=328.=--Quand on nomme la _scabieuse_, plante très élégante tant

à l'état rustique que parmi les habitants des jardins, on ne se doute

guère de la signification de ce nom, qui, de physionomie toute

spéciale, semble affecter aussi une sorte de distinction. Or,

_scabieuse_ vient du latin _scabies_, gale, et de _scabiosa_, galeuse.

Pourquoi cette désignation? Non point parce que la plante donne ou

porte la gale avec elle, mais parce que l'ancienne pharmacopée,

s'autorisant de ce qu'on appelait l'indication des _signatures_, et

trouvant chez cette plante des parties écailleuses, membraneuses, et

partant analogues aux formations qui caractérisent les maladies de la

peau, en avait conclu que le Créateur l'avait ainsi marquée comme

devant être employée pour le traitement des maladies épidermiques.

L'espèce la plus renommée était la grande scabieuse, dite _succise_ ou

_coupée par le bas_, qui passait pour avoir des vertus vraiment

souveraines. La racine de cette scabieuse étant d'ordinaire tronquée

et comme rongée à son extrémité inférieure: on prétendait que c'était

une morsure faite par le diable, pour faire périr une plante si

précieuse dans le traitement des plus affreuses maladies. De là le nom

populaire de _morsure_ ou _mors du diable_ donné à la scabieuse

succise, qui depuis a été reconnue comme à peu près inerte, et par

conséquent rayée du nombre des médicaments efficaces.

=329.=--«Sous le règne de Henri III et au temps de nos guerres de

religion,--dit Sully dans ses _Mémoires_,--les habitants de

Villefranche formèrent le complot de s'emparer de Montpazier, petite

ville voisine. Ils choisirent pour cette expédition la même nuit que

ceux de Montpazier avaient prise pareillement, sans en rien savoir,

pour surprendre Villefranche. Le hasard fit encore qu'ayant suivi un

chemin différent, les deux troupes ne se rencontrèrent point. Tout fut

exécuté de part et d'autre avec d'autant plus de facilité que les deux

places étaient demeurées sans défense. On pilla, on se gorgea de

butin. Les deux partis triomphaient. Mais quand le jour parut,

l'erreur fut découverte: et la composition fut que chacun retournerait

chez soi, et qu'on se rendrait mutuellement tous les effets pillés.»

=330.=--Le cardinal le Bossu, archevêque de Malines, haranguant

un jour Louis XV: «Sire, lui dit-il, tandis que vos peuples font des

vœux pour la continuation de vos victoires, j'offre des sacrifices à

Dieu pour les faire cesser. Chaque jour le sang de Jésus-Christ coule

sur nos autels; tout autre sang nous alarme. C'est ainsi qu'un

ministre de l'Église doit parler à un Roi Très Chrétien.»

=331.=--Georges Dosa, aventurier sicilien, avait été couronné roi

de Hongrie par les paysans de ce pays, qui s'étaient soulevés contre

la noblesse et le clergé. Jean, vaïvode de Transylvanie, défit les

rebelles l'année suivante et fit leur roi prisonnier. Pour punir

celui-ci de son usurpation et des violences commises par ses

partisans, on le fit asseoir nu sur un trône de fer rougi au feu,

ayant sur la tête une couronne, et à la main un sceptre du même métal

ardent.

On lui ouvrit ensuite les veines, et l'on fit avaler un verre de son

sang à son frère, qui s'était associé à sa révolte. On le lia sur un

siège, et l'on lâcha sur lui trois paysans qu'on avait fait jeûner

depuis plusieurs jours, et qui eurent ordre de le déchirer avec les

dents.

Après cela, il fut écartelé; son corps, mis en lambeaux et cuit, fut

distribué comme aliment à quelques autres de ses complices, affamés

par un jeûne prolongé. Les autres prisonniers furent empalés ou

écorchés vifs, excepté quelques-uns, qu'on laissa simplement mourir de

faim.

=332.=--Nous voyons très souvent annoncé que telle ou telle

nomination a été faite par l'autorité supérieure sur une liste de

présentation dressée par une faculté, une corporation. On trouve des

exemples de cet usage aux temps antiques, mais généralement alors la

présentation, grâce à la forme qu'on lui donnait, ne favorisait aucun

des candidats censés choisis à mérite égal,--ce qui ne manque pas

d'avoir lieu dans la forme actuelle, où forcément les noms sont rangés

dans un ordre quelconque, et où la première place laisse supposer déjà

une recommandation plus spéciale.

Dans beaucoup de cas, les anciens, pour ne pas formuler leur

préférence, avaient coutume d'écrire les noms des dieux, de leurs amis

et même de leurs serviteurs sur un cercle; de sorte que, ne leur

attribuant aucun rang, on n'aurait pu dire quel était le premier dans

leur respect, leur affection ou leur estime. Un honneur égal revenait

par conséquent à tous.

Chez les Grecs, les noms des sept sages étaient ordinairement placés

en cercle. Et nous voyons dans un vieil auteur que les Romains avaient

coutume d'écrire sur un ou plusieurs cercles les noms de leurs

esclaves, afin qu'on ne sût point ceux qu'ils préféraient, et auxquels

ils comptaient donner un jour la liberté.

D'autre part, on rapporte qu'un pape ayant demandé aux cordeliers de

désigner trois des leurs dans le dessein d'en élever un au cardinalat,

les pères, qui savaient sans doute leur antiquité, écrivirent en

cercle les noms des trois plus méritants de leur ordre, afin que rien

ne recommandât l'un plus que l'autre au choix du pontife.

Ne pourrait-on pas, en certains cas, revenir à cette ingénieuse

formule?

=333.=--C'était un ancien usage en Égypte que les femmes ne

portassent point de souliers, pour leur faire comprendre qu'une femme

doit rester à la maison.

=334.=--Dans cette même Égypte, le maître d'une maison où mourait

un chat se rasait le sourcil gauche, en signe de deuil.

=335.=--A Marseille, du temps de Valère-Maxime, on gardait

publiquement du poison, qu'on donnait à ceux qui, ayant exposé les

raisons qu'ils avaient de s'ôter la vie, en obtenaient la permission.

Le Sénat examinait très attentivement leurs raisons, avec une

disposition qui n'était ni favorable à l'envie indiscrète de s'ôter la

vie, ni contraire au désir légitime de mourir. On recueillait les

voix, et, d'après leur nombre pour ou contre, le président du sénat

écrivait sur la requête: «Le sénat vous ordonne de vivre,» ou: «Le

sénat vous permet de mourir.»

=336.=--Savez-vous pourquoi,--disait, il y a un siècle, un

recueil intitulé _Journal de littérature_,--savez-vous pourquoi

le soufflet sur la joue est le plus grave des outrages?--C'est

qu'il n'y avait autrefois que les vilains qui combattissent à visage

découvert, et qu'il n'y avait qu'eux qui pussent recevoir des coups

sur la face. On tint donc entre gentilshommes qu'un soufflet donné sur

la joue était une insulte qui devait être lavée dans le sang, parce

que celui qui le recevait était traité comme un vilain.

=337.=--On a remarqué que le mot _sac_, dont l'origine première

n'est pas bien déterminée, est peut-être celui de tous les mots dont

la forme est la plus identique dans les langues anciennes et modernes.

Les Syriens et les Chaldéens disaient _saka_, les Hébreux _sak_, les

Grecs _sakkos_, les Latins _saccus_, les Égyptiens, Samaritains et

Phéniciens _sak_; les Arabes disent _saccaron_, les Arméniens _sac_,

les Italiens _sacco_, les Allemands _sack_, les Anglais _sacke_, les

Danois _sacck_, les Polonais _zako_, les Flamands _zak_, etc.

Partant de cette remarque, un certain Emmanuel, juif et poète bouffon,

qui vivait à Rome il y a quelques siècles, explique dans un de ses

sonnets comment le mot _sac_ est resté ainsi dans toutes les langues.

«Ceux qui travaillaient à la tour de Babel, dit-il, avaient, comme un

manœuvre, chacun un sac. Quand le Seigneur confondit leurs langues,

la peur les ayant pris, chacun voulut s'enfuir et demanda son sac. On

n'entendit répéter partout que le mot _sac_, et c'est ce qui fit

passer ce mot dans toutes les langues que l'on parlait alors.»

=338.=--On appela au seizième siècle _noces salées_ les

fiançailles que François Ier, dans un but politique, fit célébrer en

1540 entre sa nièce Jeanne d'Albret, reine de Navarre, alors âgée

seulement de douze ans, et un prince de Clèves. Les fêtes splendides

qui furent données à cette occasion, dans le but de narguer l'empereur

d'Allemagne, avaient épuisé le trésor royal. Pour le remplir de

nouveau, l'on établit dans les provinces du Midi un lourd impôt sur le

sel: ce qui fit que l'on appela _noces salées_ ces promesses de

mariage, qui d'ailleurs n'eurent pas de suite, car, huit ans plus

tard, la politique royale ayant pris un autre cours, la jeune

princesse épousa Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, auquel elle

apporta en dot la principauté de Béarn et le titre de roi de Navarre.

De ce mariage naquit Henri IV.

=339.=--Une des principales cérémonies du mariage, chez les

Latins, consistait à faire passer sous un _joug_ les nouveaux époux.

De là ce mot _conjugium_ (joug commun) pour désigner le mariage. Ce

mot n'a pas formé de substantif dans notre langue, mais il nous a

donné l'adjectif _conjugal_, se rapportant aux choses du mariage; nous

lui devons aussi _conjuguer_, qui, par conséquent, signifie soumettre

au même joug les formes diverses des verbes.

On peut croire que l'antique usage de mettre dans le mariage chrétien

le _poêle_ sur la tête du mari et de la femme dérive de l'imposition

du joug chez les Romains.

=340.=--Un poète, qui décrit un combat, dit qu'après l'engagement

Le sol était _jonché_ de morts et de mourants.

Un autre, pour faire honneur à un grand et bienfaisant personnage,

dit:

Il faut _joncher_ de fleurs le chemin qu'il doit suivre.

Millevoye, dans sa _Chute des feuilles_:

De la dépouille de nos bois,

L'automne avait _jonché_ la terre.

Etc., etc.

Or le verbe _joncher_ vient du latin _juncus_, qui signifie _jonc_,

sorte de plante des sols humides. Pour établir le rapport entre ce

sens primitif et l'acception actuelle, il faut savoir que jadis, en

des temps où l'usage des tapis de pied était encore sinon ignoré, du

moins trop coûteux même pour la plupart des gens riches, on avait

coutume, dans les châteaux, de couvrir le sol des salles d'une

épaisseur de joncs coupés,--ou d'autres herbages. C'était ce

qu'on appelait la _jonchée_. _Joncher_, c'est-à-dire couvrir le sol de

joncs, s'est dit d'abord de manière absolue. En prenant à la fois

l'action et la substance employée (comme _saupoudrer_, poudrer de sel;

_argenter_, garnir d'argent), le verbe n'avait besoin d'aucun

complément; mais la désignation de cet acte particulier s'étant

ensuite appliquée à des faits analogues, on _joncha_ de fleurs un

chemin, le champ de bataille se trouva _jonché_ de cadavres, etc. Il

fallut alors exprimer la chose dénaturée en étendant le sens primitif

et restreint du verbe; et il en fut comme pour saupoudrer de sucre un

gâteau, ferrer d'argent un coffret, etc.

=341.=--Un fameux voleur qui vivait au seizième siècle, et

ressemblait beaucoup au cardinal Simonetta, profita de cette

ressemblance pour faire un grand nombre de dupes. Prenant la pourpre

et s'entourant de domestiques, qui étaient des voleurs comme lui, il

se présenta, en train magnifique, dans plusieurs villes, en prenant la

qualité de légat et en se faisant, comme tel, délivrer des sommes

considérables, destinées, disait-il, au trésor pontifical. La

friponnerie ayant été découverte, il fut arrêté; on lui fit son procès

et, après lui avoir fait confesser des crimes horribles, il fut

condamné à être pendu. L'exécution se fit avec une sorte de pompe

solennelle. On l'étrangla avec une corde d'or filé, et on lui fit

porter, en le conduisant au supplice, une bourse vide pendue au cou,

avec un écriteau ainsi conçu: «Je ne suis pas le cardinal Simonetta,

mais bien le voleur _sine moneta_ (sans monnaie).»

=342.=--Le fanatique Felton, qui tua le duc de Buckingham, favori

de Charles II, était si vindicatif qu'ayant un jour appelé en duel un

gentilhomme qui l'avait offensé, et croyant que la qualité de son

ennemi lui ferait peut-être refuser le cartel, il lui envoya en même

temps un de ses doigts qu'il avait coupé lui-même: «Je veux, dit-il,

qu'il sache de quoi est capable, pour venger une injure, l'homme qui

peut se mettre lui-même en morceaux.»

=343.=--La première idée de la location des livres est signalée

ainsi par Jaquette Guillaume, dans son histoire des _Dames illustres_,

publiée en 1665:

«Ne voyons-nous pas que les livres de Mlle de Scudéry sont de plus

grande estime et se débitent à de plus grands prix que ceux des plus

renommés historiens? Son libraire a taxé à une demi-pistole (5 francs

de notre monnaie actuelle) POUR LIRE SEULEMENT une histoire de cette

illustre savante.»

M. Édouard Fournier, qui n'a pas connu cette particularité de

l'histoire littéraire du dix-septième siècle, a parlé, lui aussi, dans

son _Vieux-Neuf_, de la location des livres par les libraires. Il n'en

fait remonter l'origine qu'au dix-huitième siècle, à l'époque où les

romans de l'abbé Prévost et de Jean-Jacques Rousseau passionnaient

tous les esprits.

=344.=--Sous le règne du roi Georges II d'Angleterre, une estampe

satirique fut publiée, que l'on attribua à Kay, et qui devint aussitôt

populaire sous le titre de _les Cinq Tous_ (_the five all_). Cette

gravure représentait cinq personnages du temps:

1º Un prêtre, le docteur Himter, célèbre prédicateur écossais, disant:

_Je prie pour tous_;

2º Un avocat, sir Thomas Erskine, notable membre du parlement, disant:

_Je parle pour tous_;

3º Un laboureur, gentilhomme fermier innomé, disant: _Je les nourris

tous_;

4º Un soldat, le roi Georges, disant: _Je combats pour tous_;

5º Enfin le diable, disant: _Je les emporte tous_.

En réalité, l'estampe publiée en Angleterre dans les premières années

de notre siècle n'était qu'une imitation de celle dont nous donnons

ici le fac-similé, d'après un exemplaire unique, et qui date de

l'époque où Racine fit jouer sa comédie des _Plaideurs_, c'est-à-dire

en plein règne de Louis XIV. Elle est intitulée _les Vérités du siècle

d'à présent_, et pourrait aussi bien s'appeler _les Quatre Tous_.

Les figures principales y sont accompagnées au second plan des sujets

accessoires complétant l'idée symbolique de l'artiste.

C'est d'abord, derrière le prêtre, en costume d'officiant dont la

légende est: _Je prie pour vous tous_, un solitaire en oraison,

emblème du détachement des richesses mondaines. Derrière le soldat,

disant: _Je vous garde tous_, un incendie tord ses flammes; mais c'est

évidemment pour repousser la troupe des envahisseurs, qu'on aperçoit

dans le lointain et qui ont causé ce désastre, que l'homme d'armes va

combattre. Le rustique, disant: _Je vous nourris tous_, va porter à la

ville les produits de la terre, pendant qu'un de ses camarades est

occupé au labour; enfin voici l'avocat chargé de ses sacs, de ses

cornets à encre, de ses rôles; la mine pleine, la main ouverte dans un

geste de harangue, il cache à demi du pan de sa robe un loup en train

de dévorer un agneau, et c'est avec juste raison qu'il dit: _Je vous

mange tous_. Conclusion que doivent méditer ceux que n'effraye pas le

sort de l'agneau, et qui forme la moralité de cette composition.

[Illustration: FIG. 28.--_Les vérités du siècle d'à présent_,

fac-similé d'une estampe d'Aubry, graveur strasbourgeois du

dix-septième siècle.]

=345.=--Chez nous, se faire montrer au doigt, c'est, en se

rendant ridicule ou méprisable par sa conduite, se faire remarquer ou

moquer publiquement.

Chez les anciens, au contraire, être montré au doigt était

ordinairement une sorte d'hommage dont l'estime publique pouvait seule

honorer celui qui en était l'objet. _Pulchrum est digito monstrari_,

dit Perse.

Démosthène, montré au doigt par une marchande d'herbes qui disait à sa

voisine: «Tiens! le voilà,» ne put se défendre d'un mouvement de

vanité. C'était aussi le faible d'Horace, qui dit à l'un de ses

protecteurs que c'est grâce à lui qu'il est montré au doigt par les

passants:

_Totum muneris hoc tui est,

Quod monstror digito prætereuntium._

=346.=--_Boire à la santé de quelqu'un_ est une expression usitée

généralement aujourd'hui chez tous les peuples civilisés. Elle

correspond au _tibi propino_ des Romains. Ce verbe, formé du grec,

signifie boire avant quelqu'un, comme pour lui donner l'exemple et

l'inviter à faire de même. Chez les Grecs, à la fin du repas, on

apportait sur la table une grande coupe pleine de vin; un des convives

la prenait à la main et, après y avoir bu, la présentait à son voisin,

qui faisait comme lui. La coupe passait ainsi à la ronde. Cette

cérémonie, instituée par l'amitié, dont elle resserrait les nœuds,

s'appelait _philotesia_, c'est-à-dire _propinatio post cœnam, in

signum amicitiæ_: la coupe était nommée _philotesius crater_.

«Les Allemands--écrivait Érasme au seizième siècle--font

encore la même chose, et chez eux cette espèce de cérémonie a des

conséquences toutes particulières. Quelques mauvais traitements qu'ait

reçus un homme, il est tenu de tout oublier quand il a pris des mains

de son ennemi la coupe de réconciliation; cet acte lui enlève jusqu'au

droit de le poursuivre en justice, et les juges ne recevraient pas sa

plainte.»

Il n'en est plus ainsi en pays germanique.

L'usage de faire circuler la coupe à la fin du repas se perdit peu à

peu, par crainte de la lèpre, maladie contagieuse fort commune à

certaine époque, et fut remplacé par celui de choquer les verres les

uns contre les autres, qu'on appela chez nous _trinquer_ (de

l'allemand _trinken_, boire). C'est tout ce qui nous reste de la

_propination_ des anciens.

=347.=--Au mois de mai 1750, Louis XV étant atteint d'une grande

faiblesse, on répandit dans le peuple le bruit qu'on enlevait des

enfants pour les égorger, et faire de leur sang des bains ordonnés

pour la guérison du royal malade. Ce bruit occasionna une émeute. Peu

après, le roi devant passer par Paris pour aller à Compiègne, on

craignit un mouvement populaire, et l'on fit entendre à Sa Majesté

qu'elle ne devait pas honorer de sa présence des sujets rebelles. En

conséquence, on traça de Versailles à Saint-Denis une route pour le

passage du roi, et on l'appela _le chemin de la Révolte_ (nom qui a

survécu).

=348.=--«Que de bruit, mon Dieu, que de bruit pour une omelette!»

comme disait le poète mécréant du dix-septième siècle. De quelle

omelette et de quel poète mécréant est-il ici question?

--Ce poète s'appelait Desbarreaux. On lui attribue le fameux

sonnet qui commence ainsi:

Grand Dieu, tes jugements sont remplis d'équité!

et qui se termine par ceux-ci:

Tonne, frappe, il est temps; rends-moi guerre pour guerre.

J'adore en périssant la raison qui t'aigrit:

Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre,

Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ?

Ce sonnet qui, au temps où l'on admettait après Boileau que

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème,

fut souvent cité comme le modèle du genre, et figure à ce titre dans

tous les anciens traités et recueils de littérature, est inspiré par

une pensée essentiellement pieuse; mais l'auteur--qui d'ailleurs,

assure-t-on, en aurait répudié la paternité--n'était rien moins

qu'un indévot avéré, dont la conduite ordinaire était pour son époque

un sujet de scandale. A vrai dire, cet _esprit fort_, comme beaucoup

de ses pareils, donnait des marques de la plus grande faiblesse dès

qu'il était sous l'empire de la moindre indisposition, ou qu'il

croyait voir quelque menace de la destinée. Riche et disciple zélé

d'Épicure, il avait, dit Tallemant des Réaux, environ trente-cinq ans

quand il fit, avec quelques autres gourmands comme lui, le projet de

faire une tournée en France, pour aller savourer dans chaque localité

les productions qui en font la renommée. Au cours de ce voyage, les

joyeux compagnons durent plus d'une mésaventure à l'impiété dont ils

faisaient montre en tous lieux, et qui, au moins chez Desbarreaux,

n'était guère qu'un assez mince dehors, sous lequel se cachait une

sorte de trembleur superstitieux.

Aussi, une fois qu'il voulait entreprendre un ecclésiastique sur des

questions de foi ou d'incrédulité: «Remettons, je vous prie, cette

controverse à votre première maladie,» lui dit le prêtre, qui

connaissait le personnage.

Or un jour de vendredi saint, Desbarreaux et ses amis s'en étaient

allés pour rompre le jeûne, contre lequel ils tenaient à protester,

dans un cabaret de Saint-Cloud, où, à leur grand déplaisir, ils ne

trouvèrent que des œufs. Force leur fut de se contenter d'une

omelette, mais ils exigèrent qu'on y mît du lard.

A peine sont-ils attablés pour manger ce mets anticanonique, qu'un

orage terrible éclate, qui semble vouloir abîmer la maison. Alors

Desbarreaux: «Mon Dieu, fit-il, que de bruit pour une omelette!» et,

prenant le plat, il le jeta par la fenêtre. C'est à ce mot, depuis

passé en proverbe, que Boileau fait allusion quand il dit, dans sa

satire sur les _Femmes_, qu'il en a connu plus d'une qui

Du tonnerre dans l'air brave les vains carreaux,

Et nous parle de Dieu du ton de Desbarreaux.

=349.=--Autrefois, lorsque les bûcherons devaient compter avec

leurs maîtres, ou les marchands avec les acheteurs, on plantait, pour

mesurer le bois à brûler qui ne se mettait pas en fagots, quatre pieux

hauts chacun d'autant de pieds et formant un carré de huit pieds de

côté; et comme les dimensions de cette mesure se prenaient avec une

corde, on appela naturellement _corde_ la quantité de bois qu'elle

pouvait contenir, puis, par suite, _bois de corde_ le bois de

chauffage qui se débitait à ladite mesure.

=350.=--Dans un article de journal nous trouvons ce passage: «Le

pauvre X... est un fluctuant de premier ordre. Pris d'incertitude sur

le sort de la coterie à laquelle ses intérêts lui commanderaient de

s'attacher, il hésite, il louvoie. Il veut bien se rallier, mais pour

le bon motif, à la condition que sa situation ne courra aucun risque.

On croirait toujours l'entendre s'écrier:

Ah! ne me brouillez pas avec la République!...»

Il est fait allusion à une scène célèbre du _Nicomède_ de Corneille

(acte II, scène III).

Nicomède, fils de Prusias, roi de Bithynie, est indigné que son père

accepte tranquillement d'être le protégé et, partant, l'humble sujet

de Rome. En présence d'un ambassadeur des Romains qui, connaissant les

sentiments du jeune prince, demande que le sceptre de Bithynie passe

aux mains de son frère cadet, Nicomède rappelle son père à la dignité

royale.

NICOMÈDE.

De quoi se mêle Rome? et d'où prend le sénat,

Vous vivant, vous régnant, ce droit sur votre État?

Vivez, régnez, seigneur, jusqu'à la sépulture,

Et laissez faire après ou Rome ou la nature.

PRUSIAS.

Pour de pareils amis il faut se faire effort.

NICOMÈDE.

Qui partage vos biens aspire à votre mort;

Et de pareils amis, en bonne politique...

PRUSIAS.

Ah! ne me brouillez point avec la République;

Portez plus de respect à de tels alliés.

On fait assez fréquemment allusion à ce passage.

=351.=--Nos pères, forts mangeurs, étaient, nous l'avons déjà

noté, grands amateurs d'épices facilitant la digestion de leurs trop

abondants repas. Parmi les épices les plus recherchées, figurait la

noix muscade, dont on râpait une certaine quantité sur la plupart des

mets.

L'usage ou plutôt la mode de la muscade fut pendant quelque temps

interrompue en France au dix-septième siècle, et voici à quelle

occasion. Les ragoûts servis à Louis XIV encore jeune la veille du

jour où il fut pris de la petite vérole, étaient, selon l'ordinaire de

ce temps, fortement assaisonnés de muscade. L'odeur de la muscade, qui

l'obsédait pendant les premiers jours de la maladie, lui inspira le

plus profond dégoût pour cette épice, qui--dès lors--se

trouva déconsidérée et laissée aux tables vulgaires. Les gens comme il

faut ne purent plus sentir la muscade, et même en entendre parler sans

en éprouver des nausées. Huit ou dix ans plus tard, l'estomac du roi

s'étant réconcilié avec la muscade, elle devint plus à la mode que

jamais. Ce fut alors que Boileau, décrivant un repas ridicule,

constata l'engouement pour cette épice dans ce vers devenu célèbre,

et auquel il est souvent fait allusion:

Aimez-vous la muscade? on en a mis partout.

Curiosités Historiques et Littéraires · 第 17 / 25 段