elle m'en avait donné des témoignages antérieurs par l'entremise de
son chapelain, qui apprit au pape que, lorsqu'elle fit son entrée à
Rome, je lui avais sauvé une perte de plus de mille écus par suite
d'une grosse pluie que je fis cesser quatre fois par le bruit de
plusieurs pièces d'artillerie que je fis tirer contre les nuages (la
pluie aurait sans doute causé de grandes avaries dans les costumes de
la princesse et de sa suite). Cela fit dire à cette princesse que
j'étais un de ceux qu'elle n'oublierait jamais, et qu'elle
m'obligerait si l'occasion s'en présentait.»
Évidemment il faut entendre ici, non pas que le bruit des canons
suspendit la chute de la pluie, mais que l'ébranlement produit sur les
nuages provoqua la chute plus abondante des masses d'eau, et dégagea
d'autant plus l'atmosphère des nuages menaçants.
=242.=--Notre mot _tête_ (qui vient du latin _testa_, crâne)
avait pour correspondant grec _képhalè_, qui est devenu notre mot
_chef_, et a pour correspondant latin _caput_, qui, sans former un
substantif équivalent en français, entre dans la formation de
plusieurs mots, par exemple _capitaine_ ou _tête_ d'une compagnie,
d'une armée; _capitale_, ville _tête_ d'un État, etc. C'est aussi de
_caput_, tête, que dérive le mot _cap_, comportant l'idée d'une _tête_
de terre s'avançant dans la mer; et cette idée est si bien celle qui
en principe inspira cette formation, que l'on peut voir dans le plus
ancien des traités de géographie imprimé, c'est-à-dire dans la
_Cosmographie_ de Munster, la confusion faite entre les termes
_chef_ et _cap_. Dans un chapitre de ce vieux livre traitant de
l'Afrique, il est, en effet, question du _chef_ Vert et du _chef_ de
Bonne-Espérance.
=243.=--_Petit bonhomme vit encore._--Origine
antique.--En Grèce, à trois époques différentes de l'année, aux
fêtes de Vulcain, à celles de Prométhée et aux Panathénées, les jeunes
Athéniens faisaient la course du flambeau. Le matin du jour fixé, ils
s'assemblaient dans le jardin d'Académus. On prenait comme point de
départ la tour qui s'élevait près de l'autel de Prométhée. Comme
piste, ils se servaient de la longue voie qui, traversant le
Céramique, aboutissait à l'une des portes de la ville. Chaque coureur
tirait au sort l'ordre dans lequel il devait lutter; car la lutte ne
consistait point à courir ensemble à qui arriverait le premier. Les
concurrents briguaient à ces courses le titre de porte-flambeau, et
par conséquent l'honneur de porter les luminaires dans les cérémonies
religieuses. Les numéros tirés, les places prises, le magistrat qui
présidait à la célébration des jeux allumait un flambeau au feu sacré
de l'autel de Prométhée, et le remettait entre les mains du coureur
désigné pour partir le premier. Celui-ci s'élançait rapide sur la
piste, pour parcourir dans le moins de temps possible, et sans laisser
éteindre son flambeau, la distance de la tour à la ville et de la
ville à la tour. La flamme s'éteignait-elle pendant le trajet, le juge
déclarait le coureur hors concours, rallumait le flambeau et le
donnait au deuxième lutteur. Le magistrat proclamait vainqueur celui
qui parcourait l'espace désigné dans le moins de temps et sans laisser
éteindre sa torche. Si aucun des lutteurs ne réussissait, le titre
honorifique de porte-flambeau restait au vainqueur de la solennité
précédente. Cet art de courir vite sans éteindre son flambeau était
très difficile, car les torches étaient loin d'être aussi difficiles à
éteindre que celles d'aujourd'hui. Les flambeaux des jouteurs étaient
un assemblage de bois minces et légers, affectant la forme de nos
cierges modernes. De la résine ou de la poix soudait ensemble ces
divers morceaux et donnait au flambeau une grande consistance et
augmentait son pouvoir éclairant. Aux Panathénées, la course
s'exécutait à cheval. Cette course au flambeau, sorte de solennité
religieuse de la Grèce antique, se présente comme l'origine du jeu du
_Petit bonhomme vit encore_. En Angleterre, au moment où le feu
s'éteint, celui qui a le papier ou la baguette entre les mains doit
dire: «Robin est mort, que je sois bridé, que je sois sellé,» etc. On
lui bande alors les yeux, il se courbe vers la terre, et chacun des
joueurs pose sur ses épaules un objet qu'il doit nommer. Quand il a
deviné, le jeu recommence.
Origine légendaire.--Autrefois, à la naissance des enfants, on
allumait plusieurs lampes, auxquelles on imposait des noms, et l'on
donnait au nouveau-né le nom de celle des lampes qui s'éteignait la
dernière, dans la croyance que c'était un gage de longue existence
pour l'enfant.
=244.=--Quelle est l'origine des courses dites _plates_? d'où
leur vient ce nom?
--Les premières courses régulières datent du règne de Jacques
Ier; les prix consistaient en sonnettes d'or et d'argent, et le
vainqueur était nommé gagneur de cloche. La reine Anne institua en
1711, à York, des courses qui prirent le nom de _plates d'York_, non
parce qu'elles avaient lieu sur un terrain plat, sans obstacles, mais
parce que le prix de la course consistait en une pièce d'orfèvrerie,
_piece of plate_. _Plat_, en anglais, s'exprime par _plain_, et non
pas par _plate_, qui signifie plaque de métal, vaisselle plate, comme
on dit en espagnol _plata_, argent. La langue anglaise ayant envahi
nos champs de courses, nous avons d'autant mieux adopté l'expression
de courses plates que, par une singulière rencontre, le mot _plates_,
qui a une signification différente en anglais, désigne exactement en
français le genre de course qui se donne sur un terrain uni, par
opposition au _steeple-chase_, ou course au clocher, hérissée
d'obstacles. Par _plates_, les Anglais entendent donc le prix couru
par les chevaux dans la course spéciale appelée les _plates_, comme
d'autres courses sont appelées les _Oaks_, le _Derby_, à cause des
prix de ce nom. Les Anglais sont d'ailleurs le premier peuple qui ait
remis en honneur les courses de chevaux. Les premières courses
régulières eurent lieu en France au mois de novembre 1776, dans la
plaine des Sablons, transformée en hippodrome.
=245.=--A toutes les époques, des esprits ingénieux se trouvèrent
pour supposer des aventures surnaturelles qui, le plus souvent, ont
comme principale visée de satiriser les mœurs ou les institutions.
Parmi les œuvres de ce genre devenues célèbres on peut citer, chez
les anciens, l'_Histoire véritable_, où Lucien accumule ironiquement
toutes les impossibilités; et, chez les modernes, le _Voyage de l'île
d'Utopie_, de Thomas Morus; les _États et Empires de la Lune et du
Soleil_, de Cyrano de Bergerac, et les _Voyages de Gulliver_, de
Swift.
Or, vers le milieu du dix-huitième siècle, un auteur danois, Holberg,
qui, par un ensemble de comédies très spirituelles, a mérité d'être
considéré comme le créateur du théâtre national en Danemark, publia
sous le voile de l'anonyme un livre intitulé: _Voyage de Nicolas Klim
dans le monde souterrain_. D'abord écrit en latin, ce livre fut
traduit dans presque toutes les langues européennes; et, bien qu'ayant
fait alors assez grand bruit, il est aujourd'hui fort oublié, mais à
tort, car dans beaucoup de parties il révèle en même temps une féconde
imagination et une grande verve critique.
«Le voyage de Nicolas Klim, dit J.-J. Ampère dans une notice consacrée
à Holberg, c'est la plaisanterie de Swift poussée à l'extrême. C'est
une audace de fiction philosophique, que seule peut-être pouvait avoir
une de ces imaginations du Nord dont le désordre flegmatique ne
s'étonne de rien.»
«Le héros de ce voyage imaginaire est un jeune bachelier norvégien
qui, poussé par la curiosité autant que par le besoin de faire
fructueusement parler de lui, se fait descendre au moyen d'une corde
dans une sorte d'abîme ouvert au milieu des rochers. La corde casse,
et ce pauvre Klim, entraîné par une chute qui, d'abord vertigineuse,
se ralentit peu à peu, arrive dans un monde souterrain où l'attendent
toutes sortes de découvertes merveilleuses. Il ne voit d'abord autour
de lui que des arbres; et, pour explorer la région de plus haut,
l'idée lui vient de grimper sur un de ces arbres; mais alors il se
trouve avoir commis une grande sottise. Klim était arrivé dans un pays
dont les habitants ont la forme d'arbres, et celui sur lequel il a
voulu monter n'est autre que la femme du bailli de l'endroit. De là
l'indignation générale contre le téméraire étranger, qui est aussitôt
arrêté par une foule d'arbres, pour avoir manqué de respect à une très
honorable matrone. Il va de soi que le séjour de Klim chez les Botuans
ou Potuans (car ainsi s'appellent ces hommes-arbres) donne lieu à
toute une série de faits et d'observations, mettant en parallèle
l'extrême sagesse de ce peuple avec la folie des peuples de notre
monde.
[Illustration: FIG. 19.--Fac-similé d'une estampe des _Voyages de
Nicolas Klim_, par Holberg, traduction française de Mauvillon, 1753.]
[Illustration: FIG. 20.--Fac-similé d'une estampe des _Voyages de
Nicolas Klim_ par Holberg, traduction française de Mauvillon, 1753.]
Après maintes vicissitudes, Klim, qui remplit dans le pays le rôle de
coureur, obtient du roi, pour ses bons services, la mission d'aller
explorer une planète voisine, qui, par suite de la lenteur des
déplacements naturels aux Potuans, leur est encore à peu près
inconnue. Il part donc pour le monde de Nazar, dont les peuples sont
encore plus lents que ceux de Potu. Et là, les observations qu'il est
à même de faire sont autant d'allusions satiriques aux savants, aux
ergoteurs, aux discoureurs de notre monde. C'est par la forme de leurs
yeux que se divisent en tribus les habitants de Nazar, dont cette
conformité physique différencie les jugements. Aux Lagires, par
exemple, qui ont les yeux longs, tout paraît long; aux Naquires ou
yeux carrés, tout paraît carré, et ainsi des autres. Dans ce pays,
Klim fait si bien des siennes qu'il est condamné à l'exil, et, par
suite de cette peine, emporté par un oiseau dans les régions du
firmament. Un autre méfait lui vaut d'être envoyé comme rameur sur une
galère qui part pour un voyage d'exploration. Il visite alors un pays
des singes, puis un pays habité par toutes sortes d'animaux
symbolisant les divers types humains de la terre; un jour il arrive
dans le pays de Musique, dont les naturels, qui n'ont qu'une jambe,
ont pour langage les sons que rendent des cordes naturelles tendues
entre leur cou et leur abdomen, sur lesquelles ils jouent avec un
archet. Par la suite, le voyageur arrive dans une autre contrée dont
les habitants sont en guerre avec ceux de la région voisine. Ses
prouesses guerrières, la sagesse de sa tactique, lui valent d'être
proclamé général; puis l'ambition le prend, le pousse, et il arrive à
la dignité d'empereur; mais comme, tout naturellement, il abuse du
pouvoir, il est chassé honteusement de son empire, et il se retrouve,
après quelques incidents bizarres, au point d'où il est parti, reconnu
par d'anciens amis, à qui il fait le récit de ses aventures,--qu'un
lettré recueille et rend public.
Toute cette histoire, en somme, est, sous la forme allégorique, d'une
grande portée philosophique. Une partie bien remarquable est celle où
l'auteur est censé reproduire la relation qu'un habitant de ces mondes
étranges, venu un jour en Europe, a écrite des incidents et des
remarques de son voyage.
Nous joignons à ces quelques notes sur un livre trop peu connu de nos
jours, deux des estampes dont il est accompagné dans une traduction
française publiée en 1753 par M. de Mauvillon.
=246.=--Le rouge est la couleur la plus estimée chez la plupart
des peuples, dit un auteur du siècle dernier. Les Celtes lui donnaient
la préférence sur toutes les autres couleurs. Chez les Tartares,
l'émir le moins riche, le moins puissant, a toujours une robe rouge.
La couleur rouge était celle des généraux, des patriciens, des
empereurs romains. On sait d'ailleurs que le terme de _pourpre_
rappelait alors l'idée d'un emblème de pouvoir absolu ou de
_tyrannie_. Le mot _tyran_ dérivait d'ailleurs de cette pourpre même,
qui venait de _Tyr_. Le rouge était dans l'antiquité regardé comme la
couleur favorite des dieux. Aussi dans les jours de fête leurs statues
étaient-elles parées en rouge. On leur appliquait une couche de minium
(comme font nos divinités modernes, remarque un écrivain). L'empereur
Aurélien permit aux dames romaines, qui virent là une précieuse
faveur, de porter des souliers rouges, en refusant aux hommes ce
privilège, qu'il réserva exclusivement pour lui et pour ses
successeurs à l'empire. Les Lacédémoniens étaient vêtus de rouge pour
le combat. C'était afin qu'ils ne frissonnassent pas en voyant le sang
ruisseler sur leurs habits. (C'est aussi la raison qu'on donne du
pantalon rouge de nos soldats.)
La noblesse française porta, par suprême distinction, à une certaine
époque, des talons rouges.
Le rouge est devenu la couleur des princes de l'Église. En mainte
occasion il fut malicieusement fait allusion à cette couleur.
Lors de l'assemblée du clergé français en 1628, l'archevêque de Paris,
François de Harlay, ayant agi avec beaucoup de zèle dans le sens des
libertés de l'Église gallicane, à l'encontre de l'autorité absolue du
saint-siège, il parut à Rome une médaille représentant ce prélat à
genoux aux pieds du saint-père. Pasquin, qui se tenait debout, disait
à l'oreille du pontife: _Pœnitebit, sed non erubescet_. (Il se
repentira, mais ne rougira pas.) Cette espèce de prédiction
s'accomplit, car l'archevêque de Paris mourut en 1695 sans avoir
obtenu la pourpre romaine, qu'il avait ardemment briguée.
Quand, par des raisons de haute politique, le saint-siège eut la
faiblesse de conférer le cardinalat au ministre du Régent, Dubois, on
dit: «Rien ne le fit rougir que la pourpre romaine.» Et quand ce
singulier cardinal mourut, on lui fit cette épitaphe:
Rome rougit d'avoir rougi
Le mécréant qui gît ici.
=247.=--Nous avons des femmes bachelières, agrégées et
doctoresses en sciences et en lettres, titres en vertu desquels elles
sont admises à enseigner. Nous avons des femmes doctoresses professant
la médecine. Mais la carrière du droit ne leur est pas ouverte. On
cite cependant plusieurs femmes qui se sont distinguées jadis dans la
science et la pratique des lois.
Jean André, célèbre professeur de droit à Bologne au seizième siècle,
avait une fille appelée Novella,--une des plus belles femmes de
son temps,--qui était devenue si savante en jurisprudence, que
lorsque son père était occupé, elle faisait les leçons à sa place.
Elle avait toutefois la précaution de tirer un rideau devant elle,
pour que sa beauté ne causât pas de distraction aux élèves.
=248.=--Porpora, le célèbre compositeur italien, surnommé le
_patriarche de l'harmonie_, né en 1685, mort en 1767, avait une
singulière méthode d'entendre l'enseignement du chant, ainsi que le
prouve l'exemple suivant:
Certain jour, un jeune homme vient solliciter ses leçons.
«Veux-tu, dit Porpora, devenir un chanteur remarquable?
--Sans doute.
--Eh bien, je te prends pour élève, à la condition expresse que
tu suivras mes prescriptions sans jamais te rebuter ni faire entendre
une réclamation.»
Sur l'acquiescement de l'élève, Porpora prend une feuille de papier à
musique et y trace quelques exercices, notamment des _trilles_ et des
_gruppetti_.
Une première année se passe dans l'étude de cette feuille de papier.
La seconde année, aucun changement, aucune innovation n'est apportée à
ce travail quotidien. Toujours mêmes _trilles_ et mêmes _gruppetti_.
L'élève se demandait sérieusement s'il n'avait point affaire à un
mauvais plaisant, à un fou, ou au moins à un mauvais maniaque.
Cependant il ne risqua aucune observation. La troisième année, la
quatrième, se passent sur l'inamovible feuille réglée. Enfin, le jeune
chanteur glisse timidement une humble et craintive protestation. Un
regard exaspéré du professeur lui fit rentrer la réclamation dans la
gorge. «Je te pardonne, dit le Porpora, à condition que tu m'obéiras
toujours passivement, comme tu avais promis de le faire.--J'obéis,»
dit l'élève. Deux ans s'écoulent encore. A la sixième année seulement,
on ajoute à ces exercices quasi séculaires quelques règles sur
l'articulation et la prononciation; puis les leçons de déclamation
s'adjoignent aux leçons de chant. Enfin, aux derniers jours de cette
année, Porpora embrasse avec effusion son élève et prononce ces
paroles: «Va, mon enfant, tu n'as plus rien à apprendre; tu es
maintenant le premier chanteur de l'Italie et du monde.» L'élève
était Caffarelli, qui fut, en effet, le plus admiré des chanteurs
de son temps.
=249.=--La corporation des cordiers avait autrefois pour patron
l'apôtre saint Paul. Voici la raison qu'en donne un historien.
Saint Paul s'étant mis en route pour Damas avant sa conversion, dans
le dessein de combattre les chrétiens, fut arrêté par un violent
orage. Une voix céleste lui ordonna de retourner sur ses pas, ce qu'il
fit aussitôt. Ainsi les cordiers, qui travaillent à reculons, ont pris
pour patron saint Paul au moment de sa conversion. Peut-être
pourrait-on mieux justifier le choix des cordiers en disant que saint
Paul était cordier lui-même, du moins un jésuite allemand semble le
croire en disant de cet apôtre: _Pellionem egit, funes texuit_.
=250.=--En notre temps où tant d'efforts sont dirigés sur la
recherche des moyens d'extermination de plus en plus effroyables, on
aime à rapporter les faits suivants, tout à l'honneur de princes qui
passent généralement pour avoir fait très peu de cas des multitudes
humaines.
Un fameux chimiste de Lucques, nommé Martin Poli, avait découvert une
composition explosive dix fois plus destructive que la poudre à canon
(qui sait si ce n'était pas déjà une dynamite ou panclastite
quelconque?). Il vint en France en 1702 et offrit son secret à Louis
XIV. Ce roi, qui aimait les découvertes chimiques, eut la curiosité de
voir les effets de cette substance; il en fit faire l'expérience sous
ses yeux. Poli ne manqua pas de faire remarquer au prince les
avantages qu'on en pouvait tirer dans une guerre. «Votre procédé est
très ingénieux, lui dit le roi; l'expérience en est terrible et
surprenante; mais les moyens de destruction employés à la guerre ne
sont déjà que trop violents. Je vous défends de publier cela dans mon
royaume; contribuez plutôt à en faire perdre la mémoire. _C'est un
service à rendre à l'humanité._»
Poli promit à Louis XIV de ne divulguer son secret ni en France ni
ailleurs, et le monarque reconnaissant lui accorda une récompense
considérable.
Sous Louis XV, un Dauphinois, nommé Dupré, avait inventé une espèce de
feu grégeois si rapide, si dévorant, qu'une fois allumé quelque part,
on ne pouvait ni l'éviter ni l'éteindre. On en avait fait des
expériences publiques, dont avaient frémi les militaires, les marins
les plus intrépides. Quand il fut bien démontré qu'un seul homme, avec
un tel art, pouvait détruire une flotte ou brûler une ville, sans
qu'aucun pouvoir humain fût capable d'y apporter le moindre secours,
Louis XV défendit à Dupré, sous peine de la vie, de communiquer son
secret à personne, et le récompensa très largement pour qu'il se tût.
En ce moment cependant la France était dans tous les embarras d'une
guerre très ardente avec l'Angleterre, dont les vaisseaux venaient
nous braver jusque dans nos ports; mais l'idée d'humanité l'emporta
sur les considérations politiques; et le procédé de Dupré fut perdu
comme celui de Poli.
=251.=--Le port de la barbe par les ecclésiastiques a été l'objet
de très longues discussions. On peut citer divers conciles où la barbe
des prêtres a été tour à tour préconisée, tolérée, anathématisée,
ordonnée. Toujours est-il qu'aux seizième et dix-septième siècles
l'accord n'était pas généralement fait sur cette question, et qu'une
partie du clergé, notamment parmi les prélats, tenait encore pour le
port de la barbe. Henri II, sachant que le clergé de Troyes devait
élire son évêque, et désirant que l'élu fût Antonio Carraccioli, qui
portait sa barbe, écrivit au clergé du diocèse, que cette barbe aurait
pu offusquer:
«Je vous prie de ne pas vous arrêter à cela, mais de l'en tenir
exempt, d'autant que nous avons délibéré de l'envoyer prochainement en
quelque endroit hors du royaume pour affaires qui nous importent, et
où ne voudrions pas qu'il allât sans sa barbe.»
Carraccioli fut élu... avec sa barbe. Il devait plus tard embrasser le
calvinisme.
Hucbald, religieux bénédictin, composa un poème à la louange de la
calvitie et le dédia au roi Charles le Chauve. Tous les vers de ce
poème commençaient par la lettre C, la première du mot _calvus_.
=252.=--En 1660, le Beaujolais et le Mâconnais n'avaient d'autres
débouchés que la consommation locale et celle des pays environnants.
La culture de la vigne était négligée; le vin ne se vendait pas.
Claude Brosse, qui avait une cave bien garnie, conçut le hardi projet
d'aller jusque dans la capitale chercher un débouché à sa récolte. Il
mit deux pièces de son meilleur vin sur une charrette, attela à cette
charrette les bœufs les plus robustes de son écurie, et se mit en
route pour Paris; le trente-troisième jour de son voyage il y
arrivait.
La semaine suivante, la messe du roi, qu'on célébrait au château de
Versailles, fut troublée par un curieux incident. Lorsque l'officiant
arriva à un moment de la cérémonie durant lequel tous les assistants
devaient être à genoux, le roi, promenant son regard sur la foule,
remarqua une tête d'homme qui dépassait toutes les autres. Il supposa
qu'un des assistants était resté debout. Il ordonna à l'un de ses
officiers d'aller faire agenouiller cet irrespectueux personnage.
L'officier revint, quelques instants après, annoncer au roi que
l'homme qui avait attiré son attention était réellement agenouillé,
mais que sa haute taille avait pu causer l'erreur de Sa Majesté. Louis
XIV ordonna que cet homme lui fût amené à l'issue de la messe.
Une heure après, on introduisit auprès du roi Claude Brosse, vêtu
comme les paysans du Mâconnais, coiffé d'un large feutre et la
poitrine couverte d'un grand tablier de peau blanchie, qui descendait
jusqu'aux genoux, ne laissant voir que les jambes chaussées de longues
guêtres de toile grise.
«Quel motif vous amène à Paris?» lui dit le roi.
Claude Brosse fit un beau salut et répondit, sans se troubler, qu'il
arrivait de la Bourgogne avec un char traîné par des bœufs, amenant
avec lui deux tonneaux de vin. Ce vin était excellent, et il espérait
le vendre à quelque grand seigneur.
Le roi voulut le goûter sur-le-champ. Il le trouva bien supérieur à
celui de Suresnes et de Beaugency, qu'on buvait à la cour. Tous les
courtisans demandèrent alors à Claude Brosse des vins de Mâcon, et
l'intelligent vigneron passa le reste de sa vie à transporter et à
vendre à Paris les produits de ses vignobles.
Le commerce des vins de Mâcon était fondé.
=253.=--En finissant une lettre à d'Alembert, Voltaire dit:
_Adieu, Monsieur, il y a en France peu de Socrates, et trop d'Anitus
et de Mélitus, et surtout trop de sots; mais je veux faire comme Dieu,
qui pardonnait à Sodome en faveur de cinq justes._
Le spirituel écrivain fait ici allusion à la mort du plus célèbre des
sages antiques. Les doctrines nouvelles de Socrate, ses vertus, son
éloquence, lui avaient fait un grand nombre de disciples dans les
familles les plus illustres d'Athènes. Mais l'amertume de ses
critiques contre la constitution d'Athènes, ses traits satiriques
contre la démocratie, ses liaisons avec les chefs du parti
aristocratique, ses railleries, avaient amassé autour de lui bien des
haines et des préventions. Ses ennemis commencèrent par susciter
contre lui le poète Aristophane, qui le couvrit de ridicule dans ses
_Nuées_. L'an 400 avant Jésus-Christ, une accusation fut déposée
contre lui par _Mélitus_, poète obscur, et soutenue par _Anitus_,
citoyen qui jouissait d'une grande considération et était zélé
partisan de la démocratie. Quels que soient les motifs qui ont mis la
coupe aux lèvres de l'illustre philosophe, ces noms d'_Anitus_ et
_Mélitus_ n'en sont pas moins restés flétris dans l'histoire, et
servent aujourd'hui à désigner ces accusateurs que de vils sentiments
de jalousie et de vengeance soulevèrent dans tous les temps contre la
vertu et le génie.