=254.=--La place que le chancelier Maupeou, dernier ministre de

Louis XV, tient dans l'histoire de notre pays a été, selon les temps

et selon les partis, fort diversement appréciée; mais, en faisant

abstraction de tout esprit politique, cet homme d'État représente

surtout, dans la plus formelle acception du terme, l'image de

l'autorité arbitraire, ridiculisée, bafouée et succombant enfin sous

les coups de l'opinion publique.

On sait que l'acte le plus remarquable de son ministère fut la

dissolution violente du parlement, qui, bien qu'ayant peut-être mérité

plus d'un reproche, eut pour lui toutes les sympathies populaires, du

moment où il fut l'objet de la rigueur et des persécutions.

Les conseillers, dépouillés de leurs charges, exilés, se changèrent en

autant de martyrs; et quand le chancelier s'avisa de faire rendre la

justice par un semblant de parlement, formé d'hommes choisis par lui

un peu partout, le mécontentement, l'indignation, ne connurent plus de

bornes, et se manifestèrent par toutes les voies coutumières en pareil

cas et en pareil pays: libelles, pamphlets, chansons, caricatures,

etc.

Le parlement nouveau, baptisé par ironie du nom du chancelier, fut

particulièrement, dans son ensemble et dans la personnalité de la

plupart de ses membres, le point de mire de la verve satirique. Ce fut

une guerre de tous les instants, une attaque incessante, un feu

perpétuel d'épigrammes, d'imputations outrageantes, de cruels

persiflages: lutte dont l'honneur de la dernière passe devait revenir

à Beaumarchais, avec ses fameux Mémoires sur le rapporteur Goezman.

Pendant la première avait brillé un certain anonyme, que depuis l'on

sut être Pidanzat de Mairobert, ancien censeur royal et alors

secrétaire du duc de Chartres (plus tard Philippe-Égalité, père du

futur roi Louis-Philippe), prince qui avait refusé de siéger dans le

parlement Maupeou, et avait été pour ce fait exilé dans ses terres.

Les satires de Pidanzat paraissaient sous la forme de _Correspondance

entre Sorhouet_ (un des nouveaux conseillers) _et M. de Maupeou,

chancelier de France_, qui plus tard ont été réunies sous le titre de

_Meaupeouana_. Une de ces satires, intitulée _les OEufs rouges, ou

Sorhouet mourant à M. de Maupeou, chancelier de France_, était

accompagnée de trois gravures allégoriques fort curieuses, parmi

lesquelles celle dont nous donnons un fac-similé.

[Illustration: FIG. 21.--Fac-similé d'une estampe satirique,

publiée en 1772, contre le chancelier Maupeou.]

Cette estampe représente _la Métamorphose d'Hécube en chienne_

_enragée, poursuivie à coups de pierres par les Thraces_; et voici

comment l'auteur en explique le sens. Le chancelier en simarre, dont

la tête est déjà changée en celle d'une chienne, une patte fermée,

avec laquelle il croit encore pouvoir donner des coups de poing; de

l'autre, il porte à la gueule la _Lettre à Jacques Vergé_ (écrit

maladroitement apologétique des actes du chancelier); on lit sur

l'adresse ce mot terrible: _Correspondance_. La Vérité lui présente un

miroir, pour lui faire voir que sa nouvelle forme ne lui a rien enlevé

des _agréments_ de son ancienne figure. A ses pieds on voit un ballot

ouvert, duquel sortent avec impétuosité les protestations des princes

et les diverses parties de la _Correspondance_, qui se changent en

pierres. Quelques Français ramassent ces brochures et les jettent à ce

vilain dogue. Le fond représente une partie du temple, sur le

frontispice duquel est Thémis entourée de nuages, qui ne doivent pas

tarder à se dissiper. Sur les marches on voit une foule de spectateurs

qui lèvent les mains au ciel, pour rendre grâce de la punition exercée

contre Maupeou, et du prochain retour de la justice.

On sait que dès son avènement (1774) Louis XVI rappela l'ancien

parlement. Le chancelier fut exilé dans ses terres de Normandie, qu'il

ne devait plus quitter, et où il mourut en 1792.

=255.=--En feuilletant l'ancienne _Gazette de France_, nous y

trouvons, sous la rubrique de _Varsovie, 13 mai 1667_, la nouvelle que

voici:

«Louisa-Marie, fille de Charles de Gonzague, duc de Mantoue, reine de

Pologne, décéda ici le 10 de ce mois. Cette princesse, ayant mal passé

la nuit du 8 au 9, ne laissa pas de se lever; mais l'après-dînée, sur

les trois heures, elle commença de cracher du sang, avec de fréquentes

envies de vomir, ce qui obligea de lui en tirer trois palettes. Ce

remède fut continué sur les 8 heures du soir, mais sans aucun

soulagement, ayant passé cette nuit plus mal que l'autre, de sorte que

ces médecins étaient résolus de lui en tirer encore sur les quatre

heures du matin, s'ils n'en eussent été empêchés par la crainte

qu'elle mourût pendant la saignée, tant ils la trouvaient faible. En

effet, trois quarts d'heure après, elle mourut _sans aucune

difficulté_ (!!!), mais avec une douleur d'autant plus grande de toute

la cour qu'on l'avait crue depuis quelques jours en pleine

convalescence.»

_Sans aucune difficulté_, dit le grave journal. Le mot est digne de

mémoire.

=256.=--On a déjà vu (no 114) que l'ancienne police de Venise a

laissé de terribles souvenirs. Autre exemple:

Un prince de Craon, se trouvant à Venise au dix-septième siècle, y fut

volé d'une somme considérable, et en conçut assez d'humeur pour se

croire en droit d'invectiver contre la police vénitienne, qui ne

s'occupait, disait-il, qu'à espionner les étrangers, au lieu de

veiller à leur sûreté.

Quelques jours après, il quitte la ville pour retourner en France. A

moitié du trajet de Venise à la côte, sa gondole s'arrête tout à coup.

Il en demande la raison. Ses gondoliers lui répondent qu'il ne leur

est plus possible d'avancer, parce qu'un bateau à flamme rouge, qui

vient à eux, leur fait signe de mettre en panne.

Le prince se rappelle alors le propos qu'il a tenu et aussi toutes les

sombres anecdotes qu'on lui a contées sur la police de Venise. Il se

voit au milieu des lagunes entre le ciel et l'eau, sans secours, sans

moyens d'échapper, et attend avec anxiété les gens qui sont évidemment

à sa poursuite.

Ils arrivent, abordent sa gondole, et le prient de passer dans la

leur. Il obéit en faisant de tristes réflexions.

«Monsieur, lui dit gravement un des personnages qui sont dans ce

bateau, vous êtes le prince de Craon?--Oui, Monsieur.--N'avez-vous

pas été volé vendredi?--Oui, Monsieur.--De quelle somme?--Cinq cents

ducats.--Où étaient ces cinq cents ducats?--Dans une bourse

verte.--Avez-vous soupçonné quelqu'un de ce vol?--Un domestique de

place.--Le reconnaîtriez-vous?--Parfaitement.» Alors l'interlocuteur

du prince, écartant avec le pied un méchant manteau, découvre un homme

mort tenant à la main une bourse verte, et ajoute: «Justice est faite,

Monsieur, voilà votre argent; reprenez-le, partez, et souvenez-vous

qu'on ne remet pas le pied dans un pays où l'on a méconnu la sagesse

et la vigilance du gouvernement.»

=257.=--Il fut un temps où, dans le monde des écoles parisiennes,

les noms de _galoches_, _galochés_ ou _galochiers_ constituaient une

injure. On appelait ainsi les écoliers externes des divers collèges

qui, n'ayant pas le moyen de payer leur pension dans un de ces

établissements, allaient tous les jours de chez leurs parents, ou de

quelque pauvre logis, à l'école, et portaient des _galoches_ pour se

défendre du froid en hiver, et de la boue qui, à cette époque où les

rues étaient fort mal pavées, abondait à Paris:

Selon Baïf, le mot de _galoche_ vient de _gallica, gallicæ_, espèce de

chaussure dont les Gaulois usaient en temps de pluie.

=258.=--On peut citer d'assez nombreux cas de la transformation

inconsciente et souvent barbare que l'usage fait subir à certains

noms de lieux, qui non seulement deviennent ainsi méconnaissables,

mais encore perdent parfois toute signification rationnelle. Ex.:

la rue des _Jeux-Neufs_, devenant la rue des _Jeûneurs_;

Saint-André-des-_Arcs_ (parce qu'on y fabriquait jadis ces armes),

devenant Saint-André-des-_Arts_; Sainte-Marie-l'_Égyptienne_, dont

le nom se change en _Gibecienne_, puis en _Jussienne_, etc.

Autre exemple assez curieux.

Chacun sait que l'expression _pays de cocagne_ tire son origine de la

substance tinctoriale nommée le plus ordinairement _pastel_, mais

aussi _guède_ et _cocagne_. Les régions de la France méridionale où se

cultivait en grand la plante dont le pastel (_Isatis tinctoria_) était

extrait, furent nommées pays de _cocagne_, par suite des bénéfices

considérables que les populations retiraient facilement de cette

culture, et de l'abondance au milieu de laquelle elles vivaient.

A Paris, le pastel recevait plus communément le nom de _guède_, et

l'on en faisait un grand commerce à Saint-Denis; si bien que la place

où on le vendait, à de certains jours de la semaine, avait reçu le nom

de _marché aux Guèdes_.

«Cette place,--dit J.-B. de Roquefort dans une de ses savantes

annotations de l'_Histoire de la vie privée des Français_ de Legrand

d'Aussy, dont il fit une nouvelle édition en 1816,--cette place

est à l'entrée de la ville par la route de Paris; mais l'écrivain du

tableau indicatif des rues, ne comprenant pas ce mot de _Guèdes_, l'a,

par une ignorance assez commune dans nos villes et même à Paris,

changé en celui de _marché aux Guêtres_. Passant un jour à

Saint-Denis, je fus frappé de cette faute grossière, et j'en écrivis

aussitôt au maire, qui, sans daigner me répondre, fit substituer à la

dénomination ridicule qui existait celle, plus ridicule encore, de

_Gueldres_, et maintenant (1815) on lit _place aux Gueldres_.»

=259.=--Jacques Cœur, le célèbre argentier de Charles VII, qui

dut une fin misérable aux jalousies que firent naître les richesses

dont il faisait pourtant un si noble usage, Jacques Cœur

affectionnait beaucoup les adages populaires et les rébus, qui,

d'ailleurs, étaient fort de mode à l'époque où il vivait. La

magnifique maison qu'il avait fait construire, aujourd'hui l'hôtel de

ville de Bourges, témoigne de ce goût par le grand nombre d'emblèmes

_parlants_ et de devises qu'on y peut voir.

Parmi les énigmes qui décorent cet édifice, les unes présentent leur

signification sous la forme de figures. Beaucoup sont accompagnées de

phylactères ou banderoles avec légendes. Outre les _cœurs_ faisant

allusion au nom du maître, et placés un peu partout, le blason a pour

figures trois cœurs d'or avec une fasce d'argent chargée de trois

coquilles de sable.--A l'entour, comme supports, des fleurs et

des fruits (symboles d'abondance); pour cimier, le mât d'une galère

(le commerce); à gauche de l'écu, un fou à la bouche fermée d'un

cadenas, tenant une banderole où on lit: _En bouche close n'entre

mousche_; à droite, un autre fou ou _sot_ de théâtre porte cette

légende: _Oyr dire_ (écouter)--_faire--taire_. Sur une porte

conduisant à la salle des festins est un rébus où deux cœurs accolés

sont placés entre les mots _A_ et _joie_, ce qui doit se lire: _A

cœur joie_. Enfin sur le tout domine la grande et fière devise: _A

vaillants cœurs_ (cœurs figurés) _rien impossible_, etc.

=260.=--Dans un recueil du siècle dernier, nous trouvons cette

énigme:

Sans que je sois un arbrisseau,

Deux branches forment tout mon être;

L'art fait de ma tête un fourneau,

Où le feu meurt au lieu de naître.

Cependant mon premier devoir

Est de l'entretenir sans cesse;

Vesta ne saurait pas avoir

De plus vigilante prêtresse.

Sur ma pupille, en certain cas,

J'opère une cure nouvelle,

Et, lui mettant le chef à bas,

Je la rends plus vive et plus belle.

On ne me voit guère à la cour,

Mais il est rare, en récompense,

Que j'aille établir mon séjour

Sous l'humble toit de l'indigence.

Enfin, pour parler sans détour,

De la nuit compagne fidèle,

Je ne fais rien pendant le jour,

Ne travaillant qu'à la chandelle.

Ce petit morceau, très gentiment, très ingénieusement tourné, est

signé «Blandurel, de Beauvais». Le mot de l'énigme, qui échappe

naturellement aux lecteurs d'aujourd'hui, mais que nos pères devaient

facilement trouver, est _mouchettes_, un mot dont la génération qui

suivra la nôtre ne connaîtra plus même le sens.

Le progrès des lumières, en prenant l'expression dans son acception

positive, a fait disparaître peu à peu l'usage de cet instrument, que

les gens d'un certain âge ont encore vu employer dans leur enfance, et

qui, absolument délaissé maintenant, jouait un rôle très important

chez nos pères.

Les mouchettes étaient indispensables dans toutes les maisons--et

Dieu sait si ces maisons étaient nombreuses, il y a un demi-siècle--où

l'on s'éclairait à l'aide de chandelles, dont la mèche devait être

fréquemment mouchée par le haut, sous peine de ne donner qu'une triste

et fumeuse clarté. D'ailleurs l'invention des mouchettes ne remontait

pas à une époque bien éloignée.

On rapporte, par exemple, ce mot de Charles-Quint à un bravache qui

disait n'avoir jamais eu peur: «Vous n'avez donc jamais mouché la

chandelle avec les doigts, car en ce cas vous auriez eu peur de vous

brûler.»

Pendant longtemps, les fonctions de moucheurs de chandelles dans les

théâtres furent au nombre des offices très utiles. On disait

proverbialement alors d'une personne qui éteignait la chandelle en la

mouchant, ou qui commettait au figuré quelque maladresse analogue: «Il

ne sera jamais moucheur à l'Opéra.»

Pour saisir toutes les allusions de l'énigme, il faut savoir que, au

temps même où l'usage des mouchettes était le plus généralement

répandu, on ne les voyait pas chez les gens très riches, qui

s'éclairaient aux bougies de cire, dont la mèche très fine se

consumait d'elle-même, comme celle de nos bougies de stéarine; et dans

les basses classes de la ville et de la campagne, la chandelle se

mouchait le plus souvent avec les doigts. Histoire ancienne que tout

cela!

=261.=--«Il y a des bizarreries qu'il faut souffrir bon gré mal

gré tant qu'elles durent,--écrivait Vigneul-Marville, vers la fin

du dix-septième siècle.--Il semblait, ces années dernières, que

tout le monde fût menacé d'apoplexie. Chacun portait sur soi sa

bouteille d'eau de la reine de Hongrie. On en prenait à toute heure,

pour prévenir un mal dont on ne sentait pas les moindres approches.

Mais après tout la mode en est passée, il a fallu céder au tabac. On

ne songe plus qu'à se purger le cerveau, et le tabac n'y est guère

propre... Qui ne rirait de cette tyrannie sur tous les nez de France,

que l'on assujettit à se charger constamment d'une poussière

dangereuse par sa quantité et inutile par sa qualité... Mais il n'est

pas encore temps d'en rire, ce mal n'est pas guéri. (Voir le no 61.)

«Dans le dernier siècle, où l'on avait le goût délicat, on ne croyait

pas pouvoir vivre sans dragées. Il n'était fils de bonne mère qui

n'eût son _dragier_ ou _drageoir_; et il est rapporté dans l'histoire

du duc de Guise que, quand il fut tué à Blois, il avait son _dragier_

à la main. Alors les anis de Verdun devinrent si fort à la mode, on

les croyait si salutaires, qu'on en servait sur toutes les tables à la

fin du repas. Les écorces de citrons, d'oranges, et les autres

confitures ont eu leur temps, selon de certaines maladies qu'on

supposait régner alors, et que l'on faisait naître effectivement à

force de manger des sucreries, douceurs fatales à la santé.

«Au commencement du siècle présent (dix-septième), nos marchands,

faisant grand trafic d'ambre et de corail, eurent l'adresse, pour

débiter leur marchandise, de faire courir le bruit que le corail, vu

sa couleur rouge, arrêtait le sang, et que l'ambre attirait les

mauvaises humeurs comme il attire la paille. Aussitôt chacun s'en

fournit. On ne vit plus que colliers et bracelets d'ambre et de

corail, et, comme la mode a ses dévotions, il s'en fit aussi des

chapelets, chaque dévote demandant la santé au Ciel les armes à la

main...

«Les Espagnols ont encore la dévote coutume de rouler le chapelet

entre leurs doigts à table, à la promenade, au jeu, etc. Ils disent

que c'est une contenance, et que, sans certains secours, on ne saurait

souvent quelle posture tenir. C'est sans doute par la même raison de

contenance que toutes les personnes de quelque importance, en Espagne

et à Venise, portent des lunettes sur le nez. Autre folie, qui a sa

source dans l'orgueil de vouloir affecter des airs de profonde

sagesse, et de considérer toutes choses de fort près, comme les

vieillards et les personnes qui ont usé leurs yeux à force de lectures

ou études appliquantes. La dernière reine que la France a donnée à

l'Espagne, se voyant entourée de tous ces gens à lunettes, qui

l'épluchaient depuis la tête jusqu'aux pieds, dit plaisamment à un

gentilhomme français: «Je pense que ces messieurs me prennent pour une

vieille chronique, dont ils veulent déchiffrer jusqu'aux points et aux

virgules.»

«Et d'ailleurs que s'est-il passé chez nous dernièrement?... A la

cour, un savant qui avait la vue basse se servait d'un _monocule_ (on

dit aujourd'hui _monocle_). En moins de rien, cet instrument ayant

paru singulier, non seulement toute la cour, mais toute la ville et

même la campagne furent remplis de _monocules_. Il ne se trouvait

presque point, je ne dis pas d'évêque ni d'abbé, mais de petit curé de

village qui voulût dire son bréviaire ni chanter au lutrin sans ce

secours. Cela faisait croire aux paroissiens que M. le curé non

seulement savait le latin, mais qu'il y entendait finesse, puisqu'il

le lisait avec une machine. On disait de nos abbés: «Grand Dieu!

qu'ils sont savants! Les pauvres gens ont perdu les yeux à force

d'étudier.»

«Cette maladie a duré plusieurs années; mais, grâce à notre

inconstance, tant d'aveugles volontaires ont recouvré la vue sans

remède et sans miracle.»

=262.=-Un édifice des boulevards parisiens porte le nom de _pavillon

de Hanovre_, qui lui fut donné dans les circonstances suivantes:

Le duc de Richelieu fit commencer cette construction en 1757, au

retour de la campagne qui s'était terminée par la convention de

Clester-Seven, laissant tout le pays de Brunswick et de Hanovre à la

disposition de l'armée que le duc commandait. Celui-ci, regardant sa

tâche comme finie, bien qu'il eût dû appuyer les opérations qui se

continuaient, ne s'occupa plus que de piller et rançonner le pays

conquis: il en retira, dit l'historien Duclos, «par toutes sortes

d'exactions, des sommes énormes. Ses soldats, excités par l'exemple et

enhardis par l'impunité, pillaient sans relâche, et ne nommaient

d'ailleurs leur général que le _Père la Maraude_.» Aussi, en voyant le

luxe de la construction élevée par ordre du duc, l'opinion publique

l'appela le _pavillon de Hanovre_, par allusion aux dépouilles que

l'indélicat guerrier avait rapportées, et qui étaient regardées moins

comme le fruit de ses victoires que de ses rapines et de ses

injustices.

=263.=--_Séquelle_ est un nom collectif, qui d'ordinaire

s'applique avec une intention ironique à une suite de personnes

attachées à quelqu'un ou à un parti. Cette expression, dérivée du

latin _sequi_ (suivre), vient du nom que dans quelques provinces on

donnait à une espèce de dîme, que le curé d'une paroisse percevait

hors des terres de sa dîmerie, en vertu du droit, qui lui était

traditionnellement reconnu, de _suivre_ en quelque sorte, pour lui

réclamer l'impôt naturel, le paroissien qui allait travailler sur un

territoire étranger.

=264.=--_Domine, in manus tuas commendo spiritum meum._ Ces

paroles, que Jésus-Christ prononça en expirant sur la croix, d'après

l'évangéliste saint Luc, furent les dernières de Christophe Colomb,

quand il mourut le 20 mai 1506, dans la tristesse et l'abandon. Le

portrait que nous reproduisons est le fac-similé de celui que Théodore

de Bry, célèbre graveur du seizième siècle, publia dans sa grande

collection des Voyages, d'après un tableau que, dit-il, avaient fait

peindre les rois d'Espagne (Ferdinand et Isabelle) avant le départ de

Colomb, pour que, s'il lui arrivait malheur, les traits de

l'aventureux navigateur ne fussent pas perdus.

[Illustration: FIG. 22.--Christophe Colomb, fac-similé d'un

portrait publié par Th. de Bry, au seizième siècle.]

=265.=--Bicoque était, Bicoque est peut-être encore une petite

ville de Lombardie, que François Ier, au cours de sa campagne du

Milanais, trouva sur son chemin. Cette petite ville, quoique mal

organisée, mal fortifiée et nantie d'une pauvre garnison, ayant voulu

s'opposer au passage du roi de France, fut prise par lui sans la

moindre difficulté: ce qui fit donner le nom de _bicoque_ aux villes

faibles et aux maisons mal en ordre.

=266.=--La génération qui a précédé la nôtre devait trouver toute

naturelle l'expression _blouser_ ou _se blouser_. C'est qu'alors les

billards portaient encore à chaque coin et au milieu de leurs deux

plus longues bandes, des trous appelés _blouses_, où les joueurs

s'évertuaient à pousser la bille de leurs partenaires, en tâchant de

ne pas y laisser choir leur propre bille, parce que la chute dans la

_blouse_ faisait perdre des points au joueur dont la bille était

_blousée_. Les blouses ayant été supprimées, depuis que le jeu du

billard consiste exclusivement en l'art des carambolages, le sens du

verbe _blouser_ a perdu son explication usuelle.

Reste à savoir pourquoi les trous du billard avaient reçu le nom du

vêtement populaire que chacun connaît.

=267.=--Alfred, surnommé le Grand, roi et conquérant de

l'Angleterre, divisait les vingt-quatre heures du jour en trois

parties égales: l'une pour les exercices de piété, l'autre pour le

sommeil, la lecture et la récréation, la troisième pour les affaires

de son royaume. Mais comme, de son temps, il n'y avait pas d'horloges,

il faisait brûler des cierges qui duraient quatre heures. Les

chapelains venaient l'avertir lorsque le cierge était consumé; et il

divisait ainsi par des cierges de quatre heures les douze heures du

jour et de la nuit.

=268.=--Noys, fameux jurisconsulte sous le règne de Charles Ier,

qui le fit son avocat général, était l'homme le plus doux du monde. Il

avait un fils unique, qui joignait à beaucoup de vices celui d'être un

vrai dissipateur. Cet esprit d'imprévoyance chez un fils qu'il

chérissait et qu'il n'avait pas le courage de réprimander, causait à

Noys les plus cuisants chagrins. Se voyant sur le point de mourir, il

fit ses dispositions testamentaires, dont un des articles portait:

«Pour le reste de mon bien, je le laisse à mon fils, que j'institue

mon principal héritier et l'exécuteur de ma dernière volonté. Je le

lui laisse afin qu'il le dissipe à sa fantaisie. Tel est mon dessein

en le lui donnant, et je n'attends point autre chose de lui.»

Quand le fils eut connaissance de cette clause, un généreux dépit et

quelques réflexions sur les bontés d'un père dont il se sentait si peu

digne, firent tout à coup, d'un franc étourdi, un sage administrateur

de sa fortune.

Ce changement de conduite donna lieu à l'épitaphe suivante, qui fut

gravée sur la tombe de Noys:

Dans ce tombeau repose un père

Qui fit bien d'être peu sévère.

=269.=--Le poète Chapelle, grand buveur, était naturellement gai;

mais quand il avait bu plus que de raison, il devenait, au contraire

de beaucoup d'autres, sérieux à l'extrême.

Il se trouvait un soir à souper en tête-à-tête avec un maréchal de

France, qui était de complexion à peu près semblable. Le vin leur

ayant rappelé par degrés diverses idées morales, il en vinrent à

disserter sur les malheurs attachés à l'âme humaine, et peu à peu ils

en vinrent à envier le sort des martyrs.

«Quelques moments de souffrance leur valent le ciel, dit Chapelle.

Oui, allons donc en Turquie prêcher la foi. Nous serons conduits

devant un pacha, je lui répondrai comme il convient, vous répondrez

comme moi. On m'empalera, vous serez empalé; et nous voilà devenus de

saints martyrs.

--Comment! reprend le maréchal, c'est bien à vous, malotru

compagnon, à me donner l'exemple du courage! C'est moi qui parlerai le

premier au pacha, c'est moi qui serai le premier empalé; oui, moi

maréchal de France, moi duc et pair.

--Eh! répliqua Chapelle, quand il s'agit de montrer sa foi, je me

moque bien du maréchal de France et du duc et pair.»

Curiosités Historiques et Littéraires · 第 13 / 25 段