personnes, prévenues sans raison aucune, affectèrent de les trouver
détestables. Dans un souper au Temple, chez le prince de Vendôme, le
célèbre abbé de Chaulieu, l'évêque de Luçon, fils de Bussy-Rabutin, un
ancien ami de Chapelle, plein d'esprit et de goût, l'abbé Courtin et
plusieurs autres bons juges des ouvrages s'égayaient aux dépens du
nouveau fabuliste. Le prince de Vendôme et le chevalier de Bouillon
enchérissaient sur eux tous, pour accabler le pauvre auteur. Voltaire,
qui était de ce souper, gardait le silence, lorsque, l'un de ces
messieurs lui demandant son avis: «Vous avez bien raison, dit-il;
quelle différence du style de Lamotte à celui de la Fontaine! Et, à
ce propos, avez-vous vu la dernière édition des fables de cet
auteur?--Non.--Alors vous ne connaissez pas la charmante fable qu'on
a retrouvée dans les papiers d'une ancienne amie du poète?--Non.--Eh
bien! écoutez, je l'ai apprise par cœur, tant elle m'a semblé
heureusement tournée.»
Sur quoi, l'auteur de la _Henriade_ se met à leur réciter la fable
en question. Et tous de s'écrier: «Admirable!... Étonnant!
Quelle naïveté! Quelle grâce! C'est la nature dans toute sa
pureté!--Cependant, Messieurs, cette fable est de Lamotte,» leur
dit Voltaire.
Alors ils la lui firent répéter; et, d'une commune voix, ils la
trouvèrent... du dernier détestable.
=393.=--Chez les Locriens, le citoyen qui proposait d'abolir ou
de modifier une des lois établies devait se présenter devant
l'assemblée du peuple, portant au cou un nœud coulant, que l'on
serrait jusqu'à ce que mort s'ensuivît si sa proposition n'était pas
approuvée. Aussi Démosthènes dit-il que pendant deux siècles il ne fut
fait qu'un seul changement aux lois de ce peuple, et voici dans
quelles circonstances. Le principe du talion étant admis dans la
législation locrienne, une loi disait que celui qui crevait un œil à
quelqu'un devait perdre l'un des siens. Or, un Locrien ayant menacé un
borgne de lui crever un œil, cet infirme, s'étant présenté devant le
peuple avec la corde au cou, représenta que son ennemi, en s'exposant
à la peine du talion, imposée par la loi, éprouverait un malheur
infiniment moindre que le sien. Le peuple, reconnaissant la justesse
de cette observation, décida unanimement qu'en pareil cas on
arracherait les deux yeux à l'agresseur.
=394.=--Avant que les Romains eussent des cadrans solaires, ce
qui ne fut qu'au temps de la première guerre punique, ils étaient
assez ignorants sur la division du jour. Ils ne connaissaient que le
soir et le matin; et ils crurent leur science fort augmentée quand on
y joignit le midi.
Un crieur public se tenait en sentinelle dans le lieu où s'assemblait
le sénat, et dès qu'il apercevait que les rayons du soleil tombaient
directement entre la tribune aux harangues et le lieu qu'on appelait
la station des Grecs, il criait à haute voix: «Romains, il est midi!»
Et c'était tout ce que les citoyens savaient des heures du jour.
=395.=--On dit quelquefois d'une personne accommodante qu'elle
est comme le _quatrain de Saint-Honoré_, qu'on peut tourner et
retourner sans qu'il s'en trouve plus mal. Qu'est-ce donc que ce
quatrain de Saint-Honoré?
Rien de plus qu'une sorte de plaisanterie du poète Santeuil, qui, bien
qu'ayant conquis la célébrité par des hymnes sacrées, était l'être le
plus fantaisiste de la création. Or, Santeuil, ayant fait un jour ce
quatrain:
Saint Honoré
Est honoré
Dans sa chapelle
Avec sa pelle,
démontra que l'ordre de ces quatre vers pouvait être interverti une
vingtaine de fois sans en changer le sens:
Saint Honoré
Dans sa chapelle,
Avec sa pelle,
Est honoré.
Avec sa pelle,
Est honoré
Saint Honoré
Dans sa chapelle.
Dans sa chapelle,
Avec sa pelle,
Saint Honoré
Est honoré, etc.
=396.=--Le terme d'_enregistrer_, dit l'historien Velly, était
inconnu avant saint Louis. Jusque-là les actes avaient été inscrits
sur des peaux ou parchemins, cousus les uns au bout des autres, que
l'on enroulait à la manière des anciens; aussi, au lieu de dire les
registres, on disait les _rouleaux_ du parlement ou de tout autre
corps ou institution. Jean de Montluc, greffier en chef de la cour,
recueillit en différents cahiers reliés ensemble les principaux textes
d'arrêts ou d'ordonnances qui avaient été rendus avant lui et de son
temps. Et ce sont ces compilations qui ont donné commencement aux
expressions _registre_ et _enregistré_, du latin _registum_, quasi
_iterum gestum_, c'est-à-dire porté, rendu de nouveau, parce que
recueillir ces textes c'était en quelque sorte leur donner une
nouvelle existence. Cet établissement de _registres_ est la véritable
origine de l'_enregistrement_ des ordonnances, lettres patentes, etc.,
formalité d'abord appliquée seulement aux actes publics, puis, plus
tard, étendue aux actes privés ayant besoin d'une sanction légale.
=397.=--Pendant la féodalité, on appelait _droit d'ost_ le
service militaire que chaque suzerain avait le droit d'exiger de ses
vassaux, avec le nombre d'hommes d'armes stipulé dans les chartes de
concessions. Les mineurs, les femmes, les ecclésiastiques, pouvaient
se faire remplacer par leurs sénéchaux. Le service imposé était de
quarante ou soixante jours. Ne pas répondre à l'appel du seigneur
était un cas de forfaiture, qui entraînait la confiscation du fief. Le
droit d'ost tomba en désuétude dès que le roi se fut constitué une
armée permanente, qui n'obéissait qu'à lui seul.
=398.=--Quand Jean-Jacques Rousseau apprit la mort de Louis XV:
«J'en suis vraiment désolé, dit-il.
--Vous aimiez donc beaucoup le roi?
--Non, répliqua le philosophe ombrageux; mais quand il vivait,
nous partagions, lui et moi, la haine des Français. Maintenant je vais
l'avoir pour moi seul.»
=399.=--Dans les éditions actuelles de la _Henriade_ on lit au
premier livre le passage suivant:
Déjà des Neustriens il (Henri IV) franchit la campagne;
De tous ses favoris, Mornay seul l'accompagne,
Mornay, son confident, mais jamais son flatteur;
Trop vertueux soutien du parti de l'erreur,
Qui, signalant toujours son zèle et sa prudence,
Servit également son Église et la France.
Dans l'édition primitive il y avait:
Déjà des Neustriens il franchit la campagne;
De tous ses favoris, _Sully_ seul l'accompagne,
_Sully_, qui, dans la guerre et dans la paix fameux,
Intrépide soldat, courtisan vertueux,
Dans les plus grands emplois signalant sa prudence,
Servit également et son maître et la France.
Pourquoi cette variante? Pourquoi cette substitution de Mornay à
Sully?
On dînait chez le duc de Sully, descendant du grand ministre de Henri
IV et alors ministre lui-même. Une discussion s'éleva. Le chevalier de
Rohan, fort décrié pour son usure et sa poltronnerie, trouve mauvais
que Voltaire ose le contredire. «Quel est donc, demande-t-il, ce jeune
homme qui parle si haut?--Monsieur le chevalier, répond le poète,
c'est un homme qui ne traîne pas un grand nom, mais qui sait honorer
celui qu'il porte.» Le chevalier se lève et disparaît. Les convives
applaudissent Voltaire, et le duc de Sully s'écrie: «Tant mieux si
vous nous en avez délivrés!»
Quelques jours plus tard, comme Voltaire dînait de nouveau chez le
même duc de Sully, il est attiré sous un prétexte quelconque à la
porte de l'hôtel, où des laquais, que commandait le chevalier de Rohan
en personne, le bâtonnent jusqu'à ce que le maître leur fasse signe de
le laisser,--d'ailleurs à demi mort.
Voltaire crut tout naturellement que le duc de Sully lui ferait rendre
justice; mais le ministre ferma si bien l'oreille à ses plaintes que
le poète, pour avoir trop manifesté sa colère, fut enfermé à la
Bastille. Irrité de cette trahison, il tira de ce déni de justice la
seule vengeance qui fût à sa portée. Quand on réimprima la _Henriade_,
il raya le nom du ministre de Henri IV, pour punir le ministre de
Louis XV. Et voilà comment Mornay prit dans le poème la place de
Sully.
=400.=--On disait autrefois, pour caractériser le genre de vie du
campagnard: _Il doit pleuvoir sur un fermier presque autant que sur un
buisson._ On voulait indiquer par là que le fermier, laissant à sa
femme les soins de l'intérieur, devait s'occuper sans cesse du travail
des terres, et, par conséquent, rester constamment exposé à toutes les
intempéries.
=401.=--Le nom de _Louverture_, sous lequel est connu le nègre
Toussaint (François-Dominique), libérateur de Saint-Domingue, n'est
qu'un sobriquet, et voici comment il lui fut donné. Après
l'insurrection de Saint-Domingue, Toussaint était chef d'une bande de
partisans qui faisait une guerre très désastreuse aux Français. Quand
la République eut décrété l'abolition de l'esclavage, Toussaint fut
reconnu par le gouverneur Laveaux comme général de division et
combattit énergiquement les Espagnols. Les succès qu'il obtenait
firent dire au commissaire de la République: «Cet homme fait
_ouverture_ partout.» La voix publique le surnomma aussitôt
_l'Ouverture_.
=402.=--«Il faut toujours en venir à l'_expende Annibalem_ du
satirique,» dit un philosophe, qui, par là, fait allusion à un passage
de la satire X de Juvénal: _Expende Annibalem: quot libras in duce
summo invenies_, etc. «Pèse la cendre d'Annibal, et dis-moi combien de
livres pèsent les restes de ce chef célèbre. Le voilà donc, celui que
ne pouvait contenir l'Afrique; il ajoute l'Espagne à son empire et
franchit les Pyrénées. En vain la nature lui oppose les Alpes et leurs
neiges éternelles, il entr'ouvre les rochers, il brise les montagnes
_par le vinaigre_ (assertion qui a donné lieu à bien des commentaires;
voir no 282). Déjà l'Italie est en son pouvoir... O gloire! il est
vaincu; il fuit en exil, et cet illustre client attend à la porte d'un
roi de Bithynie le réveil de son hôte orgueilleux. Il ne périra, ce
fléau des Romains, ni par le glaive ni par les flèches. Un anneau
empoisonné vengera le sang qu'il fit couler à Cannes.»
Victor Hugo semble s'être inspiré de ce passage quand il a dit:
Le pèlerin pensif, contemplant en extase
Ce débris surhumain,
Serait venu peser, à genoux sur la pierre,
Ce qu'un Napoléon peut laisser de poussière
Dans le creux de la main.
=403.=--«Eh! mon Dieu! qui donc ici-bas ne fait _un peu cuire ses
pois_?» dit un plaisant, à propos d'un homme qui sait accommoder les
lois et la morale à ses facilités. C'est une allusion à une anecdote
assez connue, que cite un vieux conteur en ces termes: «Un confesseur
avait ordonné à son pénitent de faire, pour l'expiation de ses péchés,
un pèlerinage au Calvaire avec des pois dans ses souliers. Celui-ci,
trouvant la tâche pénible, et voulant toutefois obéir à son directeur
spirituel, fit _cuire les pois_.» Peu rares sont les gens qui agissent
de même: d'où le dicton proverbial.
=404.=--D'où vient le nom de _rue de la Jussienne_ donné à une
rue de Paris?
--Dans la rue Montmartre, au coin de la rue que l'on nomme
aujourd'hui rue de la Jussienne, il y avait autrefois une chapelle
consacrée à sainte Marie l'Égyptienne. Cette chapelle, qui appartint
au premier établissement que les Augustins aient fait à Paris et
servait encore, en 1779, spécialement «au corps et communauté de
marchands drapiers», a naturellement donné son nom à la rue adjacente,
qu'on appela rue de Sainte-Marie-l'Égyptienne, et, par abréviation,
rue de l'Égyptienne. Mais à une époque où il n'y a point de règles
fixes pour l'écriture qui conservent la prononciation, la corruption
fait dans les mots des ravages plus ou moins considérables, selon
qu'il se composent de syllabes se prêtant plus ou moins aux
transformations. La rue de l'_Égyptienne_ en est un exemple frappant.
Elle devint successivement rue de la _Gipecienne_, de _Égyzzienne_, de
l'_Ajussiane_, pour arriver enfin à l'appellation moderne rue de la
Jussienne.
=405.=--Dans le récit d'un _Voyage en Égypte_, publié en 1735,
l'abbé Mascrier parle d'un hôpital établi par les califes avec une
magnificence et des soins incroyables, dans lequel, entre autres
choses imaginées pour le soulagement des malades, étaient plusieurs
salles particulières, où ceux qui ne dormaient pas pouvaient se
rendre. Ils y trouvaient des musiciens qui les récréaient par le son
des instruments, et des hommes gagés pour les égayer par des contes.
Et, paraît-il, la médecine obtenait de ces _remèdes_ de très heureux
résultats.
=406.=--D'après les analyses chimiques les plus exactes, il est
aujourd'hui démontré que le fer subsiste, dans le sang et dans
l'organisme de l'homme et des animaux, dans une proportion qui peut
aller jusqu'à plus de six grammes pour mille. On croit même assez
généralement que c'est au fer qu'est due la couleur rouge du sang.
C'est la rate qui en contient le plus. Ce métal paraît aussi
nécessaire à la constitution des végétaux, et ceux-ci, suivant leur
espèce, l'accumulent de préférence dans tel ou tel organe. On peut
donc dire que le fer se rencontre normalement dans toutes les
substances qui servent d'aliments à l'homme et aux animaux
domestiques. Le célèbre chimiste Boussingault, après tout un ensemble
d'analyses, a dressé un tableau auquel nous empruntons quelques
exemples.
SUBSTANCES FER A L'ÉTAT
A L'ÉTAT FRAIS MÉTALLIQUE
Sang de bœuf 0gr,0375
-- de porc 0 6631
Chair de bœuf 0 0048
-- de porc 0 0029
Lait de vache 0 0018
-- de chèvre 0 0004
Pain de froment 0 0048
Avoine 0 0131
Pommes de terre 0 0016
Eau de Seine 0 00004
Chou vert 0 0022, etc.
Ces constatations bien et dûment faites, les physiologistes ont dû
interroger les minéralogistes, pour savoir s'il est également avéré
que tous les sols contiennent en proportions quelconques les gisements
de fer qui doivent fournir à la végétation cet élément métallique. Or,
comme la réponse des minéralogistes ne pouvait être que négative pour
le plus grand nombre des régions, les physiologistes furent longtemps
en droit de se demander si quelque opération naturelle et spontanée,
mais non encore expliquée, n'arrivait pas à former de toutes pièces ce
corps réputé simple, devenant alors corps composé. Mais enfin sont
venus les météorologistes et cosmographes, constatant, par des
observations aussi précises que curieuses, des chutes en quelque
sorte perpétuelles sur notre globe de poussière _cosmique_, dont le
fer est un des éléments principaux. Il est évident que la présence de
ces poussières atmosphériques--auxquelles, dans un livre spécial,
M. G. Tissandier a consacré un chapitre fort intéressant--est
assez difficile à percevoir sur notre sol en temps et lieux
ordinaires; mais l'on a pu facilement la constater sur les neiges, et
M. Nordenskiold notamment, lors de ses explorations vers le pôle
boréal, a maintes fois recueilli de ces poussières, dont l'aimant lui
révélait la nature ferrugineuse. Nous pouvons ajouter d'ailleurs que
les frôlements des roues ferrées, des fers de chevaux, des outils des
cultivateurs, répandent sur les routes et dans les champs de
nombreuses particules de fer, que disséminent les vents et dont la
végétation bénéficie. Plus on médite sur le grand mouvement de
transformation universelle, et plus se font nombreux les sujets
d'étonnement.
=407.=--Un vieux savant, pauvre, simple, frugal, ayant dit, au
cours d'un repas, qu'il se résignerait sans peine au sort du bonhomme
Simulus, la maîtresse de maison lui demande quel est ce Simulus. Alors
le vieux savant, citant de mémoire, résume ainsi un petit poème de
Virgile intitulé _Moretum_:
«Simulus est un rustique, qui vit dans un petit champ. A la voix du
coq, le vieux Simulus quitte son grabat, au moment où blanchit
l'aurore; il ravive les tisons de son foyer, prend du grain, qu'il
moud et dont il tamise lui-même la farine. Tout en chantant, de cette
farine il forme des tourteaux de pain, qu'il porte ensuite dans un
four qui a été chauffé par une vieille et noire Africaine, sa seule
servante.
«Tandis que le feu agit, Simulus ne laisse point s'écouler l'heure
oisive. Les dons seuls de Cérès (le blé) ne flatteraient pas
suffisamment son palais; il veut y joindre quelque autre mets plus
relevé. Au foyer de sa cabane ne sont point suspendus le dos du porc
et ses membres imprégnés de sel. On y voit simplement le fromage
arrondi.
«A côté de la maisonnette est un jardin où croissent des légumes de
toutes sortes. Simulus va donc dans son jardin; se baissant sur la
terre, il en tire quatre aulx, il prend de la rue, du céleri, de la
coriandre; puis il rentre, appelle sa vieille servante, à qui il dit
d'apporter le mortier, dans lequel il met les herbes qu'il a
cueillies; il ajoute un peu de sel et la croûte d'un fromage; puis
quand, à l'aide du pilon, il a bien broyé et mêlé tout cela, il verse
goutte à goutte par-dessus la liqueur de Pallas (l'huile d'olive),
et, tournant la masse avec le pilon, il la transforme en une pâte
molle, dont il fait ensuite un seul globe, qui est le _moretum_,
c'est-à-dire le mets appétissant, fortifiant, qui donnera de la saveur
au pain et soutiendra la vigueur du vieux Simulus.
[Illustration: FIG. 32.--La préparation du _moretum_, fac-similé d'une
gravure d'une édition de Virgile de 1503.]
«Voilà, Madame, ce que c'est que le bonhomme Simulus. Si le cœur vous
en dit, vous pouvez expérimenter la recette du _moretum_, qui, à vrai
dire, n'est autre chose que l'_ailloli_ provençal actuel, avec
adjonction de quelques herbes aromatiques. J'en ai essayé, c'est
excellent, je vous jure...
--Je vous crois sur parole,» dit la dame, qui ne parut pas
toutefois bien désireuse d'aller aux preuves matérielles.
Nous joignons à cette citation du vieux poète romain le fac-similé
d'une naïve gravure sur bois empruntée à une édition de ses œuvres
faite dans les premières années du seizième siècle, et qui représente
la préparation du _moretum_.
=408.=--Sous le nom de _révolte des Cascaveaux_ on désigne des
troubles qui eurent lieu en Provence dans la première moitié du
dix-septième siècle, à propos de nouvelles taxes que le gouvernement
royal avait mises sur les vins, et de modifications dans les
juridictions financières de la province, nommées alors _élections_.
Partout où il était question des nouvelles mesures fiscales, des
réunions avaient lieu pour organiser la résistance et le refus de
payement. Or, comme les conjurés avaient pris pour signe de ralliement
un grelot ou une sorte de sonnette, qui s'appelle dans l'idiome du
pays un _cascavet_, ils furent appelés _Cascaveaux_.
=409.=--M. Thierri, célèbre docteur du dix-huitième siècle, fut
un jour mandé pour soulager un homme travaillé d'une pituite
violente;--cet homme ne serait autre que Diderot.--Il se
transporte chez le malade, lui tâte le pouls, l'interroge.
Le patient ne peut répondre que par sa toux; il est saisi d'un
paroxysme épouvantable.
Ses efforts lui font arracher une matière verdâtre épaisse... Le
médecin la considère attentivement pendant quelques instants. Puis,
voyant que le malade est en état de lui répondre: «N'avez-vous pas,
Monsieur, un état de fièvre continuelle?--Oui, docteur.--Avec
des redoublements?--Oui, docteur.--Tant mieux! et un violent mal
de tête?--Hélas! oui, docteur!--A merveille! et quand vous toussez,
un spasme universel?--Plaît-il?--C'est-à-dire un mouvement convulsif
dans tous les membres?--Oui, docteur.--Ah! que je suis content!--Vous
êtes content, docteur?--Oui, c'est la pituite vitrée, maladie perdue
depuis des siècles, que j'ai le bonheur de retrouver. Rien n'égale
ma satisfaction!--Ah! docteur, votre air joyeux me console! vous
trouvez donc que ma maladie est...--Mortelle! réplique brusquement
l'Esculape.--Mortelle! Ah! Ciel! que dois-je faire?--Votre
testament,» lui dit M. Thierri pour toute consolation; et il le
quitte en répétant en lui-même, le long du chemin: «La pituite vitrée!
Que je vais surprendre agréablement mes confrères, en leur annonçant
cette heureuse découverte!» (_Journal de Favart_, 1765.)
=410.=--«En 1245, le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois, étant
monté en chaire le jour de Pâques, dit que le pape (Innocent IV)
voulait que dans toutes les églises de la chrétienté on dénonçât comme
excommunié l'empereur Frédéric II. «Je ne sais pas, ajouta-t-il,
quelle est la cause de cette excommunication, je sais seulement que le
pape et l'empereur se font une rude guerre; j'ignore lequel des deux a
raison; mais, autant que j'en ai le pouvoir, j'excommunie celui qui a
tort, et j'absous l'autre.»
«Frédéric II, à qui ce trait fut rapporté, envoya des présents au
curé, qui en fit bénéficier ses pauvres.» (FLEURY, _Histoire
ecclésiastique_.)
=411.=--Édouard Ier, roi d'Angleterre, mort en 1330, ayant fait
appeler son fils aîné, qui devait lui succéder, lui fit jurer sur le
saint Évangile, en présence des barons, qu'aussitôt qu'il aurait rendu
le dernier soupir, il ferait mettre son corps mort dans une chaudière
et le ferait bouillir, jusqu'à ce que la chair se séparât des os, et
après ferait mettre la chair en terre, et, dit Froissart, garderait
les os; puis, toutes les fois que les Écossais se rebelleraient contre
lui, il semondrait ses gens pour aller contre eux et porterait avec
lui les os de son père. Car il tenait pour certain que tant que son
successeur aurait ses os avec lui, les Écossais seraient toujours
battus. Le chroniqueur ajoute qu'Édouard II n'accomplit mie ce qu'il
avait promis, mais qu'il fit rapporter et ensevelir à Londres le corps
de son père, _dont lui méchut_, pour n'avoir pas observé la parole
donnée au mourant.
=412.=--Colbert fut enterré dans l'église Saint-Eustache de
Paris. On lui éleva un tombeau, sur la pierre duquel le ministre
célèbre était représenté à genoux, revêtu du manteau et des ordres du
roi.
Un jour, l'on trouva au cou de la statue un carton portant ce vers
latin:
_Res ridenda nimis: vir inexorabilis orat._
(C'est chose fort risible de voir en prière celui qu'aucune prière n'a
jamais pu fléchir.)
=413.=--Le jeu dit de _croix ou pile_ consiste à jeter en l'air
une pièce de monnaie, et l'on gagne quand, avant la chute, on a nommé
celui des deux côtés qui se présente par-dessus. Plus communément
aujourd'hui l'on dit jouer à _pile ou face_, ou encore jouer à _tête
ou pile_. Les deux termes _face_ et _tête_ s'expliquent également par
cela que le côté auquel ils correspondent est celui où se trouve soit
la figure d'un souverain, soit l'image symbolique d'une nation.
Autrefois à la place de cette figure était une _croix_, ce qui
motivait l'expression consacrée. Mais nous pouvons nous demander ce
que signifiait l'expression _pile_, qui est encore usitée pour
désigner les revers de la pièce, mais que rien ne rappelle. Or ce
terme date d'une époque où ce côté des pièces de monnaie représentait
ordinairement un navire, qui dans le vieux langage français se nommait
_pile_, et qui d'ailleurs a tout naturellement formé notre mot
_pilote_, signifiant conducteur de navire.
=414.=--Ce fut en faveur d'un riche orfèvre, nommé Raoul, que
furent accordées ou plutôt vendues, sous le règne de Philippe III, les
premières lettres d'anoblissement. Il va de soi que le monarque,
donnant à ses successeurs l'exemple de battre monnaie avec ce genre de
faveur, dut trouver un prétexte pour expliquer qu'il reçût de l'argent
en retour du titre concédé. La noblesse conférant alors à celui qui la
possédait la dispense de tout impôt, la somme qu'on exigea de l'anobli
fut, dit-on, perçue pour «indemniser la couronne des subsides dont la
lignée du nouveau noble allait être affranchie et comme aumône au
peuple, qui se trouverait chargé d'autant par cette exemption».
=415.=--André Rudiger, médecin à Leipzig, s'avisa, étant au
collège, de faire l'anagramme de son nom en latin; il trouva de la
manière la plus exacte, dans _Andreas Rudigerus_, ces mots: _arare rus
Dei dignus_, qui veulent dire: _digne de labourer le champ de Dieu_.
Il conclut de là que sa vocation était pour l'état ecclésiastique, et
se mit à étudier la théologie. Peu de temps après cette belle
découverte, il devint précepteur des enfants du célèbre Thomasius. Ce
savant lui dit un jour qu'il ferait mieux son chemin en se tournant du
côté de la médecine. Rudiger avoua que naturellement il avait plus de
goût et d'inclination pour cette science; mais qu'ayant regardé
l'anagramme de son nom comme une vocation divine, il n'avait pas osé
passer outre. «Que vous êtes simple! lui dit Thomasius; c'est
justement l'anagramme de votre nom qui vous appelle à la médecine.
_Rus Dei_, n'est-ce pas le cimetière? Et nul ne le laboure mieux que
les médecins.» Rudiger ne put résister à cet argument, et se fit
médecin.