=454.=--Il y avait jadis au milieu de la place de Liège une

colonne au pied de laquelle on avait pratiqué un escalier de forme

circulaire. C'était là que se publiaient et s'affichaient les lois,

les arrêts et les sentences; c'était là que le peuple était convoqué:

ce que l'on appelait publier ou convoquer à cri de _perron_. On

n'osait violer aucune loi, appeler d'aucune sentence publiée à cri de

perron.

Ce sentiment ne tarda pas à engendrer la superstition. Le peuple

transporta à la colonne même le respect qui n'était dû qu'aux lois

qu'on y affichait; et insensiblement on s'accoutuma à regarder le

perron à peu près comme la vieille ville de Troie regardait autrefois

son palladium. Les Liégeois en arrivèrent à croire que leur prospérité

dépendait de la conservation de cette colonne.

Aussi lorsque Charles le Téméraire prit d'assaut la ville de Liège,

en 1467, crut-il infliger aux habitants le plus grave des châtiments

en enlevant leur perron, qu'il transporta à Bruges, où il le fit

ériger près de la maison commune, comme un trophée de sa victoire sur

les malheureux Liégeois, en y faisant graver des vers très insultants

pour eux.

Le pauvre perron subit pendant dix ans cette ignominie, qui semblait

aux Liégeois beaucoup plus cruelle que les dures conditions

pécuniaires et politiques que leur avait imposées le vainqueur.

Ce ne fut qu'après la mort du duc que les Liégeois osèrent en espérer

la restitution. Ils la sollicitèrent vivement de Marie de Bourgogne,

son héritière, qui leur permit de venir le reprendre.

Les Liégeois députèrent, à cet effet, l'élite de leur bourgeoisie. Ces

députés formèrent une cavalcade pompeuse et remportèrent en triomphe

leur cher perron. La population se porta avec enthousiasme au-devant

de la députation; et on plaça le perron reconquis au milieu du marché,

où il fut depuis en grande vénération. Bien entendu, les vers qu'y

avait fait graver le terrible prince furent effacés.

On accorda aux députés qui rapportèrent le perron de Bruges des

immunités transmissibles à leur postérité. Les magistrats de Liège,

d'ailleurs, conféraient aux villes, bourgs et villages de leur

dépendance qui avaient bien mérité de la métropole un droit de perron,

comme Rome autrefois conférait ainsi qu'un grand honneur le droit de

bourgeoisie.

=455.=--_Paris ne s'est pas bâti en un jour_, dit-on fréquemment,

pour modérer un désir impatient. Cette locution, que nous retrouvons

chez les anciens, avec d'autres noms de villes, semble avoir son

origine dans une épitaphe qui aurait été, dit-on, mise sur le tombeau

d'un Sardanapale, qu'il ne faut pas confondre, paraît-il, avec le

prince qui, assiégé dans son palais où il passait sa vie en festins et

en plaisirs de toutes sortes, se fit brûler avec ses femmes et ses

richesses. D'ailleurs le nom de Sardanapale, ou plutôt _Sardan-Pul_,

n'était point, disent les savants, le nom particulier d'un souverain,

mais une épithète donnée par l'adulation des peuples d'Assyrie aux

princes qui régnaient sur eux, et signifiait, suivant les uns,

_l'illustre_, suivant d'autres _le bien-aimé des dieux_. Or les

_Annales de Perse_, par Callisthène, mentionnent deux rois ainsi

qualifiés, l'un sans caractère, l'autre plein de bravoure et l'émule

des héros des premiers âges, sur la tombe duquel fut mise cette

épitaphe: «Je suis _Sardan-Pul, fils d'Anakindarase; j'ai bâti_ EN UN

JOUR _les villes de Tarse et d'Anclicate, et je ne suis plus_.» Dans

cette épitaphe, célèbre aux temps anciens pour la singularité du fait,

évidemment légendaire, qu'elle rapporte, se trouverait l'origine de

notre locution usuelle.

=456.=--Les démêlés de l'école wagnérienne et des anciennes

écoles française et italienne eurent, il y a un peu plus d'un siècle,

de très bruyants et très violents antécédents, lors de la querelle des

gluckistes et des piccinistes,--avec cette différence cependant

qu'il eût été assez difficile de mêler à cette grosse affaire la

question de nationalité, puisque Piccini était Italien, et que Gluck,

son rival, natif du Haut-Palatinat, était maître de chapelle de la

reine de France, qui était Autrichienne.

La Harpe, qui tenait alors une grande place dans la critique, s'était

déclaré l'un des plus ardents adversaires des œuvres de Gluck, et ne

manquait aucune occasion de protester contre l'école nouvelle. Aussi,

notamment à propos d'_Armide_, en 1777, dans les rares gazettes du

temps, la querelle semble-t-elle engagée moins entre deux musiciens de

tempéraments différents qu'entre un compositeur et un homme de

lettres. Ainsi, dans une lettre publiée au _Journal de Paris_, Gluck

demande qu'il soit démontré que parmi les écrivains français il en est

quelques-uns qui, parlant des arts, savent du moins ce qu'ils disent.

Le _Journal de Paris_, la feuille la plus répandue de l'époque, qui,

d'ailleurs, avait embrassé chaudement la cause de Gluck, servait

principalement de champ clos aux passes d'armes des antagonistes.

Successivement y paraissaient des lettres de La Harpe, de Gluck et

d'un certain anonyme de Vaugirard, qui faisaient en divers sens, au

grand profit du journal, la joie de la galerie. Parfois aussi les

rimeurs s'en mêlaient, et non sans verve.

Voici, par exemple, deux couplets d'une sorte de chanson adressée à

l'anonyme de Vaugirard par un M. de Trois***.

Je fais, Monsieur, beaucoup de cas

De cette science infinie

Que, malgré votre modestie,

Vous étalez avec fracas,

Sur le genre de l'harmonie

Qui convient à nos opéras;

Mais tout cela n'empêche pas

Que votre _Armide_ ne m'ennuie...

Le fameux Gluck, qui dans vos bras

Humblement se jette et vous prie,

Avec des tours si délicats,

De faire valoir son génie,

Mérite sans doute le pas

Sur les Amphions d'Ausonie;

Mais tout cela n'empêche pas

Que votre _Armide_ ne m'ennuie...

A quoi, dès le surlendemain, riposte un autre Trois Étoiles, se disant

«homme qui aime la musique et tous les instruments excepté La Harpe».

J'ai toujours fait assez de cas

D'une savante symphonie,

D'où résultait une harmonie

Sans efforts et sans embarras.

De ces instruments hauts et bas

Quand chacun fait bien sa partie,

L'ensemble ne me déplaît pas;

Mais, ma foi, La Harpe m'ennuie...

Chacun a son goût ici-bas:

J'aime Gluck et son beau génie

Et la céleste mélodie

Qu'on entend à ses opéras.

La période et son fatras

Pour mon oreille ont peu d'appas,

Et, surtout, la Harpe m'ennuie.

Il est bon de rendre cette justice aux deux grands et très

consciencieux artistes objets de la querelle que--comme le

remarque Mlle Laure Collin dans son excellente _Histoire abrégée de la

musique_--ils ne cessèrent de combattre personnellement à armes

courtoises, et ne prirent pas autrement part au bruit fait à cause

d'eux. Ajoutons que lorsque, en 1787, parvint en France la nouvelle de

la mort de Gluck, ce fut Piccini qui organisa lui-même, en l'honneur

de son illustre rival, un grand concert où l'on n'exécuta d'autre

musique que celle du compositeur allemand.

=457.=--A-t-on, de nos jours, assez abominé les orgues dits de

Barbarie? Étant donné l'état actuel de cette question de tranquillité

publique, croirait-on que, il y a un siècle, une notabilité

littéraire, Mercier, qui passait généralement pour homme de goût, ait

pu sérieusement écrire ce qui suit?

MUSIQUE AMBULANTE

«Comme dédommagement à la cacophonie des cris de Paris, qui n'a pas

senti _un vif plaisir_ en entendant le soir, du fond de son lit, _le

son mélodieux_ de ces orgues nocturnes, qui égayent les ténèbres et

abrègent les longues heures de l'hiver? C'est _une vraie jouissance_

pour l'étranger. Émerveillé, bien clos et bien couvert, il entend les

plus jolis morceaux de musique exécutés sous ses fenêtres, comme pour

le disposer doucement au sommeil; il prête l'oreille à ces sons qui

s'éloignent et qui, dans le lointain, ont encore plus de charmes. Il

s'endort voluptueusement, en répétant l'air chéri qui a parlé à son

âme...

«Quel agrément si chaque soirée, après le souper, chaque rue avait sa

musique particulière! L'humeur et la fatigue de la journée

disparaîtraient soudain, et l'homme de peine, en se couchant,

craindrait moins le jour suivant embelli à son déclin. Je pense que

rien ne serait plus propre à entretenir la bonne humeur parmi le

peuple que d'étendre et de perfectionner cette récréation innocente et

publique, cette douce euphonie.

«Qui a entendu le jeu de ces orgues et qui a pu refuser sa pièce de

deux sols à l'Orphée qui porte sur son dos cette machine harmonieuse,

peut être considéré comme un ingrat...»

=458.=--«Le frère aîné du roi porte le titre de _Monsieur_,

disait le même écrivain. Les étrangers ne conçoivent pas comment ce

mot peut former de nos jours (1783) un titre définitif, lorsque tout

homme en France a droit de faire précéder son nom de _Monsieur_. Ciel!

que d'usurpateurs de ce titre exclusif! Cependant quand on parle à

_Monsieur_, frère du roi, on l'appelle _Monseigneur_. Un poète, M.

Ducis, lui dédiant une de ses tragédies, finit son épître dédicatoire

par ces mots remarquables:

«_Je suis, Monseigneur, de Monsieur, le très humble et très obéissant

serviteur..._

«Les étrangers ont beaucoup ri de ce qui leur semble une singularité,

et qui, cependant, n'a rien que de très normal.»

=459.=--_Laver la tête à quelqu'un._ Cette expression usuelle

nous vient de l'antiquité, où, quand une personne se sentait coupable

d'une faute morale, il était de coutume qu'elle allât se laver la tête

pour se purifier et obtenir le pardon divin. L'eau de la mer était

réputée la plus efficace pour cette cérémonie; mais, à défaut de cette

eau, celle des fleuves ou des fontaines pouvait y suppléer.

On sait, du reste, que chez la plupart des peuples les ablutions ont

été considérées comme des pratiques de purification et d'expiation.

Les païens avaient l'eau dite lustrale, ainsi nommée parce que la

consécration en était faite à tous les commencements de _lustre_

(quatre ans révolus).

=460.=--A Toulouse, un capitoul assistait à la représentation

d'une comédie fort licencieuse. Scandalisé, il défendit qu'on la

donnât une autre fois, malgré la demande du parterre. En conséquence,

une annonce fut faite par un des acteurs, informant le public qu'au

prochain jour l'on jouerait _Beverley_, comédie de M. Saurin, en vers

_libres_.

«Encore une pièce licencieuse! s'écria le vertueux capitoul. Non, non!

Je ferme le spectacle pour huit jours.»

=461.=--Une brochure publiée dans les premières années de la

Révolution nous apprend que sous le comte de Vergennes, ministre de

Louis XVI, les lettres de recommandation ou les passeports donnés par

les ambassadeurs ou agents diplomatiques français aux personnes qui se

rendaient en France étaient sous forme de cartes disposées de telle

façon que, à l'insu des porteurs, elles contenaient tous les

renseignements les plus détaillés sur ces personnes.

La _couleur_ désignait la patrie de l'étranger.

La _forme_ de la carte indiquait l'âge:

Circulaire, moins de vingt-cinq ans;

Ovale, vingt-cinq à trente ans;

Octogone, trente à quarante-cinq ans;

Hexagone, quarante-cinq à cinquante ans;

Carrée, cinquante-cinq à soixante ans:

Carré long, au-dessus de soixante ans.

_Deux lignes_ au-dessous du nom désignaient la taille:

Ondoyantes et parallèles, grand et maigre;

Rapprochées, grand et gros;

Droites ou courbes, stature moyenne, etc., etc.

Un dessin figurant une _rose_ signifiait que le porteur avait une

physionomie ouverte; une _tulipe_, pensive et distinguée, etc., etc.

Un _ruban_ autour de la bordure descendant plus ou moins bas,

célibataire, marié ou veuf.

Des _points_ fixaient, par leur nombre, la position de la fortune.

La religion était indiquée par un _signe de ponctuation_:

. Catholique.

, Calviniste.

; Luthérien.

-- Juif.

L'absence de signe: Athée.

Des _signes_ dans les angles de la carte, ou au-dessus, à côté, ou

au-dessous des mots, et qui pouvaient passer pour des ornements sans

conséquence, indiquaient les qualités, les défauts, l'instruction,

etc.

En jetant un coup d'œil sur la carte qui lui était présentée, le

ministre lisait couramment, en une minute, si l'individu porteur était

joueur, vicieux ou duelliste; s'il venait pour se marier, pour

recueillir une succession ou étudier; s'il était bachelier, médecin ou

avocat, et s'il fallait le surveiller. Ainsi, une simple carte, qui ne

semblait porter que le nom de l'étranger, contenait toute son

histoire.

=462.=--Gaston Phébus, comte de Foix et vicomte de Béarn, s'est

illustré au quatorzième siècle par sa valeur et par sa magnificence.

Grand chasseur, il avait composé un traité complet de vénerie qui fit

longtemps autorité en la matière (voy. la gravure). Le style de cet

ouvrage était, même pour cette époque, où la langue française manquait

encore de lois précises, si _cherché_, si chargé de métaphores,

construit enfin avec si peu de naturel, qu'il parut le type du langage

affecté, et que l'expression _faire du Phébus_ est restée usuelle pour

s'appliquer à ceux qui parlent ou écrivent avec une prétentieuse

recherche. Tout n'est cependant pas à dédaigner dans l'œuvre du vieil

écrivain; car si sa diction est généralement affectée du défaut que

nous venons de signaler, on trouve souvent chez lui une grande

fraîcheur d'idées. Son éloge du chien est notamment un morceau de

grand caractère, et ses remarques sur divers animaux offrent parfois

des passages très curieux. Nous pouvons citer comme exemple ce qu'il

dit du procédé que l'épervier emploie, aux époques de grande froidure,

pour se tenir les pieds chauds la nuit:

En hyver quand se veult percher,

S'il fait froid excessivement,

Adoncques un oisel il prent,

Qu'en ses piedz toute la nuit tient,

Jusques à tant que le jour vient,

Et puis quand le jour est venu,

Car les pieds luy a chaud tenu,

Le laisse aller sans luy mal faire.

[Illustration: FIG. 36.--Fac-similé d'une des estampes des

_Déduits de la Chasse_, par G. Phébus, imprimés par Antoine Vérard

vers 1515.]

=463.=--Chilpéric, dont on ne parle guère qu'à l'occasion de sa

femme Frédégonde, était un monarque fort singulier, si le portrait que

nous en a laissé Grégoire de Tours est fidèle. Il se croyait un grand

théologien, et voulut faire publier un édit par lequel il défendait de

se servir à l'avenir du terme de Trinité et de celui de _personnes_ en

parlant de Dieu: disant que le mot de personnes dont on use en parlant

des hommes dégradait la majesté divine. Il se piquait aussi d'être

poète, et très habile grammairien. Il ajouta aux lettres dont on se

servait de son temps quatre caractères, pour exprimer par un seul

certaines prononciations dont chacune avait besoin de plus d'une

lettre. Ces additions étaient l'[Grec: Ô] des Grecs, [Grec: P, Z, G].

Il envoya ordre dans toutes les provinces de corriger les anciens

livres conformément à cette orthographe, et de l'enseigner aux

enfants. L'ancienne orthographe eut ses martyrs: deux maîtres d'école

aimèrent mieux se laisser essoriller (couper les oreilles) que

d'accepter la nouvelle, qui ne fut d'ailleurs en usage que pendant la

vie de ce prince.

=464.=--Le maréchal de Saxe, voulant, à l'ouverture d'une

campagne, traiter son état-major, se fit envoyer de Paris quelques

mesures de petits pois, qui lui revenaient à plus de vingt-cinq louis.

Il défendit à son maître d'hôtel d'en rien dire, se promettant un

grand plaisir de surprendre ses convives à l'aspect d'un plat aussi

rare, tant à cause de la saison (mois de mars) que pour le lieu et la

circonstance.

Mais au moment de l'entremets, il ne voit point paraître les petits

pois tant attendus. Il fait appeler le maître d'hôtel: «Et les petits

pois? lui dit-il à l'oreille.--Ah! Monseigneur!...--Quoi!

Monseigneur?--Il y en avait si peu quand ils ont été cuits, que

le petit marmiton, les prenant pour un reste, les a mangés.--Ah!

le petit misérable! Qu'on me l'amène.» Le petit marmiton paraît, plus

mort que vif: «Eh bien! ces petits pois, les as-tu trouvés

bons?--Oh! oui, Monseigneur, excellents!--Eh bien! à la

bonne heure, s'écrie le général, touché de cet aveu naïf, qu'on lui

fasse boire un coup.»

Et il n'en fut rien de plus.

=465.=--Savez-vous rien de plus émouvant, de plus dramatique, de

plus _empoignant_, que cette mise en scène de la _Marseillaise_,

racontée par M. Auber?

«Que de fois, dit-il, j'ai entendu la _Marseillaise_ depuis 1792!» A

cette date on se récrie: «Oh! continue M. Auber, j'ai des souvenirs

plus anciens. Je me rappelle parfaitement avoir vu, en 1789, les

gardes françaises tirer sur le régiment de Royal-Allemand... J'avais

sept ans... Je vois encore très distinctement le prince de Lambesc à

cheval, à la tête du Royal-Allemand... J'étais sur le boulevard, à une

fenêtre, à peu près où est maintenant la rue du Helder... Pendant la

Terreur, mon père est allé se cacher à Creil... Puis le Directoire est

venu... Ah! que l'on s'amusait pendant le Directoire!... La

_Marseillaise_!... Que de souvenirs! Gossec avait fait un arrangement

de la _Marseillaise_... Au dernier couplet: _Amour sacré de la

patrie_,... tout le monde sur le théâtre se mettait à genoux... puis,

avant le cri: _Aux armes!_ il y avait un moment de silence pendant que

les tambours battaient la charge et que la grosse caisse tirait le

canon dans la coulisse... Et tout à coup une très belle personne se

présentait, agitant un drapeau tricolore... C'était la _Liberté_!...

Et tout le monde se relevait!... Et ce n'était qu'un cri: _Aux armes,

citoyens!_ C'était très beau, très beau!... Un jour, à l'occasion de

je ne sais quelle victoire, on fit chanter la _Marseillaise_ aux

Tuileries, en plein air, dans le jardin... Sur le bord de l'eau on

avait mis une centaine de tambours et quatre pièces de canon... Le

public n'en savait rien... Au dernier couplet, ce fut un éclat

formidable de roulements de tambour et de vrais coups de canon...»

=466.=--Les théologiens tenaient autrefois les mathématiques pour

une science très suspecte, et les mathématiciens pour des hommes sans

religion, et comme des espèces de sorciers. L'étude de cette science

fut même défendue dans l'Église depuis le règne de Constantin

(quatrième siècle) jusqu'au règne de Frédéric II (treizième siècle).

Saint Augustin dit en termes formels que les mathématiciens sont des

hommes perdus et damnés.

=467.=--Au beau temps de la chevalerie,--dit L. Larchey dans

son _Dictionnaire des noms_,--on appelait galois les membres

d'une secte poitevine où chaque membre prouvait, en s'imposant quelque

souffrance, la vive affection qu'il avait pour la dame de ses pensées.

L'été, par exemple, il se couvrait de fourrures ou se rôtissait devant

un grand feu. L'hiver, il se roulait dans la neige, en tenue plus que

légère. Il paraît que ces stoïciens d'un nouveau genre ne tinrent pas

longtemps contre le ridicule et les fluxions de poitrine.

=468.=--Michel-Ange avait fait un tableau pour André Doni, homme

fort avare, mais qui connaissait et aimait les bons ouvrages de

peinture. Afin de s'amuser à ses dépens, le peintre--qui n'était

rien moins que cupide--lui envoya sa nouvelle production avec un

billet par lequel il lui demandait soixante-dix ducats. Doni, trouvant

cette somme excessive, n'en fit tenir que quarante au peintre.

Michel-Ange lui renvoya son argent et lui manda de payer cent ducats

ou de rendre le tableau. Doni, qui tenait à le garder, se résolut

enfin à compter les soixante-dix ducats d'abord demandés. Mais

l'artiste lui renvoya de nouveau son argent, en déclarant que, d'après

les offres d'un grand seigneur, il ne pouvait plus donner son tableau

à moins de cent quarante ducats. Doni fut au désespoir; mais comme le

goût pour les chefs-d'œuvre de peinture était aussi fort en lui que

l'avarice, il donna la somme exigée, non sans soupirer et se plaindre

de n'avoir pas tout de suite payé les soixante-dix ducats demandés.

=469.=--On lit dans l'_Année littéraire_ de 1770:

«Le peintre qui travaillait à la lanterne de la coupole de Saint-Paul

de Londres, jugeant à propos de se reculer de quelques pas sur son

échafaud, pour regarder son ouvrage à une certaine distance, était sur

le point de se précipiter dans le vide. Un maçon qui travaillait non

loin de là s'aperçoit du danger que court cet artiste, et pense que,

s'il l'en avertit subitement, il peut lui causer un vertige funeste.

Aussitôt, prenant une brosse pleine de couleur, il s'approche de la

peinture et fait une tache au milieu de la plus belle figure. Le

peintre furieux s'élance pour empêcher que cet homme, qu'il croit

devenu fou, ne détruise entièrement son travail; il s'arrache ainsi

sans le savoir au danger qui le menaçait, et que le brave maçon lui

explique en riant. Ce trait de prudence, et même de génie, ne

mérite-t-il pas d'être conservé dans l'histoire des arts?»

=470.=--Lors d'une des dernières aurores boréales qu'on vit dans

la capitale,--lisons-nous dans le _Journal de Paris_ de

1776,--beaucoup de gens du peuple en furent alarmés. Un Russe,

qui était à Paris en ce temps-là, se trouva dans le quartier des

Halles, où une foule de gens faisaient d'extravagantes réflexions, en

regardant les lueurs illuminant le ciel.

La curiosité l'engagea à demander la cause de ces rumeurs. «Nous

sommes assurément, lui répondit une femme effrayée, menacés des plus

grands malheurs; voyez-en les signes dans le ciel.

--Quoi! n'est-ce que cela? dit le Russe, rassurez-vous: ces feux

n'annoncent rien moins que ce que vous croyez. C'est la réverbération

de quelques artifices que fait tirer l'impératrice de Russie à

Saint-Pétersbourg. Je suis de ce pays-là; et je dois vous dire que

comme le bois, la poudre et le goudron y sont extrêmement communs, on

en fait une prodigieuse dépense à certains jours de réjouissance; et

justement le jour où nous sommes est un de ces jours.»

Cette plaisanterie, débitée du ton le plus sérieux, passa de bouche en

bouche et tranquillisa la populace.

=471.=--La coutume de siffler les hommes et les ouvrages paraît

appartenir à des temps fort reculés, puisque l'histoire ancienne nous

apprend que les Péloponésiens sifflèrent le roi Philippe de Macédoine,

un jour qu'il assistait aux jeux Olympiques.

Il ne faut donc considérer que comme une malice à l'adresse d'un de

ses rivaux l'épigramme célèbre où Racine explique à sa façon l'origine

des sifflets au théâtre. Selon lui, ou plutôt selon certain acteur

qu'il fait intervenir dans une discussion à ce sujet,

... quand sifflets prirent commencement,

C'est,--j'y jouais, j'en suis témoin fidèle,--

C'est à l'_Aspar_ du sieur de Fontenelle.

=472.=--Souvent, chez nos aïeux, des procès furent faits aux

animaux.

«Si l'on ne connaissait la bonhomie, la simplicité de nos pères,--dit

Auguste de Thou dans ses _Histoires de mon temps_,--on aurait peine

à croire le trait suivant. Le célèbre Chassemeux, né en 1481,

mort en 1541, qui fut depuis premier président du parlement de

Provence, n'étant encore qu'avocat du roi au bailliage d'Autun, se

constitua d'office le défenseur des rats, au sujet d'une sentence

d'excommunication lancée par l'évêque d'Autun contre ces animaux,

qui exerçaient des ravages dans une partie de son diocèse. Il

remontra que, le terme qui avait été donné aux rats pour comparaître

étant trop court, on devait avec d'autant plus de raison en prolonger

le délai, qu'il y avait pour eux plus de danger à se mettre en chemin,

que tous les chats de la région étaient aux aguets. Et, en conséquence

de sa plaisante requête, il obtint très sérieusement qu'une nouvelle

sommation de comparoir serait faite aux susdits rats, mais avec un

délai plus long que celui de la première sommation.

=473.=--Galilée, dans un de ses dialogues, rapporte l'anecdote

suivante, qui fait voir jusqu'où la prévention pour l'autorité

d'Aristote était portée de son temps.

Un gentilhomme était venu chez un célèbre médecin à Venise, où il

s'était rendu beaucoup de monde pour assister à une dissection que

devait faire un très habile anatomiste.

Celui-ci ayant fait apercevoir aux assistants quantité de nerfs qui,

sortant du cerveau, passaient le long du cou dans l'épine du dos, et

de là se dispersaient par tout le corps, de manière qu'ils ne

touchaient le corps que par un petit filet, le médecin demanda au

gentilhomme s'il ne croyait pas à présent que les nerfs tirassent leur

origine du cerveau, et non du cœur.

Curiosités Historiques et Littéraires · 第 23 / 25 段