons été les dupes, M. de Saint-Pons et moi; quand, pour

sauver celui que j'aime et venger mon bonheur perdu, je consens à jouer

mon existence contre la vôtre, voici que vous vous retranchez derrière

je ne sais quels scrupules!...

Tant pis pour vous, alors, monsieur! C'est la loi qui m'accordera la

réparation que vous vous obstinez à me refuser!...

--La loi?... Que signifie?... Que prétendez-vous faire?...

--Je vais appeler mes témoins, les vôtres, tout le personnel de cette

maison et avoir soin que vous soyez gardé à vue pendant que l'on ira

chercher la gendarmerie, la police...

--La gendarmerie?... La police?... Vous êtes insensée!... Dans quel

but?...

--Pour arrêter l'un des auteurs de la tentative de meurtre et de vol qui

fut commise, voici tantôt un an, au pavillon de la Faisanderie,

dépendant du château de Saint-Pons, sur la lisière de la forêt de

Saint-Germain...

L'aventurier devint blafard et balbutia:

--Qu'est-ce à dire?...

--Je veux dire, continua Florette avec un redoublement d'énergie, je

veux dire que le personnage masqué qui dirigeait l'expédition entreprise

contre les écus du marquis; que le bandit mystérieux qui avait mis aux

mains des frères Snail le poignard destiné à frapper le garde-chasse

Jacques Perrin; que l'inconnu qui leur commandait d'égorger sans

hésitation, sans pitié, un homme endormi et sans défense...

--Achevez!...

--Ce personnage, cet inconnu, ce bandit, c'était vous!...

--Moi!...

--Oh! n'essayez pas de nier! Je vous ai reconnu. Je vous ai reconnu à

cette voix impitoyable qui condamnait le fils tout à l'heure comme je

lui avais entendu condamner le fidèle serviteur du père...

Je vous ai reconnu à l'éclair de férocité qui jaillissait jadis des

trous de votre masque, et que je viens de retrouver dans vos yeux...

Je vous ai reconnu aux sentiments d'effroi, d'horreur et de révolte que

vous m'aviez inspirés en cette nuit fatale, ces sentiments que j'aurais

dû écouter, hélas! au pavillon d'Armenonville, et qui se soulèvent

encore en moi dans ce moment!...

La justice décidera, d'ailleurs, si je me suis trompée...

Elle décidera si celui sur qui j'appelle son attention est pur de tout

soupçon, de tout reproche, et si son passé sans tache défie l'accusation

que je lui jette en la conviction de mon esprit et en la sincérité de

mon âme...

La filleule de Lagardère; II L'héritière · 第 13 / 15 段