avait toujours protesté contre le faste des honneurs funèbres rendus
aux évêques, qu'on avait coutume d'inhumer dans les basiliques et à
qui l'on élevait de magnifiques tombeaux. Aussi, afin que sa dépouille
terrestre échappât à cette espèce de glorification, selon lui
contraire à l'esprit chrétien, avait-il recommandé qu'on l'enterrât à
l'extérieur de son église, dans un lieu «où les gouttes de pluie
pussent arroser sa tombe». Sa volonté fut respectée. Cent ans après sa
mort, toutefois, on eut l'idée de transporter, le jour de sa fête, ses
restes dans l'église mise sous l'invocation de sa mémoire, et où l'on
avait préparé pour les recevoir une superbe sépulture. Mais lorsqu'on
voulut procéder à l'exhumation, la pluie se mit à tomber si forte, si
épaisse, que l'on dut remettre l'opération au lendemain. Ce second
jour, dès qu'on voulut reprendre le travail, même pluie
torrentielle,... et il en fut de même pendant une période de quarante
jours, au bout de laquelle, comprenant que le saint manifestait ainsi
sa volonté bien formelle, l'on renonça à tout projet de translation,
et dès lors le temps fut au beau fixe. De là, paraît-il, pour saint
Swithin, comme pour saint Médard, l'influence des quarante jours de
pluie ou de sécheresse, selon le temps qu'il fait le jour de sa fête.
=282.=--Tite-Live raconte, dans le XXIe livre de son _Histoire
romaine_, qu'Annibal, franchissant les Alpes avec son armée, fut
arrêté sur un sommet neigeux par un rocher qui barrait le passage.
«Obligés de tailler ce roc, dit l'historien, les Carthaginois abattent
çà et là des arbres énormes, qu'ils dépouillent de leurs branches, et
dont ils font un immense bûcher. Un vent violent excite la flamme, et
du _vinaigre_ que l'on verse sur la roche embrasée achève de la
rendre friable. Lorsqu'elle est entièrement calcinée, le fer
l'entr'ouvre, les pentes sont adoucies par de légères courbes, en
sorte que les chevaux et même les éléphants peuvent descendre par
là...» Les commentaires n'ont pas manqué à la singulière assertion que
renferme ce passage de Tite-Live; et jusqu'à présent, croyons-nous,
nul n'a pu expliquer convenablement l'opération qui consisterait à
attaquer les rochers en combinant l'effet du feu et du vinaigre.
Toujours est-il qu'un plaisant a pu dire, en s'appuyant sur ce texte
fameux: _Annibal mit un jour les Alpes en vinaigrette_.
=283.=--Jean de Launoy, écrivain ecclésiastique du dix-septième
siècle, s'était fait une tâche spéciale de détruire certaines légendes
qui, ne reposant sur aucun texte sérieux, lui semblaient nuire à la
dignité des croyances chrétiennes, comme, par exemple, le prétendu
apostolat de saint Denis l'Aréopagite en France, le voyage de Lazare
et de Madeleine en Provence, la vision de Simon Stock au sujet du
scapulaire, etc. Aussi l'avait-on surnommé le _dénicheur de saints_,
et les personnages les plus pieux rendaient-ils justice à la pureté de
son zèle. Le curé de Saint-Roch, qui le tenait en grande estime,
disait en souriant: «Je lui fais toujours de profondes révérences, de
peur qu'il ne m'ôte mon saint Roch.» Le président de Lamoignon le pria
un jour de ne pas faire de mal à saint Yon, patron d'un de ses
villages: «Comment lui ferais-je du mal! repartit spirituellement le
docteur; je n'ai pas l'honneur de le connaître.»
«En somme, disait-il, mon intention n'est point de chasser du paradis
les saints que Dieu y a mis, mais bien ceux que l'ignorance
superstitieuse des peuples a fait s'y glisser.»
=284.=--_Né pour marmiter, armé pour mentir_: cette double
anagramme fut faite au dix-septième siècle sur le nom de _Pierre de
Montmaur_, que ses contemporains avaient surnommé le prince des
parasites. Né dans le bas Limousin en 1576, ayant étudié chez les
jésuites, qui fondaient sur lui de grandes espérances, il les quitta
pour aller courir le monde. Avocat sans cause, il demanda à la poésie
de le dédommager des mécomptes du barreau, et composa force
acrostiches, anagrammes et petites pièces, qui se répétaient dans le
monde. En 1617, il fut précepteur du fils aîné du duc de Choiseul,
marquis de Praslin, et devint, en 1623, professeur royal de langue
grecque. L'occupation d'un tel poste suppose chez lui une certaine
valeur. «C'était, dit Vigneul-Marville, un fort bel esprit qui avait
de grands talents: les langues grecque et latine lui étaient comme
naturelles.»
[Illustration: FIG. 24.--Caricature faite au dix-septième siècle
sur Pierre de Montmaur.]
Choyé par les grands qu'il égayait, et qui aimaient à l'avoir à leur
table, où il apportait un infatigable appétit, le prince des parasites
eût assurément coulé des jours paisibles, si l'ardeur de médire, lui
faisant oublier toute mesure, ne l'avait porté à déchirer à belles
dents les hommes les plus distingués de son temps. Aussi parmi ceux-ci
fut-ce à qui écrirait contre lui la satire la plus vive, la plus
mordante: la guerre devint acharnée. Balzac, le célèbre épistolier,
ouvrit le feu en publiant le _Barbon_, auquel se rapporte la première
des deux gravures que nous reproduisons: «Ce barbon est si amateur
d'antiquités qu'il ne porta jamais d'habit neuf. Il a sur sa robe de
la graisse du dernier siècle et des crottes du règne de François Ier.
La belle chose si on trépanait cette grosse tête: on y verrait un
tumulte, une sédition qui n'est pas imaginable, de langues, de
dialectes, d'art, de sciences. Voilà l'image de l'esprit et de la
doctrine du _barbon_,» etc.
[Illustration: FIG. 25.--Caricature faite au dix-septième siècle
sur Pierre de Montmaur.]
Peu de temps après, Ménage écrivait la _Métamorphose de Montmaur en
perroquet_. On ne s'en tint pas là. Notre homme fut transformé en
cheval, et même en _marmite_, comme le prouve la seconde gravure. A
vrai dire, Montmaur ne sembla pas souffrir outre mesure de ces
attaques, qui d'ailleurs n'ôtaient rien à ses dispositions de beau et
jovial mangeur; il occupa sa chaire pendant plus de vingt-cinq ans,
et mourut âgé de soixante-quatorze ans, en 1646.
=285.=--On a souvent mis au compte d'une _coquille_ (ou faute
typographique) la transformation d'une expression assez triviale en
une image des plus gracieuses dans une strophe de la pièce de vers qui
est, à bon droit, considérée comme le chef-d'œuvre de Malherbe. On a
dit et répété que, dans la fameuse _Consolation à Duperrier sur la
mort de sa fille_ (qui s'appelait Rosette), dont les principales
strophes sont dans toutes les mémoires, le poète avait d'abord écrit:
Et Rosette a vécu ce que vivent les roses,
L'espace d'un matin,
mais qu'un compositeur avait mis:
Et, rose, elle a vécu, etc.;
version, par conséquent, due au hasard, et que le poète aurait
conservée. Pure fantaisie que cette assertion, qui se trouve
absolument démentie par ce fait que la _Consolation à Duperrier_,
avant d'être telle que nous la connaissons aujourd'hui, avait été
imprimée sous une forme singulièrement différente. Nous en donnerons
comme exemple les trois strophes les plus connues.
Dans l'édition primitive on lisait:
Ta douleur, Cléophon, sera donc incurable,
Et les sages discours
Qu'apporte à l'adoucir un ami secourable
L'augmenteront toujours...
Mais elle était du monde où les plus belles choses
Font le moins de séjour,
Et ne pouvait, Rosette, être mieux que les roses
Qui ne vivent qu'un jour.
La mort d'un coup fatal toutes choses moissonne,
Et l'arrêt souverain
Qui veut que sa rigueur ne connaisse personne,
Est écrit en airain.
Ces strophes, dans une édition publiée _sept_ ans plus tard, étaient
devenues celles-ci:
Ta douleur, Duperrier, sera donc éternelle,
Et les tristes discours
Que te met en l'esprit l'amitié paternelle
L'augmenteront toujours...
Mais elle était du monde où les plus belles choses
Ont le pire destin,
Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
L'espace d'un matin.
La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles;
On a beau la prier,
La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles
Et nous laisse crier.
A quoi Malherbe ajouta la strophe qui commence ainsi:
Le pauvre en sa cabane...
qui ne se trouve pas dans la première édition. Il avait fallu sept ans
au poète pour amener sa composition au point de perfection où nous la
voyons aujourd'hui.
On sait d'ailleurs que Malherbe ne brillait pas par la faculté
d'improvisation; on raconte même à ce propos qu'ayant entrepris une
pièce de vers sur la mort de la femme d'un magistrat, quand il l'eut
achevée le veuf à qui la consolation était destinée avait déjà
contracté une nouvelle union.
=286.=--Le P. Bridaine, célèbre par la puissante originalité de
sa prédication, étant un jour à la tête d'une procession, prononça un
magnifique sermon sur la brièveté de la vie, et finit par dire à la
multitude qui le suivait: «Je vais vous ramener chacun chez vous.» Et
il les conduisit tous ensemble dans un cimetière.
=287.=--Camus, évêque de Belley, dont l'éloquence avait souvent
des formes très fantaisistes, disait un jour dans un de ses sermons
qu'après la mort les papes étaient des _papillons_, les rois des
_roitelets_, et les sires des _cirons_.
=288.=--En 1753, il y eut à Marseille une grève de spectateurs.
Le duc de Villars, commandant en Provence, ayant fait venir la
demoiselle Dumenil, actrice de Paris, pour jouer dans la troupe de
Marseille, ordonna, au profit de cette artiste et comme indemnité de
ses frais de voyage, une augmentation sur le prix des places de
spectacles. Les habitants de Marseille s'entendirent pour ne plus
aller à la comédie tant que cette augmentation subsisterait.
Sur quoi lettre du gouverneur, M. de Saint-Florentin, au corps de
ville:
«Je suis informé, Messieurs, que, dans l'espérance d'une diminution du
prix des places de la comédie et pour la rendre pour ainsi dire
nécessaire, il s'est fait des cabales pour n'y plus aller. Il y a des
paris ouverts à qui n'ira pas. Les bontés que j'ai pour cette ville
m'engagent à vous prévenir sur les dangers auxquels elle s'expose. Il
n'y a aucune diminution à espérer; le roi ne veut pas en entendre
parler. Si, par entêtement ou par fausse vanité, on s'obstine à
abandonner le spectacle, et que, par ce moyen ou par d'autres
manœuvres, le directeur ne pouvait plus se soutenir, je proposerais
au roi de donner des défenses pour qu'il ne puisse plus à l'avenir
s'établir aucune troupe dans la ville. Vous ne sauriez trop
communiquer ma lettre, ni faire trop d'attention à ce que je vous
marque, parce que l'effet suivra certainement les menaces.»
Les membres du corps de ville répondirent: «Monseigneur, nous avons
répandu dans le public, selon vos ordres, la lettre que vous nous avez
fait l'honneur de nous écrire. Les tenants du spectacle et ceux qui le
fréquentaient le plus assidûment persistent à continuer de le
négliger. Peut-être que les instructions de Mgr l'évêque et de nos
pasteurs y contribuent autant qu'une fausse vanité. Au surplus, nous
tenons de nos auteurs que, dans les beaux jours de notre république,
et lorsque nous donnions des lois au lieu d'en recevoir, on regardait,
comme les gens de bien regardent encore aujourd'hui, les comédiens et
la comédie pour être également capables de donner atteinte à la pureté
de nos mœurs, au maintien des lois et aux progrès du commerce.»
Les éditions des _Mémoires de Favart_ où se trouve rapportée cette
anecdote mettent en note: «Le rigorisme de MM. de Marseille fut
bientôt désarmé par l'attrait du plaisir et le charme des talents.»
=289.=--Quand le maréchal de la Ferté, après sa brillante
campagne de 1631, fit son entrée à Metz, les juifs, qui y étaient
alors tolérés, vinrent comme les autres le complimenter. Quand on les
lui annonça, le maréchal dit: «Je ne veux pas voir ces marauds-là: ce
sont ceux qui ont fait mourir mon divin maître. Qu'on ne les laisse
pas entrer.»
Les juifs répondirent qu'ils en étaient bien fâchés, d'autant plus
qu'ils apportaient un présent de mille pistoles qu'ils auraient été
charmés que Mgr le commandeur voulût bien accepter.
«Bah! dit alors le maréchal, à qui on rapporta cette réponse,
faites-les entrer tout de même; ces pauvres diables ne connaissaient
pas Jésus-Christ quand ils l'ont crucifié.»
=290.=--L'histoire ou la légende explique ainsi comment le
chardon a été choisi pour emblème national par les Écossais:
C'était à l'époque des premières incursions des Normands sur les côtes
de la Grande-Bretagne. Des pirates danois, s'étant avancés vers le
nord, avaient résolu de surprendre le château de Slaine, qui était la
clef de l'Écosse.
Profitant d'une nuit obscure, ils avaient abordé près de la
forteresse, qu'ils savaient à peu près abandonnée. Mais au moment où,
pleins de confiance, ils s'élançaient en groupes pressés dans les
fossés du château, des chardons qui y avaient poussé par centaines
firent tout à coup l'office de chevaux de frise. Aux cris lamentables
poussés par ces malheureux qui ne pouvaient se dépêtrer de cette forêt
d'épines, la petite garnison se réveilla et en fit un horrible
carnage. Les Écossais reconnaissants prirent la fleur du chardon pour
emblème national.
=291.=--Extrait des _Mémoires_ du maréchal Scépeaux de
Vieilleville, vaillant capitaine français qui se distingua sous
François Ier et Henri II, et fut un des négociateurs du traité du
Cateau-Cambrésis.
«1552.--S'en retournant d'apaiser une sédition qui s'était émise
entre les Suisses de l'arrière-garde et les nouvelles bandes
françaises, M. de Vieilleville trouva dix soldats français qui avaient
éventré quinze ou seize corps des Bourguignons et dévidaient leurs
boyaux comme des tripières à la rivière. Surmonté de colère, il se rue
dessus et les charge du bâton qu'il tenait, comme portent communément
tous seigneurs qui ont commandement d'armée, et les fit battre et
fouler aux chevaux de ceux de sa suite; et comme il s'en allait sans
rien leur faire de plus, un de ces hommes se prit à dire: «Par la mort
Dieu, Monsieur, vous nous aimez autant pauvres que riches. On nous a
assuré que ces Bourguignons ont avalé leur or et leurs écus. Êtes-vous
fâché que nous les cherchions dans leur ventre?»
«A ces paroles, M. de Vieilleville s'irrita tellement qu'il protesta
devant Dieu qui les ferait tous pendre présentement. Il les fit donc
arrêter et envoya querir le prévôt des bandes, leur disant: «Tigresque
canaille, quel opprobre faites-vous à nature? quelle abominable
cruauté avez-vous aujourd'hui exercée au christianisme? et de quel
déshonneur avez-vous avili les armes et foulé aux pieds la bonne
renommée de notre nation, qui est estimée la plus courtoise de toutes
celles de l'univers? Je jure à Dieu que vous en mourrez!»
«Le prévôt demeurait trop à venir, ce qui fut cause que, passant par
là quatre ou cinq coquins, qui même avaient horreur d'une telle
abomination, ils s'offrirent de les pendre, si on leur donnait leur
dépouille; ce qui fut incontinent accordé.
«Ainsi finirent misérablement leurs jours ces barbares et détestables
tripiers.»
=292.=--L'abbé Blanchet, qui a laissé un certain nombre d'écrits
empreints d'une grande délicatesse de pensée et de style, parle ainsi,
dans un de ses apologues orientaux, de l'Académie d'Amadam, dite
l'Académie silencieuse (voy. no 37):
«Le docteur Zeb, auteur d'un petit livre intitulé _le Bâillon_, ayant
appris qu'il vaquait une place en cette Académie, sollicita l'honneur
de l'occuper. La place étant déjà donnée, le président, pour répondre
au solliciteur, lui présenta, avec un air affligé, une coupe pleine
d'eau à ce point qu'une goutte de plus aurait fait déborder le vase.
«Zeb, voyant une feuille de rose à ses pieds, la ramasse, la pose
délicatement sur l'eau et fait si bien qu'il n'en tombe pas une seule
goutte.
«On le reçut par geste à l'unanimité: il n'avait plus qu'à prononcer,
selon l'usage, une phrase de remerciement; mais, en vrai silencieux,
il traça le nombre 100 (c'était celui de ses confrères), puis, mettant
un zéro devant, il écrivit: «Ils n'en vaudront ni moins ni plus
(0100).» Le président répondit au modeste docteur avec autant de
politesse que de présence d'esprit. Il mit le chiffre 1 devant les
trois zéros et il écrivit: «Ils en vaudront dix fois davantage
(1000).»
=293.=--Assurément, si les anciens avaient connu l'usage qu'ils
auraient pu faire des plumes d'oie pour écrire, ils auraient consacré
cet oiseau à Minerve, déesse des beaux-arts et de l'éloquence. On sait
que pour les notes cursives ils se servaient d'un stylet creusant des
traits sur des tablettes enduites de cire, et pour l'écriture
ordinaire de roseaux. C'étaient l'Égypte et la Carie qui fournissaient
aux Romains ces roseaux (_calami_), beaucoup plus propres d'ailleurs
à tracer les caractères arabes que les caractères romains, et qui sont
encore nommés _calam_ par les Orientaux.
Ce fut Isidore qui, au septième siècle, parla le premier des plumes
comme d'un instrument propre à écrire aussi bien que le roseau:
_Instrumenta scribæ, calamus et pennæ_.
=294.=--«Jeux de mains, jeux de vilains,» dit une locution
populaire, qui date de l'époque où les nobles seuls, quand ils
voulaient mesurer leurs forces ou vider une querelle, avaient le droit
de se défier à la lance ou à l'épée. Les autres personnes, les
vilains, qui n'étaient jamais admis à entrer en lice et à paraître
dans les tournois, ne pouvaient que lutter corps à corps, sans armes
dans les mains.
=295.=--«Je l'attends au _Sanctus_,» c'est-à-dire à la partie la
plus difficile de sa tâche, disait-on assez communément autrefois.
Cette expression, où il est fait allusion à un passage chanté de la
messe, vient de ce que jadis, en Italie et en France, on ne jugeait du
talent d'un chantre que par la façon dont il chantait le _Sanctus_.
Une place de chantre était-elle vacante, on n'acceptait le postulant
qu'après qu'il avait chanté le _Sanctus_ à la satisfaction générale.
On dit que le pape Boniface VIII se montrait notamment très difficile
sur ce point.
=296.=--Notre mot _amiral_ vient de l'arabe _emir al ma_, qui
signifie _chef de l'eau_. C'est le nom que porte, chez les Orientaux,
le commandant d'une flotte ou d'une escadre. On ne saurait dire en
quelle circonstance cette qualification est passée de l'arabe dans
notre langue.
=297.=--Marco Polo, dans le récit de son voyage en Asie (qui fait
partie de la collection des _Voyages dans tous les mondes_, librairie
Delagrave), raconte l'histoire des _Vieux de la montagne_, seigneurs
de la forteresse d'Allamont en Syrie, qui s'étaient rendus redoutables
aux souverains d'Orient par le fanatisme qu'ils savaient inspirer à un
certain nombre de jeunes gens. Séduits par la promesse des félicités
de la vie future, ceux-ci devenaient autant de sicaires aveuglément
soumis aux volontés du chef, et prêts à braver tous les périls, pour
accomplir les sanglantes missions dont ils étaient chargés.
Quand tel ou tel d'entre eux était désigné pour aller commettre un
meurtre qu'avait résolu le chef, on lui faisait prendre un breuvage,
qui n'était autre que cet extrait du chanvre connu sous le nom de
_haschisch_. Cette liqueur le jetait dans une sorte de délire, où il
avait toute espèce de visions et de sensations délicieuses, et qu'il
croyait être un avant-goût des joies célestes à lui promises, pour son
absolue soumission aux ordres du chef.
Du nom de la drogue enivrante se forma le mot _haschischin_, buveur de
haschisch, devenu _assassin_ dans les langues occidentales et synonyme
de _meurtrier_.
=298.=--Dans le jeu de pile ou face, les chances sont loin d'être
égales. L'effigie d'une pièce de monnaie présentant d'ordinaire plus
de relief que le revers, la pièce lancée en l'air a une tendance à
retomber la _face_ contre terre, et l'on obtiendrait infailliblement
_pile_ si la pièce, bien calibrée, tombait d'une grande hauteur sur un
sol mou qui ne la ferait pas rebondir.
=299.=--Si notre siècle est fort entaché de scepticisme,
l'exemple lui vient de loin.
Pyrrhon le Sceptique, apercevant un jour Anaxarque, son maître, qui
était tombé dans un fossé, passa outre sans lui tendre la main: «Mon
maître, disait-il en lui-même, est aussi bien là qu'ailleurs.»
L'histoire ajoute qu'Anaxarque fut le premier à s'applaudir d'avoir un
tel disciple.
=300.=--On lit dans une des feuilles de l'_Ami des lois_, journal
publié sous la Révolution, cette anecdote, donnée comme authentique:
«Milord Tylney avait fait le voyage de Montbard, maison de campagne de
Buffon, uniquement pour voir l'auteur de l'_Histoire naturelle_. Dans
son empressement, il ouvre la porte de l'appartement, quoiqu'on l'ait
prévenu que M. de Buffon dormait. Au bruit, le naturaliste s'éveille.
Milord fait ses excuses. Alors, quelque fâché qu'il fût d'être
dérangé, Buffon prend une figure souriante et s'avance vers
l'étranger: «Entrez, Monsieur, lui dit-il; je sens qu'il serait dur de
refuser à un philosophe _la vue d'un grand homme_.»
=301.=--Le célèbre La Condamine était atteint d'une surdité assez
forte. Le jour de sa réception à l'Académie, à un souper qu'il donna
pour fêter cet événement, il fit l'impromptu suivant:
La Condamine est aujourd'hui
Reçu dans la troupe immortelle;
Il est bien sourd: tant mieux pour lui!
Mais non muet: tant pis pour elle!
=302.=--Le même La Condamine, arrivé à un âge assez avancé,
résolut d'épouser une de ses nièces. Il fallait pour ce mariage des
dispenses de Rome. Le savant les demanda par lettre particulière au
pape Benoît XIV, de qui il était connu. Sa Sainteté répondit: «Je vous
accorde la dispense que vous demandez, d'autant plus volontiers que la
surdité dont vous êtes incommodé doit contribuer à la paix du ménage.»
=303.=--On attribue généralement les premières anagrammes connues
au poète grec Lycophron, qui vivait au troisième siècle avant
Jésus-Christ, à la cour du roi d'Égypte Ptolémée Philadelphe (ainsi
surnommé par antiphrase ironique, car il n'était rien moins que l'ami
de son frère). Lycophron, en bon courtisan, trouva qu'avec les lettres
de _Ptolemaios_ on pouvait former _apo melitos_ (de miel); et dans le
nom de la reine _Arsinoé_ il trouva _ion eras_, c'est-à-dire violette
de Junon. On a remarqué d'autre part que, chez les Juifs, une des
parties principales de la Cabale ou art des choses secrètes consiste
en un véritable travail d'anagramme, car il s'agit de trouver des sens
mystérieux par la transposition des lettres. On croit que l'anagramme
fut un mode de correspondance fréquemment employé entre les savants du
moyen âge.
On sait que François Rabelais fit l'anagramme de son nom en signant
les premiers livres du Pantagruel _Alcofribas Nasier_. Suivant Bayle,
ce fut le poète et humaniste limousin J. Daurat (mort en 1588) qui mit
les anagrammes tellement en vogue «que chacun voulait s'en mêler et
qu'il passa personnellement pour une sorte de devin, par suite des
curieuses trouvailles qu'il fit dans les noms de divers grands
personnages.»
D'après Tallemant des Réaux, le roi Henri IV aperçut un jour un nommé
Jean de Vienne, qui s'évertuait sans succès à faire sa propre
anagramme: «Rien de plus facile cependant, dit le Béarnais: Jean de
Vienne, _devienne_ Jean.»
=304.=--Gustave-Adolphe, qui avait de grandes et coûteuses
guerres à soutenir, apercevant dans une église de son royaume les
statues des douze apôtres en argent, leur dit: «Comment, Messieurs!
est-ce donc à demeurer tranquilles ici que vous fûtes destinés? Vous
êtes établis pour parcourir l'univers, et vous remplirez votre
mission, je vous assure.» Il les fit alors enlever et transporter à la
monnaie, avec ordre d'en frapper des pièces avec cette inscription: _A
l'honneur de Jésus-Christ_.
=305.=--Le mot _carat_, qui n'est plus d'usage aujourd'hui que
dans le commerce des diamants et des pierres précieuses, et qui
indique une unité de poids équivalant à 205 milligrammes et demi,
était aussi employé autrefois pour l'or. Ce mot vient du nom de
la fève produite par un arbre du pays d'Afrique où se faisait
jadis le plus grand trafic de l'or. «Cet arbre, de la famille des
Légumineuses,--dit le voyageur J. Bruce,--est appelé _kuara_, mot
qui signifie _soleil_, parce qu'il porte des fleurs et des fruits
de couleur rouge de feu. Comme les semences sèches de cet arbre
sont toujours à peu près également pesantes, les indigènes s'en
sont servis de temps immémorial pour peser l'or, et l'on aurait
appliqué ensuite leur poids aux diamants.»