colonne au pied de laquelle on avait pratiqué un escalier de forme
circulaire. C'était là que se publiaient et s'affichaient les lois,
les arrêts et les sentences; c'était là que le peuple était convoqué:
ce que l'on appelait publier ou convoquer à cri de _perron_. On
n'osait violer aucune loi, appeler d'aucune sentence publiée à cri de
perron.
Ce sentiment ne tarda pas à engendrer la superstition. Le peuple
transporta à la colonne même le respect qui n'était dû qu'aux lois
qu'on y affichait; et insensiblement on s'accoutuma à regarder le
perron à peu près comme la vieille ville de Troie regardait autrefois
son palladium. Les Liégeois en arrivèrent à croire que leur prospérité
dépendait de la conservation de cette colonne.
Aussi lorsque Charles le Téméraire prit d'assaut la ville de Liège,
en 1467, crut-il infliger aux habitants le plus grave des châtiments
en enlevant leur perron, qu'il transporta à Bruges, où il le fit
ériger près de la maison commune, comme un trophée de sa victoire sur
les malheureux Liégeois, en y faisant graver des vers très insultants
pour eux.
Le pauvre perron subit pendant dix ans cette ignominie, qui semblait
aux Liégeois beaucoup plus cruelle que les dures conditions
pécuniaires et politiques que leur avait imposées le vainqueur.
Ce ne fut qu'après la mort du duc que les Liégeois osèrent en espérer
la restitution. Ils la sollicitèrent vivement de Marie de Bourgogne,
son héritière, qui leur permit de venir le reprendre.
Les Liégeois députèrent, à cet effet, l'élite de leur bourgeoisie. Ces
députés formèrent une cavalcade pompeuse et remportèrent en triomphe
leur cher perron. La population se porta avec enthousiasme au-devant
de la députation; et on plaça le perron reconquis au milieu du marché,
où il fut depuis en grande vénération. Bien entendu, les vers qu'y
avait fait graver le terrible prince furent effacés.
On accorda aux députés qui rapportèrent le perron de Bruges des
immunités transmissibles à leur postérité. Les magistrats de Liège,
d'ailleurs, conféraient aux villes, bourgs et villages de leur
dépendance qui avaient bien mérité de la métropole un droit de perron,
comme Rome autrefois conférait ainsi qu'un grand honneur le droit de
bourgeoisie.
=455.=--_Paris ne s'est pas bâti en un jour_, dit-on fréquemment,
pour modérer un désir impatient. Cette locution, que nous retrouvons
chez les anciens, avec d'autres noms de villes, semble avoir son
origine dans une épitaphe qui aurait été, dit-on, mise sur le tombeau
d'un Sardanapale, qu'il ne faut pas confondre, paraît-il, avec le
prince qui, assiégé dans son palais où il passait sa vie en festins et
en plaisirs de toutes sortes, se fit brûler avec ses femmes et ses
richesses. D'ailleurs le nom de Sardanapale, ou plutôt _Sardan-Pul_,
n'était point, disent les savants, le nom particulier d'un souverain,
mais une épithète donnée par l'adulation des peuples d'Assyrie aux
princes qui régnaient sur eux, et signifiait, suivant les uns,
_l'illustre_, suivant d'autres _le bien-aimé des dieux_. Or les
_Annales de Perse_, par Callisthène, mentionnent deux rois ainsi
qualifiés, l'un sans caractère, l'autre plein de bravoure et l'émule
des héros des premiers âges, sur la tombe duquel fut mise cette
épitaphe: «Je suis _Sardan-Pul, fils d'Anakindarase; j'ai bâti_ EN UN
JOUR _les villes de Tarse et d'Anclicate, et je ne suis plus_.» Dans
cette épitaphe, célèbre aux temps anciens pour la singularité du fait,
évidemment légendaire, qu'elle rapporte, se trouverait l'origine de
notre locution usuelle.
=456.=--Les démêlés de l'école wagnérienne et des anciennes
écoles française et italienne eurent, il y a un peu plus d'un siècle,
de très bruyants et très violents antécédents, lors de la querelle des
gluckistes et des piccinistes,--avec cette différence cependant
qu'il eût été assez difficile de mêler à cette grosse affaire la
question de nationalité, puisque Piccini était Italien, et que Gluck,
son rival, natif du Haut-Palatinat, était maître de chapelle de la
reine de France, qui était Autrichienne.
La Harpe, qui tenait alors une grande place dans la critique, s'était
déclaré l'un des plus ardents adversaires des œuvres de Gluck, et ne
manquait aucune occasion de protester contre l'école nouvelle. Aussi,
notamment à propos d'_Armide_, en 1777, dans les rares gazettes du
temps, la querelle semble-t-elle engagée moins entre deux musiciens de
tempéraments différents qu'entre un compositeur et un homme de
lettres. Ainsi, dans une lettre publiée au _Journal de Paris_, Gluck
demande qu'il soit démontré que parmi les écrivains français il en est
quelques-uns qui, parlant des arts, savent du moins ce qu'ils disent.
Le _Journal de Paris_, la feuille la plus répandue de l'époque, qui,
d'ailleurs, avait embrassé chaudement la cause de Gluck, servait
principalement de champ clos aux passes d'armes des antagonistes.
Successivement y paraissaient des lettres de La Harpe, de Gluck et
d'un certain anonyme de Vaugirard, qui faisaient en divers sens, au
grand profit du journal, la joie de la galerie. Parfois aussi les
rimeurs s'en mêlaient, et non sans verve.
Voici, par exemple, deux couplets d'une sorte de chanson adressée à
l'anonyme de Vaugirard par un M. de Trois***.
Je fais, Monsieur, beaucoup de cas
De cette science infinie
Que, malgré votre modestie,
Vous étalez avec fracas,
Sur le genre de l'harmonie
Qui convient à nos opéras;
Mais tout cela n'empêche pas
Que votre _Armide_ ne m'ennuie...
Le fameux Gluck, qui dans vos bras
Humblement se jette et vous prie,
Avec des tours si délicats,
De faire valoir son génie,
Mérite sans doute le pas
Sur les Amphions d'Ausonie;
Mais tout cela n'empêche pas
Que votre _Armide_ ne m'ennuie...
A quoi, dès le surlendemain, riposte un autre Trois Étoiles, se disant
«homme qui aime la musique et tous les instruments excepté La Harpe».
J'ai toujours fait assez de cas
D'une savante symphonie,
D'où résultait une harmonie
Sans efforts et sans embarras.
De ces instruments hauts et bas
Quand chacun fait bien sa partie,
L'ensemble ne me déplaît pas;
Mais, ma foi, La Harpe m'ennuie...
Chacun a son goût ici-bas:
J'aime Gluck et son beau génie
Et la céleste mélodie
Qu'on entend à ses opéras.
La période et son fatras
Pour mon oreille ont peu d'appas,
Et, surtout, la Harpe m'ennuie.
Il est bon de rendre cette justice aux deux grands et très
consciencieux artistes objets de la querelle que--comme le
remarque Mlle Laure Collin dans son excellente _Histoire abrégée de la
musique_--ils ne cessèrent de combattre personnellement à armes
courtoises, et ne prirent pas autrement part au bruit fait à cause
d'eux. Ajoutons que lorsque, en 1787, parvint en France la nouvelle de
la mort de Gluck, ce fut Piccini qui organisa lui-même, en l'honneur
de son illustre rival, un grand concert où l'on n'exécuta d'autre
musique que celle du compositeur allemand.
=457.=--A-t-on, de nos jours, assez abominé les orgues dits de
Barbarie? Étant donné l'état actuel de cette question de tranquillité
publique, croirait-on que, il y a un siècle, une notabilité
littéraire, Mercier, qui passait généralement pour homme de goût, ait
pu sérieusement écrire ce qui suit?
MUSIQUE AMBULANTE
«Comme dédommagement à la cacophonie des cris de Paris, qui n'a pas
senti _un vif plaisir_ en entendant le soir, du fond de son lit, _le
son mélodieux_ de ces orgues nocturnes, qui égayent les ténèbres et
abrègent les longues heures de l'hiver? C'est _une vraie jouissance_
pour l'étranger. Émerveillé, bien clos et bien couvert, il entend les
plus jolis morceaux de musique exécutés sous ses fenêtres, comme pour
le disposer doucement au sommeil; il prête l'oreille à ces sons qui
s'éloignent et qui, dans le lointain, ont encore plus de charmes. Il
s'endort voluptueusement, en répétant l'air chéri qui a parlé à son
âme...
«Quel agrément si chaque soirée, après le souper, chaque rue avait sa
musique particulière! L'humeur et la fatigue de la journée
disparaîtraient soudain, et l'homme de peine, en se couchant,
craindrait moins le jour suivant embelli à son déclin. Je pense que
rien ne serait plus propre à entretenir la bonne humeur parmi le
peuple que d'étendre et de perfectionner cette récréation innocente et
publique, cette douce euphonie.
«Qui a entendu le jeu de ces orgues et qui a pu refuser sa pièce de
deux sols à l'Orphée qui porte sur son dos cette machine harmonieuse,
peut être considéré comme un ingrat...»
=458.=--«Le frère aîné du roi porte le titre de _Monsieur_,
disait le même écrivain. Les étrangers ne conçoivent pas comment ce
mot peut former de nos jours (1783) un titre définitif, lorsque tout
homme en France a droit de faire précéder son nom de _Monsieur_. Ciel!
que d'usurpateurs de ce titre exclusif! Cependant quand on parle à
_Monsieur_, frère du roi, on l'appelle _Monseigneur_. Un poète, M.
Ducis, lui dédiant une de ses tragédies, finit son épître dédicatoire
par ces mots remarquables:
«_Je suis, Monseigneur, de Monsieur, le très humble et très obéissant
serviteur..._
«Les étrangers ont beaucoup ri de ce qui leur semble une singularité,
et qui, cependant, n'a rien que de très normal.»
=459.=--_Laver la tête à quelqu'un._ Cette expression usuelle
nous vient de l'antiquité, où, quand une personne se sentait coupable
d'une faute morale, il était de coutume qu'elle allât se laver la tête
pour se purifier et obtenir le pardon divin. L'eau de la mer était
réputée la plus efficace pour cette cérémonie; mais, à défaut de cette
eau, celle des fleuves ou des fontaines pouvait y suppléer.
On sait, du reste, que chez la plupart des peuples les ablutions ont
été considérées comme des pratiques de purification et d'expiation.
Les païens avaient l'eau dite lustrale, ainsi nommée parce que la
consécration en était faite à tous les commencements de _lustre_
(quatre ans révolus).
=460.=--A Toulouse, un capitoul assistait à la représentation
d'une comédie fort licencieuse. Scandalisé, il défendit qu'on la
donnât une autre fois, malgré la demande du parterre. En conséquence,
une annonce fut faite par un des acteurs, informant le public qu'au
prochain jour l'on jouerait _Beverley_, comédie de M. Saurin, en vers
_libres_.
«Encore une pièce licencieuse! s'écria le vertueux capitoul. Non, non!
Je ferme le spectacle pour huit jours.»
=461.=--Une brochure publiée dans les premières années de la
Révolution nous apprend que sous le comte de Vergennes, ministre de
Louis XVI, les lettres de recommandation ou les passeports donnés par
les ambassadeurs ou agents diplomatiques français aux personnes qui se
rendaient en France étaient sous forme de cartes disposées de telle
façon que, à l'insu des porteurs, elles contenaient tous les
renseignements les plus détaillés sur ces personnes.
La _couleur_ désignait la patrie de l'étranger.
La _forme_ de la carte indiquait l'âge:
Circulaire, moins de vingt-cinq ans;
Ovale, vingt-cinq à trente ans;
Octogone, trente à quarante-cinq ans;
Hexagone, quarante-cinq à cinquante ans;
Carrée, cinquante-cinq à soixante ans:
Carré long, au-dessus de soixante ans.
_Deux lignes_ au-dessous du nom désignaient la taille:
Ondoyantes et parallèles, grand et maigre;
Rapprochées, grand et gros;
Droites ou courbes, stature moyenne, etc., etc.
Un dessin figurant une _rose_ signifiait que le porteur avait une
physionomie ouverte; une _tulipe_, pensive et distinguée, etc., etc.
Un _ruban_ autour de la bordure descendant plus ou moins bas,
célibataire, marié ou veuf.
Des _points_ fixaient, par leur nombre, la position de la fortune.
La religion était indiquée par un _signe de ponctuation_:
. Catholique.
, Calviniste.
; Luthérien.
-- Juif.
L'absence de signe: Athée.
Des _signes_ dans les angles de la carte, ou au-dessus, à côté, ou
au-dessous des mots, et qui pouvaient passer pour des ornements sans
conséquence, indiquaient les qualités, les défauts, l'instruction,
etc.
En jetant un coup d'œil sur la carte qui lui était présentée, le
ministre lisait couramment, en une minute, si l'individu porteur était
joueur, vicieux ou duelliste; s'il venait pour se marier, pour
recueillir une succession ou étudier; s'il était bachelier, médecin ou
avocat, et s'il fallait le surveiller. Ainsi, une simple carte, qui ne
semblait porter que le nom de l'étranger, contenait toute son
histoire.
=462.=--Gaston Phébus, comte de Foix et vicomte de Béarn, s'est
illustré au quatorzième siècle par sa valeur et par sa magnificence.
Grand chasseur, il avait composé un traité complet de vénerie qui fit
longtemps autorité en la matière (voy. la gravure). Le style de cet
ouvrage était, même pour cette époque, où la langue française manquait
encore de lois précises, si _cherché_, si chargé de métaphores,
construit enfin avec si peu de naturel, qu'il parut le type du langage
affecté, et que l'expression _faire du Phébus_ est restée usuelle pour
s'appliquer à ceux qui parlent ou écrivent avec une prétentieuse
recherche. Tout n'est cependant pas à dédaigner dans l'œuvre du vieil
écrivain; car si sa diction est généralement affectée du défaut que
nous venons de signaler, on trouve souvent chez lui une grande
fraîcheur d'idées. Son éloge du chien est notamment un morceau de
grand caractère, et ses remarques sur divers animaux offrent parfois
des passages très curieux. Nous pouvons citer comme exemple ce qu'il
dit du procédé que l'épervier emploie, aux époques de grande froidure,
pour se tenir les pieds chauds la nuit:
En hyver quand se veult percher,
S'il fait froid excessivement,
Adoncques un oisel il prent,
Qu'en ses piedz toute la nuit tient,
Jusques à tant que le jour vient,
Et puis quand le jour est venu,
Car les pieds luy a chaud tenu,
Le laisse aller sans luy mal faire.
[Illustration: FIG. 36.--Fac-similé d'une des estampes des
_Déduits de la Chasse_, par G. Phébus, imprimés par Antoine Vérard
vers 1515.]
=463.=--Chilpéric, dont on ne parle guère qu'à l'occasion de sa
femme Frédégonde, était un monarque fort singulier, si le portrait que
nous en a laissé Grégoire de Tours est fidèle. Il se croyait un grand
théologien, et voulut faire publier un édit par lequel il défendait de
se servir à l'avenir du terme de Trinité et de celui de _personnes_ en
parlant de Dieu: disant que le mot de personnes dont on use en parlant
des hommes dégradait la majesté divine. Il se piquait aussi d'être
poète, et très habile grammairien. Il ajouta aux lettres dont on se
servait de son temps quatre caractères, pour exprimer par un seul
certaines prononciations dont chacune avait besoin de plus d'une
lettre. Ces additions étaient l'[Grec: Ô] des Grecs, [Grec: P, Z, G].
Il envoya ordre dans toutes les provinces de corriger les anciens
livres conformément à cette orthographe, et de l'enseigner aux
enfants. L'ancienne orthographe eut ses martyrs: deux maîtres d'école
aimèrent mieux se laisser essoriller (couper les oreilles) que
d'accepter la nouvelle, qui ne fut d'ailleurs en usage que pendant la
vie de ce prince.
=464.=--Le maréchal de Saxe, voulant, à l'ouverture d'une
campagne, traiter son état-major, se fit envoyer de Paris quelques
mesures de petits pois, qui lui revenaient à plus de vingt-cinq louis.
Il défendit à son maître d'hôtel d'en rien dire, se promettant un
grand plaisir de surprendre ses convives à l'aspect d'un plat aussi
rare, tant à cause de la saison (mois de mars) que pour le lieu et la
circonstance.
Mais au moment de l'entremets, il ne voit point paraître les petits
pois tant attendus. Il fait appeler le maître d'hôtel: «Et les petits
pois? lui dit-il à l'oreille.--Ah! Monseigneur!...--Quoi!
Monseigneur?--Il y en avait si peu quand ils ont été cuits, que
le petit marmiton, les prenant pour un reste, les a mangés.--Ah!
le petit misérable! Qu'on me l'amène.» Le petit marmiton paraît, plus
mort que vif: «Eh bien! ces petits pois, les as-tu trouvés
bons?--Oh! oui, Monseigneur, excellents!--Eh bien! à la
bonne heure, s'écrie le général, touché de cet aveu naïf, qu'on lui
fasse boire un coup.»
Et il n'en fut rien de plus.
=465.=--Savez-vous rien de plus émouvant, de plus dramatique, de
plus _empoignant_, que cette mise en scène de la _Marseillaise_,
racontée par M. Auber?
«Que de fois, dit-il, j'ai entendu la _Marseillaise_ depuis 1792!» A
cette date on se récrie: «Oh! continue M. Auber, j'ai des souvenirs
plus anciens. Je me rappelle parfaitement avoir vu, en 1789, les
gardes françaises tirer sur le régiment de Royal-Allemand... J'avais
sept ans... Je vois encore très distinctement le prince de Lambesc à
cheval, à la tête du Royal-Allemand... J'étais sur le boulevard, à une
fenêtre, à peu près où est maintenant la rue du Helder... Pendant la
Terreur, mon père est allé se cacher à Creil... Puis le Directoire est
venu... Ah! que l'on s'amusait pendant le Directoire!... La
_Marseillaise_!... Que de souvenirs! Gossec avait fait un arrangement
de la _Marseillaise_... Au dernier couplet: _Amour sacré de la
patrie_,... tout le monde sur le théâtre se mettait à genoux... puis,
avant le cri: _Aux armes!_ il y avait un moment de silence pendant que
les tambours battaient la charge et que la grosse caisse tirait le
canon dans la coulisse... Et tout à coup une très belle personne se
présentait, agitant un drapeau tricolore... C'était la _Liberté_!...
Et tout le monde se relevait!... Et ce n'était qu'un cri: _Aux armes,
citoyens!_ C'était très beau, très beau!... Un jour, à l'occasion de
je ne sais quelle victoire, on fit chanter la _Marseillaise_ aux
Tuileries, en plein air, dans le jardin... Sur le bord de l'eau on
avait mis une centaine de tambours et quatre pièces de canon... Le
public n'en savait rien... Au dernier couplet, ce fut un éclat
formidable de roulements de tambour et de vrais coups de canon...»
=466.=--Les théologiens tenaient autrefois les mathématiques pour
une science très suspecte, et les mathématiciens pour des hommes sans
religion, et comme des espèces de sorciers. L'étude de cette science
fut même défendue dans l'Église depuis le règne de Constantin
(quatrième siècle) jusqu'au règne de Frédéric II (treizième siècle).
Saint Augustin dit en termes formels que les mathématiciens sont des
hommes perdus et damnés.
=467.=--Au beau temps de la chevalerie,--dit L. Larchey dans
son _Dictionnaire des noms_,--on appelait galois les membres
d'une secte poitevine où chaque membre prouvait, en s'imposant quelque
souffrance, la vive affection qu'il avait pour la dame de ses pensées.
L'été, par exemple, il se couvrait de fourrures ou se rôtissait devant
un grand feu. L'hiver, il se roulait dans la neige, en tenue plus que
légère. Il paraît que ces stoïciens d'un nouveau genre ne tinrent pas
longtemps contre le ridicule et les fluxions de poitrine.
=468.=--Michel-Ange avait fait un tableau pour André Doni, homme
fort avare, mais qui connaissait et aimait les bons ouvrages de
peinture. Afin de s'amuser à ses dépens, le peintre--qui n'était
rien moins que cupide--lui envoya sa nouvelle production avec un
billet par lequel il lui demandait soixante-dix ducats. Doni, trouvant
cette somme excessive, n'en fit tenir que quarante au peintre.
Michel-Ange lui renvoya son argent et lui manda de payer cent ducats
ou de rendre le tableau. Doni, qui tenait à le garder, se résolut
enfin à compter les soixante-dix ducats d'abord demandés. Mais
l'artiste lui renvoya de nouveau son argent, en déclarant que, d'après
les offres d'un grand seigneur, il ne pouvait plus donner son tableau
à moins de cent quarante ducats. Doni fut au désespoir; mais comme le
goût pour les chefs-d'œuvre de peinture était aussi fort en lui que
l'avarice, il donna la somme exigée, non sans soupirer et se plaindre
de n'avoir pas tout de suite payé les soixante-dix ducats demandés.
=469.=--On lit dans l'_Année littéraire_ de 1770:
«Le peintre qui travaillait à la lanterne de la coupole de Saint-Paul
de Londres, jugeant à propos de se reculer de quelques pas sur son
échafaud, pour regarder son ouvrage à une certaine distance, était sur
le point de se précipiter dans le vide. Un maçon qui travaillait non
loin de là s'aperçoit du danger que court cet artiste, et pense que,
s'il l'en avertit subitement, il peut lui causer un vertige funeste.
Aussitôt, prenant une brosse pleine de couleur, il s'approche de la
peinture et fait une tache au milieu de la plus belle figure. Le
peintre furieux s'élance pour empêcher que cet homme, qu'il croit
devenu fou, ne détruise entièrement son travail; il s'arrache ainsi
sans le savoir au danger qui le menaçait, et que le brave maçon lui
explique en riant. Ce trait de prudence, et même de génie, ne
mérite-t-il pas d'être conservé dans l'histoire des arts?»
=470.=--Lors d'une des dernières aurores boréales qu'on vit dans
la capitale,--lisons-nous dans le _Journal de Paris_ de
1776,--beaucoup de gens du peuple en furent alarmés. Un Russe,
qui était à Paris en ce temps-là, se trouva dans le quartier des
Halles, où une foule de gens faisaient d'extravagantes réflexions, en
regardant les lueurs illuminant le ciel.
La curiosité l'engagea à demander la cause de ces rumeurs. «Nous
sommes assurément, lui répondit une femme effrayée, menacés des plus
grands malheurs; voyez-en les signes dans le ciel.
--Quoi! n'est-ce que cela? dit le Russe, rassurez-vous: ces feux
n'annoncent rien moins que ce que vous croyez. C'est la réverbération
de quelques artifices que fait tirer l'impératrice de Russie à
Saint-Pétersbourg. Je suis de ce pays-là; et je dois vous dire que
comme le bois, la poudre et le goudron y sont extrêmement communs, on
en fait une prodigieuse dépense à certains jours de réjouissance; et
justement le jour où nous sommes est un de ces jours.»
Cette plaisanterie, débitée du ton le plus sérieux, passa de bouche en
bouche et tranquillisa la populace.
=471.=--La coutume de siffler les hommes et les ouvrages paraît
appartenir à des temps fort reculés, puisque l'histoire ancienne nous
apprend que les Péloponésiens sifflèrent le roi Philippe de Macédoine,
un jour qu'il assistait aux jeux Olympiques.
Il ne faut donc considérer que comme une malice à l'adresse d'un de
ses rivaux l'épigramme célèbre où Racine explique à sa façon l'origine
des sifflets au théâtre. Selon lui, ou plutôt selon certain acteur
qu'il fait intervenir dans une discussion à ce sujet,
... quand sifflets prirent commencement,
C'est,--j'y jouais, j'en suis témoin fidèle,--
C'est à l'_Aspar_ du sieur de Fontenelle.
=472.=--Souvent, chez nos aïeux, des procès furent faits aux
animaux.
«Si l'on ne connaissait la bonhomie, la simplicité de nos pères,--dit
Auguste de Thou dans ses _Histoires de mon temps_,--on aurait peine
à croire le trait suivant. Le célèbre Chassemeux, né en 1481,
mort en 1541, qui fut depuis premier président du parlement de
Provence, n'étant encore qu'avocat du roi au bailliage d'Autun, se
constitua d'office le défenseur des rats, au sujet d'une sentence
d'excommunication lancée par l'évêque d'Autun contre ces animaux,
qui exerçaient des ravages dans une partie de son diocèse. Il
remontra que, le terme qui avait été donné aux rats pour comparaître
étant trop court, on devait avec d'autant plus de raison en prolonger
le délai, qu'il y avait pour eux plus de danger à se mettre en chemin,
que tous les chats de la région étaient aux aguets. Et, en conséquence
de sa plaisante requête, il obtint très sérieusement qu'une nouvelle
sommation de comparoir serait faite aux susdits rats, mais avec un
délai plus long que celui de la première sommation.
=473.=--Galilée, dans un de ses dialogues, rapporte l'anecdote
suivante, qui fait voir jusqu'où la prévention pour l'autorité
d'Aristote était portée de son temps.
Un gentilhomme était venu chez un célèbre médecin à Venise, où il
s'était rendu beaucoup de monde pour assister à une dissection que
devait faire un très habile anatomiste.
Celui-ci ayant fait apercevoir aux assistants quantité de nerfs qui,
sortant du cerveau, passaient le long du cou dans l'épine du dos, et
de là se dispersaient par tout le corps, de manière qu'ils ne
touchaient le corps que par un petit filet, le médecin demanda au
gentilhomme s'il ne croyait pas à présent que les nerfs tirassent leur
origine du cerveau, et non du cœur.