pensée que fit le roi René d'Anjou, lorsque, vaincu par Alphonse V et
réfugié en Provence, il cherchait dans de paisibles distractions à se
consoler des revers qu'il avait éprouvés dans la défense de ses
royaumes. Il avait, dit-on, obtenu quelques jolis résultats, qui
furent perdus après lui; et ce ne fut qu'au commencement de notre
siècle qu'une riche dame anglaise, lady Mary Bennett, fille du comte
de Tanquerville, reprit la culture de cette fleur, qu'elle amena
bientôt à un développement particulier, et dont elle obtint des
variétés très amples et très belles, qui ont été le point de départ
des collections aujourd'hui connues.
=353.=--Charles IV, duc de Lorraine, prince guerrier plein
d'esprit, mais turbulent, capricieux, se brouilla souvent avec la
France, qui, deux fois, le dépouilla de ses États et le réduisit à
subsister de son armée, qu'il louait en bloc à des princes étrangers.
En 1662, après maintes vicissitudes, il signa le traité dit de
Montmartre, par lequel il faisait Louis XIV héritier de ses États, à
condition que les princes de sa famille seraient déclarés princes du
sang de France, et qu'on lui permettrait de lever un million sur le
duché qu'il abandonnait pour l'avenir. «Qui aurait dit alors, remarque
le président Hénault, que le don qu'il faisait, avec des clauses
évidemment illusoires, se réaliserait sous Louis XV avec le
consentement de l'Europe entière?» Ce traité poussa le duc à de
nouvelles bizarreries; il y eut reprise d'hostilités contre la France,
qui en 1670 le déposséda pour la seconde fois. Turenne le défit à
Ladenburg en 1674. Le duc battit les Français à son tour, et fit même
prisonnier le maréchal de Créqui... Enfin il mourut en 1675, âgé de
soixante-quatorze ans, ayant, quelques jours auparavant, rédigé en
vers un testament facétieux, dont voici les principaux passages:
Sain d'esprit et de jugement,
Et voisin de ma dernière heure,
Je donne à l'Empereur, par ce mien testament,
Le bonjour avant que je meure.
Je destine à ma veuve un fonds de bons désirs,
Dont il sera fait inventaire;
Pour sa demeure un monastère,
Le célibat pour ses menus plaisirs,
La pauvreté pour son douaire.
A mon neveu je laisse un nom,
Seul bien qui m'est resté de toute la Lorraine;
Si ce prince ne peut le porter, qu'il le traîne:
La France le trouvera bon.
Pour l'acquit de ma conscience,
En maître libéral, je me sens obligé
De remplir de mes gens la servile espérance:
Je leur donne donc... leur congé:
Qu'ils le prennent pour récompense.
Je nomme tous mes créanciers
Exécuteurs testamentaires,
Et consens de bon cœur que mes frais funéraires
Soient faits de leurs propres deniers.
Qu'on me fasse des funérailles
Dignes d'un prince de mon nom,
Et qu'on embaume mes entrailles
Avec de la poudre à canon.
Que mon enterrement, solennel et célèbre,
Fasse bruit dans tous les quartiers;
Et que les plus menteurs de tous les gazetiers
Fassent mon oraison funèbre.
On ne saurait assurément faire moindre cas des sentiments et des
obligations ordinaires de la vie.
Un spirituel rimeur du temps, M. Pavillon, un illustre d'alors,
répondit au testament de Charles IV par cette épitaphe:
Ci-gît un pauvre duc sans terre,
Qui fut jusqu'à ses derniers jours
Peu fidèle dans ses amours,
Et moins encore dans ses guerres.
Il donna librement sa foi
Tour à tour à chaque couronne,
Et se fit une étroite loi
De ne la garder à personne.
Il entreprit tout au hasard,
Se fit tout blanc de son épée:
Il fut brave comme César,
Et malheureux comme Pompée.
Il se vit toujours maltraité,
Par sa faute ou par son caprice;
On le détrôna par justice,
On l'enterra par charité.
=354.=--On a beaucoup discuté pour fixer la provenance
étymologique de notre particule affirmative _oui_. D'après une opinion
assez accréditée, il faudrait y voir tout simplement le participe
passé du verbe _ouïr_, avec la signification de: «la chose ouïe,
entendue, convenue.» D'après Ménage, grand étymologiste du
dix-septième siècle, ce mot se serait formé du latin _hoc est_ (cela
est), qui, par abréviation ou contraction, serait devenu _oc_ dans la
partie méridionale de la France, et _oïl_ dans les provinces du Centre
et du Nord. De là d'ailleurs, c'est-à-dire de la manière de prononcer
la particule affirmative, s'établit la délimitation philologique entre
la _langue d'oc_ et la _langue d'oïl_.
=355.=--Les bouts-rimés doivent, dit-on, leur origine à Duclos,
poète fort médiocre, qui vivait au milieu du dix-huitième siècle. Il y
donna lieu par les plaintes qu'il fit au sujet de trois cents sonnets
qui, disait-il, lui avaient été dérobés, qu'il regrettait fort,
quoiqu'il n'en eût encore composé que les rimes, ayant pour habitude
de les commencer toujours par là.
Ces lamentations parurent si singulières à ceux qui les entendirent,
qu'ils résolurent de s'exercer d'abord à choisir des rimes bizarres,
qu'ils s'amusaient à remplir ensuite de diverses manières, et sur
divers sujets. Le bruit de ce genre de travail s'étant répandu de
proche en proche, il devint à la mode dans le monde des beaux esprits;
et depuis bien des gens en ont fait usage.
=356.=--Le dieu Terme, protecteur des limites, fut de bonne heure
vénéré des Romains. Numa Pompilius introduisit son culte à Rome; et ce
peuple, tout entier livré aux travaux de l'agriculture, adorait le
dieu sous la garde duquel étaient placées les bornes des champs. La
légende racontait que lorsqu'il s'agit d'inaugurer la statue de
Jupiter sur le Capitole, et que, dans cette vue, on fit subir un
brusque déplacement à tous les dieux qui avaient une portion de
terrain sur le mont Tarpéien, _Terme_ seul résista opiniâtrément, et
que nul effort humain ne put réussir à déplacer sa statue. Les augures
déclarèrent alors que c'était là l'indice que jamais les limites de
l'empire romain ne reculeraient; et le culte rendu au dieu Terme ne
devint que plus ardent. Toujours est-il que, aux temps les plus
anciens, une loi romaine dévouait aux dieux infernaux le propriétaire
qui se rendait coupable d'un déplacement de _terme_. A l'origine, le
dieu Terme fut symbolisé par une simple pierre,--qu'on assimila
même à celle que Saturne avait avalée, croyant avaler son fils
Jupiter.--Dans les siècles élégants de Rome, Terme fut un sylvain
à tête et taille humaines, mais dont les extrémités inférieures
n'étaient jamais qu'un bloc équarri,--l'absence des pieds
symbolisant son absolue stabilité. L'inauguration d'un terme donnait
presque toujours lieu à une fête champêtre; c'est une scène de ce
genre que nous voyons représentée sur une ancienne lampe romaine, dont
nous donnons le fac-similé d'après un recueil d'antiquités publié en
1778 par Bartoli. On y voit, en même temps que la houlette ou bâton du
berger, des instruments de musique pastorale, les cymbales, la flûte
double, la flûte de Pan, ainsi que le broc pour les libations.
[Illustration: FIG. 29.--Inauguration d'un dieu Terme, d'après
une lampe antique.]
=357.=--Il périt plus de quatre cent mille hommes aux
croisades,--dit Saint-Foix,--mais nous en rapportâmes des
modes, entre autres celle de se vêtir de longs habits. Dans les
douzième, treizième, quatorzième et quinzième siècles, on portait une
soutane qui descendait jusqu'aux pieds. Il n'y a d'ailleurs pas plus
de deux cents ans que la soutane a été réservée aux seuls
ecclésiastiques. Avant cette époque, tous les gens dits de robe, les
professeurs et les médecins, étaient en soutane, même chez eux. Les
nobles imaginèrent qu'en faisant faire une longue queue à la soutane,
ils auraient le prétexte d'avoir un homme pour la porter, et que
l'avilissement de cet homme donnerait un relief et un air de
distinction au maître.
=358.=--Théodose dit le Jeune était si indifférent aux intérêts
de l'empire, qu'il avait pris l'habitude de signer sans les lire
les actes qu'on lui présentait. La vertueuse Pulchérie, sa sœur,--que
l'Église a d'ailleurs placée au nombre des saintes,--qui gouvernait
en quelque sorte en son nom, voulant lui montrer à quel danger il
s'exposait en agissant ainsi, lui présenta un jour un acte, qu'il
signa sans en connaître le sujet, et qui n'était autre chose qu'un
renoncement à l'empire pour devenir esclave. Quand Pulchérie lui fit
voir la teneur de ce document, il en eut une telle confusion qu'il ne
retomba jamais dans la même faute.
=359.=--En l'honneur de quel personnage célèbre français fut
prononcée la première oraison funèbre pendant la cérémonie religieuse
faite en l'honneur du défunt?
--Autant qu'on croit, ce fut en l'honneur du connétable Bertrand
du Guesclin que, pour la première fois, un orateur ecclésiastique fit
du haut de la chaire l'éloge du mort. Lors d'un service solennel
célébré en 1389 à Saint-Denis par ordre du roi Charles VI, Henri
Cassinel, évêque d'Auxerre, fit un discours très pathétique sur la vie
du fameux connétable, inhumé d'ailleurs dans la nécropole royale.
=360.=--Le mot _anecdote_, qui nous vient du grec, a perdu chez
nous--tout au moins de nos jours--le sens qui en faisait le
caractère primitif.
L'anecdote est pour nous aujourd'hui un menu fait, plus ou moins
intéressant, se rapportant à un personnage ou à une circonstance
historique quelconque. On pourrait, par suite de l'acception moderne,
définir l'anecdote la monnaie de l'histoire.
A l'origine, c'est-à-dire chez les anciens Grecs, tel n'était pas le
sens du mot, formé de _an_ privatif, _ek_, en dehors, et _didômi_,
donner, publier. Le mot _anecdote_, qui équivalait à notre mot
_inédit_, désignait alors des circonstances historiques que les
auteurs avaient gardées secrètes et que l'on révélait.
Ainsi Muratori, prenant le mot dans le sens ancien, a intitulé
_Anecdotes grecques_ les ouvrages des Pères grecs qu'il a tirés des
anciens manuscrits et imprimés pour la première fois. Fréquemment,
d'ailleurs, le mot _anecdote_ fut employé sous une forme adjective. On
disait jadis, par exemple: «C'est là une historiette _anecdote_.» Nous
dirions aujourd'hui _anecdotique_.
«Les anecdotes de Procope sont les seules qui nous restent de
l'antiquité,--dit Vigneul-Marville dans ses _Mélanges_ publiés en
1725;--on prend un plaisir extrême à lire la vie secrète des
princes... Les _Anecdotes de Florence_, par le sieur de Varillas, ne
nous apprennent rien que tout le monde ne sache... Je m'attendais,
selon la force du mot _anecdote_, à d'anciens mémoires nouvellement
déterrés. Mais rien de tout cela.»
Celui qui a revu le Dictionnaire de Furetière a fort bien remarqué,
sur le mot _anecdotes_, que le mot grec _anekdota_ ne signifie pas,
comme quelques-uns l'ont cru, une histoire des actions particulières
d'un prince ou d'un peuple, mais une histoire jusque-là non connue et
qu'on met en lumière. C'est dans ce sens que Cicéron promettait un
jour à son ami Atticus de publier des _anecdotes_, qu'il avait
composées à l'exemple de Théopompe, qui écrivit l'histoire de son
temps fort satiriquement, surtout contre Philippe de Macédoine et ses
capitaines.
Au siècle dernier, de nombreux recueils anecdotiques furent publiés,
dont le titre avait encore le sens de révélation: _Anecdotes de la
cour_, _Anecdotes des républiques_, etc.
Mais nous avons changé cela, comme bien d'autres choses.
=361.=--«Il n'est aucun pays, dit un auteur du siècle dernier, où
la manie des titres soit plus grande qu'en Allemagne; c'est en quelque
sorte une maladie du climat, comme le spleen en Angleterre. _Sa
Grâce_, _Sa Gracieuseté_, sont des qualifications banales qui, chez
les Germains, s'appliquent indistinctement à un prince, à un
conseiller, à son secrétaire, et pour ainsi dire au premier faquin
dont on requiert l'appui ou la recommandation.»
La chancellerie allemande a poussé même les choses à ce point qu'elle
n'expédie pas un décret de mort sans que le mot _gracieux_ ne s'y
trouve placé. L'huissier qui notifie un arrêt à un condamné lui dit:
«Écoutez la gracieuse sentence que le très gracieux conseil vient de
prononcer à votre égard.»
=362.=--La rue Saint-Sauveur s'appelait autrefois rue _du
Bout-du-Monde_, et ce nom lui venait d'une enseigne où l'on avait
peint un bouc, un duc (oiseau) et un globe terrestre précédés du mot
_AV_. Cela faisait _AV BOUC DUC MONDE_, ce que l'on lisait: _Au bout
du monde_.
=363.=--On voyait jadis au carrefour appelé la pointe
Saint-Eustache une grande pierre posée sur un égout en forme de petit
pont, et qu'on appelait le pont Alais, du nom de Jean Alais. Cet
homme, pour se rembourser d'une somme qu'il avait prêtée au roi, fut
l'inventeur et le fermier d'un impôt d'un denier sur chaque panier de
poisson qu'on apportait aux Halles: il en eut tant de regret qu'il
voulut, en expirant, être enterré sous cette pierre, dans cet égout
des ruisseaux des halles.
=364.=--Sous la première et jusque vers la fin de la seconde
race, on ne portait qu'un nom, et ce nom n'était point attaché à la
filiation et parenté; celui du fils était presque toujours différent
de celui du père. Tous les noms étaient communs, comme le sont
aujourd'hui les noms de baptême Jacques, François, Pierre, Paul,
Philippe, etc. Le père, à la naissance d'un fils, lui donnait le nom
qui lui venait dans l'idée, Filmer, Thierry, Gogon, Gontran, Eudes,
Pépin, etc., et on le baptisait sous ce nom. Il pouvait arriver que
vingt hommes dans une province portassent le même nom sans être
parents.
Ce ne fut que vers la seconde race que, les fiefs, qui n'étaient
auparavant qu'à vie, étant devenus héréditaires, on prit le nom du
fief que l'on possédait, et ce nom devint aussi héréditaire dans la
famille.
Chez les Grecs et les Romains, et chez bien d'autres peuples, les
filles conservaient leur nom en se mariant; ce n'est que depuis
l'entier établissement du christianisme qu'elles prennent celui de
leur mari.
=365.=--Charles-Quint et François Ier, alors son prisonnier,
s'étant trouvés ensemble au passage d'une porte, l'empereur, qui
voulait par des politesses préparer le roi à lui céder ses prétentions
sur Naples, sur le Milanais, sur Gênes, sur la Flandre et l'Artois,
offrit le pas à son hôte, qui le refusa. Arrêtés par ce débat, ils
s'adressèrent au grand maître de Malte, Villiers de l'Ile-Adam, qui se
trouvait là, pour qu'il décidât ce point d'étiquette.
«Je prie Dieu, répondit Villiers, qu'entre Vos Majestés il ne s'élève
à l'avenir d'autres différends que pour le passage d'une porte.» Puis,
parlant à François Ier: «Je crois, Sire, que vous ne devez pas refuser
les honneurs que le premier prince de la chrétienté veut accorder chez
lui au plus grand roi de l'Europe.»
Il n'était guère possible, dit l'auteur qui rapporte cette anecdote,
de faire passer le roi de France par une plus belle porte.
=366.=--Chacun sait que le mot _mausolée_, ayant l'acception de
tombeau magnifique, vient de la superbe sépulture que la reine de
Carie Arthémise fit élever à son époux Mausole, et qui passait chez
les anciens pour une des sept merveilles du monde. Mais voici,
paraît-il, dans quelles circonstances ce mot fut introduit dans notre
langue.
«Malherbe, dit Ant. de Latour, dans la notice biographique qu'il a
placée en tête d'une édition des œuvres de ce poète, Malherbe avait
un fils, jeune homme plein de mérite, qui était conseiller au
parlement d'Aix. Le jeune Malherbe fut tué dans un duel. Tallemant des
Réaux affirme même qu'il périt assassiné dans une querelle. Malherbe
voulut se battre contre le meurtrier, nommé de Piles; et comme Balzac
lui représentait que de Piles n'avait pas vingt-cinq ans, et qu'il en
avait, lui, soixante-douze: «C'est bien pour cela, répondit-il; je ne
hasarde qu'un sou contre une pistole.» La famille de Piles lui offrit
de l'argent pour l'apaiser. Il refusa d'abord avec opiniâtreté; mais
ses amis lui représentèrent qu'il devait accepter les dix mille écus
qu'on lui proposait. «Soit, dit-il, puisqu'on m'y contraint, je
prendrai cet argent; mais je n'en garderai rien pour moi:
_j'emploierai le tout à faire bâtir un_ MAUSOLÉE _à mon fils_.»
En employant le mot _mausolée_ au lieu de tombeau, remarque le
biographe, c'était un vocable nouveau qu'il donnait à la poésie, et
partant à la langue française.
=367.=--On lit dans les _Récréations mathématiques et physiques_
d'Ozanam un trait qui prouve que, bien avant qu'on eût isolé le
phosphore, on connaissait les effets de ce corps dans l'état de
nature, et qu'à l'occasion l'on sut en faire usage.
Kenette, deuxième roi d'Écosse, qui régnait à la fin du neuvième
siècle, voulant soumettre les Pictes, montagnards farouches, ennemis
de toute domination, qui avaient tué son père le roi Alpin, proposa à
sa noblesse et à son peuple de les combattre. La cruauté des Pictes et
leurs succès dans une guerre récente épouvantaient les Écossais, qui
refusèrent de marcher contre eux. Pour les y résoudre, Kenette
recourut à la ruse.
Il fit inviter à des fêtes qui devaient durer plusieurs jours, les
principaux citoyens et les chefs des armées. Il les reçut avec la plus
grande civilité, les combla de prévenances, leur prodigua les festins
et les plaisirs de toutes sortes.
Un soir que la fête avait été plus brillante, que les liqueurs les
plus agréables et les plus enivrantes avaient coulé en abondance, le
roi, feignant la fatigue, invita ses convives à se livrer avec lui aux
douceurs du sommeil... Déjà le silence régnait dans le palais: les
nobles, qui avaient abusé des boissons, dormaient profondément, quand
des hurlements épouvantables retentirent autour d'eux.
Troublés, étourdis à la fois par les fumées du vin et par un lourd
sommeil, ils aperçoivent le long des salles où ils sont couchés des
spectres affreux, tout en feu, armés de bâtons enflammés, portant de
grandes cornes de bœufs dont ils se servaient pour pousser des
beuglements terribles et pour faire entendre ces paroles: «La justice
de Dieu attend les Pictes, meurtriers du roi Alpin; leur châtiment
approche... Dieu bénira ceux qui se seront faits les instruments de
la vengeance, dont nous sommes les messagers.»
Le stratagème du roi Kenette produisit tout l'effet qu'il en
attendait. Le lendemain, dans un conseil, les seigneurs rendant compte
de leur vision nocturne, et le roi assurant qu'il avait entendu et vu
les mêmes apparitions, il fut convenu d'une voix unanime qu'on devait
obéir à Dieu et marcher contre les Pictes, qui peu après furent
attaqués, vaincus trois fois de suite et taillés en pièces. Il va de
soi que l'assurance due à la promesse d'intervention divine aida
beaucoup à la victoire des Écossais.
Ce fut ainsi que le roi Kenette sut mettre à profit des effets de
phosphorescences naturelles, qui lui avaient été indiqués sans doute
par un observateur de son entourage. Tout avait consisté à choisir des
hommes de grande taille, qu'on avait recouverts de peaux de grands
poissons dont les écailles reluisent extraordinairement, et de leur
mettre à la main des branches d'un certain bois mort qui jette aussi
des lueurs phosphorescentes.
=368.=--L'écrivain Stendhal (Henri Beyle de son vrai nom) a
publié en un gros volume la biographie de Rossini, son contemporain.
«Or--dit Hippolyte Lucas dans ses _Portraits et Souvenirs
littéraires_, qui viennent d'être publiés par son fils--c'était
une chose curieuse que d'entendre Rossini parler de ses biographes,
qui tous ont prétendu avoir vécu dans son intimité, bien qu'il n'ait
connu aucun d'entre eux. Voici ce qui lui est arrivé avec Stendhal. Sa
biographie avait déjà été publiée depuis longtemps par le spirituel
écrivain, sans que Rossini l'eût jamais rencontré. Un jour, il entra
chez le directeur du Théâtre-Italien, où se trouvait Mme Pasta, en
conversation avec un gros monsieur d'une apparence assez lourde.
Celui-ci se leva, à l'arrivée de Rossini, salua et sortit sans mot
dire: «Est-ce que vous êtes fâché? dit Mme Pasta à Rossini.--Moi,
fâché! avec qui?--Mais avec ce monsieur qui vient de sortir!--Je
ne le connais pas, je ne l'ai jamais vu.--Voilà qui est singulier,
dit Mme Pasta, c'est M. Stendhal.--Ah! reprit Rossini, celui qui a
écrit mon histoire! je ne suis pas fâché de l'avoir vu une fois dans
ma vie.»
«Cette anecdote m'a été racontée par Rossini; et je lui ai entendu
dire également qu'il n'avait ni vu ni connu l'auteur allemand d'une de
ses biographies en trois volumes, traduite en Belgique, et qui
n'était d'ailleurs qu'un long et méchant roman.»
=369.=--On a relevé les divers moyens employés par certains
compositeurs célèbres pour _s'entraîner_ à la création de leurs
œuvres:
Gluck, pour s'échauffer l'imagination et se transporter immédiatement
en Aulide ou à Sparte, avait coutume de se placer au milieu d'un beau
paysage; et là, un piano devant lui, une bouteille de champagne sous
la main, il écrivit ses deux _Iphigénie_, son _Orphée_, etc.
Sarti, au contraire, voulait une chambre sombre, à peine éclairée par
une petite lampe suspendue au plafond; et, durant les heures
silencieuses de la nuit, il attendait venir l'inspiration musicale.
Cimarosa se plaisait au milieu du tumulte et du bruit; il aimait à
avoir beaucoup de monde autour de lui pour composer. Souvent il lui
arriva d'écrire dans l'espace d'une nuit les motifs de huit à dix airs
charmants, qu'il achevait ensuite au milieu d'une bruyante compagnie.
Cherubini avait également l'habitude de composer en société. Si
l'inspiration paraissait rebelle, il empruntait un jeu de cartes à
ceux qui jouaient auprès de lui, et le couvrait ensuite de caricatures
et de croquis plus grotesques et plus bizarres les uns que les autres;
car son crayon était toujours aussi facile que sa plume, quoique bien
différemment éloquent.
Sacchini ne pouvait écrire une phrase musicale si sa femme, qu'il
aimait beaucoup, n'était auprès de lui, et si un chat dont il
raffolait ne gambadait dans sa chambre.
Paësiello composait dans son lit. C'est blotti entre ses draps qu'il
écrivit le _Barbier de Séville_, la _Meunière_, et d'autres partitions
charmantes.
Zingarelli dictait sa musique à ses élèves après avoir lu un passage
des Pères de l'Église ou de quelque classique latin.
Haydn, solitaire et sombre, après avoir mis à son doigt la bague que
lui avait envoyée Frédéric II et qu'il disait lui être nécessaire pour
évoquer l'inspiration, se plaçait devant son piano, et après quelques
instants prenait, comme il disait, son essor dans les chœurs des
anges.
=370.=--Ce n'est pas d'aujourd'hui que les lapins, par leur
surabondante propagation, ont été une cause d'inquiétude pour
certaines régions.
«En Espagne, lisons-nous chez un compilateur du dix-huitième siècle,
les lapins causèrent jadis de grands dommages. Quelques médailles
antiques représentent l'Espagne personnifiée par une femme triste
ayant un lapin à ses pieds. On assure que ces animaux, en creusant le
sol pour y établir leurs terriers sous les murs et les maisons de
l'ancienne Tarragone, causèrent le renversement de cette ville, qui,
en s'écroulant, ensevelit sous ses ruines un grand nombre de ses
habitants.»
=371.=--Le titre de littérateur, dit une gazette de l'an XII, a
été longtemps interdit à tout homme qui prétendait aux postes de
distinction. Bussy-Rabutin, frère de Mme de Sévigné, se défendait
vivement d'être écrivain, comme un autre se fût défendu d'une
bassesse. Il disait qu'il n'écrivait qu'en homme de qualité. Le
cardinal de Bernis fut longtemps embarrassé de sa réputation
littéraire. A l'avènement de Louis XVI, les tantes du roi lui
proposèrent de le rappeler au ministère. «Je n'en veux point,
répondit-il, il a fait des vers.»
Le duc de Nivernois ne fit publier ses poésies qu'après la Révolution.
On a entendu le duc de Choiseul parler de Saint-Lambert, auteur des
_Saisons_, mais homme très distingué et vaillant militaire, avec une
sorte de mépris, parce qu'il cultivait les lettres. Turgot, qui avait
un goût marqué pour la poésie, et parfois y réussissait très bien, en
fit un secret qu'il ne confia qu'à quelques intimes.
=372.=--A Manille et à Java, où le café croît spontanément dans
les champs, la dissémination de sa graine s'opère très souvent par
l'intermédiaire d'une espèce de belette appelée à Manille _Viverra
musanya_ et à Java _Lawach_.
Cet animal est très friand des baies du caféier, qui, on le sait sans
doute, ont un peu la forme et le goût de nos cerises; c'est le noyau
qui constitue pour nous le grain de café.