=416.=--«Je me repens d'avoir consacré tant de peine et de temps

à la science.» Ainsi disait, au moment de mourir, Roger Bacon, célèbre

moine anglais du treizième siècle, qui fut un des plus puissants

génies du moyen âge. Ses travaux, ses découvertes, ses vues sur toutes

les branches du savoir humain, ont fait de lui un précurseur du grand

mouvement scientifique moderne. Et s'il regretta en mourant de s'être

passionné pour la science, c'est qu'en avance sur son époque, il dut à

ses idées, à ses théories, d'être presque sans cesse non seulement

méconnu, mais persécuté par ses contemporains, qui s'obstinaient à

voir en lui ce qu'on appelait alors un magicien, c'est-à-dire un

affidé des puissances infernales, en révolte contre l'esprit de Dieu.

On attribue à tort à Roger Bacon l'invention de la poudre, dont le

premier usage en Occident remonte en effet au siècle où il vivait,

mais qui a bien pu nous être apportée de l'extrême Orient, où elle

était connue depuis très longtemps déjà.

=417.=--La majorité de nos preneurs d'absinthe ignorent

assurément que le nom de la plante à laquelle ils doivent leur boisson

favorite joua jadis un rôle très important, dans les allusions

politiques d'une époque assez triste de notre histoire.

C'était au temps où le duc Albert de Luynes, qui avait été d'abord

l'un des pages du jeune Louis XIII, et qui avait capté la faveur du

prince en lui dressant des pies-grièches pour chasser aux oisillons

dans les jardins royaux, était devenu ministre tout-puissant, et fort

détesté. Un plaisant remarqua qu'une plante, qui n'était guère alors

employée que comme remède, d'ailleurs reconnu très efficace,

l'_absinthe_, portait le nom vulgaire d'_aluine_ (nom qui sans doute,

dit le _Dictionnaire de Trévoux_, dérivait d'_aloès_, à cause de son

amertume). Étant donnée l'analogie de ce nom avec celui du favori,

objet de l'exécration générale,--analogie que l'on augmentait

encore en écrivant _aluyne_,--il devint bientôt de mode

d'épiloguer à l'aide de ce rapprochement, tant dans le langage usuel

que dans les écrits satiriques répandus à profusion. Nous en trouvons

notamment la preuve dans un recueil, qui fut fait en 1620, des

principales pièces dirigées contre le très impopulaire ministre.

Et d'abord le livre porte pour épigraphe deux versets du prophète

Jérémie: «Parce qu'ils ont abandonné ma loi, dit l'Éternel des armées,

et n'ont point marché selon elle, voici, je vais donner à ce peuple de

l'_aluyne_ (absinthe) à manger, et je leur donnerai à boire de l'eau

de fiel.»

Ailleurs, c'est un sixain en forme d'_avertissement_, qui dut être

semé un peu partout:

Ce que ci-devant n'a pu faire

Le drogue du catholicon,

L'_aluyniste_ électuaire

Je peux faire en perfection,

Car on peut tout avec la graine

Et la tige de l'_aluyne_.

On nommait alors _catholicon_ un purgatif composé de rhubarbe et de

séné, que l'on considérait comme une sorte de panacée. Au temps de la

Ligue, les auteurs de la fameuse _Satire Ménippée_ avaient donné le

titre de _catholicon d'Espagne_ à l'un de leurs pamphlets dirigé

contre l'intervention de Philippe II, roi d'Espagne.

Vient ensuite une espèce de chanson en une trentaine de couplets,

intitulée _les Admirables Propriétés de_ L'ABSINTHE, _nommée par les

Espagnols_ ALOZNA, _par les Italiens_ ASSENTIO, _par les Allemands_

WERMUT, _par les Polonais_ PYOLIIN, _par les Bohêmes_ PELIMENK, _par

les Arabes_ AFFINTHIUM, _et par les Français_ L'HERBE DE L'ALUYNE: _le

tout recueilli par un secrétaire de_ LA FAVEUR, _disciple de_ TABARIN.

Ainsi qu'en la place Dauphine

Tabarin prise son onguent,

Ainsi je prise l'_aluyne_

Comme un pot pourri excellent,

Qui par sa force souveraine

Fait miracle en fait de ruine.

Voulez-vous piper la jeunesse,

Mener en triomphe un grand roy?

Voulez-vous beffier (insulter) la noblesse,

Et aux princes donner la loy?

Faites que toujours votre haleine

Sente l'odeur de l'_aluyne_.

Voulez-vous sortir d'indigence,

Changer en soie vos haillons,

Et, de pied-deschaux (va-nu-pieds) de Provence,

Devenir riche à millions?

Mangez tant soit peu de la graine

Ou des feuilles de l'_aluyne_.

Voulez-vous être connétable,

Faire maréchaux des laquais

Avoir autour de votre table

Des princes comme des naquets (valets)?

Montrez seulement la racine

Ou la tige de l'_aluyne_.

Voulez-vous devenir monarque,

Avoir duché et marquisat,

Paraître homme de grand' remarque,

Encore qu'on ne soit qu'un fat?

Portez dessus vous de la graine

Ou des branches de l'_aluyne_...

=418.=--Dans une discussion sur la prononciation dite classique,

un journal de 1796 constate qu'alors à la Comédie française les

acteurs faisaient très souvent entendre l'_s_ du pluriel, non

seulement quand cette lettre se lie avec une voyelle qui la suit, mais

encore devant les consonnes, et qu'ils faisaient régulièrement sonner

l'_r_ des infinitifs en _er_. Par exemple ces vers:

Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre...

... Tu sais quelle sévère loi

Défend à tous les Grecs de soupirer pour moi.

Toi dont ma mère osait se vanter d'être fille...

étaient prononcés comme s'ils eussent été écrits:

Quand je vois de tes _murss_ leur armée et la nôtre...

Défend à tous les _Grecx_ de _soupirair_ pour moi.

Toi, dont ma mère osait se _vantair_ d'être fille.

A la vérité, dans ce dernier cas, les acteurs ne faisaient

qu'appliquer à des mots placés dans le corps du vers la règle

forcément adoptée pour certaines rimes dites _normandes_, ainsi

nommées parce qu'elles reposent sur un mode de prononciation fréquent

en Normandie, qui consiste à donner à la terminaison des infinitifs en

_er_ le son de _air_. Les exemples de ces rimes sont assez fréquents

chez les meilleurs auteurs du dix-septième siècle.

Ainsi, dans _Bajazet_, de Racine, nous trouvons, acte II, scène Ire:

Malgré tout son orgueil, ce monarque si _fier_

A son trône, à son lit daigna l'_associer_;

et dans la scène III du même acte:

Eh bien! brave Acomat, si je leur suis si _cher_,

Que des mains de Roxane ils viennent m'_arracher_.

Du dix-septième siècle à nous, maint poète a fait usage des rimes

_normandes_, qui, croyons-nous, ne seraient plus tolérées aujourd'hui.

=419.=--Lorsque Damiens, qui avait frappé Louis XV d'un coup de

canif, fut interrogé, il cita plusieurs conseillers au parlement. «Je

les nomme, dit-il, parce que j'en ai servi, et presque tous sont

furieux contre M. l'archevêque.» Ces mots, dit un chroniqueur, ou

plutôt la malignité naturelle aidée de la haine que tant de gens, et

notamment les ecclésiastiques, portaient aux membres du parlement,

firent croire ou dire que ce corps (le parlement) avait tramé la perte

de Louis XV et aiguisé le fer dont Damiens le frappa le 5 janvier

1757. On crut d'ailleurs en voir la preuve dans l'anagramme qui fut

faite sur le nom du régicide François-Robert Damiens, où l'on trouva:

_Trame de robins français_.

On sait qu'immédiatement arrêté et chargé de fers,--comme on peut

le voir dans le fac-similé d'une gravure du temps que nous

publions,--Damiens subit toutes les tortures de la question sans

laisser échapper aucun aveu pouvant faire penser qu'il avait des

complices. Il fut condamné à avoir la main droite brûlée, à être

tenaillé et enfin écartelé par quatre chevaux. Son supplice dura plus

d'une heure et demie, et il fallut désarticuler ses membres à coups de

couteau pour achever la terrible opération de l'écartèlement. Les

Mémoires du temps constatent que ce lugubre spectacle avait attiré un

nombre considérable de curieux, et surtout de curieuses.

«Pendant le long supplice de Damiens, lisons-nous dans un auteur

contemporain, aucune des femmes qui y étaient présentes (et il y en

avait un grand nombre, et des plus jolies de Paris) ne s'est retirée

des fenêtres, tandis que la plupart des hommes n'ont pu soutenir ce

spectacle, sont rentrés dans les chambres, et que beaucoup se sont

évanouis; c'est une remarque qui a été faite généralement. Il passe

aussi pour constant que la jeune Mme Préandeau, la nièce de Bouret,

qui avait loué des croisées, avait dit, en voyant la peine que l'on

avait à écarteler ce misérable: «Ah! Jésus, les pauvres chevaux, que

je les plains!» Je n'ai point entendu ce propos, mais tout Paris le

donne à cette petite Mme Préandeau, qui est une des plus belles mais

des plus sottes créatures que Dieu fit.»

[Illustration: FIG. 33.--Le régicide Damiens dans son cachot.

(Fac-similé d'une gravure du temps.)]

=420.=--Le mariage de Louis XIII avec l'infante Anne d'Autriche

souffrit de grandes difficultés; l'on fit en France beaucoup d'écrits

pour et contre cette auguste alliance. Entre plusieurs raisons que

l'on apporta pour prouver que ce mariage était convenable, on faisait

voir qu'il y avait une merveilleuse et très héroïque correspondance

entre les deux sujets. Le nom de Loys de Bourbon contient treize

lettres; ce prince avait treize ans lorsque le mariage fut résolu; il

était le treizième roi de France du nom de Loys. L'infante Anne

d'Autriche avait aussi treize lettres en son nom; son âge était aussi

de treize ans, et treize infantes du même nom se trouvaient dans la

maison d'Espagne; Anne et Loys étaient de la même taille, leur

condition était égale, ils étaient nés la même année et le même mois.

Rien n'était plus commun en ce temps-là que ces puériles combinaisons

de lettres et de nombres. Voici la recherche curieuse qui fut faite

sur le nombre de quatorze, par rapport à Henri IV: il naquit quatorze

siècles, quatorze décades et quatorze ans après la nativité de

Jésus-Christ. Il vint au monde le quatorze de décembre, et mourut le

quatorze de mai. Il a vécu quatorze fois quatorze ans, quatorze

semaines, quatorze jours, et il y a quatorze lettres en son nom, Henri

de Bourbon.

=421.=--Le sculpteur Pajou devant faire la statue de Buffon, le

savant naturaliste tenait beaucoup à ce que l'on inscrivît une

épigraphe sur le piédestal. Un de ses amis, après avoir cherché

longtemps, proposa celle-ci: _Naturam amplectitur omnem_ (il embrasse

toute la nature). On l'y grava aussitôt, et la statue fut exposée au

public. Un plaisant écrivit un jour au-dessous ce vieux proverbe: _Qui

trop embrasse mal étreint_. Buffon, à qui la chose fut rapportée, fit

sans retard effacer les deux épigraphes.

=422.=--Robert Bruce, le héros écossais qui devait affranchir son

pays de la domination anglaise et faire souche de rois nationaux,

n'arriva pas à ce but sans de grands efforts.

Ayant provoqué le soulèvement de ses compatriotes contre les troupes

d'Édouard Ier d'Angleterre, il avait été vaincu à maintes reprises.

Même après avoir été reconnu et couronné roi, l'heure vint où,

fugitif, il se demanda s'il ne devait pas renoncer à faire valoir ses

droits. Retiré, pendant l'hiver de 1306, dans une île sur la côte

d'Irlande, il y vivait tristement.

Or, un jour qu'étendu sur un misérable grabat il réfléchissait aux

vicissitudes de sa destinée, ses regards s'arrêtèrent sur une

araignée qui, suspendue à un long fil, s'agitait pour tâcher

d'atteindre par ce mouvement une poutre où elle voulait fixer sa

toile. Six fois il la vit renouveler sans résultat cette tentative.

Cette lutte opiniâtre contre la difficulté rappela au roi sans trône

que six fois, lui aussi, avait livré bataille aux Anglais, et

qu'autant de fois il avait été vaincu. L'idée lui vint alors de

prendre pour oracle en quelque sorte l'exemple de l'insecte,

c'est-à-dire de tenter à nouveau le sort des armes si l'araignée

réussissait à fixer son fil, ou de renoncer à ses prétentions et de

partir pour la Palestine si sa tentative n'était pas couronnée de

succès. Les yeux fixés sur l'araignée, Robert Bruce suivait avec

anxiété ses mouvements. Il la vit enfin, par suite d'un effort plus

énergique, atteindre la poutre et y attacher son fil. Encouragé par le

succès de cette persévérance, Bruce résolut de reprendre la campagne.

Il le fit. Dès ce moment, la victoire lui fut fidèle, et peu après

l'Écosse redevenait indépendante.

Walter Scott, qui a placé cette anecdote dans un de ses romans, la

donne comme très authentique, en affirmant d'ailleurs qu'il existe

encore une foule d'Écossais portant le nom de Bruce qui pour rien au

monde ne voudraient tuer une araignée, en souvenir de l'exemple de

persévérance que cet insecte donna au héros qui sauva l'Écosse.

=423.=--L'imagination de Henri III se récréait dans des idées

lugubres: au deuil de la princesse de Condé, qu'il avait passionnément

aimée, il fit peindre de petites têtes de mort sur les aiguillettes de

ses habits et sur les rubans de ses souliers; à la mort de Catherine

de Médicis, il ordonna de détendre tous les appartements du château de

Blois, où il était alors, et il les fit peindre en noir semé de

larmes. Il avait conçu un projet bien singulier: c'était de percer

dans le bois de Boulogne six allées, qui auraient abouti au même

centre; il aurait fait élever dans ce centre un magnifique mausolée,

pour y déposer son cœur et ceux des rois ses successeurs. Chaque

chevalier de l'ordre du Saint-Esprit se serait fait bâtir un tombeau

de marbre, avec sa statue; et ces tombeaux, le long des allées,

auraient été séparés les uns des autres par un petit espace planté

d'ifs taillés de différentes manières. «Dans cent ans, disait-il, ce

sera une promenade bien amusante; il y aura au moins quatre cents

tombeaux dans ce bois.»

Qu'en pensent les cavaliers et amazones de nos jours?

=424.=--Les Romains employaient le _serpent_ comme représentation

symbolique du génie qui veillait sur tel ou tel emplacement, le

_genius loci_. En conséquence, on peignait sur les murs des figures de

serpents, de la même façon qu'on peint une croix dans l'Italie moderne

pour prévenir le public de ne pas souiller l'endroit. Cela répondait à

l'inscription qui se voit sur nos murs: «Défense de déposer aucune

ordure.»

=425.=--On croit assez communément que les histoires de _maisons

hantées_, de revenants, qui avaient si largement cours chez nos pères

et qui résultaient de la triste condition des âmes dites _en peine_,

ou _en état de péché_, ont leur principe dans les idées religieuses du

moyen âge.

Mais en cela, comme en beaucoup d'autres cas, le moyen âge n'a fait

que transformer des idées antiques. L'_âme en peine_ qui, sous

l'empire des nouvelles croyances, est censée revenir sur terre pour

demander aux vivants les prières qui doivent racheter ses fautes,

était chez les anciens l'âme d'une personne dont le corps avait été

privé des honneurs funèbres. C'est ce que nous apprend l'aventure

suivante, très sérieusement rapportée par Pline le Jeune, dans une de

ses lettres.

«Il y avait à Athènes une maison fort grande, fort logeable, mais

décriée et déserte. Chaque nuit, au milieu du profond silence,

s'élevait tout à coup un bruit de chaînes, qui semblait venir de loin

et s'approcher. On voyait, disait-on, un spectre, fait comme un

vieillard, très maigre, aux cheveux hérissés, portant aux pieds et aux

mains des fers, qu'il secouait avec un bruit horrible. De là, des

nuits affreuses pour ceux qui habitaient la maison...

«Le philosophe Athénodore était venu à Athènes, et, ayant appris tout

ce qu'on racontait de la maison abandonnée, il la loua et résolut d'y

loger dès le jour même. Le soir venu, il ordonne qu'on lui dresse un

lit dans une des salles de la maison, qu'on lui apporte ses tablettes,

de la lumière, et qu'on le laisse seul. Craignant que son imagination

ne lui créât des fantômes, il applique son esprit, ses yeux et sa main

à l'écriture.

«Au commencement de la nuit, un profond silence règne dans la maison,

comme partout ailleurs; mais bientôt il entend des fers

s'entre-choquer; il ne lève pas les yeux et, continuant à écrire,

s'efforce de ne pas croire ses oreilles.

«Mais le bruit augmente, approche à ce point qu'il semble être dans la

chambre même. Il regarde, il aperçoit le spectre tel qu'on le lui

avait décrit. Ce spectre est debout et l'appelle du doigt. Athénodore

lui fait signe d'attendre et se remet au travail. Mais le spectre

secoue plus fortement ses chaînes et fait encore signe du doigt. Alors

le philosophe se lève, prend la lumière et va vers le spectre.

«Celui-ci, qui marche comme accablé sous le poids de ses chaînes,

emmène le philosophe dans la cour de la maison et tout à coup

disparaît.

«Athénodore ramasse des herbes, des feuilles, pour marquer la place où

le spectre a paru s'engloutir. Le lendemain, il va trouver les

magistrats et les prie d'ordonner que l'on fouille à cet endroit. On

le fait, et on y trouve des os enlacés dans des chaînes; le temps

avait rongé les chairs. Après qu'on eut soigneusement rassemblé ces

restes, on les ensevelit publiquement, et depuis que l'on eut rendu au

mort les derniers devoirs, il ne troubla plus le repos de cette

maison.»

=426.=--Les mots _brocanter_ et _brocanteur_ prirent, dit-on,

naissance au dix-septième siècle. Ménage, qui les avait vu introduire

dans la langue de son temps, était au désespoir de mourir sans en

avoir pu connaître l'origine.

Burchard, bénédictin qui fut nommé évêque de Vienne en 1012, par

l'empereur Conrad, était un prélat d'une grande érudition. On a de lui

le _Grand Volume des décrets_ en vingt-deux livres. Les auteurs le

nommèrent _Burcardus_ ou _Brocardus_. Or, comme son ouvrage est rempli

de sentences et d'une critique souvent assez maligne, on donne le nom

de _brocardi_ à ces réflexions et à certains traits malins qui

blessent l'amour-propre.

=427.=--On a beaucoup reproché à Scribe, qui certes n'était pas

un naïf, un certain nombre de passages, d'ailleurs devenus célèbres,

qui feraient supposer que cet auteur n'avait pas toujours conscience

des paroles qu'il mettait dans la bouche de ses personnages. Si ce

fécond écrivain n'avait pas hautement et largement prouvé la clarté de

son esprit par un ensemble d'ouvrages aussi remarquables par

l'agrément des dialogues que par l'ingéniosité des combinaisons, nous

pourrions en tout cas trouver l'explication des quelques illogismes

qui sont censés lui avoir échappé, en recourant à un très curieux

volume publié, à la librairie Ém. Bouillon, par M. Roger Alexandre.

Le _Musée de la Conversation_ est un répertoire de citations

françaises, de dictons, de curiosités littéraires et anecdotiques.

Nous y voyons, avec preuves à l'appui, que la plupart des prétendus

passages ridicules, comme _Les quatre coins de la machine ronde_, ou

bien _Ses jours sont menacés, ah! je dois l'y soustraire!_ sont

bévues, non pas de l'écrivain, mais du musicien qui, accommodant le

texte aux exigences de sa phraséologie musicale, a, de son autorité

privée, donné une entorse à la logique des vers primitifs.

Pour le dernier cas, par exemple, appartenant au rôle de Valentine, au

troisième acte des _Huguenots_, Scribe avait écrit:

Derrière ce pilier, cachée à tous les yeux,

Que viens-je, hélas! d'entendre... et de quel piège affreux

Ses jours sont menacés!... Ah! je dois l'y soustraire!

Ce qui est absolument correct.

Mais le musicien, Meyerbeer, pour les besoins de son rythme, substitua

au texte de Scribe le texte bizarre qu'on reproche au librettiste:

Je viens d'entendre, hélas! ce complot odieux!

Ses jours sont menacés! Ah! je dois l'y soustraire!

Merci donc à M. Roger Alexandre de nous apprendre comment on écrit

l'histoire... des livrets d'opéras. Toutefois il ne s'avise ni

d'expliquer ni de justifier cette fin de couplet devenue proverbiale:

Un vieux soldat sait souffrir et se taire

Sans murmurer,

qui se trouve dans _Michel et Christine_, vaudeville joué avec grand

succès en 1821.

=428.=--Napoléon, mort le 5 mai 1821, fut enterré quatre jours

plus tard. Il avait lui-même, dit-on, marqué le lieu de sa sépulture

dans un petit vallon retiré, appelé vallée de Slane, où était une

source d'une eau excellente dont il faisait régulièrement usage. Il

allait souvent là se reposer sous de beaux saules pleureurs qui

entouraient la source.

Ce vallon appartenait à un M. Torbet, qui, instruit du désir de

l'illustre captif, l'offrit avec grand empressement pour cette

sépulture, espérant, _in petto_, de se faire chaque année un assez

beau revenu, au moyen d'un péage imposé à la curiosité des nombreux

visiteurs. Les autorités de l'île ayant voulu faire cesser ce monopole

qui les compromettait, M. Torbet demanda que le corps fût exhumé et

porté ailleurs.

Après bien des débats à ce sujet, le gouvernement anglais fit cesser

ce scandale, en décidant qu'il serait payé une somme de cinq cents

livres (douze mille francs) à M. Torbet pour qu'il conservât les

restes de Napoléon dans son champ. Et depuis la visite du tombeau fut

libre et gratuite.

=429.=--Chez les Athéniens il était ordonné de la manière la plus

expresse de faire avant tout apprendre aux enfants _à lire_ et _à

nager_. A Rome, il en était de même, l'art du nageur y faisait partie

essentielle de l'éducation des jeunes gens. Les enfants du peuple

n'étaient pas les seuls qu'on formât à cet exercice. On l'enseignait

aussi à ceux des familles les plus distinguées. Caton l'Ancien

enseignait à son fils à passer à la nage les rivières les plus

profondes et les plus rapides. Auguste instruisait lui-même ses trois

petits-fils dans l'art de nager; et Suétone, quand il remarque que

Caligula était plein de bonnes dispositions pour l'empire, _quoiqu'il

ne sût pas nager_, fait assez entendre que la natation était regardée

comme une science nécessaire au citoyen.

L'art de nager semblait faire si naturellement partie d'une éducation

normale, qu'il était passé en proverbe de dire d'un homme grossier et

ignorant: «Il n'a appris ni à lire ni à nager» (_nec litteras didicit

nec natare_).

=430.=--Le 16 décembre 1587, dit le _Journal du règne de Henri

III_, la Sorbonne fit un conseil secret portant que l'on pouvait ôter

le gouvernement aux princes qu'on ne trouvait pas tels qu'il fallait,

comme on ôte l'administration aux tuteurs qu'on tient pour suspects.

Le roi, qui fut instruit de cette décision, manda quelques

sorbonistes, auxquels il se borna à dire qu'il voulait bien n'avoir

point d'égard à cette belle résolution, parce qu'il savait qu'elle

avait été prise «après déjeuner».

=431.=--La duchesse de Montmorency, morte en 1666, supérieure de

la Visitation de Sainte-Marie de Moulins,--veuve du duc que

Richelieu fit condamner et exécuter en 1632,--avait les mains

très belles et, à l'époque où elle vivait dans le monde, tirait grande

vanité de cette grâce naturelle. Elle ne souffrait jamais qu'on les

touchât autrement que gantées. Un jour, dans un bal, le prince de

Condé, son beau-frère, et le marquis de Portes voulurent la déganter

eux-mêmes en badinant. Elle le souffrit, mais elle dit hautement au

dernier qu'elle ne le permettrait plus à d'autres. Cette parole fut

rapportée au roi Louis XIII, qui dit d'un air riant à la duchesse: «Je

vous déganterai aussi quand il me plaira.

--Sire, répondit-elle, je ne le souffrirais pas!» Mais,

remarquant que le roi était mortifié de sa réponse: «Votre Majesté,

reprit-elle aussitôt, juge bien que je ne voudrais pas lui en donner

la peine.»

=432.=--Quand on parle de deux personnes qui semblent vouloir

être toujours ensemble, on les compare à _saint Roch et son chien_.

Cette locution a son origine dans une pieuse et poétique légende.

Saint Roch, né à Montpellier à la fin du treizième siècle, ayant

étudié la médecine, était allé en pèlerinage à Rome, où, dit-on, il

soigna et guérit un grand nombre de personnes atteintes de la peste. A

son retour, il s'arrêta à Plaisance, où régnait cette même maladie,

dont il fut atteint. Contraint de sortir de la ville pour ne pas

communiquer son mal, il se retira dans une forêt où, affirme la

légende, le chien d'un gentilhomme nommé Gothard allait chaque jour

lui porter un pain. Guéri de la contagion, il revint à Montpellier, et

il y mourut le 13 août 1327. Le souvenir de ce chien pourvoyeur étant

resté attaché à la mémoire du saint, on le représente toujours à côté

de lui. Ainsi s'explique la locution populaire.

Curiosités Historiques et Littéraires · 第 21 / 25 段