«J'étais sûr, dit-il, de trouver chez elle asile et protection; car

elle m'en avait donné des témoignages antérieurs par l'entremise de

son chapelain, qui apprit au pape que, lorsqu'elle fit son entrée à

Rome, je lui avais sauvé une perte de plus de mille écus par suite

d'une grosse pluie que je fis cesser quatre fois par le bruit de

plusieurs pièces d'artillerie que je fis tirer contre les nuages (la

pluie aurait sans doute causé de grandes avaries dans les costumes de

la princesse et de sa suite). Cela fit dire à cette princesse que

j'étais un de ceux qu'elle n'oublierait jamais, et qu'elle

m'obligerait si l'occasion s'en présentait.»

Évidemment il faut entendre ici, non pas que le bruit des canons

suspendit la chute de la pluie, mais que l'ébranlement produit sur les

nuages provoqua la chute plus abondante des masses d'eau, et dégagea

d'autant plus l'atmosphère des nuages menaçants.

=242.=--Notre mot _tête_ (qui vient du latin _testa_, crâne)

avait pour correspondant grec _képhalè_, qui est devenu notre mot

_chef_, et a pour correspondant latin _caput_, qui, sans former un

substantif équivalent en français, entre dans la formation de

plusieurs mots, par exemple _capitaine_ ou _tête_ d'une compagnie,

d'une armée; _capitale_, ville _tête_ d'un État, etc. C'est aussi de

_caput_, tête, que dérive le mot _cap_, comportant l'idée d'une _tête_

de terre s'avançant dans la mer; et cette idée est si bien celle qui

en principe inspira cette formation, que l'on peut voir dans le plus

ancien des traités de géographie imprimé, c'est-à-dire dans la

_Cosmographie_ de Munster, la confusion faite entre les termes

_chef_ et _cap_. Dans un chapitre de ce vieux livre traitant de

l'Afrique, il est, en effet, question du _chef_ Vert et du _chef_ de

Bonne-Espérance.

=243.=--_Petit bonhomme vit encore._--Origine

antique.--En Grèce, à trois époques différentes de l'année, aux

fêtes de Vulcain, à celles de Prométhée et aux Panathénées, les jeunes

Athéniens faisaient la course du flambeau. Le matin du jour fixé, ils

s'assemblaient dans le jardin d'Académus. On prenait comme point de

départ la tour qui s'élevait près de l'autel de Prométhée. Comme

piste, ils se servaient de la longue voie qui, traversant le

Céramique, aboutissait à l'une des portes de la ville. Chaque coureur

tirait au sort l'ordre dans lequel il devait lutter; car la lutte ne

consistait point à courir ensemble à qui arriverait le premier. Les

concurrents briguaient à ces courses le titre de porte-flambeau, et

par conséquent l'honneur de porter les luminaires dans les cérémonies

religieuses. Les numéros tirés, les places prises, le magistrat qui

présidait à la célébration des jeux allumait un flambeau au feu sacré

de l'autel de Prométhée, et le remettait entre les mains du coureur

désigné pour partir le premier. Celui-ci s'élançait rapide sur la

piste, pour parcourir dans le moins de temps possible, et sans laisser

éteindre son flambeau, la distance de la tour à la ville et de la

ville à la tour. La flamme s'éteignait-elle pendant le trajet, le juge

déclarait le coureur hors concours, rallumait le flambeau et le

donnait au deuxième lutteur. Le magistrat proclamait vainqueur celui

qui parcourait l'espace désigné dans le moins de temps et sans laisser

éteindre sa torche. Si aucun des lutteurs ne réussissait, le titre

honorifique de porte-flambeau restait au vainqueur de la solennité

précédente. Cet art de courir vite sans éteindre son flambeau était

très difficile, car les torches étaient loin d'être aussi difficiles à

éteindre que celles d'aujourd'hui. Les flambeaux des jouteurs étaient

un assemblage de bois minces et légers, affectant la forme de nos

cierges modernes. De la résine ou de la poix soudait ensemble ces

divers morceaux et donnait au flambeau une grande consistance et

augmentait son pouvoir éclairant. Aux Panathénées, la course

s'exécutait à cheval. Cette course au flambeau, sorte de solennité

religieuse de la Grèce antique, se présente comme l'origine du jeu du

_Petit bonhomme vit encore_. En Angleterre, au moment où le feu

s'éteint, celui qui a le papier ou la baguette entre les mains doit

dire: «Robin est mort, que je sois bridé, que je sois sellé,» etc. On

lui bande alors les yeux, il se courbe vers la terre, et chacun des

joueurs pose sur ses épaules un objet qu'il doit nommer. Quand il a

deviné, le jeu recommence.

Origine légendaire.--Autrefois, à la naissance des enfants, on

allumait plusieurs lampes, auxquelles on imposait des noms, et l'on

donnait au nouveau-né le nom de celle des lampes qui s'éteignait la

dernière, dans la croyance que c'était un gage de longue existence

pour l'enfant.

=244.=--Quelle est l'origine des courses dites _plates_? d'où

leur vient ce nom?

--Les premières courses régulières datent du règne de Jacques

Ier; les prix consistaient en sonnettes d'or et d'argent, et le

vainqueur était nommé gagneur de cloche. La reine Anne institua en

1711, à York, des courses qui prirent le nom de _plates d'York_, non

parce qu'elles avaient lieu sur un terrain plat, sans obstacles, mais

parce que le prix de la course consistait en une pièce d'orfèvrerie,

_piece of plate_. _Plat_, en anglais, s'exprime par _plain_, et non

pas par _plate_, qui signifie plaque de métal, vaisselle plate, comme

on dit en espagnol _plata_, argent. La langue anglaise ayant envahi

nos champs de courses, nous avons d'autant mieux adopté l'expression

de courses plates que, par une singulière rencontre, le mot _plates_,

qui a une signification différente en anglais, désigne exactement en

français le genre de course qui se donne sur un terrain uni, par

opposition au _steeple-chase_, ou course au clocher, hérissée

d'obstacles. Par _plates_, les Anglais entendent donc le prix couru

par les chevaux dans la course spéciale appelée les _plates_, comme

d'autres courses sont appelées les _Oaks_, le _Derby_, à cause des

prix de ce nom. Les Anglais sont d'ailleurs le premier peuple qui ait

remis en honneur les courses de chevaux. Les premières courses

régulières eurent lieu en France au mois de novembre 1776, dans la

plaine des Sablons, transformée en hippodrome.

=245.=--A toutes les époques, des esprits ingénieux se trouvèrent

pour supposer des aventures surnaturelles qui, le plus souvent, ont

comme principale visée de satiriser les mœurs ou les institutions.

Parmi les œuvres de ce genre devenues célèbres on peut citer, chez

les anciens, l'_Histoire véritable_, où Lucien accumule ironiquement

toutes les impossibilités; et, chez les modernes, le _Voyage de l'île

d'Utopie_, de Thomas Morus; les _États et Empires de la Lune et du

Soleil_, de Cyrano de Bergerac, et les _Voyages de Gulliver_, de

Swift.

Or, vers le milieu du dix-huitième siècle, un auteur danois, Holberg,

qui, par un ensemble de comédies très spirituelles, a mérité d'être

considéré comme le créateur du théâtre national en Danemark, publia

sous le voile de l'anonyme un livre intitulé: _Voyage de Nicolas Klim

dans le monde souterrain_. D'abord écrit en latin, ce livre fut

traduit dans presque toutes les langues européennes; et, bien qu'ayant

fait alors assez grand bruit, il est aujourd'hui fort oublié, mais à

tort, car dans beaucoup de parties il révèle en même temps une féconde

imagination et une grande verve critique.

«Le voyage de Nicolas Klim, dit J.-J. Ampère dans une notice consacrée

à Holberg, c'est la plaisanterie de Swift poussée à l'extrême. C'est

une audace de fiction philosophique, que seule peut-être pouvait avoir

une de ces imaginations du Nord dont le désordre flegmatique ne

s'étonne de rien.»

«Le héros de ce voyage imaginaire est un jeune bachelier norvégien

qui, poussé par la curiosité autant que par le besoin de faire

fructueusement parler de lui, se fait descendre au moyen d'une corde

dans une sorte d'abîme ouvert au milieu des rochers. La corde casse,

et ce pauvre Klim, entraîné par une chute qui, d'abord vertigineuse,

se ralentit peu à peu, arrive dans un monde souterrain où l'attendent

toutes sortes de découvertes merveilleuses. Il ne voit d'abord autour

de lui que des arbres; et, pour explorer la région de plus haut,

l'idée lui vient de grimper sur un de ces arbres; mais alors il se

trouve avoir commis une grande sottise. Klim était arrivé dans un pays

dont les habitants ont la forme d'arbres, et celui sur lequel il a

voulu monter n'est autre que la femme du bailli de l'endroit. De là

l'indignation générale contre le téméraire étranger, qui est aussitôt

arrêté par une foule d'arbres, pour avoir manqué de respect à une très

honorable matrone. Il va de soi que le séjour de Klim chez les Botuans

ou Potuans (car ainsi s'appellent ces hommes-arbres) donne lieu à

toute une série de faits et d'observations, mettant en parallèle

l'extrême sagesse de ce peuple avec la folie des peuples de notre

monde.

[Illustration: FIG. 19.--Fac-similé d'une estampe des _Voyages de

Nicolas Klim_, par Holberg, traduction française de Mauvillon, 1753.]

[Illustration: FIG. 20.--Fac-similé d'une estampe des _Voyages de

Nicolas Klim_ par Holberg, traduction française de Mauvillon, 1753.]

Après maintes vicissitudes, Klim, qui remplit dans le pays le rôle de

coureur, obtient du roi, pour ses bons services, la mission d'aller

explorer une planète voisine, qui, par suite de la lenteur des

déplacements naturels aux Potuans, leur est encore à peu près

inconnue. Il part donc pour le monde de Nazar, dont les peuples sont

encore plus lents que ceux de Potu. Et là, les observations qu'il est

à même de faire sont autant d'allusions satiriques aux savants, aux

ergoteurs, aux discoureurs de notre monde. C'est par la forme de leurs

yeux que se divisent en tribus les habitants de Nazar, dont cette

conformité physique différencie les jugements. Aux Lagires, par

exemple, qui ont les yeux longs, tout paraît long; aux Naquires ou

yeux carrés, tout paraît carré, et ainsi des autres. Dans ce pays,

Klim fait si bien des siennes qu'il est condamné à l'exil, et, par

suite de cette peine, emporté par un oiseau dans les régions du

firmament. Un autre méfait lui vaut d'être envoyé comme rameur sur une

galère qui part pour un voyage d'exploration. Il visite alors un pays

des singes, puis un pays habité par toutes sortes d'animaux

symbolisant les divers types humains de la terre; un jour il arrive

dans le pays de Musique, dont les naturels, qui n'ont qu'une jambe,

ont pour langage les sons que rendent des cordes naturelles tendues

entre leur cou et leur abdomen, sur lesquelles ils jouent avec un

archet. Par la suite, le voyageur arrive dans une autre contrée dont

les habitants sont en guerre avec ceux de la région voisine. Ses

prouesses guerrières, la sagesse de sa tactique, lui valent d'être

proclamé général; puis l'ambition le prend, le pousse, et il arrive à

la dignité d'empereur; mais comme, tout naturellement, il abuse du

pouvoir, il est chassé honteusement de son empire, et il se retrouve,

après quelques incidents bizarres, au point d'où il est parti, reconnu

par d'anciens amis, à qui il fait le récit de ses aventures,--qu'un

lettré recueille et rend public.

Toute cette histoire, en somme, est, sous la forme allégorique, d'une

grande portée philosophique. Une partie bien remarquable est celle où

l'auteur est censé reproduire la relation qu'un habitant de ces mondes

étranges, venu un jour en Europe, a écrite des incidents et des

remarques de son voyage.

Nous joignons à ces quelques notes sur un livre trop peu connu de nos

jours, deux des estampes dont il est accompagné dans une traduction

française publiée en 1753 par M. de Mauvillon.

=246.=--Le rouge est la couleur la plus estimée chez la plupart

des peuples, dit un auteur du siècle dernier. Les Celtes lui donnaient

la préférence sur toutes les autres couleurs. Chez les Tartares,

l'émir le moins riche, le moins puissant, a toujours une robe rouge.

La couleur rouge était celle des généraux, des patriciens, des

empereurs romains. On sait d'ailleurs que le terme de _pourpre_

rappelait alors l'idée d'un emblème de pouvoir absolu ou de

_tyrannie_. Le mot _tyran_ dérivait d'ailleurs de cette pourpre même,

qui venait de _Tyr_. Le rouge était dans l'antiquité regardé comme la

couleur favorite des dieux. Aussi dans les jours de fête leurs statues

étaient-elles parées en rouge. On leur appliquait une couche de minium

(comme font nos divinités modernes, remarque un écrivain). L'empereur

Aurélien permit aux dames romaines, qui virent là une précieuse

faveur, de porter des souliers rouges, en refusant aux hommes ce

privilège, qu'il réserva exclusivement pour lui et pour ses

successeurs à l'empire. Les Lacédémoniens étaient vêtus de rouge pour

le combat. C'était afin qu'ils ne frissonnassent pas en voyant le sang

ruisseler sur leurs habits. (C'est aussi la raison qu'on donne du

pantalon rouge de nos soldats.)

La noblesse française porta, par suprême distinction, à une certaine

époque, des talons rouges.

Le rouge est devenu la couleur des princes de l'Église. En mainte

occasion il fut malicieusement fait allusion à cette couleur.

Lors de l'assemblée du clergé français en 1628, l'archevêque de Paris,

François de Harlay, ayant agi avec beaucoup de zèle dans le sens des

libertés de l'Église gallicane, à l'encontre de l'autorité absolue du

saint-siège, il parut à Rome une médaille représentant ce prélat à

genoux aux pieds du saint-père. Pasquin, qui se tenait debout, disait

à l'oreille du pontife: _Pœnitebit, sed non erubescet_. (Il se

repentira, mais ne rougira pas.) Cette espèce de prédiction

s'accomplit, car l'archevêque de Paris mourut en 1695 sans avoir

obtenu la pourpre romaine, qu'il avait ardemment briguée.

Quand, par des raisons de haute politique, le saint-siège eut la

faiblesse de conférer le cardinalat au ministre du Régent, Dubois, on

dit: «Rien ne le fit rougir que la pourpre romaine.» Et quand ce

singulier cardinal mourut, on lui fit cette épitaphe:

Rome rougit d'avoir rougi

Le mécréant qui gît ici.

=247.=--Nous avons des femmes bachelières, agrégées et

doctoresses en sciences et en lettres, titres en vertu desquels elles

sont admises à enseigner. Nous avons des femmes doctoresses professant

la médecine. Mais la carrière du droit ne leur est pas ouverte. On

cite cependant plusieurs femmes qui se sont distinguées jadis dans la

science et la pratique des lois.

Jean André, célèbre professeur de droit à Bologne au seizième siècle,

avait une fille appelée Novella,--une des plus belles femmes de

son temps,--qui était devenue si savante en jurisprudence, que

lorsque son père était occupé, elle faisait les leçons à sa place.

Elle avait toutefois la précaution de tirer un rideau devant elle,

pour que sa beauté ne causât pas de distraction aux élèves.

=248.=--Porpora, le célèbre compositeur italien, surnommé le

_patriarche de l'harmonie_, né en 1685, mort en 1767, avait une

singulière méthode d'entendre l'enseignement du chant, ainsi que le

prouve l'exemple suivant:

Certain jour, un jeune homme vient solliciter ses leçons.

«Veux-tu, dit Porpora, devenir un chanteur remarquable?

--Sans doute.

--Eh bien, je te prends pour élève, à la condition expresse que

tu suivras mes prescriptions sans jamais te rebuter ni faire entendre

une réclamation.»

Sur l'acquiescement de l'élève, Porpora prend une feuille de papier à

musique et y trace quelques exercices, notamment des _trilles_ et des

_gruppetti_.

Une première année se passe dans l'étude de cette feuille de papier.

La seconde année, aucun changement, aucune innovation n'est apportée à

ce travail quotidien. Toujours mêmes _trilles_ et mêmes _gruppetti_.

L'élève se demandait sérieusement s'il n'avait point affaire à un

mauvais plaisant, à un fou, ou au moins à un mauvais maniaque.

Cependant il ne risqua aucune observation. La troisième année, la

quatrième, se passent sur l'inamovible feuille réglée. Enfin, le jeune

chanteur glisse timidement une humble et craintive protestation. Un

regard exaspéré du professeur lui fit rentrer la réclamation dans la

gorge. «Je te pardonne, dit le Porpora, à condition que tu m'obéiras

toujours passivement, comme tu avais promis de le faire.--J'obéis,»

dit l'élève. Deux ans s'écoulent encore. A la sixième année seulement,

on ajoute à ces exercices quasi séculaires quelques règles sur

l'articulation et la prononciation; puis les leçons de déclamation

s'adjoignent aux leçons de chant. Enfin, aux derniers jours de cette

année, Porpora embrasse avec effusion son élève et prononce ces

paroles: «Va, mon enfant, tu n'as plus rien à apprendre; tu es

maintenant le premier chanteur de l'Italie et du monde.» L'élève

était Caffarelli, qui fut, en effet, le plus admiré des chanteurs

de son temps.

=249.=--La corporation des cordiers avait autrefois pour patron

l'apôtre saint Paul. Voici la raison qu'en donne un historien.

Saint Paul s'étant mis en route pour Damas avant sa conversion, dans

le dessein de combattre les chrétiens, fut arrêté par un violent

orage. Une voix céleste lui ordonna de retourner sur ses pas, ce qu'il

fit aussitôt. Ainsi les cordiers, qui travaillent à reculons, ont pris

pour patron saint Paul au moment de sa conversion. Peut-être

pourrait-on mieux justifier le choix des cordiers en disant que saint

Paul était cordier lui-même, du moins un jésuite allemand semble le

croire en disant de cet apôtre: _Pellionem egit, funes texuit_.

=250.=--En notre temps où tant d'efforts sont dirigés sur la

recherche des moyens d'extermination de plus en plus effroyables, on

aime à rapporter les faits suivants, tout à l'honneur de princes qui

passent généralement pour avoir fait très peu de cas des multitudes

humaines.

Un fameux chimiste de Lucques, nommé Martin Poli, avait découvert une

composition explosive dix fois plus destructive que la poudre à canon

(qui sait si ce n'était pas déjà une dynamite ou panclastite

quelconque?). Il vint en France en 1702 et offrit son secret à Louis

XIV. Ce roi, qui aimait les découvertes chimiques, eut la curiosité de

voir les effets de cette substance; il en fit faire l'expérience sous

ses yeux. Poli ne manqua pas de faire remarquer au prince les

avantages qu'on en pouvait tirer dans une guerre. «Votre procédé est

très ingénieux, lui dit le roi; l'expérience en est terrible et

surprenante; mais les moyens de destruction employés à la guerre ne

sont déjà que trop violents. Je vous défends de publier cela dans mon

royaume; contribuez plutôt à en faire perdre la mémoire. _C'est un

service à rendre à l'humanité._»

Poli promit à Louis XIV de ne divulguer son secret ni en France ni

ailleurs, et le monarque reconnaissant lui accorda une récompense

considérable.

Sous Louis XV, un Dauphinois, nommé Dupré, avait inventé une espèce de

feu grégeois si rapide, si dévorant, qu'une fois allumé quelque part,

on ne pouvait ni l'éviter ni l'éteindre. On en avait fait des

expériences publiques, dont avaient frémi les militaires, les marins

les plus intrépides. Quand il fut bien démontré qu'un seul homme, avec

un tel art, pouvait détruire une flotte ou brûler une ville, sans

qu'aucun pouvoir humain fût capable d'y apporter le moindre secours,

Louis XV défendit à Dupré, sous peine de la vie, de communiquer son

secret à personne, et le récompensa très largement pour qu'il se tût.

En ce moment cependant la France était dans tous les embarras d'une

guerre très ardente avec l'Angleterre, dont les vaisseaux venaient

nous braver jusque dans nos ports; mais l'idée d'humanité l'emporta

sur les considérations politiques; et le procédé de Dupré fut perdu

comme celui de Poli.

=251.=--Le port de la barbe par les ecclésiastiques a été l'objet

de très longues discussions. On peut citer divers conciles où la barbe

des prêtres a été tour à tour préconisée, tolérée, anathématisée,

ordonnée. Toujours est-il qu'aux seizième et dix-septième siècles

l'accord n'était pas généralement fait sur cette question, et qu'une

partie du clergé, notamment parmi les prélats, tenait encore pour le

port de la barbe. Henri II, sachant que le clergé de Troyes devait

élire son évêque, et désirant que l'élu fût Antonio Carraccioli, qui

portait sa barbe, écrivit au clergé du diocèse, que cette barbe aurait

pu offusquer:

«Je vous prie de ne pas vous arrêter à cela, mais de l'en tenir

exempt, d'autant que nous avons délibéré de l'envoyer prochainement en

quelque endroit hors du royaume pour affaires qui nous importent, et

où ne voudrions pas qu'il allât sans sa barbe.»

Carraccioli fut élu... avec sa barbe. Il devait plus tard embrasser le

calvinisme.

Hucbald, religieux bénédictin, composa un poème à la louange de la

calvitie et le dédia au roi Charles le Chauve. Tous les vers de ce

poème commençaient par la lettre C, la première du mot _calvus_.

=252.=--En 1660, le Beaujolais et le Mâconnais n'avaient d'autres

débouchés que la consommation locale et celle des pays environnants.

La culture de la vigne était négligée; le vin ne se vendait pas.

Claude Brosse, qui avait une cave bien garnie, conçut le hardi projet

d'aller jusque dans la capitale chercher un débouché à sa récolte. Il

mit deux pièces de son meilleur vin sur une charrette, attela à cette

charrette les bœufs les plus robustes de son écurie, et se mit en

route pour Paris; le trente-troisième jour de son voyage il y

arrivait.

La semaine suivante, la messe du roi, qu'on célébrait au château de

Versailles, fut troublée par un curieux incident. Lorsque l'officiant

arriva à un moment de la cérémonie durant lequel tous les assistants

devaient être à genoux, le roi, promenant son regard sur la foule,

remarqua une tête d'homme qui dépassait toutes les autres. Il supposa

qu'un des assistants était resté debout. Il ordonna à l'un de ses

officiers d'aller faire agenouiller cet irrespectueux personnage.

L'officier revint, quelques instants après, annoncer au roi que

l'homme qui avait attiré son attention était réellement agenouillé,

mais que sa haute taille avait pu causer l'erreur de Sa Majesté. Louis

XIV ordonna que cet homme lui fût amené à l'issue de la messe.

Une heure après, on introduisit auprès du roi Claude Brosse, vêtu

comme les paysans du Mâconnais, coiffé d'un large feutre et la

poitrine couverte d'un grand tablier de peau blanchie, qui descendait

jusqu'aux genoux, ne laissant voir que les jambes chaussées de longues

guêtres de toile grise.

«Quel motif vous amène à Paris?» lui dit le roi.

Claude Brosse fit un beau salut et répondit, sans se troubler, qu'il

arrivait de la Bourgogne avec un char traîné par des bœufs, amenant

avec lui deux tonneaux de vin. Ce vin était excellent, et il espérait

le vendre à quelque grand seigneur.

Le roi voulut le goûter sur-le-champ. Il le trouva bien supérieur à

celui de Suresnes et de Beaugency, qu'on buvait à la cour. Tous les

courtisans demandèrent alors à Claude Brosse des vins de Mâcon, et

l'intelligent vigneron passa le reste de sa vie à transporter et à

vendre à Paris les produits de ses vignobles.

Le commerce des vins de Mâcon était fondé.

=253.=--En finissant une lettre à d'Alembert, Voltaire dit:

_Adieu, Monsieur, il y a en France peu de Socrates, et trop d'Anitus

et de Mélitus, et surtout trop de sots; mais je veux faire comme Dieu,

qui pardonnait à Sodome en faveur de cinq justes._

Le spirituel écrivain fait ici allusion à la mort du plus célèbre des

sages antiques. Les doctrines nouvelles de Socrate, ses vertus, son

éloquence, lui avaient fait un grand nombre de disciples dans les

familles les plus illustres d'Athènes. Mais l'amertume de ses

critiques contre la constitution d'Athènes, ses traits satiriques

contre la démocratie, ses liaisons avec les chefs du parti

aristocratique, ses railleries, avaient amassé autour de lui bien des

haines et des préventions. Ses ennemis commencèrent par susciter

contre lui le poète Aristophane, qui le couvrit de ridicule dans ses

_Nuées_. L'an 400 avant Jésus-Christ, une accusation fut déposée

contre lui par _Mélitus_, poète obscur, et soutenue par _Anitus_,

citoyen qui jouissait d'une grande considération et était zélé

partisan de la démocratie. Quels que soient les motifs qui ont mis la

coupe aux lèvres de l'illustre philosophe, ces noms d'_Anitus_ et

_Mélitus_ n'en sont pas moins restés flétris dans l'histoire, et

servent aujourd'hui à désigner ces accusateurs que de vils sentiments

de jalousie et de vengeance soulevèrent dans tous les temps contre la

vertu et le génie.

Curiosités Historiques et Littéraires · 第 12 / 25 段