anciennement _via superior_, et celle-ci, parce qu'elle est plus
basse, _via inferior_ ou _infera_, d'où lui vint dans la suite le nom
d'Enfer, par corruption et contraction de mot. D'autres disent que,
les gueux, les filous et les gens sans aveu se retirant ordinairement
dans les rues écartées, on donnait le nom d'Enfer à ces rues, à cause
des cris, des jurements, des querelles et du bruit qu'on y entendait
sans cesse.
=205.=--Claude Bernard, le savant contemporain dont le nom a été
donné à une rue du Ve arrondissement de Paris, eut au dix-septième
siècle un homonyme célèbre par ses vertus chrétiennes.
Ce Claude Bernard, surnommé le _pauvre prêtre_, se dépouilla d'un
héritage de quatre cent mille livres, qu'il consacra à des œuvres
charitables. Le cardinal de Richelieu, l'ayant un jour fait venir, lui
dit qu'il venait de lui attribuer une riche abbaye du diocèse de
Soissons: «Monseigneur, répondit le pauvre prêtre, j'avais assez pour
vivre selon mon état, et j'ai tout sacrifié de bon cœur pour suivre
mon goût et travailler au salut des âmes. Si j'acceptais les revenus
de cette abbaye, je ne ferais qu'ôter le pain à la bouche des pauvres
du diocèse de Soissons, pour le donner à ceux du diocèse de Paris.
Mieux vaut laisser à chaque contrée le soin de nourrir ses malheureux.
--Demandez-moi donc quelque chose, reprit le ministre, afin que
je vous prouve le cas que je fais de vous.»
Alors Claude Bernard, après avoir réfléchi un instant: «Monseigneur,
dit-il, j'ose proposer un souhait à Votre Éminence. Lorsque je vais
conduire les criminels pour les préparer à bien mourir, les planches
de la charrette sur laquelle on nous mène sont si courtes que nous
risquons souvent de tomber l'un et l'autre sur le pavé. Ordonnez, je
vous prie, qu'on y fasse quelques réparations.»
Le pauvre prêtre mourut au retour d'une de ces exécutions, en 1641.
=206.=--Devant plusieurs Arlésiens, le maréchal de Villars se
vantait à Louis XIV d'avoir facilement appris le provençal: «_Bélèou_,
dit une voix.--Que signifie ce mot? reprit Villars, se tournant
vers celui qui l'avait prononcé.--Il signifie _peut-être_,
Monsieur le maréchal.--_Bélèou, bélèou_, j'ai bien pu l'oublier;
mais je sais tous les autres.--_Bessaï_, reprit notre courtisan
arlésien.--_Bessaï!_ que signifie encore celui-ci?--Il signifie
encore _peut-être_, Monsieur le maréchal.» Le roi s'étant mis
à rire, le maréchal rit lui-même, comme cela lui arrivait, du reste,
quelquefois, quand il rencontrait quelqu'un qui relevait avec esprit
cette jactance qu'il portait dans les petites choses comme dans les
grandes.
=207.=--La désignation de _petits crevés_ donnée à certains
jeunes gens de mise ridicule fut adoptée, il y a quelque vingt-cinq
ans, comme argot professionnel par des chemisiers et des
blanchisseuses pour désigner plusieurs de leurs clients du monde
élégant, qui se faisaient remarquer par le luxe habituel de leurs
chemises garnies de _petits crevés_ ou garniture _bouillonnée_.
Ce fut à un _gentleman_ dont le nom était d'une prononciation
difficile, et dont la recherche luxueuse en ce genre était connue, que
le sobriquet fut d'abord appliqué. Ses fournisseurs l'appelèrent
longtemps le _monsieur aux petits crevés_, puis _petit crevé_ tout
court. Le mot passa naturellement à d'autres. Cette expression était
du reste renouvelée de celle de _gros crevés_, par laquelle, sous
Louis XIII, on désignait les seigneurs dont les pourpoints avaient ce
genre d'ornement. On pouvait voir, à Rome, au temps de Pie IX, un
petit prince allemand qui avait la manie de ce costume et qui figura
ainsi dans une procession. Les Suisses de la garde du pape portaient
aussi un uniforme à _gros crevés_. On disait aussi une _grosse crevée_
en parlant d'une femme.
Cette appellation, au surplus, a une origine commune avec la presque
totalité des termes de ce genre qui ont été en vogue dans le langage
des _précieux_ à diverses époques; tous avaient trait à une
particularité de la toilette des personnages.
=208.=--Dans les assemblées délibérantes modernes, les votes qui
n'ont pas lieu au scrutin écrit sont dits _par assis et levé_, et le
plus souvent sont simplement effectués par mains levées, avec
contre-épreuve pour la non-acceptation du texte mis aux voix.
Dans l'ancienne Rome, les sénateurs opinaient, non en levant la main
ou en se levant eux-mêmes, mais, comme on disait alors, _par les
pieds_. Quand le consul qui présidait le sénat mettait en délibération
une question quelconque, il invitait les membres de l'assemblée à se
séparer selon le parti qu'ils prenaient, en prononçant la formule
traditionnelle:
_Que ceux qui sont favorables à la question passent de ce côté-ci; que
ceux qui pensent différemment passent de celui-là._
Ce mode de votation s'appelait: _in aliena sententiam pedibus ire_
(aller aux suffrages par les pieds), et en conséquence les opinants
étaient dits _senatores pedarii_.
=209.=--Quand on déplaisait au cardinal de Richelieu, il ne
manquait jamais de dire en vous parlant:
«Je suis votre serviteur très humble.»
Le maréchal de Brèze, beau-frère du premier ministre, vint un jour
prendre de Pontes pour le conduire à Rueil, faire visite à Son
Éminence, avec laquelle il s'était brouillé, parce qu'il avait refusé
de quitter la maison du roi pour être plus spécialement au service du
cardinal.
Lorsque le maréchal eut présenté Pontes, Richelieu le salua du
serviteur très humble.
A l'instant, cet officier sortit de l'appartement, monta à cheval et
revint en toute hâte à Paris.
Quelques jours après, M. de Brèze, l'ayant rencontré, lui demanda la
raison de ce brusque départ.
«Le serviteur très humble du cardinal, répondit-il, m'a fait tant de
peur que, si je n'avais trouvé la porte ouverte, j'aurais assurément
sauté par la fenêtre.»
=210.=--Le mot _obligeance_, si souvent et si heureusement
employé aujourd'hui pour qualifier l'acte de la personne _obligeante_,
est relativement d'introduction toute récente dans notre langage.
Marmontel, dans ses _Mémoires_, qu'il écrivait vers la fin du
dix-huitième siècle, dit en parlant du ministre Calonne:
«Il se vit tout à coup entouré de louange et de vaine gloire, persuadé
que le premier art d'un homme en place était l'art de plaire, livrant
à la faveur le soin de sa fortune, et ne songeant qu'à se rendre
agréable à ceux qui se font craindre pour se faire acheter. On ne
parlait que des grâces de son accueil et des charmes de son langage.
Ce fut pour peindre son caractère qu'on emprunta des arts l'expression
de formes élégantes, et l'_obligeance_, ce mot nouveau, parut être
inventé pour lui.»
Ce mot était, en effet, d'introduction nouvelle dans le langage usuel
au temps où Marmontel rédigeait ses Mémoires. On ne le trouvait encore
dans aucun dictionnaire; il figure pour la première fois au
Dictionnaire de l'Académie dans l'édition de l'an VII (1799).
=211.=--Un jour que Henri IV était à un balcon avec le maréchal
de Joyeuse, et que le peuple semblait les regarder avec une grande
curiosité: «_Mon cousin_, dit le roi, _ces gens-ci me paraissent fort
aises de voir ensemble à ce balcon un roi apostat et un moine
décloîtré_.»
En parlant ainsi, le facétieux et au fond très sceptique Béarnais
faisait allusion à l'abjuration qui lui avait valu la couronne de
France, et aux singuliers changements de condition qui avaient
accidenté la vie du maréchal de Joyeuse.
Ce Joyeuse (Henri Joyeuse du Bouchage), né en 1567, est celui dont
Voltaire a dit dans sa _Henriade_ que:
Vicieux, pénitent, courtisan, solitaire,
Il prit, quitta, reprit, la cuirasse et la haire.
Dès sa première jeunesse, quand il était écolier au collège de
Toulouse, ses sentiments de piété étaient si vifs qu'un jour, à son
exemple, douze de ses condisciples, la plupart fils de grandes
maisons, allèrent demander aux cordeliers de la ville l'habit de leur
ordre. Ce projet ayant été contrarié, il acheva ses études au collège
de Navarre; il porta les armes avec une grande distinction; puis se
maria, mais sans jamais cesser de sentir en lui une grande propension
à la vie religieuse. A la mort de sa femme,--qui sembla résulter
du chagrin qu'elle éprouva à la suite d'un entretien où son mari lui
avait révélé certaine vision l'avertissant de se consacrer à Dieu
seul,--il fit profession chez les capucins, sous le nom de frère
Ange. L'année d'après, les Parisiens ayant résolu de députer à Henri
III pour le prier de revenir habiter Paris, frère Ange se chargea de
la commission. Il partit processionnellement à la tête des députés,
qui chantaient des litanies, et, pour représenter Notre-Seigneur
allant au Calvaire, il se mit sur la tête une couronne d'épines,
chargea une grosse croix de bois sur ses épaules. Tous les autres
députés étaient en habits de pénitents. Le roi fut touché de
compassion à la vue de frère Ange, nu jusqu'à la ceinture, et que deux
capucins frappaient à grands coups de discipline; mais cette bizarre
députation n'obtint rien de lui. Frère Ange rentra dans son couvent et
y resta jusqu'en 1592. A cette époque, son frère, le grand prieur de
Toulouse, s'étant noyé dans le Tarn, les ligueurs du Languedoc
l'obligèrent de sortir de son cloître pour se mettre à leur tête. Le
guerrier capucin combattit vaillamment pour le parti de la Ligue
jusqu'en 1596, où il fit son accommodement avec Henri IV, qui l'honora
du bâton de maréchal de France; mais le roi, quelque temps après, lui
ayant adressé, peut-être en façon de simple plaisanterie, les paroles
citées plus haut, le maréchal décida tout aussitôt de reprendre son
ancien habit et sa vie monastique. Le cloître ne fut plus pour lui
qu'un tombeau. Devenu provincial des capucins de Paris et définiteur
général de l'ordre, il mourut au retour d'un voyage à Rome, à Rivoli,
en 1608.
[Illustration: FIG. 15.--Le duc de Joyeuse, maréchal de France,
définiteur général de l'ordre des Capucins, fac-similé du portrait
placé en tête de sa Vie, publiée par de Caillères, en 1652.]
La gravure que nous donnons est le fac-similé du portrait placé en
tête de la Vie de ce personnage publiée en 1652 par de Caillères, sous
le titre de: _le Courtisan prédestiné, ou le duc de Joyeuse, capucin_.
=212.=--Au temps où les livres étaient soumis à une censure
préalablement à l'impression, un censeur refusa son approbation à
l'une des fables de Le Monnier. A propos d'un cheval qui succombait
sous une charge accablante, le poète faisait voir combien était mal
entendu le calcul des princes, qui écrasaient leurs peuples sous le
poids d'impôts excessifs; il ajoutait:
Ce que je vous dis là, je le dirais au roi.
Le censeur raya ce vers. Le poète voulait le maintenir, mais il fut
obligé de céder à l'obstination de l'Aristarque.
Après avoir fait quelques pas dans la rue, Le Monnier rentra en
proposant ce nouveau vers:
Ce que je vous dis là, je le dirais... _tais-toi!_
«Très bien!» fit le censeur, qui donna son approbation sans
s'apercevoir que le trait satirique n'en était que plus saillant.
=213.=--Une légende britannique explique ainsi pourquoi il est de
tradition que l'héritier de la couronne d'Angleterre porte le nom de
_prince de Galles_ (comme chez nous, jadis, celui de _Dauphin_):
«Les habitants du pays de Galles refusaient de reconnaître pour roi
Édouard Ier d'Angleterre, parce qu'ils voulaient un souverain né dans
leur pays; le roi, usant de ruse, leur envoya sa femme Éléonore de
Castille, qui était sur le point de donner le jour à un enfant;
celui-ci fut Édouard II. Les Gallois en effet se soumirent, mais en
imposant toutefois la condition que le fils aîné du roi d'Angleterre
porterait le titre de prince de Galles.»
=214.=--D'où vient le nom de _calomel_, ou _calomelus_, donné
jadis au protochlorure de mercure, qui est encore d'usage général en
pharmacie?
--Chacun peut savoir que le _calomel_, nommé aussi _mercure
doux_, est une substance absolument blanche, employée surtout comme
vermifuge et comme purgatif léger.
Pourtant plusieurs lexicographes, notamment Boiste et M. Landais,
jugeant d'après l'indication étymologique de ce nom, formé des deux
mots grecs _kalos_, beau, et _melas_, noir, ont avancé que le
_calomel_ est une substance noirâtre.
Or le nom de _calomelas_ (par abréviation _calomel_) fut donné au
protochlorure de mercure par Turquet de Mayenne, savant médecin
chimiste du dix-septième siècle, en l'honneur d'un jeune serviteur
nègre, qui l'aidait très intelligemment dans ses travaux, et pour
lequel il avait beaucoup d'affection. Fiez-vous donc à la lettre des
étymologies!
=215.=--Le mot _agriculture_ n'a été inséré par l'Académie dans
son Dictionnaire qu'à la fin du dix-huitième siècle, époque où
d'ailleurs on ne le trouvait dans aucun autre lexique, ce qui prouve
qu'il est resté longtemps étranger aux écrivains. On a remarqué que ce
mot ne se voit que très rarement dans les ouvrages du siècle de Louis
XIV, et qu'on ne le trouve pas dans le _Télémaque_, où pourtant les
laboureurs sont si souvent mis en cause et si fortement loués.
=216.=--D'où vient le nom de Francs-Bourgeois que porte une rue
de Paris?
--En 1350, Jean Roussel et Alix, sa femme, firent bâtir dans
cette rue, qu'on appelait alors la rue des Vieilles-Poulies,
vingt-quatre chambres pour y retirer des pauvres. Leurs héritiers, en
1415, donnèrent ces chambres au grand prieur de France, avec
soixante-dix livres parisis de rente, à condition d'y loger deux
pauvres dans chacune, moyennant treize deniers en y entrant et un
denier par semaine. On appela ces chambres la maison des _francs
bourgeois_, parce que ceux qu'on y recevait étaient francs de toutes
taxes et impositions, attendu leur pauvreté: voilà l'origine du nom de
cette rue.
D'où vient le nom de Mont-Parnasse donné à l'un des quartiers de
Paris?
--Ce nom de Mont-Parnasse est dû à une butte située dans le
voisinage, détruite en 1761, et que les anciens écoliers de
l'Université avaient plaisamment décorée du nom de mont Parnasse,
parce qu'ils y venaient lire leurs compositions et discuter sur la
poésie.
=217.=--Le Dauphin, père de Louis XVI, avait, dit-on, fait graver
en lettres d'or et placer dans son appartement la fable suivante, dont
on ne nomme pas l'auteur:
Un philosophe, au retour du printemps,
Se promenant seul dans les champs,
S'entretenait avec lui-même.
Il prenait un plaisir extrême
A méditer sur les objets divers
Qu'offrait à ses yeux la nature,
Simple en ces lieux, et belle sans parure.
Vallons, coteaux, feuillages verts
Occupaient son esprit. Un quidam d'aventure,
Homme fort désœuvré, crut que, semblable à lui,
Ce solitaire était rongé d'ennui.
«Je viens vous tenir compagnie,
Dit-il en l'abordant, c'est une triste vie
Que d'être seul; ces champêtres objets,
Les prés, les arbres, sont muets.
--Oui, pour vous, répondit le sage;
Soyez détrompé sur ce point.
Vous me forcez à vous le dire:
Si je suis seul ici, beau sire,
C'est depuis que vous m'avez joint.»
=218.=--Peltier, l'un des principaux rédacteurs de la célèbre
feuille royaliste intitulée _les Actes des apôtres_, démontra un jour
dans son journal comme quoi la Révolution avait eu pour cause première
le plaisir des petites vengeances.
«Le roi, dit-il, en assemblant les états généraux, a eu _le plaisir_
d'humilier la morgue des parlements. Les parlements ont eu _le
plaisir_ d'humilier la cour. La noblesse a eu _le plaisir_ de
mortifier les ministres. Les banquiers ont eu _le plaisir_ de détruire
la noblesse et le clergé. Les curés ont eu _le plaisir_ de devenir
évêques. Les avocats ont eu _le plaisir_ de devenir administrateurs.
Les bourgeois ont eu _le plaisir_ de triompher des banquiers. La
canaille a eu _le plaisir_ de faire trembler les bourgeois. Ainsi,
ajoutait le journaliste, chacun a eu d'abord _son plaisir_. Tous ont
aujourd'hui leur peine. Et voilà ce que c'est; et voilà à quoi tient
une révolution.»
=219.=--C'est par une singulière assimilation de la cause avec
l'effet que le mot _chaland_, tout en servant à désigner une sorte de
grand bateau, employé sur les fleuves et sur les canaux, a pris une
acception qui en fait pour ainsi dire le synonyme de _client_. C'est à
Paris que s'est opéré ce doublement de signification. De temps
immémorial, les bateaux qui voituraient à Paris toutes sortes de
provisions alimentaires et qu'on appelait _chalands_, amenaient de
gros pains plats auxquels les Parisiens, qui allaient les acheter aux
rives du fleuve, donnèrent le nom des bateaux qui les avaient amenés.
De la marchandise, le nom s'étendit aux marchands, qui, lorsque les
acheteurs abondaient, se disaient _achalandés_. Dans le langage
d'aujourd'hui, les acheteurs quelconques sont des chalands, et leur
nombre _achalande_ un magasin, sans préjudice du nom de chaland donné
encore aux grands bateaux.
=220.=--A une certaine époque, sous la Révolution, pendant la
période d'abrogation des anciens cultes, il fut décrété que le drap
recouvrant les cercueils au moment des funérailles serait aux couleurs
nationales, et l'observation de cette mesure dut, paraît-il, être de
longue durée, car voici ce qu'on peut lire dans une _Dissertation sur
les sépultures_ publiée par le citoyen Cupé, en l'an VIII:
«Comment a-t-on pu donner à la mort le drap tricolore? Que le
défenseur de la patrie, que le marin à son bord, couvrent le corps de
leur camarade mort du drapeau tricolore, c'est le sien; mais que ce
voile aux trois couleurs soit étendu sur une vieille femme, sur le
mort des boutiques et des carrefours, c'est la chose la plus
déplacée.»
Vers la même époque, l'Institut national mit au concours cette
question: «Quelles sont les cérémonies à faire pour les funérailles,
et le règlement à adopter pour le lieu de la sépulture?» L'un des
titulaires du prix proposé, et décerné le 15 vendémiaire de l'an IX,
fut un ancien membre de la Législative, F. Mulot, qui, dans son
discours, dit à propos de la tenture des cercueils:
«Un drap funèbre sera jeté sur le cercueil. Ne ridiculisons point les
couleurs nationales. Qu'un drap violet ou noir semé de quelques
larmes, ou si l'on veut brodé de cyprès, serve de voile aux corps dans
les cérémonies funèbres. Le blanc pourrait toutefois, comme jadis,
annoncer que le mort appartenait encore à l'âge de l'innocence, ou
qu'il ne comptait point parmi les pères ou mères de famille.»
=221.=--Pendant longtemps, en parlant d'une personne ayant des
embarras pécuniaires, les Italiens dirent, en manière de locution
proverbiale, qu'_il lui faudrait la salade de Sixte-Quint_. Le
_Journal de Paris_, dans un de ses numéros de 1784, expliquait ainsi
l'origine de cette expression:
«Sixte-Quint, qui, on le sait, avait gardé les pourceaux dans son
enfance, devenu cordelier, avait vécu dans l'intimité d'un avocat fort
pauvre, mais plein de probité, dont il avait gardé le meilleur
souvenir. Cet honnête légiste était depuis tombé dans une profonde
misère, qui l'avait rendu très malade. Le hasard voulut qu'il allât
consulter le médecin du pape, à qui l'idée ne lui était pas venue de
se recommander, car, outre qu'il lui eût répugné d'implorer une sorte
d'aumône, il pouvait se croire complètement oublié du pontife. Le
médecin, sans dessein aucun, parla de son malade devant le saint-père,
qui parut l'écouter avec indifférence et détourna presque aussitôt la
conversation. Mais le lendemain: «A propos, dit le pape au médecin, je
me mêle parfois d'administrer des remèdes. Vous me parliez hier du
pauvre Turinez. Je me rappelle avec plaisir que j'ai beaucoup connu ce
digne avocat; et je lui ai envoyé de quoi se composer une salade qui,
à ce que je crois, hâtera sa guérison.
--Une salade, très saint-père! la recette est nouvelle. Nous
n'ordonnons guère des remèdes de ce genre.
--C'est que je ne suis pas un médecin ordinaire; et je traite par
des procédés particuliers. Dites à Turinez que je ne veux plus qu'à
l'avenir il ait d'autre médecin que moi. C'est un client que je vous
enlève.»
Le médecin, impatient d'être instruit du remède et de son efficacité,
court chez le malade, qu'il trouve en bonne voie de guérison.
«Montrez-moi donc, dit-il, la salade que vous a envoyée le saint-père,
afin que je connaisse la qualité de ces herbes miraculeuses.
--Miraculeuses, c'est le mot, réplique l'avocat; car je suis sûr
que toute votre botanique ne saurait produire d'aussi heureux effets.»
En parlant il apporte une corbeille qui ne semble pleine que des
herbes les plus communes.
«Quoi! c'est cela qui vous a guéri? dit le médecin fort étonné.
--Fouillez un peu plus avant, et vous trouverez la vraie
panacée.»
Le médecin soulève les herbes et voit qu'elles recouvraient une grosse
épaisseur de pièces d'or. «Ah! je comprends, ce remède-là n'est pas,
en effet, de ceux que nous pouvons administrer.»
Et quand il revit le saint-père, il lui déclara qu'il pouvait à bon
droit être considéré comme un très habile médecin.
«Vous trouvez? fit Sixte-Quint en souriant; mais je ne traite pas
ainsi tous les malades.»
La bonne et originale action du pape fut bientôt connue et donna lieu
à une locution proverbiale, qui eut cours pendant plusieurs siècles.
=222.=--Pour expliquer l'origine de la cornette que portent les
sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, on a imaginé plusieurs anecdotes qui
sont évidemment aussi fantaisistes les unes que les autres. On dit,
par exemple, que deux jeunes sœurs quêteuses, qui portaient alors une
simple coiffe noire, pénétrèrent un jour jusque dans la salle où Louis
XIV prenait son repas, en présence d'une nombreuse assistance. Objet
de l'attention générale, l'une des sœurs, du reste fort jolie,
paraissait éprouver un profond embarras. Le roi, s'en apercevant, se
serait alors levé, et, pliant sa serviette en deux, l'aurait posée en
manière d'ailes protectrices sur la tête de la religieuse. Les auteurs
de cette historiette oublient que les sœurs grises portaient depuis
bien longtemps cette cornette, qui avait été de mode pendant les
règnes précédents. Lorsque Vincent de Paul, alors desservant d'une
paroisse de la Bresse, fonda, vers 1617, les sœurs grises en les
destinant à secourir et assister les malades dans les campagnes, il
les coiffa de la cornette, propre à les garantir du soleil dans leurs
courses.
=223.=--L'origine de la locution proverbiale _mettre tous ses
œufs dans le même panier_ peut se trouver dans la fable suivante de
Boursault,--à moins que le fabuliste n'ait fait que rimer un
adage populaire:
Un homme avait des œufs et voulait s'en défaire.
Pour ne pas à la foire arriver des derniers,
Quoiqu'il pût en remplir trois ou quatre paniers,
Il mit tout dans un seul, et ne pouvait pis faire.
Sa mule, qui suait sous le poids du fardeau,
Fragile comme du verre,
Pour en décharger sa peau,
A quatre pas de là donne du nez à terre.
«Hélas! s'écria l'homme, à qui son désespoir
Inspira de vains préambules,
Que n'ai-je mis mes œufs sur trois ou quatre mules!
Je mérite un malheur que je devais prévoir.
Si le Ciel veut me permettre
De faire encor le métier,
Je jure bien de ne plus mettre
Tous mes œufs à la fois dans le même panier.»
=224.=--D'où vient le nom de _jeannette_ donné à une petite croix
portée suspendue au cou par un ruban, qui fut un ornement féminin
longtemps à la mode?