démocratique, étant du domaine de Charles-Quint, s'était mise en
rébellion ouverte contre ce souverain à propos d'une mesure financière
vexatoire. L'irritable empereur marcha contre ses sujets flamands, qui
à son approche firent leur soumission, ce qui ne l'empêcha pas de les
traiter avec la dernière rigueur. Un de ses plus cruels conseillers,
le duc d'Albe, qui ne rêvait jamais que ruines et supplices, voulut
même un jour détruire complètement cette vaste et riche cité, comme
exemple propre à frapper de terreur les populations qui seraient
tentées de manifester des sentiments d'insoumission. Tout en causant
avec lui, l'empereur le fit monter au haut d'une tour et de là,
embrassant du regard toute l'étendue de la ville: «Combien, lui
demanda-t-il, pensez-vous qu'il faille de peaux d'Espagne pour faire
un _gant_ de cette grandeur?» Le duc, qui s'aperçut que son avis avait
déplu au maître, garda très humblement le silence. Charles-Quint
d'ailleurs tenait à grand orgueil la possession de cette opulente
cité, à tel point que certain jour il disait (toujours jouant sur les
mots) qu'il saurait faire tenir Paris dans son Gand (ou gant). Ce
propos, resté célèbre, fut tourné en dérision lorsque Louis XIV,
emportant peu à peu les diverses places de Flandre, se rendit maître
de Gand. Une estampe du temps intitulée _l'Espagnol sans Gand_, et
dont nous donnons le fac-similé, nous montre en effet l'Espagnol muni
d'une lanterne, et des besicles sur le nez, cherchant le Gand qu'il a
perdu; le Flamand lui montre le Français tenant un _gant_ au bout de
son épée. Au-dessus, dans un cartouche, se lisent ces vers satiriques:
Charles, qui dans son Gand se vantait de pouvoir
Enfermer tout Paris, serait surpris de voir
Que le Français le tient au bout de son épée.
[Illustration: FIG. 26.--_L'Espagnol sans Gand_, fac-similé d'une
estampe satirique du dix-septième siècle.]
Ce ne fut pas, du reste, la dernière fois que la politique amena le
même jeu de mots. On sait que lorsque, quittant la France au retour de
Napoléon, Louis XVIII se réfugia à Gand, les partisans de l'empire,
pour ridiculiser les royalistes, leur prêtaient des couplets dont le
refrain était:
Rendez-nous notre père
De Gand,
Rendez-nous notre père!
=307.=--L'hypocras était, au moyen âge, un breuvage fort renommé.
Son nom ne dérive pas, dit E. Fournier, comme Ménage semble le croire,
de celui d'Hippocrate, inventeur prétendu de cette boisson agréable et
salutaire; il doit plutôt venir des mots grecs _upo_ et _kérannumi_,
qui signifie mélanger. L'hypocras était en effet un mélange de vin et
d'ingrédients doux et recherchés; on en jugera par la recette que le
fameux Taillevent, maître queux (cuisinier) de Charles VII, nous en a
laissée: «Pour une pinte (de vin) prenez trois treseaux (gros) de
cinnamome fine et pure, un treseau ou deux de mesche (sans doute du
_macis_ ou brou de noix muscades), demi-treseau de girofle et dix
onces de sucre fin, le tout mis en poudre. Et faut tout mettre en un
_couloir_, et plus est passé (clarifié) mieux est, mais gardez qu'il
ne soit éventé.» Pour parvenir à cette clarification parfaite, on
employait un filtre spécial, qui même avait reçu le nom de _chausse
d'hypocras_. Plus tard, pour accélérer la préparation, on employa des
essences, à l'aide desquelles, selon le _Dictionnaire de Trévoux_, on
faisait soudainement de l'hypocras. Le vin rouge ou blanc n'était pas
toujours la base de cette liqueur: on la faisait aussi avec de la
bière, du cidre et même de l'eau. Mais c'était là l'hypocras du
peuple, et, suivant le docteur Pegge, la cannelle, le poivre et le
miel clarifié en étaient les seuls ingrédients. Chez les grands on
s'en tint toujours à l'hypocras au vin, rehaussé d'un goût de
framboise et d'ambre. Du temps de Louis XVI, il était encore en
faveur. On le servait dans tous les grands repas. La ville de Paris
devait même, chaque année en donner un certain nombre de bouteilles
pour la table royale.
En somme donc, l'hypocras n'était autre chose que du vin fortement
aromatisé et sucré. On a vu plus haut (no 274) que les aromates
jouaient chez nos bons aïeux un rôle bien plus important
qu'aujourd'hui, à tel point que pour eux une des conséquences les plus
intéressantes de la découverte du nouveau monde sembla consister en
cela que la possession de ces contrées ferait affluer plus abondamment
et plus économiquement en Europe les épices et aromates.
=308.=--Du vivant de Charles II d'Angleterre, qui donna une assez
pauvre idée de la royauté restaurée en sa frivole personne, on fit
courir cette épitaphe:
«Ci-gît notre souverain roi, en la parole duquel personne ne se fia,
qui n'a jamais dit une chose sotte, et qui n'en a jamais fait une
sage.»
Charles, lisant cette critique, dit sans la moindre émotion: «C'est
que mes paroles sont miennes, tandis que mes actes sont à mes
ministres.»
=309.=--La mode des perruques ne date, dans l'Europe occidentale,
que du milieu du quinzième siècle. L'exemple de porter cette fausse
chevelure fut donné par le duc de Bourgogne et de Flandre, Philippe
dit le Bon. Une longue maladie lui ayant fait perdre tous ses cheveux,
les médecins, redoutant pour lui la nudité absolue de la tête, lui
conseillèrent d'avoir recours aux faux cheveux. A peine ce conseil
fut-il suivi que cinq cents gentilshommes flamands, par politesse de
courtisans, imitèrent le prince. Depuis lors, la commodité que
retiraient de cet usage les gens plus ou moins chauves, et l'air de
magnificence que la perruque donnait souvent aux visages les moins
imposants, contribuèrent à répandre une mode primitivement due à une
ordonnance de médecin.
Louis XIII avait à peine trente ans lorsqu'il perdit une partie de ses
cheveux, qu'il avait fort beaux. Il eut recours aux artificiels. Ces
cheveux n'étaient pas encore tout à fait des perruques, mais de
simples _coins_ appliqués aux deux côtés de la tête et confondus avec
les cheveux naturels. Dans la suite, on plaça un troisième coin sur le
derrière de la tête, ce qui forma un _tour_, et ce tour produisit
enfin la perruque entière; mais en principe ces trois coins, composés
de cheveux longs et plats, étaient attachés au bord d'une espèce de
petit bonnet noir ou calotte. C'est ainsi que nous voyons
généralement représentés Corneille et les principaux personnages de
son temps. Du temps de Louis XIV, les perruques étaient si abondamment
garnies de cheveux qu'elles pesaient jusqu'à deux livres. Les cheveux
blonds étaient les plus estimés: on les payait 30, 60 et jusqu'à 80
francs l'once, c'est-à-dire de 800 à 1,200 francs la livre. Une très
belle perruque valait jusqu'à mille écus (3,000 francs). On s'explique
donc que les gens de fortune médiocre, ou de caractère économe, tenus
au port de la perruque, n'en eussent pas toujours des plus neuves. A
quelles plaisanteries, par exemple, ne donna pas lieu la perruque
légendaire de Chapelain,
... qui, de front en front passant à des neveux,
Devait avoir plus d'ans qu'elle n'eut de cheveux.
Au plus beau moment de cette mode fort ruineuse, Colbert s'aperçut
qu'il sortait de France des sommes considérables pour l'achat des
cheveux à l'étranger. Il fut question d'abolir l'usage des perruques
en frappant d'un droit énorme l'entrée de la matière première. On
proposa l'adoption de bonnets, tels que ceux que portaient d'autres
nations. Il en fut même essayé devant le roi plusieurs modèles. Mais
la très importante corporation des perruquiers présenta au conseil
royal un mémoire, démontrant que l'art de fabriquer les perruques
n'étant encore exercé convenablement qu'en France, le produit des
envois de perruques faits à l'étranger dépassait de beaucoup la
dépense d'achat des cheveux, et faisait entrer dans l'État des sommes
considérables. En conséquence, le projet des bonnets fut abandonné.
=310.=--Piron, qu'on louait surtout pour sa comédie de la
_Métromanie_, avait un faible pour sa pièce _les Fils ingrats_; et il
ne cessait d'en parler, la mettant bien au-dessus de celle que l'on
tenait pour son chef-d'œuvre. Un jour, il fut contrarié par un homme
qui, comme de coutume, prônait la _Métromanie_. «Ah! ne m'en parlez
pas! s'écria le poète avec un mouvement de mauvaise humeur, c'est un
monstre qui a dévoré tous mes autres enfants.»
Il en est souvent ainsi des auteurs dont un ouvrage a fait grand
bruit, et que l'on s'obstine à _parquer_ en quelque sorte dans cette
unique production. Heureux ceux qui savent prendre leur parti de cette
flatteuse partialité: il est tant de producteurs qui, après la plus
active et féconde carrière, n'attachent leur nom à aucune œuvre!
=311.=--Le premier article de la _Gazette_ publiée par Renaudot
est ainsi conçu:
«_De Constantinople, le 2 avril 1631._--Le roi de Perse, avec
quinze mille chevaux et cinquante mille hommes de pied, assiège Dille,
à deux journées de la ville de Babylone, où le Grand Seigneur (sultan
de Turquie) a fait faire commandement à tous les janissaires de se
rendre sous peine de la vie, et continue, nonobstant ce
divertissement-là, à faire toujours une âpre guerre aux preneurs de
tabac, _qu'il fait suffoquer à la fumée_.»
=312.=--D'où vient la qualification de _roué_, qui, au
commencement du dix-huitième siècle, servit à désigner un certain
nombre de personnages qui affectaient de se mettre par leurs principes
et par leur conduite au-dessus de tous les prétendus préjugés sociaux?
--«Le cardinal Dubois--dit Saint-Simon--était un petit
homme maigre, effilé, à perruque blonde, à mine de fouine, à
physionomie maligne. C'était, dans toute la force du terme, un homme à
_rouer_, et c'est à lui que le nom de _roué_ fut appliqué pour la
première fois par le Régent.»
«Le terme de _roué_, dit un dictionnaire de la cour et de la ville,
fait, en principe, pour n'inspirer que l'aversion, devint avec le
temps l'appellation et l'éloge des hommes à la mode, dont il flattait
l'amour-propre. Ce n'est pas tout, nos agréables
Grands marieurs de mots l'un de l'autre étonnés
ont joint à cette défavorable dénomination l'épithète d'aimable et de
charmant. On a donc vu de charmants _roués_, des _roueries_
délicieuses; et cette alliance absurde et révoltante d'idées
contraires, qui fait ouvrir de grands yeux aux gens qui ne sont pas de
leur siècle, a été du bon ton, du bel air, de la bonne compagnie...
Les grands seigneurs se sont approprié le nom de _roués_, pour se
distinguer de leurs laquais, qui ne sont que des pendards...»
Le terme de _roué_, resté dans la langue, est devenu synonyme de
retors, et la _rouerie_ est une forme de l'astuce.
=313.=--François Ier, qui voulait élever le savant Châtel aux
plus hautes dignités de l'Église, fut curieux de savoir de lui s'il
était gentilhomme: «Sire, lui répondit Châtel, ils étaient trois
frères dans l'arche de Noé: je ne sais pas bien duquel des trois je
suis sorti.»
=314.=--L'institution du jury nous vient de l'Angleterre. Les
jurés anglais étant choisis dans toutes les conditions, excepté parmi
les bouchers, Newton protestait contre cette exception en demandant
pourquoi l'on admettait les chasseurs aux fonctions de juré.
=315.=--Quand Voltaire, après une longue absence de Paris, y
revint pour assister à la représentation de sa tragédie d'_Irène_, qui
causa un enthousiasme immense, un de ses amis vint un jour lui montrer
qu'il avait cru devoir refaire quelques vers de sa tragédie. Pendant
que cet obligeant correcteur était encore chez le poète, entra
l'architecte Perronet, auteur du magnifique pont de Neuilly. Après les
compliments d'usage: «Ah! mon cher architecte, lui dit Voltaire, vous
êtes bien heureux de ne pas connaître monsieur; car, bien sûr, il
aurait refait une arche de votre pont.»
=316.=--Pourquoi le nom de _Madrid_ fut-il donné au château que
François Ier fit construire, vers 1530, au bois de Boulogne?
--Le roi gentilhomme, ayant fait commencer l'édification de ce
château, était si impatient de l'habiter, qu'il n'en attendit pas
l'achèvement pour y fixer sa résidence. On remarqua de plus que,
lorsqu'il habitait cette maison, il entendait n'y recevoir que le
moins possible de visiteurs vulgaires. Il venait particulièrement là
pour se livrer à l'étude, ou pour s'entretenir avec un petit nombre
d'artistes ou de savants qui étaient seuls admis dans cette retraite.
Les courtisans, blessés de l'éloignement où les tenait alors le roi,
et faisant allusion au temps de sa captivité, pendant laquelle on ne
pouvait parvenir à le voir qu'avec de très grandes difficultés,
donnèrent par épigramme au château de Boulogne le nom de la ville dans
laquelle ce prince avait été prisonnier, et l'appelèrent le château de
Madrid, nom qui lui est resté.
=317.=--Le P. Gaspard Schott, auteur très érudit, mais fort
bizarre, du dix-septième siècle, dit dans un de ses livres que
l'enfant apporte en naissant le visage tourné vers la terre, comme un
coupable, par le fait du péché originel dont il est chargé. Son
premier cri au grand jour est O A, tandis que celui de la mère qui le
voit est O E. Ces sons significatifs peuvent facilement s'expliquer
ainsi: O A voudrait dire: _O Adam_, pourquoi avez-vous péché? et O E
se traduirait par _O Eve_, pourquoi avez-vous induit en péché Adam
notre premier père?
=318.=--Les étymologistes sont assez peu d'accord sur l'origine
de notre mot _canaille_. Selon les uns, qui interrogent l'histoire
ancienne, à Rome les oisifs de basse condition, les gueux, avaient
pour lieu de réunion ordinaire un coin du Forum où se trouvait un
canal, fossé ou égout. Ils étaient là, jasant, riant, lançant des
propos orduriers aux passants. On nommait cette tourbe, par suite du
lieu où elle se réunissait, _canaliailæ_, d'où nous aurions fait
_canaille_. Selon d'autres, ce serait au mot _canis_ (chien) qu'il
faudrait rapporter l'étymologie en question. _Canaille_ aurait alors
la signification de _bande de chiens_. On trouve d'ailleurs, dans le
vieux français, avec le même sens, le mot _chiennaille_, et le mot
italien _canaglia_ ne semble pas avoir une autre origine. Auquel des
deux avis donner la préférence?
=319.=--Un jour, Mazarin, d'ailleurs fort mauvais joueur, jouant
au piquet, se prit de dispute avec son adversaire. Une discussion
assez vive venait de s'engager. L'assemblée, qui faisait cercle,
restait silencieuse et comme indifférente au débat dont elle devait
être juge, lorsque Benserade entra. Mazarin, s'adressant à lui pour
décider le cas en litige: «Monseigneur, lui dit Benserade, vous avez
tort.--Eh! comment peux-tu me condamner sans savoir le fait?
s'écria Mazarin, qui ne le lui avait point encore expliqué.--Ah!
vertubleu! Monseigneur, répondit Benserade, le silence de ces
messieurs m'instruit parfaitement: ils crieraient en faveur de Votre
Éminence aussi haut qu'elle, si Votre Éminence avait raison.»
=320.=--Le goût dominant du chevalier de Boufflers était d'être
toujours ambulant. Quelqu'un, l'ayant rencontré un jour sur les grands
chemins, lui dit: «Monsieur le chevalier, je suis charmé de vous
rencontrer chez vous.»
A sa mort on lui fit cette épitaphe:
Ci-gît un chevalier qui sans cesse courut,
Qui sur les grands chemins naquit, vécut, mourut,
Pour prouver ce qu'a dit le sage,
Que notre vie est un passage.
=321.=--Dans un magnifique et très curieux volume publié par M.
Henry d'Allemagne sous le titre d'_Histoire du luminaire depuis
l'époque romaine jusqu'au dix-neuvième siècle_, nous voyons combien
lent a été le progrès dans l'art de l'éclairage, qui aujourd'hui
semble toucher à son apogée. Cet ouvrage, qui indique chez son auteur
un très actif et très subtil esprit de recherche, nous apprend que,
malgré le besoin général qu'eurent toujours les hommes, pour leurs
travaux et pour leurs plaisirs, de dissiper les ténèbres, l'on arriva
presque jusqu'au siècle où nous sommes sans apporter le moindre
perfectionnement sensible à la lampe primitive, ou au flambeau de
graisse ou de cire. A vrai dire, depuis les soixante ou quatre-vingts
dernières années, les choses ont considérablement changé, d'abord par
les lampes à double courant d'air, puis par les appareils Carcel et
modérateurs, puis par l'invention du gaz, qui marque tout à coup une
ère absolument nouvelle, et enfin par l'usage pratique des effluves
électriques. Avant le livre de M. H. d'Allemagne, l'_histoire du
luminaire_, éparse par fragments à l'état de simples notices plus ou
moins spéciales, était à faire; elle est faite maintenant de la plus
savante et méthodique façon.
«C'est seulement, dit l'auteur de cet excellent travail, au seizième
siècle qu'on a commencé de s'apercevoir qu'aucun progrès n'avait été
réalisé dans les lampes et qu'elles étaient réellement défectueuses.
«Jusqu'à cette époque, en effet, on s'était contenté de se servir d'un
petit récipient de forme ronde, carrée ou polygonale, dont tout le
mécanisme consistait en deux trous par l'un desquels on versait
l'huile, tandis que la mèche brûlait à l'extrémité de l'autre
ouverture... Il est inutile de faire observer que les lampes de ce
genre avaient pour don, non pas d'éclairer, mais d'infecter les
appartements où elles étaient placées. Le premier qui conçut le projet
de remédier à ces inconvénients fut un médecin du nom de Cardan, né en
1501, mort en 1575, célèbre par un grand nombre d'inventions
mécaniques, parmi lesquelles il faut citer la lampe à suspension qui
porta son nom.
«La lampe de Cardan, lisons-nous dans le _Dictionnaire de Trévoux_ de
1725, se fournit elle-même son huile. C'est une petite colonne de
cuivre ou de verre, bien bouchée partout, à la réserve d'un petit trou
au milieu d'un petit goulot, où se met la mèche, car l'huile ne peut
sortir qu'à mesure qu'elle se consume. Depuis vingt ou trente ans, ces
espèces de lampes sont devenues d'un grand usage chez les gens d'étude
et chez les religieux.» Mais ce que ce recueil ne nous dit pas, c'est
que la lampe de Cardan était montée sur un pivot et qu'on pouvait, en
la penchant plus ou moins, augmenter la quantité d'huile qui parvenait
jusqu'à la mèche. Il est facile de constater cette disposition en
considérant la gravure de Larmessin que nous reproduisons, et qui
représente un ferblantier qui, chargé des produits de sa fabrication,
tient à la main droite et porte sur sa tête une lampe de Cardan.
[Illustration: FIG. 27.--Le ferblantier marchand de lampes,
fac-similé d'une gravure du dix-septième siècle, publiée par H.
d'Allemagne dans son _Histoire du luminaire_.]
Pendant tout le dix-huitième siècle, on fit encore grand cas de cet
appareil rudimentaire, qui pourtant, quand on n'en usait pas avec
soin, avait le grave inconvénient de répandre son huile ailleurs que
sur la mèche donnant la lumière.
Quoi qu'il en soit le médecin Cardan s'est mieux recommandé par
l'invention de la lampe qui a porté son nom, que par le grand nombre
de volumes qu'il a publiés sur des sciences aussi fantaisistes et
ridicules que l'astrologie judiciaire. Sa découverte fit événement, et
causa une immense sensation, comme si elle devait enfin réaliser un
progrès permanent dans l'art du luminaire; mais cette satisfaction fut
relativement d'assez courte durée, l'appareil n'offrant pas tous les
avantages pratiques qu'on en avait espérés.
=322.=--_Paucis notus, paucioribus ignotus, hic jacet Democritus
junior cui vitam dedit et mortem melancholia._ (Peu connu et bien
moins inconnu, ici repose le nouveau Démocrite, à qui la mélancolie
donna la vie et la mort.)
Pour qui et par qui fut composée cette singulière épitaphe?
--Robert Burton, écrivain anglais, né en 1576, mort en 1639, est
surtout connu comme auteur d'un livre, jadis très répandu, intitulé
_Anatomie de la mélancolie_. Ayant embrassé la carrière
ecclésiastique, il fut nommé vicaire de la paroisse Saint-Thomas à
Oxford. Très versé dans la science scolastique du temps, il se laissa
égarer par les illusions de l'astrologie judiciaire. Son caractère
était sombre et farouche. Dans les accès de cette humeur sauvage, il
n'avait d'autre moyen de se distraire que de se livrer, avec les
marins et les portefaix, aux emportements grossiers de la joie la plus
bruyante. Ce fut pour corriger cette inégalité de caractère, qui le
faisait passer rapidement d'un excès à l'autre, qu'il composa son
_Anatomie de la mélancolie_, ouvrage bizarre, mais très original et
remarquable par la profondeur de beaucoup de vues qu'il renferme. On a
découvert dans les œuvres de Sterne des passages entiers copiés
littéralement dans le livre de R. Burton, qui fit la fortune de son
éditeur. L'auteur ne fut pas guéri par les remèdes qu'il indiquait. On
mit sur son tombeau l'épitaphe que nous avons citée, qu'il avait
composée lui-même.
=323.=--A la bataille de Waterloo, la voiture de Napoléon tomba
aux mains des Anglais, et,--dit un journal de 1817,--comme à
Londres on fait argent de tout, cette voiture y fut vendue mille
guinées (25,000 francs). Or l'acquéreur de cet équipage n'était autre
qu'un spéculateur, qui fit une affaire excellente en cette
circonstance. Il gagna, paraît-il, près de cent mille guinées, car la
moitié au moins des habitants de Londres passa, moyennant un schelling
(1 fr. 15 centimes), dans cette voiture, entrant par une portière,
sortant par l'autre. Ceux qui voulaient s'y asseoir environ une minute
payaient une couronne (5 schellings).
=324.=--Les Grecs faisaient leurs délices du chant des cigales.
La cigale était l'emblème de la musique. On la représentait posée sur
un instrument à cordes, la cithare. On parle d'un monument qui avait
été élevé en Laconie à la beauté du chant des cigales, avec une
inscription destinée à en célébrer le mérite. La cigale était,
spécialement chez les Athéniens, un signe de noblesse: ceux qui se
vantaient de l'antiquité de leur race, qui se prétendaient
autochtones, portaient une cigale d'or dans les cheveux. Les Locriens
frappaient sur leurs monnaies la figure d'une cigale. Les Grecs
enfermaient les cigales dans des pots ou dans de petites cages, pour
se donner le plaisir de les entendre.
=325.=--D'autres Athéniens prétendaient descendre des fourmis
d'une forêt de l'Attique, et les familles qui se piquaient d'être les
plus anciennes portaient comme bijoux des fourmis d'or pour marque de
leur origine.
=326.=--L'idée de faire de la musique sur de la prose n'est pas
aussi nouvelle qu'on veut bien nous le dire.
Un compositeur dont les œuvres eurent quelque succès à la fin du
dix-huitième siècle et dans les trente premières années du
dix-neuvième, Lemière de Corvey, né à Rennes en 1770, mort en 1832,
avait appris les premiers éléments de musique à la maîtrise de la
cathédrale de sa ville natale.
Engagé volontaire dans un bataillon républicain de Vendée, il se fit
remarquer--dit Fétis dans sa _Biographie des musiciens_--par
l'exaltation de ses opinions, fut nommé sous-lieutenant et se rendit à
Paris après le 10 août 1792. Il prit alors quelques leçons d'harmonie
chez Berton, et fixa bientôt l'attention sur lui par la bizarrerie
d'une de ses premières compositions.
Il avait mis en musique un article du _Journal du soir_, sur la
sommation faite à Custine de rendre Mayenne, et sur la fière réponse
de ce général.
Ce morceau, publié en 1793, eut un grand succès de vogue... Pendant
plusieurs mois il était de mode de l'exécuter dans toutes les
réunions, où il était généralement applaudi à outrance.
=327.=--Où diable le calembour va-t-il se nicher?
Coytier, médecin de Louis XI, reçut de ce prince, au dire de Comines,
jusqu'à trente mille livres par mois. Mais, dégoûté par la suite de
cet Esculape, le roi donna ordre à son prévôt Tristan de s'en défaire
sourdement. Le médecin, averti par ce prévôt, qui était son ami,
songea à éluder le malheur qui le menaçait: connaissant la faiblesse
que le roi avait pour la vie, il dit au prévôt que ce qui l'affligeait
le plus c'était qu'il avait remarqué dans ses recherches d'une science
particulière que le roi ne devait lui survivre que de quatre jours, et
que c'était un secret qu'il voulait bien lui confier comme à un ami
fidèle. Le prévôt avertit le roi, qui fut si épouvanté qu'il ordonna
qu'on laissât vivre Coytier, à la condition qu'il ne se présenterait
plus devant lui.
Ce médecin obéit de bon cœur. Se retirant avec des biens
considérables, il fit bâtir dans la rue Saint-André-des-Arts une
maison sur la porte de laquelle il fit sculpter un _abricotier_, pour
montrer--dit le chroniqueur--que _Coytier_ était à l'_abri_,
ou en sûreté dans ce lieu éloigné de la cour.