Le lawach va donc par la plantation et se gorge de baies. Entrée dans

son estomac, la chair ou pulpe se digère; mais les petites fèves qui

forment le noyau ressortent sans avoir subi aucune altération. Tout au

contraire, le séjour dans le corps de l'animal leur communique,

dit-on, un arome, un goût particuliers, qui font que des gens les

recherchent très soigneusement pour les vendre aux gourmets du pays.

Comme cette récolte ne saurait être abondante, elle se consomme en

général dans le pays. Aussi les amateurs de Manille et de Java

disent-ils que nous ne connaissons pas le meilleur café, puisque nous

n'avons pas goûté à celui qui se raffine dans les entrailles du

lawach.

=373.=--L'abbé Aubert, fabuliste et conteur ingénieux du

dix-huitième siècle, explique ainsi la substitution du _vous_ au _tu_

dans le langage moderne.

«Pendant une longue suite de siècles, l'on employa exclusivement _tu_

et _toi_ pour désigner la personne à qui l'on parlait. Les Hébreux,

les Grecs, les Latins, ne connaissaient que cette formule, dont on se

servait aussi bien pour s'adresser à la Divinité et aux princes qu'aux

personnes les plus intimes. Mais lorsque l'esprit d'égalité fut

anéanti en Europe par la puissance oppressive des Césars et qu'on ne

chercha plus à s'élever que par de fausses marques de grandeur, la

simplicité du _tu_ choqua l'orgueil des maîtres du monde. Pendant que,

pour se désigner avec une idée d'amplitude personnelle, ils dirent

_nous_ en parlant d'eux-mêmes, ils voulurent être appelés _vous_, du

mot qui servait à désigner plusieurs personnes, afin de faire entendre

qu'ils valaient, à eux seuls, plus que ceux qui rampaient à leurs

pieds. On dut donc s'accoutumer à nommer ce qui n'était qu'un du nom

de plusieurs. Dès lors _tu_ et _vous_ devinrent les symboles de la

puissance et de l'infériorité. Toutefois _tu_ et _toi_ conservent

encore un empire d'autant plus flatteur et glorieux qu'il a pour

sujets et pour partisans les amis, les amants, les époux, les frères,

les mères, les pères, et même aujourd'hui, dans la plupart des

familles, les enfants.»

=374.=--Quand Philippe le Bon, duc de Bourgogne, fonda l'ordre de

la Toison d'or, à l'occasion de son mariage avec l'infante de

Portugal, il décida que le collier de l'ordre, qui porterait le bélier

d'or, serait composé de doubles fusils (briquets du temps), séparés

par une gerbe de flammes. Les héraldistes affirment que ce choix lui

fut dicté parce que le fusil, comme on peut le voir par la gravure que

nous reproduisons, avait la forme d'un B, première lettre de

_Bourgogne_ ou _Burgundia_.

[Illustration: FIG. 30.--Frontispice du _Blason des armoiries de

tous les chevaliers de la Toison d'or_, publié en 1632 par D.

Clufflet, à Anvers.]

=375.=--Le P. Honoré, célèbre capucin, traitait en chaire, sous

une forme burlesque, les vérités les plus terribles de la religion, et

cependant, en faisant rire, il touchait parfois très profondément les

cœurs. Un jour, par exemple, il avait mis à côté de lui plusieurs

têtes de mort. En prenant une dans ses mains: «Parle, lui disait-il,

ne serais-tu pas la tête d'un magistrat?» Comme elle n'avait garde de

répondre: «Qui ne dit rien consent,» reprenait-il. Et, lui mettant un

bonnet de juge, il lui faisait une sévère mercuriale sur les abus

qu'elle avait pu commettre dans les actes de son ministère. Il la

jetait ensuite avec horreur, et en reprenait successivement plusieurs

autres, parcourant ainsi toutes les conditions, et adressant à chaque

tête un discours analogue à l'état qu'il lui avait attribué, et en

vertu duquel il l'avait affublée de différentes coiffures, et toujours

en répétant, pour expliquer ces diverses attributions: «Qui ne dit

rien consent.»

=376.=--Un hareng de médiocre grandeur produit 10,000 œufs. On a

vu des poissons pesant une demi-livre contenir 100,000 œufs. Une

carpe de quatorze pouces de longueur en avait 262,224, suivant Petit,

et une autre, longue de seize pouces, 342,144; une perche contenait

281,000 œufs, une autre 380,640 (_Perca lucioperca_, Linn.). Une

femelle d'_esturgeon_ pondit 119 livres pesant d'œufs; et comme sept

de ces œufs pesaient un grain, le tout pouvait être évalué à 7

millions 653,200 œufs. Leeuwenhoeck a trouvé jusqu'à 9,344,000 œufs

dans une seule _morue_. Si l'on calcule combien de millions de morues

en pondent autant chaque année, si l'on ajoute une multiplication

analogue pour chaque femelle de toutes les espèces de _poissons_ qui

peuplent les mers, on sera effrayé de l'inépuisable fécondité de la

nature. Quelle richesse! quelle profusion incroyable! Et si tout

pouvait naître, qui pourrait suffire à la nourriture de ces légions

innombrables? Mais les poissons dévorent eux-mêmes ces œufs pour la

plupart; les hommes, les oiseaux, les animaux aquatiques, les

sécheresses qui les laissent sur le sable aride des rivages, les

dispersions causées par les courants, les tempêtes, etc., détruisent

des quantités incalculables de ces œufs, dont le nombre aurait

bientôt encombré l'univers.

Si tous les œufs du hareng devenaient poissons, il ne faudrait pas

plus de huit ans à l'espèce pour combler tout le bassin de l'Océan,

car chaque individu en porte des milliers qu'il dépose à l'époque du

frai. Si nous admettons que le nombre en est de 2,000, qui produisent

autant de harengs, moitié mâles, moitié femelles, dans la seconde

année il y aura 200,000 œufs, dans la troisième 200,000,000, dans la

quatrième 200,000,000,000, etc., et dans la huitième ce même nombre ne

pourra être exprimé que par un 2 suivi de trente-quatre chiffres. Or,

comme la terre contient à peine autant de centimètres cubes, il

s'ensuit que, si tout le globe était couvert d'eau, il ne suffirait

pas encore pour tous les harengs qui existeraient.

=377.=--Dans le premier voyage aérien que Blanchard fit en

Hollande, le paysan sur le champ duquel il descendit, bien moins

touché de ce merveilleux spectacle que du dommage fait à quelques

touffes d'herbes, déchira le ballon et fut sur le point d'assommer

l'aéronaute, qui ne se tira de ses mains qu'en souscrivant un billet

de dix ducats. Cité en justice pour réparation du dommage, ce paysan

dit aux juges: «La loi de notre pays porte, en termes formels, que

tout ce qui tombe des airs ou du ciel sur un champ appartient au

propriétaire de ce champ. Or M. Blanchard et son ballon sont tombés

des airs dans mon champ: M. Blanchard et son ballon m'appartenaient

donc. J'ai permis à M. Blanchard de se racheter moyennant dix ducats,

il est clair qu'il me les doit; et s'il me les doit, c'est que je ne

lui dois rien.»

Ce syllogisme en bonne forme parut péremptoire. M. Blanchard eut le

bon esprit d'en rire le premier; et l'affaire n'alla pas plus loin.

=378.=--Au cours de son premier voyage de découverte, Christophe

Colomb, en un moment de péril, avait fait vœu de faire, s'il revoyait

l'Espagne, un pèlerinage au célèbre monastère de Guadeloupe, en

Estramadure. Lorsqu'il accomplit ce vœu, avant de partir pour son

second voyage, les moines, qui le reçurent avec de grands honneurs,

obtinrent de lui la promesse qu'il donnerait le nom de leur monastère

à la première terre un peu importante qu'il découvrirait. Et quand, le

lundi 4 novembre 1493, il trouva une île que les naturels appelaient

_Turuqueira_, Colomb, fidèle à sa promesse, la nomma Sainte-Marie de

_Guadeloupe_. On a dit simplement depuis la Guadeloupe.

=379.=--On ne saurait citer un succès dramatique égal à celui

qu'obtint, en 1765, la tragédie de Du Belloy, intitulée _le Siège de

Calais_. Bien qu'absolument dépourvue de qualités littéraires, et

offrant presque à chaque scène l'exemple du style incorrect, dur,

ampoulé, cette pièce excita un indescriptible enthousiasme, qui

s'explique par cela qu'ayant choisi une des situations les plus

propres à exalter les sentiments patriotiques, l'auteur donnait aux

écrivains dramatiques l'exemple de puiser les sujets de leurs ouvrages

dans les beaux traits de l'histoire nationale. Pour la première fois,

à la fin de la représentation, l'auteur dut paraître sur la scène; le

roi lui fit remettre une médaille d'or d'une valeur de vingt-cinq

louis, les magistrats de Calais lui envoyèrent, dans une boîte d'or,

des lettres de citoyen de leur ville, et son portrait fut placé dans

une salle de l'Hôtel, parmi ceux des bienfaiteurs de la cité.

Or, un soir que, en présence de Louis XV, la pièce était applaudie à

outrance par un public transporté d'admiration, le roi, remarquant que

le jeune duc de Noailles ne manifestait aucun enthousiasme:

«Je vous croyais meilleur Français, lui dit-il.

--Ah! Sire, répliqua le duc, qui faisait hautement profession de

purisme littéraire, je voudrais bien que les vers de la pièce fussent

aussi français que moi!»

=380.=--A Venise, jadis, lors des exécutions capitales, il était

de tradition que le bourreau, avant de frapper le condamné, s'avançât

au bord de l'échafaud, et, s'adressant aux juges, qui étaient tenus

d'assister au supplice, leur criât par trois fois: «Souvenez-vous du

pauvre boulanger!»

Voici en quels termes un historien de l'illustre république explique

l'origine de cette coutume.

Un jour, des sbires aperçoivent un homme assassiné dont le sang fume

encore. A côté de lui se trouve la gaine d'un couteau. Ils rencontrent

à peu de distance un boulanger s'éloignant du lieu de l'assassinat.

Ils l'arrêtent, le fouillent. Il est muni d'un couteau ensanglanté, et

auquel la gaine trouvée près du cadavre s'adapte parfaitement. Le

malheureux déclare qu'il a ramassé ce couteau à quelques pas de là.

Les plus violents soupçons s'élèvent contre lui. Il est mis à la

question. Vaincu par les tourments et pour y échapper, il s'avoue

coupable. On le condamne à périr sur le bûcher. Quelque temps après,

le véritable auteur du crime attribué à cet homme est arrêté pour un

nouveau forfait, dont il est convaincu. Sur l'échafaud, il déclare que

le boulanger qui a été exécuté sur de fausses conjectures, auxquelles

une gaine trouvée auprès du corps d'un homme assassiné avait donné

lieu, était innocent. C'est lui, dit-il, qui a commis le meurtre, avec

un couteau dont il avait laissé tomber la gaine près du cadavre, puis

il avait jeté le couteau à quelque distance de là. Depuis, à chaque

exécution, le bourreau devait, par trois fois, rappeler aux juges

l'erreur judiciaire dont le boulanger innocent avait été victime.

=381.=--Le peintre Raphaël avait assez de mérite pour admettre la

critique, mais il voulait qu'elle fût juste et convenablement

exprimée. Deux cardinaux ayant un jour remarqué de façon peu déférente

qu'il avait fait dans un de ses tableaux les visages de saint Pierre

et de saint Paul trop rouges:

«Messieurs, leur dit-il, ne vous étonnez point. J'ai peint les saints

apôtres ainsi qu'ils doivent être au ciel. Cette rougeur leur vient

sans doute de la honte qu'ils éprouvent de voir l'Église aussi mal

représentée ici-bas.»

=382.=--Aux premiers temps du théâtre de France, les comédiens

achetaient d'ordinaire aux auteurs leurs ouvrages moyennant une somme

une fois donnée, laquelle variait de trois écus à cent cinquante ou

deux cents pistoles. Quinault fut, paraît-il, le premier auteur

dramatique dont les comédiens achetèrent une pièce (en 1633) non plus

à prix fixe, mais moyennant un droit proportionnel à la recette

qu'elle ferait faire. Ils lui proposèrent de toucher, pour sa pièce en

cinq actes, le neuvième de la recette. Il accepta cette condition. Par

la suite, les autres auteurs l'adoptèrent, et enfin un règlement du

roi la sanctionna,--mais seulement en 1697.

L'auteur avait, pour cinq actes, le neuvième de la recette, tous frais

prélevés; pour trois, le douzième seulement. Ce nouveau mode de

rétribuer les auteurs ne fut pas du goût de tous les acteurs ou

directeurs de spectacle. Mlle Beaupré, une des premières femmes qui

aient joué sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, où l'on

représentait les pièces de Corneille, disait un jour:

«M. Corneille nous a fait un grand tort. Nous avions ci-devant des

pièces que l'on nous faisait en une nuit; on y était accoutumé; on y

venait tout de même, et nous gagnions beaucoup. Présentement, nous

gagnons peu de chose, parce que les pièces de M. Corneille nous

coûtent trop cher.»

=383.=--Dans la satire où il prend si vigoureusement à partie

l'_Équivoque_ maudit ou maudite,

Du langage français bizarre hermaphrodite...

Mâle aussi dangereux que femelle maligne,

Boileau qui, d'ailleurs, attaque l'équivoque de pensées plus encore

que l'équivoque de mots:

... Vais-je [dit-il]

Exprimer tes détours burlesquement pieux

Pour disculper l'impur, le gourmand, l'envieux,

Tes subtils faux-fuyants pour sauver la mollesse,

Le larcin, le duel, le luxe, la paresse,

En un mot faire voir, à fond développés,

Tous ces dogmes affreux, d'anathèmes frappés,

Que, sans peur, débitant tes distinctions folles,

L'Erreur encor partout maintient dans tes écoles?...

J'entends d'ici déjà tes docteurs frénétiques

Hautement me compter au rang des hérétiques,

M'appeler scélérat, traître, fourbe, imposteur,

Froid plaisant, faux bouffon, vrai calomniateur,

De Pascal, de _Wendrock_ copiste misérable,

Et, pour tout dire enfin, janséniste exécrable.

En lisant ce passage, on peut se demander quel est le Wendrock cité

ici par le poète et dont le nom semble ne pas avoir passé autrement à

la postérité.

Or ce Wendrock n'est autre que le célèbre Nicole, qui avait cru devoir

traduire en latin les _Lettres provinciales_ de Pascal, et qui avait

pris ce pseudonyme pour publier sa traduction.

=384.=--On lit dans la _Gazette_ de Renaudot à la date du 24

octobre 1631:

«Le vendredi 17 fut donné arrest en la Chambre de justice établie à

l'arsenal, de condamnation _aux galères à perpétuité_ avec

confiscation de biens à l'encontre des nommés Senelle et Duval, pour

avoir fait des jugements téméraires et sinistres de la santé du roi.

La vie de ce monarque est trop chère au Ciel pour la soumettre aux

caprices des hommes.»

D'où nous devons conclure qu'au beau temps de Louis le

Juste--ainsi nommé parce qu'il était né sous le signe de la

Balance--quelques paroles inconsidérées pouvaient avoir une

_certaine_ gravité.

=385.=--_Astuce_ signifie ruse, finesse; il vient du mot latin

_astutia_, qui lui-même dérive d'un mot grec, _astu_, lequel signifie

ville, et même la ville par excellence, c'est-à-dire Athènes. La

formation latine _astutia_ semblerait donc indiquer que la ruse, la

finesse à laquelle le mot s'applique, est plus particulièrement

pratiquée à la ville qu'à la campagne.

=386.=--Toutes nos anciennes poésies provençales et même

françaises étaient faites pour être chantées, sans en excepter nos

plus longs romans en vers: d'où nous est venue cette façon de parler,

en s'adressant à une personne qui raconte des choses incroyables ou

sans raison: «Que nous venez-vous _chanter là_?»

=387.=--«Cet employé s'est fait _mettre à pied_,» dit-on

communément de l'homme à qui ses chefs ont imposé un chômage, qui

prend le caractère de punition par cela que la privation de traitement

en est la conséquence. Cette manière de parler s'applique très souvent

à des employés dont le service ne s'accomplit ni à cheval ni sur un

véhicule quelconque.

Pour en trouver l'origine dans son sens positif, il faut évidemment se

rappeler la tradition romaine qui conférait au censeur le droit

d'interdire au chevalier qui avait démérité l'usage du cheval que lui

avait donné la République.

Cette _mise à pied_ constituait une sorte de dégradation et de note

infamante, puisqu'elle excluait celui qui en était frappé de l'ordre

des chevaliers.

Cette chevalerie tirait son origine des trois cents jeunes gens dont

Romulus forma sa garde, et qu'il nomma _Célères_ (du nom de l'un

d'entre eux, qui était un marcheur d'une rapidité remarquable).

L'ordre des chevaliers tenait à Rome le milieu entre le sénat et le

peuple, et formait comme un lien unissant les plébéiens avec les

patriciens. Pour y être admis, il suffisait d'être né libre, d'avoir

environ dix-huit ans et quatre cent mille sesterces de revenu

(c'est-à-dire environ cinquante mille francs de notre monnaie). Le

cheval que montaient les chevaliers leur était donné par la

République. Ils portaient au doigt un anneau d'or, différent de celui

du peuple, qui était de fer. Leur tunique était brodée d'ornements en

forme de clous, ce qui la faisait nommer _angusticlave_. Ils avaient

des places d'honneur aux assemblées et spectacles publics.

La dignité de chevalier approchait de celle de sénateur; c'était

d'ailleurs parmi les chevaliers qu'étaient choisis les nouveaux

membres du sénat. Chaque année, vers le milieu du mois de juillet,

tous les chevaliers, ayant une couronne d'olivier sur la tête, revêtus

de leur robe de cérémonie, montés sur leurs chevaux et portant les

ornements militaires qu'ils avaient reçus des généraux pour prix de

leur valeur, formaient un défilé, allant du temple de l'Honneur, qui

était hors des murs, au Capitole. Là se tenait assis le censeur, qui

les passait en revue: si quelque chevalier menait notoirement une vie

dissolue, s'il était prouvé qu'il avait diminué son revenu, au point

qu'il ne lui en restât pas assez pour tenir dignement son rang de

chevalier, ou s'il avait eu peu de soin de son cheval, le censeur lui

ordonnait de le rendre. Il était alors noté de paresse et exclu de

l'ordre. Si, au contraire, le censeur était content, il lui ordonnait

de passer outre avec son cheval. Le censeur, la revue achevée, lisait

la liste des chevaliers; celui qui était nommé le premier portait

pendant l'année le titre de _Prince de la jeunesse_. La guerre était

la principale fonction des chevaliers, mais ils avaient aussi le droit

de juger un certain nombre de causes conjointement avec le sénat. En

général, ils étaient en haute réputation d'intégrité, et c'était parmi

eux que l'on prenait les hommes chargés du maniement des deniers

publics.

=388.=--On appelait autrefois _reines blanches_ les veuves des

rois de France, qui avaient coutume de porter en blanc le deuil du roi

défunt. Anne de Bretagne fut la première veuve qui porta en noir le

deuil de son premier mari Charles VIII, dont la mort lui causa une

douleur sincère et profonde. A la mort de cette princesse, son second

mari, Louis XII, porta aussi son deuil en noir, et depuis il en a

toujours été de même. Les coutumes relatives aux deuils offrent

d'ailleurs un grand nombre de particularités curieuses. Ainsi, à la

cour de France, quand un roi mourait, son successeur ne portait de

vêtements noirs que pendant la cérémonie funèbre, et, comme pour

proclamer le principe que _le roi ne meurt pas_, il revêtait aussitôt

après des habits de couleur pourpre-violet.

Au siècle qui a précédé le nôtre, il y avait encore en plusieurs pays

d'Europe certaines traditions de deuil fort bizarres; nous en citerons

pour exemple les trois figures que nous reproduisons d'après des

estampes du temps. La figure du milieu représente une marchande

catholique de la ville de Nuremberg, portant le deuil de son mari.

Elle a un couvre-chef évasé en batiste bien blanche et bien empesée,

une jupe noire et un manteau de même couleur qui lui descend jusqu'aux

genoux. Un grand voile blanc pend derrière sa coiffure. Un morceau de

la même toile, long de quatre pieds et large de deux, tendu sur un

cadre de fil métallique, est attaché par le milieu aux habits;

maintenu au-dessous des lèvres, il couvre tout le devant du corps.

La figure de gauche représente une dame de Strasbourg, en grand deuil

d'un mari, d'un père, d'un frère ou d'un oncle; elle devait porter

cette coiffure pendant toute la durée du grand deuil. La figure de

droite est celle de toutes les femmes assistant à l'enterrement.

[Illustration: FIG. 31.--Divers costumes de deuil au dix-huitième

siècle, d'après des estampes du temps.]

=389.=--On pourra, dit Saint-Foix, juger de l'état des serfs en

France par cette charte:

«Qu'il soit notoire à tous ceux qui ces présentes verront, que nous

Guillaume, évêque indigne de Paris, consentons qu'Odeline, fille de

Radulphe Gaudin, du village de Cérès, femme serve de notre église,

épouse Bertrand, fils du défunt Hugon, du village de Verrières, homme

serf de Saint-Germain des Prés, à condition que les enfants qui

naîtront dudit mariage seront partagés entre nous et ladite abbaye; et

que si ladite Odeline vient à mourir sans enfants, tous ses biens

mobiliers et immobiliers nous reviendront; de même que tous les

mobiliers dudit Bertrand retourneront à ladite abbaye, s'il meurt sans

enfants. Donné l'an douze cent quarante-deux.»

Comme, parmi les enfants, il y en a de mieux constitués, de mieux

faits, ou qui ont plus d'esprit les uns que les autres, les seigneurs

les tiraient au sort. S'il n'y avait qu'un enfant, il était à la mère,

et par conséquent à son seigneur; s'il y en avait trois, elle en avait

deux; et s'il y en avait cinq, elle en avait trois, etc. «Ces serfs,

ces hommes de corps, ces gens de _poeste_ (_de corpore et potestate_,

c'est ainsi qu'on les appelait), composaient les deux tiers et demi du

royaume; ils ne pouvaient disposer d'eux, se marier hors de la terre

de leur seigneur, ni en sortir sans sa permission; il était le maître

de les donner, de les vendre, de les échanger et de les revendiquer

partout, même s'ils s'étaient avisés de se faire d'Église. L'abbé de

Saint-Denis, en 858, fut pris par les Normands: on donna pour sa

rançon six cent quatre-vingt-cinq livres d'or, trois mille deux cent

cinquante livres d'argent, des chevaux, des bœufs, «et plusieurs

serfs de son abbaye, avec leurs femmes et leurs enfants». Un pauvre

gentilhomme se présenta un jour avec deux filles qu'il avait devant

Henri, surnommé le Large, comte de Champagne, et le pria de vouloir

bien lui donner de quoi les marier. Artaud, intendant de ce prince,

devenu riche, arrogant et dur comme tout intendant, repoussa ce

gentilhomme, en lui disant que son maître avait tant donné qu'il

n'avait plus rien à donner: «Tu as menti, vilain, dit le comte; je ne

t'ai pas encore donné; tu es à moi. Prenez-le, ajouta-t-il en

s'adressant au gentilhomme, je vous le donne, et je vous le

garantirai.» Le gentilhomme empoigna son Artaud, l'emmena et ne le

lâcha point qu'il ne lui eût payé cinq cents livres pour le mariage de

ses deux filles.»

=390.=--Il fut un temps à Rome où il y avait des experts gourmets

en titre, chargés de distinguer si certains poissons avaient été pris

à l'embouchure du Tibre ou plus avant, si les foies d'oies provenaient

de bêtes engraissées avec des figues fraîches ou des figues sèches.

Ces experts étaient regardés par les amis de la bonne chère comme des

hommes essentiels dans l'État.

On sait, d'autre part, que, les engraisseurs de grives ayant reconnu

que les figues données pour aliment à ces bestiaux produisaient un

bien meilleur effet quand elles avaient été mâchées par des hommes, il

y avait des gens faisant profession d'être _mâcheurs de figues pour

les grives_.

=391.=--Les _abécédaires_ furent, au seizième siècle, des

sectaires qui prétendaient que, pour être sauvés, il fallait ignorer

jusqu'à son A B C, c'est-à-dire ne connaître pas même les premières

lettres de l'alphabet. Storcs, disciple de Luther, chef de cette

secte, enseignait que chaque fidèle pouvait connaître le sens de

l'Écriture aussi bien que les docteurs, vu que c'était Dieu seul qui

en donnait l'intelligence à ceux qu'il jugeait dignes de cette

science.

Curiosités Historiques et Littéraires · 第 19 / 25 段