=433.=--L'expression usuelle _tourner autour du pot_ remonte, à

ce qu'on affirme, à un passage de la tragédie de G. Legouvé sur la

mort de Henri IV. C'était le temps où, pour exprimer la moindre idée

commune ou même naturelle, les écrivains se croyaient tenus de

recourir aux périphrases. Ainsi, désirant mettre dans la bouche de son

héros le fameux mot du Béarnais: _Je veux que chaque paysan puisse

mettre la poule au pot le dimanche_, le poète lui fait dire:

De ce peuple qui m'aime, oh! je me sens le père;

Non, je n'ai pas le droit d'achever ma carrière

Sans avoir pour jamais assuré _leur_ destin.

Je prétends qu'à la paix--c'est mon plus cher dessein--

D'utiles mouvements sur eux fassent sans cesse

De l'État florissant refluer la richesse;

Je veux enfin qu'au jour marqué par le repos,

L'hôte laborieux des modestes hameaux

Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance,

Quelques-uns de ces mets réservés à l'aisance.

[Illustration: FIG. 34.--Le bon temps revenu, ou la poule au pot et

les alouettes toutes rôties, fac-similé d'une estampe satirique de

1814.]

C'était en effet _tourner autour du pot_, selon le mot d'un critique,

qui, répété au parterre, devint presque aussitôt proverbial. La

tragédie de _Henri IV_, jouée avec grand succès sous l'Empire (1806),

fut reprise et non moins applaudie à la rentrée des Bourbons et donna

lieu à la publication d'une estampe satirique, que nous venons de

retrouver dans un recueil du temps et dont nous donnons le fac-similé.

=434.=--L'avarice du célèbre duc de Marlborough était passée en

proverbe. Lord Peterborough, qui était au contraire la générosité

même, est un jour accosté par un pauvre homme, qui lui demande

l'aumône, en l'appelant milord Marlborough.

«Moi, Marlborough! s'écria-t-il. Oh! non! Tiens, voilà pour te prouver

que je ne le suis pas.»

Et il donna une guinée au mendiant.

=435.=--Nous empruntons au nouveau _Dictionnaire général de la

langue française_ de MM. Hatzfeld, Darmesteter et Thomas, qui paraît

actuellement par fascicules à la librairie Delagrave, quelques

exemples curieux des vicissitudes auxquelles sont dues les

significations successives des mots.

Assez souvent l'esprit commence par appliquer le nom de l'objet

primitif à un second objet qui offre avec celui-ci un caractère

commun; mais ensuite, oubliant pour ainsi dire ce premier caractère,

il part du second objet pour passer à un troisième qui présente avec

le second un rapport nouveau, sans analogie avec le premier; et ainsi

de suite, de sorte qu'à chaque transformation la relation n'existe

plus qu'entre l'un des sens du mot et le sens immédiatement précédent.

_Mouchoir_ est d'abord l'objet qui sert à _se moucher_ (_muccare_, de

_mucus_). La pièce d'étoffe qui sert à cet usage donne bientôt son nom

au _mouchoir_ dont on s'enveloppe le cou. Or celui-ci, sur les épaules

des femmes, retombe d'ordinaire en pièce triangulaire; de là le sens

du mot en marine: pièce de bois triangulaire qu'on enfonce dans un

bordage pour boucher un trou.

_Bureau_ désigne primitivement une sorte de bure ou étoffe de laine:

_n'étant vêtu que de simple bureau_. Puis, d'extension en extension,

il signifie le tapis qui couvre une table à écrire à laquelle cette

étoffe sert de tapis; le meuble sur lequel on écrit habituellement; la

pièce où est placé ce meuble; enfin les personnes qui se tiennent dans

cette pièce, à cette table (dans une administration, dans une

assemblée).

Maintes fois cependant la simple logique a déterminé le changement de

sens; ainsi dans le mot _bouche_, la pensée va naturellement du

premier sens à ceux qui en dérivent: bouche à feu, bouche de chaleur,

les bouches du Rhône. Dans le mot _feuille_, l'idée d'une chose plate

et mince conduit de la feuille d'arbre à la feuille de papier, à la

feuille de métal.

Il n'en est pas de même de certains mots dont l'histoire est plus

complexe, et dans lesquels le chemin parcouru par la pensée ne

s'imposait pas nécessairement à l'esprit.

Tel est le mot _partir_, dont le sens actuel, _quitter un lieu_, ne

sort point naturellement du sens primitif, _partager_ (_partiri_),

qu'on trouve encore dans Montaigne: «Nous partons le fruit de notre

chasse avec nos chiens.» Que s'est-il passé? L'idée de partager a

conduit à l'idée de séparer: «La main lui fu du cors partie.» Puis on

a dit, avec la forme pronominale: _se partir_, se séparer, s'éloigner:

«Se partit dudict lieu.» Et, par l'ellipse du pronom _se_, on est

arrivé au sens actuel: quitter un lieu.

Tel est le mot _gagner_ (au onzième siècle _guadagnier_), de l'ancien

haut allemand _waidanjan_, paître (en allemand moderne _weiden_).

Cette signification première du mot est encore employée en vénerie:

«Les bêtes sortent la nuit du bois, pour aller _gagner_ dans les

champs.» Comment a-t-elle amené les divers sens usités de nos jours:

_avoir ville gagnée_, _gagner la porte_, _gagner de l'argent_, _gagner

une bataille_, _gagner un procès_, _gagner ses juges_, _gagner une

maladie_? L'idée première _paître_ conduit à l'idée de trouver sa

nourriture; de là, dans l'ancien français, les sens qui suivent: 1º

cultiver: «Blés semèrent et gaaignèrent» (_cf._ de nos jours

_regain_); 2º chasser (_cf._ l'allemand moderne _Weidmann_, chasseur)

et piller, faire du butin: «Lor veïssiez... chevaus gaaignier et

palefroiz et muls et mules, et autres avoirs.» «Ils ne sceurent où

aler plus avant pour gaegnier.» L'idée de faire du butin conduit à

l'idée de se rendre maître d'une place: «Quant celle grosse ville...

fu ensi gaegnie et robée.» «Avoir ville gagnée.» Puis l'idée de

s'emparer d'une place conduit à l'idée d'occuper un lieu où l'on a

intérêt à arriver: _gagner le rivage_, _gagner le port_, _il est

parvenu à gagner la porte_; par extension, _le feu gagne la maison

voisine_, et, au figuré, _le sommeil le gagne_. En même temps se

développe une autre série de sens: faire un profit: _gagner de

l'argent_, _gagner l'enjeu d'une partie, d'une gageure, le gros lot_;

par analogie, obtenir un avantage sur quelqu'un: _gagner une

bataille, un procès_, _gagner l'affection d'une personne_, et, par

ellipse, gagner quelqu'un de vitesse; puis, par forme ironique, on

entend un effet contraire: _il n'y a que des coups à gagner_, _il a

gagné cette maladie en soignant son frère_. Partout, à travers ces

transformations, se montre cependant le trait commun qui domine et

relie entre eux les divers sens du mot _gagner_.

=436.=--Lors de la canonisation de sainte Thérèse par Grégoire XV

en 1622, il y eut à Saragosse un tournoi à cheval pour honorer la

nouvelle sainte. On y observa les règles les plus minutieuses du code

de la galanterie espagnole, jusqu'aux cartels, aux devises, aux

couleurs et au prix du combat. A Paris, on mêla des feux d'artifice

aux processions. Les carmes déchaussés se signalèrent en ce genre: ils

en tirèrent un sur une plate-forme élevée au-dessus de leur église, et

où l'on vit des fusées volantes, des étoiles et des serpenteaux.

Les feux d'artifice étaient encore alors une nouveauté. Les premières

fusées volantes, étoiles, etc., s'étaient vues au feu de la

Saint-Louis dans l'île Louviers, en 1618, cinq ans après la première

célébration de la même fête, qui avait eu lieu au mois d'août de 1613.

Si l'on avait eu, comme plus tard, l'usage des lampions et des petites

lanternes de verre coloré, l'on n'eût pas manqué d'ajouter cet

ornement à la fête de la canonisation. Mais les écrits du temps n'en

disent rien; et il semble prouvé que les illuminations avec petites

lanternes de verre furent imaginées par Servandoni, pour les fêtes

données à propos du mariage de Madame de France avec don Philippe.

=437.=--Les membres d'une des nombreuses sectes de la religion

dite orthodoxe grecque professée en Russie (les _stavié veri_, anciens

croyants), gens d'ailleurs très austères, tiennent en profonde horreur

le tabac, qui, disent-ils, ne profane pas seulement l'homme qui prise

ou fume, mais encore la chambre où a lieu cette distraction impie.

Un voyageur raconte qu'ayant reçu asile dans un poste de soldats

appartenant à cette secte, et s'étant mis à fumer, il inspira à ces

soldats une telle aversion qu'ils ne lui permirent, ni à lui ni à son

domestique, de puiser de l'eau avec le vase habituel. Ils en

apportèrent un autre, qui dut être brisé après le départ de leurs

hôtes, en même temps que des pratiques dévotes, des aspersions d'eau

lustrale furent faites pour purifier l'appartement qu'ils avaient

occupé.

D'autre part, un Anglais dit qu'étant un jour entré chez un paysan

sibérien de cette secte pour allumer sa pipe, la maîtresse de la

maison prit un bâton, et frappa si rudement sur le fumeur, qu'il dut

s'enfuir en toute hâte, pour ne pas être assommé.

=438.=--Notre mot _barricade_ dérive tout naturellement de

_barrique_, et, signifiant entrave mise à la circulation dans une voie

publique, suppose en principe que cet obstacle est dû à un entassement

de futailles, qu'on a jetées pêle-mêle au travers d'une rue, et qui,

en même temps qu'elles obstruent le passage, constituent un rempart

derrière lequel s'abritent des combattants.

Il va de soi que le fait d'obstruer les rues en cas de défense contre

l'ennemi envahisseur, ou en cas de soulèvement populaire, date des

temps les plus éloignés; mais l'application du terme aujourd'hui

consacré ne remonte dans notre histoire qu'à une journée mémorable de

la fin du seizième siècle (12 mai 1588), dite pour la première fois

journée des _Barricades_, sans doute parce que les tonneaux ou

barriques figuraient en grand nombre parmi les objets accumulés pour

former les retranchements des bourgeois parisiens, tenant tête aux

troupes royales. C'est le jour où le duc de Guise, chef de la Ligue,

étant entré à Paris malgré la défense de Henri III, soulève la

population qui veut que le roi reconnaisse et fasse prévaloir la

_Sainte-Union_. La noblesse royaliste se rassemble au Louvre; quatre

ou cinq mille hommes de troupes suisses entrent dans Paris par la

porte Saint-Honoré et occupent les principaux postes de la ville.

Après une période de stupeur, la masse du peuple s'ébranle, les rues

se dépavent, on tend les chaînes; des _barriques_ pleines de terre,

des coffres, des solives, s'accumulent en barrières infranchissables,

le tocsin sonne, les _barricades_ s'avancent de quartier en quartier,

investissent, paralysent les troupes royales. Assaillis avec fureur en

divers lieux, les Suisses eussent été mis en pièces sans

l'intervention du duc de Guise, qui gagna, au milieu des transports

populaires, son hôtel de Soissons, où la reine mère vint négocier de

la part du roi, pendant que celui-ci s'échappait de la ville,--où

il ne devait plus rentrer.

=439.=--Galien affirmait que l'ail était la thériaque des

pauvres, c'est-à-dire la plante salutaire par excellence, préservant

des maladies et les guérissant mieux que tout autre remède. L'ail, qui

d'ailleurs était mis au nombre des dieux, avec la plupart des légumes,

chez les Égyptiens (heureux peuple, dit Juvénal, dont les dieux

croissent dans ses jardins), l'ail était en grande estime chez les

Grecs et les Romains. Les Athéniens, forts mangeurs d'ail, en

faisaient particulièrement usage dans leurs pérégrinatines, «les

employant, dit Pline, contre les dangers des changements d'eau et

d'air.» Les athlètes en mangeaient avant de descendre dans l'arène.

«Prenez ces gousses et avalez-les, dit un personnage dans _les

Chevaliers_ d'Aristophane.--Pourquoi?--Pour vous donner plus

de force dans le combat.»

Hippocrate, d'accord avec l'opinion populaire, en faisait un

préservatif contre l'ivresse. Les Romains croyaient que l'ail

éloignait les maléfices. Toutefois Athénée nous apprend qu'il était

interdit à ceux qui avaient mangé de l'ail, et dont l'haleine était

chargée d'une odeur désagréable, d'entrer dans le sanctuaire de la

mère des dieux. Horace considérait l'ail comme un affreux poison, et

déclarait qu'on n'en pouvait manger qu'en expiation du plus grand des

forfaits.

=440.=--Autrefois, quand les propriétaires de deux terrains

contigus n'étaient pas d'accord sur le point de contiguïté, le droit

de l'un se prouvait à la pointe de l'épée: «Si deux voisins sont en

dispute, disent les capitulaires de Dagobert, qu'on lève un morceau de

gazon dans l'endroit contesté, que le juge le porte dans le _malle_

(lieu où se tenaient les assises), que les deux parties, en le

touchant de la pointe de leurs épées, prennent Dieu à témoin de leurs

prétentions, qu'ils combattent après, et que la victoire décide du bon

droit.»

=441.=--La vielle, instrument monocorde, fort peu usité

aujourd'hui, eut un règne très long et très brillant. Connue des

Grecs, qui la nommaient _sambuque_, elle passa chez les Latins, et nos

ancêtres l'appelaient encore _sambuque_. Vers le onzième siècle, la

vielle commença à être cultivée avec soin en France et en Italie.

Pendant toute la durée du douzième siècle, on fit entrer la vielle

dans les concerts des plus grands princes. Elle acquit un nouveau

degré de faveur sous saint Louis. Les jongleurs s'en servaient pour

accompagner les voix et pour animer la danse. Les grands ne

dédaignaient même pas d'en faire leur amusement. Vers le quatorzième

siècle, les pauvres et les aveugles, frappés de l'accueil dont

plusieurs rois avaient honoré des joueurs de vielle, à qui ils avaient

fait de très riches présents, imaginèrent de se servir de la vielle

pour implorer la charité. La vielle perdit alors peu à peu son crédit.

Elle fut même appelée l'instrument des malheureux. Toutefois elle

reprit faveur au commencement du dix-septième siècle, et fut de

nouveau admise en bon et haut lieu. La représentation des premiers

opéras, vers 1670, ayant augmenté le goût que l'on avait déjà pour la

musique instrumentale, deux personnages célèbres, La Rose et Janot,

très habiles joueurs de vielle, rétablirent cet instrument dans son

ancien crédit par les applaudissements qu'ils obtinrent à la cour de

Louis XIV. Pendant longtemps encore, la vielle figura dans les

concerts, mais de nouveau elle redevint l'instrument des malheureux,

qui eux-mêmes aujourd'hui n'y ont plus recours. Les joueurs de vielle

sont d'une extrême rareté, et tout fait croire que c'en est fini de ce

monocorde, dont certains virtuoses savent cependant tirer d'assez

agréables effets.

=442.=--Henri III, qui était toujours entouré de petits chiens,

ne pouvait demeurer seul dans une chambre où il y avait un chat. Le

duc d'Épernon s'évanouissait à la vue d'un levraut. Le maréchal

d'Albert se trouvait mal dans un repas où l'on servait un marcassin ou

un cochon de lait. Uladislas, roi de Pologne, se troublait et prenait

la fuite quand il voyait des pommes. Érasme ne pouvait sentir le

poisson sans avoir la fièvre. Scaliger frémissait de tout son cœur en

voyant du cresson. Tycho-Brahé sentait ses jambes défaillir à la

rencontre d'un lièvre ou d'un renard. Le chancelier Bacon tombait en

défaillance toutes les fois qu'il y avait une éclipse de lune. Bayle

avait des convulsions lorsqu'il entendait le bruit que fait l'eau en

sortant d'un robinet. La Mothe le Vayer ne pouvait souffrir le son

d'aucun instrument, et goûtait un plaisir très vif en entendant le

tonnerre, etc.

=443.=--Jacques II, roi d'Angleterre, était fort enclin à la

sévérité et à la vengeance.

«Vous savez qu'il est en mon pouvoir de vous pardonner, dit-il un jour

à Aylasse, un des lieutenants du comte d'Argille, qui s'était révolté

contre lui et qui fut décapité.

--Oui, sire, repartit l'officier, qui ne put résister au plaisir

de faire un bon mot, je sais que cela est en votre pouvoir, mais je

sais aussi que cela n'est pas dans votre caractère.»

Le roi ne dit rien, mais Aylasse fut bientôt après condamné au dernier

supplice.

=444.=--Le poète et philosophe Sadi avait un ami qui fut tout à

coup élevé à une grande dignité. Tout le monde allait le complimenter;

Sadi n'y alla pas. Comme on lui en demandait la raison: «La foule va

chez lui, répondit-il, à cause de sa dignité; moi, j'irai quand il ne

l'aura plus, et je crois qu'alors j'irai seul.»

=445.=--Racine, grand courtisan, détestant les jésuites, évitait

cependant d'en dire du mal par précaution. Lorsqu'il mourut et qu'on

sut qu'il avait demandé à être enterré chez les solitaires de

Port-Royal, le comte de Ronny dit: «Racine ne s'y serait certainement

pas fait enterrer de son vivant.»

=446.=--Félix Peretti, en religion frère Montalte, étant à

Venise, y tint quelques propos qui déplurent au gouvernement. Instruit

qu'on était à sa poursuite, il quitta bien vite la ville.

Devenu pape sous le nom Sixte-Quint, quelqu'un lui rappela cette

sortie précipitée des États vénitiens.

«Je ne m'en défends pas, dit-il; mais, ayant déjà fait vœu d'être

pape à Rome, devais-je rester à Venise pour être pendu?»

=447.=--«J'ai remarqué, disait Swift, l'auteur du _Gulliver_,

que, dans l'établissement de leurs colonies, les Français commencent

par bâtir un fort, les Espagnols une église, et les Anglais un cabaret

à bière.»

=448.=--D'où vient l'expression _ne point faire de quartier à

quelqu'un_?

--Dans les guerres de jadis, les vainqueurs trouvaient

ordinairement un grand profit à la rançon des prisonniers qu'ils

avaient faits. Cette rançon était relative au grade et à la fortune

connue du captif. Au cours d'une guerre entre les Espagnols et les

Hollandais, une convention fut faite relativement au rachat des

prisonniers, qui consistait à payer la rançon d'un officier ou d'un

soldat d'un _quartier_ de sa solde. Quand donc on voulait retenir un

prisonnier ou le mettre à mort, on le traitait, disait-on, _sans

quartier_. De là est venue la locution, qui signifie: ne faire aucune

concession, agir envers quelqu'un avec la plus extrême rigueur.

=449.=--Pourquoi la _scrofulaire_, plante d'aspect sombre, qui

croît le long des ruisseaux et dans les fossés humides, porte-t-elle

le nom vulgaire d'_herbe du siège_?

La _scrofulaire_ est une plante de la famille des Personnées, à

laquelle nos pères attribuaient des vertus qu'indique son nom. Une

saveur amère un peu âcre, une odeur forte, avaient fait soupçonner que

cette plante devait agir sur l'économie animale à la façon des

excitants amers, comme anodine, résolutive, détersive, carminative, et

par conséquent très efficace pour le traitement de la _scrofule_, qui

résulte d'une débilitation générale. Mais aujourd'hui, malgré les

éloges qu'on a donnés à ce végétal, il n'est presque plus employé, car

on l'a reconnu à peu près inerte.

Toujours est-il que, pendant le fameux siège de la Rochelle par le

cardinal de Richelieu, en 1628, dans le dénuement absolu où se

trouvaient réduits les assiégés, cette plante était devenue pour eux

le remède à tous les maux; et, par suite des services qu'elle avait

rendus ou paru rendre, elle fut appelée depuis l'_herbe du siège_.

A la vérité, si nous en devons croire Poiret, auteur d'une _Histoire

philosophique des plantes_, ce nom populaire serait de beaucoup

antérieur à la date ici indiquée; mais ne faut-il pas, en pareil cas,

admettre aussi bien la légende que l'histoire, quand il n'y a pas de

témoignage contradictoire bien formel?

=450.=--Une amie du célèbre grammairien Beauzée, membre de

l'Académie française, qui, chaque année, avait coutume de lui

souhaiter sa fête, s'étonna qu'au bouquet qu'il lui offrait il ne

joignît pas quelques vers de sa façon.

Or, voici la réponse qu'elle trouva dans les premières fleurs que

l'académicien lui apporta:

Quoi! ce n'est pas assez d'un bouquet _substantif_?

Il faut y joindre encore un bouquet _adjectif_?

Comment chanter en vers votre _nominatif_?

Ma muse n'eut jamais le pouvoir _génitif_,

Et pour elle Apollon ne fut jamais _datif_.

N'en faites pas, Madame, un cas _accusatif_;

J'ai voulu; mais Phœbus, sourd à mon _vocatif_,

Malgré moi m'a réduit au plus triste _ablatif_.

Agréez en échange un zèle _positif_,

Un zèle sans égal et sans _comparatif_,

Un zèle qui pour vous est au _superlatif_.

Que ne suis-je pourvu d'un verbe assez _actif_

Pour vous prouver combien tout mon cœur est _passif_

Que ne puis-je à vos yeux le rendre _indicatif_!

Éprouvez-le, Madame, au mode _impératif_:

Vous verrez mon ardeur surpasser l'_optatif_;

Mon seul respect pour vous garde le _subjonctif_,

Mes autres sentiments sont à l'_infinitif_.

=451.=--Boniface IX fut élu pape à l'âge de quarante-cinq ans.

Fera Timola Filimarini, sa mère, eut la joie délicieuse de le voir

assis sur le trône de saint Pierre et d'honorer, comme le père

universel des chrétiens, celui qu'elle avait enfanté: ce qui,

jusque-là, se trouvait sans exemple.

Voici l'épitaphe qu'on plaça sur son tombeau:

_A Fera Timola Filimarini._

«Mère très grande d'un fils très grand, Boniface IX, auquel elle donna

le nom de Pierre, qui lui fut d'un heureux augure. Elle vit ce

qu'aucune mère n'avait vu; son fils, jeune encore, devenu son père.

Elle eut autant de joie de se dire sa fille que de s'appeler sa mère.

Elle le vit non seulement orné d'une triple couronne, mais couronnant

lui-même les rois! Quelle mère fut plus heureuse?»

=452.=--Le premier vélocipède ou appareil de locomotion mû par la

personne qu'il transporte est décrit et figuré par Ozanam dans le

livre intitulé: _Récréations mathématiques et physiques_, qu'il publia

vers la fin du dix-septième siècle (1693). Voici les termes de cette

description, que nous accompagnons du _fac-similé_ de la figure donnée

par le mathématicien:

«On voit à Paris depuis quelques années un carrosse ou une chaise

qu'un laquais, posé sur le derrière, fait marcher alternativement avec

les deux pieds, par le moyen de deux petites roues cachées dans une

caisse posée entre les deux roues de derrière, et attachées à l'essieu

du carrosse, comme l'indiquent les figures que vous voyez.»

Ozanam ajoute que l'inventeur de ce système de locomotion est un jeune

médecin de la Rochelle nommé M. Richard.

[Illustration: FIG. 35.--Le premier vélocipède, fac-similé d'une figure

des _Récréations mathématiques et physiques_, publiées par Ozanam en

1693.]

=453.=--Il y a dans toutes les langues de certaines articulations

ou consonances que les étrangers réussissent difficilement à prononcer

et qui sont en quelque sorte la cause de ce que nous appelons l'accent

étranger; ainsi la substitution de l'_f_ au _v_, du _t_ au _d_, du _b_

au _p_, de l'_ou_ à l'_u_, etc., et _vice versa_, est pour nous la

caractéristique particulière de l'accent allemand. Par exemple: _Un

beau petit bateau qu'on voit toujours_ devient, en passant par une

bouche tudesque: _Un peau bedit padeau qu'on foit tuchurs_, et l'on ne

saurait se méprendre sur l'origine de l'individu qui prononce ainsi;

mais quelquefois des différences très radicales se trouvent entre

gens dont les langues sont de la même famille, ou qui à l'ordinaire

parlent le même idiome; et souvent ces différences ne portent que sur

quelques mots, qui sont en quelque sorte la pierre de touche de la

nationalité.

On cite deux cas historiques où ce détail eut de singulières

conséquences.

Dans le temps que les Génois faisaient un si grand commerce, les

Vénitiens, jaloux de leur puissance et de leurs richesses, leur firent

une cruelle guerre. Ces deux républiques étaient si acharnées, qu'il y

avait des ordres des deux côtés de ne faire aucun quartier. Certains

Génois, étant tombés en la puissance des Vénitiens, pour éviter la

mort, feignirent d'être du pays. Les Vénitiens, pour en être

éclaircis, leur firent prononcer le mot _Cavro_ de leur langue, que

les Génois ne purent prononcer autrement que _Cabro_; dès lors ils

furent massacrés. Les Génois, pour se venger, autant qu'ils prenaient

de Vénitiens, les hachaient en morceaux, et, les mettant dans des

tonneaux, les envoyaient à Venise en guise de marchandise.

Nous voyons la même chose dans l'histoire de France. Dans le temps que

les Anglais possédaient une partie de la France, on ne les distinguait

plus des habitants mêmes; de sorte que, lorsqu'ils étaient

prisonniers, on les renvoyait, les prenant pour des naturels du pays.

Cependant, pour remédier à cet inconvénient, on imagina de leur faire

prononcer le nom _Picquigny_, qui est un bourg de Picardie. Les

Anglais, assure-t-on, ne pouvaient dire que _Pigny_, au lieu de

_Picquigny_.

Curiosités Historiques et Littéraires · 第 22 / 25 段