à l'état rustique que parmi les habitants des jardins, on ne se doute
guère de la signification de ce nom, qui, de physionomie toute
spéciale, semble affecter aussi une sorte de distinction. Or,
_scabieuse_ vient du latin _scabies_, gale, et de _scabiosa_, galeuse.
Pourquoi cette désignation? Non point parce que la plante donne ou
porte la gale avec elle, mais parce que l'ancienne pharmacopée,
s'autorisant de ce qu'on appelait l'indication des _signatures_, et
trouvant chez cette plante des parties écailleuses, membraneuses, et
partant analogues aux formations qui caractérisent les maladies de la
peau, en avait conclu que le Créateur l'avait ainsi marquée comme
devant être employée pour le traitement des maladies épidermiques.
L'espèce la plus renommée était la grande scabieuse, dite _succise_ ou
_coupée par le bas_, qui passait pour avoir des vertus vraiment
souveraines. La racine de cette scabieuse étant d'ordinaire tronquée
et comme rongée à son extrémité inférieure: on prétendait que c'était
une morsure faite par le diable, pour faire périr une plante si
précieuse dans le traitement des plus affreuses maladies. De là le nom
populaire de _morsure_ ou _mors du diable_ donné à la scabieuse
succise, qui depuis a été reconnue comme à peu près inerte, et par
conséquent rayée du nombre des médicaments efficaces.
=329.=--«Sous le règne de Henri III et au temps de nos guerres de
religion,--dit Sully dans ses _Mémoires_,--les habitants de
Villefranche formèrent le complot de s'emparer de Montpazier, petite
ville voisine. Ils choisirent pour cette expédition la même nuit que
ceux de Montpazier avaient prise pareillement, sans en rien savoir,
pour surprendre Villefranche. Le hasard fit encore qu'ayant suivi un
chemin différent, les deux troupes ne se rencontrèrent point. Tout fut
exécuté de part et d'autre avec d'autant plus de facilité que les deux
places étaient demeurées sans défense. On pilla, on se gorgea de
butin. Les deux partis triomphaient. Mais quand le jour parut,
l'erreur fut découverte: et la composition fut que chacun retournerait
chez soi, et qu'on se rendrait mutuellement tous les effets pillés.»
=330.=--Le cardinal le Bossu, archevêque de Malines, haranguant
un jour Louis XV: «Sire, lui dit-il, tandis que vos peuples font des
vœux pour la continuation de vos victoires, j'offre des sacrifices à
Dieu pour les faire cesser. Chaque jour le sang de Jésus-Christ coule
sur nos autels; tout autre sang nous alarme. C'est ainsi qu'un
ministre de l'Église doit parler à un Roi Très Chrétien.»
=331.=--Georges Dosa, aventurier sicilien, avait été couronné roi
de Hongrie par les paysans de ce pays, qui s'étaient soulevés contre
la noblesse et le clergé. Jean, vaïvode de Transylvanie, défit les
rebelles l'année suivante et fit leur roi prisonnier. Pour punir
celui-ci de son usurpation et des violences commises par ses
partisans, on le fit asseoir nu sur un trône de fer rougi au feu,
ayant sur la tête une couronne, et à la main un sceptre du même métal
ardent.
On lui ouvrit ensuite les veines, et l'on fit avaler un verre de son
sang à son frère, qui s'était associé à sa révolte. On le lia sur un
siège, et l'on lâcha sur lui trois paysans qu'on avait fait jeûner
depuis plusieurs jours, et qui eurent ordre de le déchirer avec les
dents.
Après cela, il fut écartelé; son corps, mis en lambeaux et cuit, fut
distribué comme aliment à quelques autres de ses complices, affamés
par un jeûne prolongé. Les autres prisonniers furent empalés ou
écorchés vifs, excepté quelques-uns, qu'on laissa simplement mourir de
faim.
=332.=--Nous voyons très souvent annoncé que telle ou telle
nomination a été faite par l'autorité supérieure sur une liste de
présentation dressée par une faculté, une corporation. On trouve des
exemples de cet usage aux temps antiques, mais généralement alors la
présentation, grâce à la forme qu'on lui donnait, ne favorisait aucun
des candidats censés choisis à mérite égal,--ce qui ne manque pas
d'avoir lieu dans la forme actuelle, où forcément les noms sont rangés
dans un ordre quelconque, et où la première place laisse supposer déjà
une recommandation plus spéciale.
Dans beaucoup de cas, les anciens, pour ne pas formuler leur
préférence, avaient coutume d'écrire les noms des dieux, de leurs amis
et même de leurs serviteurs sur un cercle; de sorte que, ne leur
attribuant aucun rang, on n'aurait pu dire quel était le premier dans
leur respect, leur affection ou leur estime. Un honneur égal revenait
par conséquent à tous.
Chez les Grecs, les noms des sept sages étaient ordinairement placés
en cercle. Et nous voyons dans un vieil auteur que les Romains avaient
coutume d'écrire sur un ou plusieurs cercles les noms de leurs
esclaves, afin qu'on ne sût point ceux qu'ils préféraient, et auxquels
ils comptaient donner un jour la liberté.
D'autre part, on rapporte qu'un pape ayant demandé aux cordeliers de
désigner trois des leurs dans le dessein d'en élever un au cardinalat,
les pères, qui savaient sans doute leur antiquité, écrivirent en
cercle les noms des trois plus méritants de leur ordre, afin que rien
ne recommandât l'un plus que l'autre au choix du pontife.
Ne pourrait-on pas, en certains cas, revenir à cette ingénieuse
formule?
=333.=--C'était un ancien usage en Égypte que les femmes ne
portassent point de souliers, pour leur faire comprendre qu'une femme
doit rester à la maison.
=334.=--Dans cette même Égypte, le maître d'une maison où mourait
un chat se rasait le sourcil gauche, en signe de deuil.
=335.=--A Marseille, du temps de Valère-Maxime, on gardait
publiquement du poison, qu'on donnait à ceux qui, ayant exposé les
raisons qu'ils avaient de s'ôter la vie, en obtenaient la permission.
Le Sénat examinait très attentivement leurs raisons, avec une
disposition qui n'était ni favorable à l'envie indiscrète de s'ôter la
vie, ni contraire au désir légitime de mourir. On recueillait les
voix, et, d'après leur nombre pour ou contre, le président du sénat
écrivait sur la requête: «Le sénat vous ordonne de vivre,» ou: «Le
sénat vous permet de mourir.»
=336.=--Savez-vous pourquoi,--disait, il y a un siècle, un
recueil intitulé _Journal de littérature_,--savez-vous pourquoi
le soufflet sur la joue est le plus grave des outrages?--C'est
qu'il n'y avait autrefois que les vilains qui combattissent à visage
découvert, et qu'il n'y avait qu'eux qui pussent recevoir des coups
sur la face. On tint donc entre gentilshommes qu'un soufflet donné sur
la joue était une insulte qui devait être lavée dans le sang, parce
que celui qui le recevait était traité comme un vilain.
=337.=--On a remarqué que le mot _sac_, dont l'origine première
n'est pas bien déterminée, est peut-être celui de tous les mots dont
la forme est la plus identique dans les langues anciennes et modernes.
Les Syriens et les Chaldéens disaient _saka_, les Hébreux _sak_, les
Grecs _sakkos_, les Latins _saccus_, les Égyptiens, Samaritains et
Phéniciens _sak_; les Arabes disent _saccaron_, les Arméniens _sac_,
les Italiens _sacco_, les Allemands _sack_, les Anglais _sacke_, les
Danois _sacck_, les Polonais _zako_, les Flamands _zak_, etc.
Partant de cette remarque, un certain Emmanuel, juif et poète bouffon,
qui vivait à Rome il y a quelques siècles, explique dans un de ses
sonnets comment le mot _sac_ est resté ainsi dans toutes les langues.
«Ceux qui travaillaient à la tour de Babel, dit-il, avaient, comme un
manœuvre, chacun un sac. Quand le Seigneur confondit leurs langues,
la peur les ayant pris, chacun voulut s'enfuir et demanda son sac. On
n'entendit répéter partout que le mot _sac_, et c'est ce qui fit
passer ce mot dans toutes les langues que l'on parlait alors.»
=338.=--On appela au seizième siècle _noces salées_ les
fiançailles que François Ier, dans un but politique, fit célébrer en
1540 entre sa nièce Jeanne d'Albret, reine de Navarre, alors âgée
seulement de douze ans, et un prince de Clèves. Les fêtes splendides
qui furent données à cette occasion, dans le but de narguer l'empereur
d'Allemagne, avaient épuisé le trésor royal. Pour le remplir de
nouveau, l'on établit dans les provinces du Midi un lourd impôt sur le
sel: ce qui fit que l'on appela _noces salées_ ces promesses de
mariage, qui d'ailleurs n'eurent pas de suite, car, huit ans plus
tard, la politique royale ayant pris un autre cours, la jeune
princesse épousa Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, auquel elle
apporta en dot la principauté de Béarn et le titre de roi de Navarre.
De ce mariage naquit Henri IV.
=339.=--Une des principales cérémonies du mariage, chez les
Latins, consistait à faire passer sous un _joug_ les nouveaux époux.
De là ce mot _conjugium_ (joug commun) pour désigner le mariage. Ce
mot n'a pas formé de substantif dans notre langue, mais il nous a
donné l'adjectif _conjugal_, se rapportant aux choses du mariage; nous
lui devons aussi _conjuguer_, qui, par conséquent, signifie soumettre
au même joug les formes diverses des verbes.
On peut croire que l'antique usage de mettre dans le mariage chrétien
le _poêle_ sur la tête du mari et de la femme dérive de l'imposition
du joug chez les Romains.
=340.=--Un poète, qui décrit un combat, dit qu'après l'engagement
Le sol était _jonché_ de morts et de mourants.
Un autre, pour faire honneur à un grand et bienfaisant personnage,
dit:
Il faut _joncher_ de fleurs le chemin qu'il doit suivre.
Millevoye, dans sa _Chute des feuilles_:
De la dépouille de nos bois,
L'automne avait _jonché_ la terre.
Etc., etc.
Or le verbe _joncher_ vient du latin _juncus_, qui signifie _jonc_,
sorte de plante des sols humides. Pour établir le rapport entre ce
sens primitif et l'acception actuelle, il faut savoir que jadis, en
des temps où l'usage des tapis de pied était encore sinon ignoré, du
moins trop coûteux même pour la plupart des gens riches, on avait
coutume, dans les châteaux, de couvrir le sol des salles d'une
épaisseur de joncs coupés,--ou d'autres herbages. C'était ce
qu'on appelait la _jonchée_. _Joncher_, c'est-à-dire couvrir le sol de
joncs, s'est dit d'abord de manière absolue. En prenant à la fois
l'action et la substance employée (comme _saupoudrer_, poudrer de sel;
_argenter_, garnir d'argent), le verbe n'avait besoin d'aucun
complément; mais la désignation de cet acte particulier s'étant
ensuite appliquée à des faits analogues, on _joncha_ de fleurs un
chemin, le champ de bataille se trouva _jonché_ de cadavres, etc. Il
fallut alors exprimer la chose dénaturée en étendant le sens primitif
et restreint du verbe; et il en fut comme pour saupoudrer de sucre un
gâteau, ferrer d'argent un coffret, etc.
=341.=--Un fameux voleur qui vivait au seizième siècle, et
ressemblait beaucoup au cardinal Simonetta, profita de cette
ressemblance pour faire un grand nombre de dupes. Prenant la pourpre
et s'entourant de domestiques, qui étaient des voleurs comme lui, il
se présenta, en train magnifique, dans plusieurs villes, en prenant la
qualité de légat et en se faisant, comme tel, délivrer des sommes
considérables, destinées, disait-il, au trésor pontifical. La
friponnerie ayant été découverte, il fut arrêté; on lui fit son procès
et, après lui avoir fait confesser des crimes horribles, il fut
condamné à être pendu. L'exécution se fit avec une sorte de pompe
solennelle. On l'étrangla avec une corde d'or filé, et on lui fit
porter, en le conduisant au supplice, une bourse vide pendue au cou,
avec un écriteau ainsi conçu: «Je ne suis pas le cardinal Simonetta,
mais bien le voleur _sine moneta_ (sans monnaie).»
=342.=--Le fanatique Felton, qui tua le duc de Buckingham, favori
de Charles II, était si vindicatif qu'ayant un jour appelé en duel un
gentilhomme qui l'avait offensé, et croyant que la qualité de son
ennemi lui ferait peut-être refuser le cartel, il lui envoya en même
temps un de ses doigts qu'il avait coupé lui-même: «Je veux, dit-il,
qu'il sache de quoi est capable, pour venger une injure, l'homme qui
peut se mettre lui-même en morceaux.»
=343.=--La première idée de la location des livres est signalée
ainsi par Jaquette Guillaume, dans son histoire des _Dames illustres_,
publiée en 1665:
«Ne voyons-nous pas que les livres de Mlle de Scudéry sont de plus
grande estime et se débitent à de plus grands prix que ceux des plus
renommés historiens? Son libraire a taxé à une demi-pistole (5 francs
de notre monnaie actuelle) POUR LIRE SEULEMENT une histoire de cette
illustre savante.»
M. Édouard Fournier, qui n'a pas connu cette particularité de
l'histoire littéraire du dix-septième siècle, a parlé, lui aussi, dans
son _Vieux-Neuf_, de la location des livres par les libraires. Il n'en
fait remonter l'origine qu'au dix-huitième siècle, à l'époque où les
romans de l'abbé Prévost et de Jean-Jacques Rousseau passionnaient
tous les esprits.
=344.=--Sous le règne du roi Georges II d'Angleterre, une estampe
satirique fut publiée, que l'on attribua à Kay, et qui devint aussitôt
populaire sous le titre de _les Cinq Tous_ (_the five all_). Cette
gravure représentait cinq personnages du temps:
1º Un prêtre, le docteur Himter, célèbre prédicateur écossais, disant:
_Je prie pour tous_;
2º Un avocat, sir Thomas Erskine, notable membre du parlement, disant:
_Je parle pour tous_;
3º Un laboureur, gentilhomme fermier innomé, disant: _Je les nourris
tous_;
4º Un soldat, le roi Georges, disant: _Je combats pour tous_;
5º Enfin le diable, disant: _Je les emporte tous_.
En réalité, l'estampe publiée en Angleterre dans les premières années
de notre siècle n'était qu'une imitation de celle dont nous donnons
ici le fac-similé, d'après un exemplaire unique, et qui date de
l'époque où Racine fit jouer sa comédie des _Plaideurs_, c'est-à-dire
en plein règne de Louis XIV. Elle est intitulée _les Vérités du siècle
d'à présent_, et pourrait aussi bien s'appeler _les Quatre Tous_.
Les figures principales y sont accompagnées au second plan des sujets
accessoires complétant l'idée symbolique de l'artiste.
C'est d'abord, derrière le prêtre, en costume d'officiant dont la
légende est: _Je prie pour vous tous_, un solitaire en oraison,
emblème du détachement des richesses mondaines. Derrière le soldat,
disant: _Je vous garde tous_, un incendie tord ses flammes; mais c'est
évidemment pour repousser la troupe des envahisseurs, qu'on aperçoit
dans le lointain et qui ont causé ce désastre, que l'homme d'armes va
combattre. Le rustique, disant: _Je vous nourris tous_, va porter à la
ville les produits de la terre, pendant qu'un de ses camarades est
occupé au labour; enfin voici l'avocat chargé de ses sacs, de ses
cornets à encre, de ses rôles; la mine pleine, la main ouverte dans un
geste de harangue, il cache à demi du pan de sa robe un loup en train
de dévorer un agneau, et c'est avec juste raison qu'il dit: _Je vous
mange tous_. Conclusion que doivent méditer ceux que n'effraye pas le
sort de l'agneau, et qui forme la moralité de cette composition.
[Illustration: FIG. 28.--_Les vérités du siècle d'à présent_,
fac-similé d'une estampe d'Aubry, graveur strasbourgeois du
dix-septième siècle.]
=345.=--Chez nous, se faire montrer au doigt, c'est, en se
rendant ridicule ou méprisable par sa conduite, se faire remarquer ou
moquer publiquement.
Chez les anciens, au contraire, être montré au doigt était
ordinairement une sorte d'hommage dont l'estime publique pouvait seule
honorer celui qui en était l'objet. _Pulchrum est digito monstrari_,
dit Perse.
Démosthène, montré au doigt par une marchande d'herbes qui disait à sa
voisine: «Tiens! le voilà,» ne put se défendre d'un mouvement de
vanité. C'était aussi le faible d'Horace, qui dit à l'un de ses
protecteurs que c'est grâce à lui qu'il est montré au doigt par les
passants:
_Totum muneris hoc tui est,
Quod monstror digito prætereuntium._
=346.=--_Boire à la santé de quelqu'un_ est une expression usitée
généralement aujourd'hui chez tous les peuples civilisés. Elle
correspond au _tibi propino_ des Romains. Ce verbe, formé du grec,
signifie boire avant quelqu'un, comme pour lui donner l'exemple et
l'inviter à faire de même. Chez les Grecs, à la fin du repas, on
apportait sur la table une grande coupe pleine de vin; un des convives
la prenait à la main et, après y avoir bu, la présentait à son voisin,
qui faisait comme lui. La coupe passait ainsi à la ronde. Cette
cérémonie, instituée par l'amitié, dont elle resserrait les nœuds,
s'appelait _philotesia_, c'est-à-dire _propinatio post cœnam, in
signum amicitiæ_: la coupe était nommée _philotesius crater_.
«Les Allemands--écrivait Érasme au seizième siècle--font
encore la même chose, et chez eux cette espèce de cérémonie a des
conséquences toutes particulières. Quelques mauvais traitements qu'ait
reçus un homme, il est tenu de tout oublier quand il a pris des mains
de son ennemi la coupe de réconciliation; cet acte lui enlève jusqu'au
droit de le poursuivre en justice, et les juges ne recevraient pas sa
plainte.»
Il n'en est plus ainsi en pays germanique.
L'usage de faire circuler la coupe à la fin du repas se perdit peu à
peu, par crainte de la lèpre, maladie contagieuse fort commune à
certaine époque, et fut remplacé par celui de choquer les verres les
uns contre les autres, qu'on appela chez nous _trinquer_ (de
l'allemand _trinken_, boire). C'est tout ce qui nous reste de la
_propination_ des anciens.
=347.=--Au mois de mai 1750, Louis XV étant atteint d'une grande
faiblesse, on répandit dans le peuple le bruit qu'on enlevait des
enfants pour les égorger, et faire de leur sang des bains ordonnés
pour la guérison du royal malade. Ce bruit occasionna une émeute. Peu
après, le roi devant passer par Paris pour aller à Compiègne, on
craignit un mouvement populaire, et l'on fit entendre à Sa Majesté
qu'elle ne devait pas honorer de sa présence des sujets rebelles. En
conséquence, on traça de Versailles à Saint-Denis une route pour le
passage du roi, et on l'appela _le chemin de la Révolte_ (nom qui a
survécu).
=348.=--«Que de bruit, mon Dieu, que de bruit pour une omelette!»
comme disait le poète mécréant du dix-septième siècle. De quelle
omelette et de quel poète mécréant est-il ici question?
--Ce poète s'appelait Desbarreaux. On lui attribue le fameux
sonnet qui commence ainsi:
Grand Dieu, tes jugements sont remplis d'équité!
et qui se termine par ceux-ci:
Tonne, frappe, il est temps; rends-moi guerre pour guerre.
J'adore en périssant la raison qui t'aigrit:
Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre,
Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ?
Ce sonnet qui, au temps où l'on admettait après Boileau que
Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème,
fut souvent cité comme le modèle du genre, et figure à ce titre dans
tous les anciens traités et recueils de littérature, est inspiré par
une pensée essentiellement pieuse; mais l'auteur--qui d'ailleurs,
assure-t-on, en aurait répudié la paternité--n'était rien moins
qu'un indévot avéré, dont la conduite ordinaire était pour son époque
un sujet de scandale. A vrai dire, cet _esprit fort_, comme beaucoup
de ses pareils, donnait des marques de la plus grande faiblesse dès
qu'il était sous l'empire de la moindre indisposition, ou qu'il
croyait voir quelque menace de la destinée. Riche et disciple zélé
d'Épicure, il avait, dit Tallemant des Réaux, environ trente-cinq ans
quand il fit, avec quelques autres gourmands comme lui, le projet de
faire une tournée en France, pour aller savourer dans chaque localité
les productions qui en font la renommée. Au cours de ce voyage, les
joyeux compagnons durent plus d'une mésaventure à l'impiété dont ils
faisaient montre en tous lieux, et qui, au moins chez Desbarreaux,
n'était guère qu'un assez mince dehors, sous lequel se cachait une
sorte de trembleur superstitieux.
Aussi, une fois qu'il voulait entreprendre un ecclésiastique sur des
questions de foi ou d'incrédulité: «Remettons, je vous prie, cette
controverse à votre première maladie,» lui dit le prêtre, qui
connaissait le personnage.
Or un jour de vendredi saint, Desbarreaux et ses amis s'en étaient
allés pour rompre le jeûne, contre lequel ils tenaient à protester,
dans un cabaret de Saint-Cloud, où, à leur grand déplaisir, ils ne
trouvèrent que des œufs. Force leur fut de se contenter d'une
omelette, mais ils exigèrent qu'on y mît du lard.
A peine sont-ils attablés pour manger ce mets anticanonique, qu'un
orage terrible éclate, qui semble vouloir abîmer la maison. Alors
Desbarreaux: «Mon Dieu, fit-il, que de bruit pour une omelette!» et,
prenant le plat, il le jeta par la fenêtre. C'est à ce mot, depuis
passé en proverbe, que Boileau fait allusion quand il dit, dans sa
satire sur les _Femmes_, qu'il en a connu plus d'une qui
Du tonnerre dans l'air brave les vains carreaux,
Et nous parle de Dieu du ton de Desbarreaux.
=349.=--Autrefois, lorsque les bûcherons devaient compter avec
leurs maîtres, ou les marchands avec les acheteurs, on plantait, pour
mesurer le bois à brûler qui ne se mettait pas en fagots, quatre pieux
hauts chacun d'autant de pieds et formant un carré de huit pieds de
côté; et comme les dimensions de cette mesure se prenaient avec une
corde, on appela naturellement _corde_ la quantité de bois qu'elle
pouvait contenir, puis, par suite, _bois de corde_ le bois de
chauffage qui se débitait à ladite mesure.
=350.=--Dans un article de journal nous trouvons ce passage: «Le
pauvre X... est un fluctuant de premier ordre. Pris d'incertitude sur
le sort de la coterie à laquelle ses intérêts lui commanderaient de
s'attacher, il hésite, il louvoie. Il veut bien se rallier, mais pour
le bon motif, à la condition que sa situation ne courra aucun risque.
On croirait toujours l'entendre s'écrier:
Ah! ne me brouillez pas avec la République!...»
Il est fait allusion à une scène célèbre du _Nicomède_ de Corneille
(acte II, scène III).
Nicomède, fils de Prusias, roi de Bithynie, est indigné que son père
accepte tranquillement d'être le protégé et, partant, l'humble sujet
de Rome. En présence d'un ambassadeur des Romains qui, connaissant les
sentiments du jeune prince, demande que le sceptre de Bithynie passe
aux mains de son frère cadet, Nicomède rappelle son père à la dignité
royale.
NICOMÈDE.
De quoi se mêle Rome? et d'où prend le sénat,
Vous vivant, vous régnant, ce droit sur votre État?
Vivez, régnez, seigneur, jusqu'à la sépulture,
Et laissez faire après ou Rome ou la nature.
PRUSIAS.
Pour de pareils amis il faut se faire effort.
NICOMÈDE.
Qui partage vos biens aspire à votre mort;
Et de pareils amis, en bonne politique...
PRUSIAS.
Ah! ne me brouillez point avec la République;
Portez plus de respect à de tels alliés.
On fait assez fréquemment allusion à ce passage.
=351.=--Nos pères, forts mangeurs, étaient, nous l'avons déjà
noté, grands amateurs d'épices facilitant la digestion de leurs trop
abondants repas. Parmi les épices les plus recherchées, figurait la
noix muscade, dont on râpait une certaine quantité sur la plupart des
mets.
L'usage ou plutôt la mode de la muscade fut pendant quelque temps
interrompue en France au dix-septième siècle, et voici à quelle
occasion. Les ragoûts servis à Louis XIV encore jeune la veille du
jour où il fut pris de la petite vérole, étaient, selon l'ordinaire de
ce temps, fortement assaisonnés de muscade. L'odeur de la muscade, qui
l'obsédait pendant les premiers jours de la maladie, lui inspira le
plus profond dégoût pour cette épice, qui--dès lors--se
trouva déconsidérée et laissée aux tables vulgaires. Les gens comme il
faut ne purent plus sentir la muscade, et même en entendre parler sans
en éprouver des nausées. Huit ou dix ans plus tard, l'estomac du roi
s'étant réconcilié avec la muscade, elle devint plus à la mode que
jamais. Ce fut alors que Boileau, décrivant un repas ridicule,
constata l'engouement pour cette épice dans ce vers devenu célèbre,
et auquel il est souvent fait allusion:
Aimez-vous la muscade? on en a mis partout.