d'une estampe du _Praxis Criminalis_ de J. Millæus, 1541.]
Enfin la question dite _toulousaine_, que reproduit notre gravure et
qui n'a pas besoin de commentaire. Si l'on était tenté de croire que
les terribles procédés judiciaires consignés dans ces images, datées
du milieu du seizième siècle, ne restèrent plus longtemps en usage, on
commettrait une grave erreur. La preuve nous en est fournie par
l'exemplaire même auquel la gravure est empruntée. Ce volume fait
partie d'une ancienne collection formée vers la fin du règne de Louis
XV, par un célèbre bibliophile, qui avait coutume de mettre des notes
manuscrites sur les feuillets de ses livres. Et voici comment il
s'exprime à propos de celui-ci: «Cette procédure criminelle n'est
bonne qu'à nous faire connaître comme elle s'observait du temps de
François Ier. Les formes ont _un peu changé_ depuis, mais au fond la
marche _est toujours la même_.»
=185.=--Le refrain d'une vieille chanson, très en vogue chez nos
pères, affirmait que, d'après Hippocrate, pour se tenir en bonne
santé,
Il faut chaque mois
S'enivrer au moins une fois.
(Les plaisants même, au lieu d'une fois, disaient _trente_.)
Le père de la médecine a-t-il réellement affirmé qu'un excès mensuel
de boisson pouvait être profitable à la santé? C'est ce que nous
n'avons pu vérifier; mais ce qu'il y a de certain, c'est que jadis ce
précepte était traditionnellement et très sérieusement admis, comme
celui qui conseillait les saignées périodiques et saisonnières,
lequel, par parenthèse, n'est tombé en désuétude complète qu'à une
époque assez rapprochée de nous.
Toujours est-il qu'Arnauld de Villeneuve, célèbre médecin et
alchimiste du treizième siècle, qui découvrit les trois acides
sulfurique, nitrique et muriatique, et à qui l'on attribue aussi les
premières pratiques régulières de distillation, examina très gravement
cette question et la discuta dans les termes suivants:
«Quelques-uns prétendent qu'il est salutaire de s'enivrer une ou deux
fois le mois avec du vin: soit parce qu'il en résulte un long et
profond sommeil, qui, en laissant reposer les fonctions animales,
fortifie les fonctions naturelles, soit parce que les sécrétions, les
sueurs qui sont abondantes, purgent le corps des humeurs superflues
qu'il contenait. Pour moi, je ne voudrais permettre cet excès qu'aux
personnes dont le régime est ordinairement mauvais, et, dans ce cas,
leur conseillerais-je encore de ne pas pousser l'ivresse trop loin, de
peur de nuire au cerveau, et d'affaiblir les fonctions animales plus
que le repos ne pourrait les fortifier. L'ivresse qu'on se procure
doit donc être légère, suffisante seulement pour provoquer le sommeil
et pour dissiper tout à fait les inquiétudes qu'on pourrait avoir sur
sa tempérance. La pousser plus loin serait manquer aux bonnes mœurs
et aller contre la nature.»
En somme donc, un des hommes dont les idées jouirent du plus grand
crédit pendant tout le moyen âge admettait l'ivresse au nombre des
mesures hygiéniques. Dieu sait l'écho que trouva son opinion!
=186.=--Origine du bonnet rouge qui, sous la Révolution, fut une
coiffure symbolique:
Avant 1789, plusieurs des officiers qui avaient fait la guerre
d'Amérique, en avaient rapporté l'habitude de cacheter leurs lettres
avec un sceau représentant le bonnet de la Liberté entouré des treize
étoiles des États-Unis. Le bonnet phrygien ne tarda à devenir à la
mode; on le mit partout, sur les gravures et les médailles, sur les
enseignes des boutiques. On en coiffait le buste de Voltaire, qu'on
faisait paraître sur le Théâtre-Français, quand on jouait _la Mort de
César_. Au club des Jacobins, le président, les secrétaires, les
orateurs, adoptèrent le bonnet rouge, et lorsque Dumouriez, avec
l'assentiment du roi, vint y prononcer quelques mots, le lendemain de
sa nomination au ministère des affaires étrangères, il ne crut pas
pouvoir se dispenser de prendre la coiffure officielle du lieu pour
monter à la tribune.
=187.=--On a beaucoup disserté sur l'origine du terme de
_chauvinisme_, devenu très usuel pour désigner une sorte de fanatisme
militaire. En réalité, on a retrouvé dans les annales des grandes
guerres de la République et de l'Empire certain brave nommé _Chauvin_
qui, s'étant trouvé à toutes les affaires les plus chaudes, les plus
périlleuses, en était sorti fort blessé, fort mutilé, en restant
aussi naïvement enthousiaste que le premier jour de son héroïque
profession. Mais le nom de Chauvin, et partant l'expression de
_chauvinisme_ ressortant du caractère de l'homme, n'est vraiment
devenu populaire qu'après la représentation d'une pièce intitulée _la
Cocarde tricolore_, espèce de revue militaire, que les frères Coignard
firent jouer en 1831, à propos de la conquête d'Alger. Un des héros de
cette pièce est le conscrit Chauvin, que les auteurs nommèrent
peut-être ainsi sans allusion aucune au Chauvin des grandes guerres,
fort peu connu d'ailleurs.
Ce _Chauvin_ est tout à fait le type aujourd'hui consacré du
_chauvinisme_, et c'est dans la même revue qu'on voit paraître--pour
la première fois, croyons-nous--le _Dumanet_ qui est resté aussi une
des personnifications du simple soldat, alliant la plus parfaite
candeur intellectuelle au sentiment le plus absolu de la discipline
et du devoir.
Notons qu'un des plus grands éléments de succès de cet à-propos
guerrier fut une certaine _Chanson du chameau_, que le conscrit
Chauvin chantait, ou plutôt _geignait_, en se frottant douloureusement
l'abdomen:
J'ai mangé du chameau;
J'ai l'ventr' comme un tonneau!
J'verrai plus mon hameau!
Ça m'brûl' dans chaqu' boyau!
Dir' qu'un peu d'aloyau
Peut conduire au tombeau!
On m'disait qu'c'était bon.
Et, comme c'était nouveau,
J'en mange un bon morceau,
Mais c'était d'la poison, etc.
=188.=--Sur les théâtres grecs, la personne chargée de diriger
les chœurs de musique,--le chef d'orchestre,--au lieu d'indiquer,
comme aujourd'hui, la mesure aux exécutants par des mouvements de
bras, avait au pied des sandales à semelles de bois, avec lesquelles
il frappait en cadence sur le plancher du théâtre. Les Romains
se servaient aussi d'une espèce de sandale faite de deux semelles,
entre lesquelles était une sorte de castagnette qui rendait un son
sec.
=189.=--D'où vient le nom de _cotrets_ ou _cotterets_ donné à une
espèce de fagot?
--Un compilateur du siècle dernier explique ainsi l'origine de ce
nom. En 1564, on était parvenu à rendre la rivière d'Ourcq navigable,
par un canal conduisant ses eaux jusqu'à Paris. Elle portait des
bateaux construits exprès, beaucoup plus longs que larges. Depuis deux
ans l'on attendait avec impatience de grands avantages d'une
communication facile et peu dispendieuse avec un pays fertile en
productions essentielles. Les premiers bateaux qui arrivèrent à
Paris par le nouveau canal furent reçus avec un applaudissement
général. A leur départ du port de la Ferté-Milon, il y avait eu
des réjouissances publiques. Ces bateaux étaient chargés d'un bois
léger, fendu proprement et lié comme des fascines, dans un goût que
l'on ne connaissait pas encore à Paris. Comme on nommait _Col de Retz_
ou _cote de Retz_, dans le langage vulgaire, la forêt de
Villers-Cotterets, on donna le nom de _cotterets_ ou _cottrets_ à ces
fascines qui en venaient. De là l'expression aujourd'hui généralement
admise.
=190.=--Lorsque, en 1826, le chimiste Ballard,--qui
d'ailleurs n'était encore que préparateur à la faculté de
Montpellier,--en expérimentant sur l'eau de mer, isola une
substance jusqu'alors inconnue qui lui parut, et qui était en effet un
corps simple, il le présenta au monde savant sous le nom de _muride_,
qui en disait l'origine. (On appelait alors _muriate de soude_ le sel
commun extrait des eaux de la mer; ce nom de _muriate_ dérivait du mot
latin _muria_, qui signifie saumure.) Mais Gay-Lussac et Thénard, qui
contrôlèrent la découverte du jeune préparateur, proposèrent de donner
au corps simple trouvé par lui le nom de _brome_ (du grec _bromos_,
mauvaise odeur), rappelant une de ses principales propriétés
physiques, car le brome est sous la forme d'un liquide d'un rouge
foncé, qui répand à l'air d'épaisses vapeurs absolument irrespirables.
Ce nom fut adopté.
Bien que constituant un véritable événement scientifique, la
découverte du brome sembla pendant assez longtemps ne devoir être
consignée dans l'histoire de la chimie que comme un fait dépourvu de
conséquences utiles; mais chacun sait le rôle important que ce corps
joue aujourd'hui par ses composés, les _bromures_, dans les opérations
photographiques et en outre comme agent pharmaceutique.
=191.=--Aureng-Zeb, avant d'être empereur des Mogols, mais
aspirant à l'être, au préjudice de ses frères, rassembla un jour tous
les fakirs ou moines mendiants du pays, pour leur faire, disait-il,
une grosse aumône, et pour avoir la consolation de manger avec
eux--selon la formule hospitalière--le sel et le riz.
Le lieu de l'assemblée était une vaste campagne. Aureng-Zeb fit servir
à cette multitude prodigieuse de pauvres pénitents un repas conforme à
leur état. Quand on eut mangé, le prince fit apporter une grande
quantité d'habits neufs, et dit aux fakirs étonnés qu'il souffrait de
les voir ainsi couverts de haillons. L'artificieux Mogol n'ignorait
pas que la plupart de ces gueux portent avec eux bon nombre de pièces
d'or, qui sont la récolte de leurs intrigues et de leur mendicité. En
effet, plusieurs voulurent se défendre de quitter ces haillons, en
prétextant l'esprit de pauvreté qui fait l'essentiel de leur
profession. On ne les écouta pas. Le prince exigea que tous
revêtissent les habits neufs. Cela fait, on entassa les haillons
qu'ils avaient quittés au milieu d'un champ; l'on y mit le feu, et
l'on trouva, paraît-il, dans les cendres une somme si considérable que
ce fut--disent quelques écrivains--un des principaux secours
qu'eut Aureng-Zeb pour faire la guerre à ses frères.
=192.=--D'où vient le nom de _tandem_, donné aux vélocipèdes à
plusieurs places?
--Voici ce que nous lisons dans le _Traité de la conduite en
guides et de l'entretien des voitures_, publié en 1889 par M. le
commandant Jouffret:
«L'attelage avec deux chevaux placés en file est dit attelage en
_tandem_;--on devrait plutôt dire attelage à la Tandem, car le
nom vient de celui de lord Tandem, célèbre écuyer du temps de Louis
XIII, qui attela le premier ainsi, et qui, dit-on, menait tellement
vite qu'il faisait faire à son cheval de devant, dressé à la selle,
mais attelé pour la première fois, tous les mouvements que l'on peut
obtenir au manège, changement de pieds, d'allure, etc.»
C'est donc par analogie avec ce mode d'attelage qu'on a donné aux
vélocipèdes portant deux ou plusieurs personnes, placées l'une à la
suite de l'autre, ce nom de _tandem_, qui déroute d'autant mieux les
curieux d'étymologies qu'ils croient voir là l'adverbe latin qui
signifie _enfin_, dont on cherche vainement le rapport avec un
appareil locomoteur.
=193.=--Vers l'an 1714, deux Anglaises, visitant Versailles,
donnèrent la mode des coiffures basses aux Françaises, qui, à cette
époque, les portaient tellement hautes que leur tête semblait au
milieu de leur corps. Le roi exprima hautement son approbation en
faveur de la coiffure anglaise; il la trouva plus élégante et de
meilleur goût: alors les dames de la cour s'empressèrent de l'adopter.
Néanmoins, à peine les hautes coiffures étaient-elles bannies de
France, qu'elles furent adoptées en Angleterre, et portées au plus
haut degré d'extravagance. Les coiffeurs se mettaient l'esprit à la
torture pour imaginer les moyens de bâtir des décorations sur la tête
des dames, et l'on avait inventé divers expédients pour enfoncer les
épingles. Une pantoufle ou une quenouille servait souvent à produire
l'élévation voulue.
=194.=--Les publicains, que plusieurs passages de l'Évangile nous
montrent comme étant l'objet de la haine et du mépris général,
n'étaient autres que les fermiers des impôts publics, qui, ayant
acheté aux enchères la perception des taxes à leurs risques et périls,
ne se faisaient pas faute d'exercer les plus dures exactions sur les
citoyens. Le tarif légal de chaque impôt demeurant caché, les
publicains pouvaient en élever le chiffre, sans qu'on eût aucun moyen
de contrôle. Les publicains dont il est parlé dans l'Évangile ne sont
pas, à vrai dire, les fermiers de l'impôt, eux-mêmes gens riches et de
marque n'ayant aucun contact avec les contribuables, mais les agents
subalternes chargés de la perception, et, partant, inspirant une forte
aversion aux citoyens.
=195.=--Le nom de _farce_, donné au moyen âge à une pièce de
théâtre, vient du latin _farcire_, qui signifie remplir, et fait au
participe passé _fartus_, et, en bas latin, _farsus_, dont _farsa_ est
le féminin; _farsus_ est tout ce qui est rempli, bourré, farci;
_farsa_ désigne aussi ce qui sert à bourrer, à farcir. Cette
étymologie explique tous les sens primitifs du mot _farce_. De même
qu'on appelait farce en cuisine un hachis introduit dans une pièce de
viande, un mélange de viande hachée, de même on appela _farce_ au
théâtre une petite pièce, une courte et vive satire formée d'éléments
variés; plus tard ce sens premier s'effaça, et le mot _farce_
n'éveilla plus d'autre idée que celle de comédie réjouissante. La
farce hérita de l'esprit narquois et de l'humeur libre du fabliau; ce
que celui-ci racontait, la farce le mettait en dialogue et en scène;
mais la farce eut ensuite un fond original et qui lui fut propre; elle
peignait de préférence les détails vulgaires et plaisants de la vie
privée.
=196.=--Le verbe _féliciter_, qui est aujourd'hui d'usage si
général, n'était pas encore français au milieu du dix-septième siècle.
Balzac, qui trouvait ce mot très curieusement expressif, entreprit de
le faire consacrer, à l'encontre de la cour, où il était tenu pour
barbare.
«Si le mot _féliciter_ n'est pas encore reconnu français, écrivait-il,
il le sera l'année prochaine, car M. de Vaugelas, à qui je l'ai
recommandé, m'a promis de lui être favorable.»
Vaugelas, qui faisait alors autorité à propos de langage, s'intéressa
en effet à ce mot, qui fut, comme nous disons aujourd'hui,
_officiellement_ naturalisé, et qui depuis n'a cessé de faire bonne
figure dans notre idiome.
=197.=--«Voyez quel _poussah_!» dit-on d'une personne alourdie
par un excessif embonpoint, et qui semble n'avoir qu'imparfaitement
l'usage des mouvements. On fait ainsi allusion à des figurines de
provenance chinoise, qui représentent des êtres joufflus, ventrus,
ramassés sur eux-mêmes. Or l'on ignore assez généralement que le type
traditionnel du bonhomme étrange que nous appelons _poussah_ n'est
autre que la représentation mythique d'une divinité que les enfants du
Céleste Empire appellent _Pou-taï_, et dont le nom nous est arrivé
corrompu par les anciens voyageurs.
Obèse, débraillé, monté ou appuyé sur l'outre, qui, d'après les
traditions chinoises, renferme les biens terrestres matériels, sa
figure, aux yeux demi-clos, rayonne sous un rictus d'éternelle
béatitude. Cette masse, rendue informe par la bonne chère et
l'insouciance, figure le dieu du _contentement_. A la vérité, il faut
se pénétrer des manières de voir chinoises pour l'admettre sous cette
dénomination. Pour les Chinois, en effet, un homme de marque, un
fonctionnaire, annonce d'autant plus de mérite que sa robuste
corpulence remplit mieux le large fauteuil où il doit siéger; quelques
auteurs ont considéré, mais à tort, Pou-taï comme le dieu de la
porcelaine.
Ajoutons, à titre de curiosité ethnographique, que si les Chinois
estiment particulièrement les hommes gras, par contre le type de la
beauté féminine réside pour eux dans un corps fluet et élancé.
=198.=--_Berner_ est un mot dont le sens est clair pour tout le
monde. Il s'emploie surtout dans le sens de tromper grossièrement. Les
valets de Molière et de Regnard ne trompent pas les Gérontes, ils les
bernent: il y a là une nuance qui donne au mot sa vraie acception
figurée.
[Illustration: FIG. 14.--Mythologie chinoise. Pou-taï, dieu du
contentement.]
Ce mot n'est plus guère employé dans son sens propre que par les
soldats en belle humeur qui veulent jouer un bon tour à l'un de leurs
camarades, ou qui entendent lui infliger un châtiment _officieux_
pour quelque faute vénielle. Cette plaisanterie ou punition consiste à
déposer le patient sur une forte couverture maintenue horizontale, et
tendue par quatre vigoureux poignets, qui la laissent s'abaisser et la
retendent violemment pour lancer en l'air leur victime.
Or d'où vient la forme primitive du mot? Quelques-uns la font venir du
_burnous_ des Arabes. Selon Littré, elle dériverait d'un ancien mot
_berne_, qui signifiait une étoffe de laine grossière (italien et
espagnol _bernia_) et qui ne serait plus en usage. Cette origine est
évidemment exacte, mais c'est à tort que le lexicographe dit que le
mot n'existe plus dans la langue; car, dans presque toute la région
méridionale, une _berne_ ou _barne_ est une pièce d'étoffe, soit de
laine, soit de fil, servant surtout à faire sécher, en les étalant
dessus, des graines, des fruits, des haricots, etc.
Rabelais, qui avait beaucoup retenu du langage méridional, dit d'un de
ses personnages «qu'il portait _bernes_ à la moresque», et l'un de ses
commentateurs met en note à ce mot: «_Berne_, sorte de mantelet à
cape, _albornos_ en espagnol (qui pourrait bien être le même que
_burnous_ des Arabes, qui ont longtemps dominé sur la péninsule).
C'est encore dans le Midi un grand chaudron, puis aussi un _van_, d'où
a été formé le mot _berner_, analogue à _vanner_.»
=199.=--D'où vient le nom de _romans_ donné aux ouvrages ayant
pour sujet des actions imaginaires?
--De la langue romaine, que César et ses soldats introduisirent
dans la Gaule et qui s'y confondit avec l'idiome du pays, se forma un
jargon qui prit le nom de langue _romance_, ou tout simplement
_romane_. Ce fut celle de nos premiers récits nationaux; et comme ces
récits ne roulaient que sur des aventures extraordinaires de guerre,
d'amour, de féerie, ils imprimèrent leur dénomination de _romans_ à
tous les ouvrages du même genre.
=200.=--On observait autrefois à l'enterrement des nobles une
singulière coutume. On faisait coucher dans le char funèbre, au-dessus
du mort, un homme armé de pied en cap, pour représenter le défunt. On
trouve dans les comptes de la maison de Polignac qu'on donna cinq sols
à Blaise, pour avoir fait le chevalier mort aux funérailles de Jean,
fils d'Armand, vicomte de Polignac.
=201.=--En 1744, un traité de paix intervint entre le
gouvernement de Virginie et les chefs indiens dits des Six-Nations.
Quand on fut convenu des principaux articles, les commissaires
virginiens informèrent les Indiens qu'il y avait, à Williamsbourg, un
collège, avec un fonds pour l'éducation de la jeunesse, et que si les
chefs des Six-Nations voulaient y envoyer une demi-douzaine de leurs
enfants, le gouvernement pourvoirait à ce qu'ils fussent bien soignés
et instruits dans toutes les sciences des blancs.
Une des politesses des sauvages consistait à ne pas répondre à une
proposition sur les affaires publiques le même jour qu'elle avait été
faite. «Ce serait, disaient-ils, traiter légèrement et manquer
d'égards aux auteurs de la proposition.» Ils remirent donc leur
réponse au lendemain. Alors l'orateur commença par exprimer toute la
reconnaissance qu'ils avaient de l'offre généreuse des Virginiens:
«Car nous savons, dit-il, que vous faites beaucoup de cas de tout ce
qu'on enseigne dans ces collèges; et l'entretien de nos jeunes gens
serait pour vous un objet de grande dépense. Nous sommes donc
convaincus que dans votre proposition vous avez l'intention de nous
faire du bien, et nous vous en remercions de bon cœur; mais, vous qui
êtes sages, vous devez savoir que toutes les nations n'ont pas les
mêmes idées sur les mêmes choses; et vous ne devez pas trouver mauvais
que notre manière de penser sur cette espèce d'éducation ne s'accorde
pas avec la vôtre. Nous avons à cet égard quelque expérience.
Plusieurs de nos jeunes gens ont été autrefois élevés dans vos
collèges et ont été instruits dans vos sciences; mais quand ils sont
revenus parmi nous, ils étaient mauvais coureurs, ils ignoraient la
manière de vivre dans les bois, ils étaient incapables de supporter le
froid et la faim, ils ne savaient ni bâtir une cabane, ni prendre un
daim, ni tuer un ennemi, et ils parlaient fort mal notre langue, de
sorte que, ne pouvant nous servir ni comme guerriers, ni comme
chasseurs, ni comme conseillers, ils n'étaient absolument bons à rien.
Nous n'en sommes pas moins sensibles à votre offre gracieuse, quoique
nous ne l'acceptions pas; et, pour vous prouver combien nous en sommes
reconnaissants, si les Virginiens veulent nous envoyer une douzaine de
leurs enfants, nous ne négligerons rien pour les bien élever, pour
leur apprendre tout ce que nous savons, et _pour en faire des hommes_.
=202.=--Dès que le livre des _Confessions de saint Augustin_,
traduites en français par Arnauld d'Andilly, furent publiées,
MM. de l'Académie française, charmés de la beauté de cette
traduction, offrirent une place alors vacante parmi eux à cet
excellent homme, qui les remercia de l'honneur qu'ils voulaient
bien lui faire, mais n'accepta pas. D'autres disent que le premier
refus vint de l'avocat général Lamoignon, qui, malgré les vives
sollicitations de l'illustre compagnie, ne consentit pas à s'asseoir
au fauteuil académique.--Toujours est-il que, pour ne plus être exposés
à voir dédaigner ainsi leurs suffrages, MM. les immortels décidèrent
que l'Académie se _ferait solliciter_, et ne solliciterait personne
pour entrer dans ses rangs. De là date pour les candidats l'obligation
de la demande et des visites à chaque membre.
=203.=--Jacques Ier, roi d'Angleterre, étant à Salisbury, un
bourgeois de cette ville grimpa par dehors jusqu'à la pointe du
clocher de la cathédrale, y planta le pavillon royal, fit trois
gambades en l'honneur du monarque, descendit comme il était monté, et
composa une adresse de félicitation, où il rendait compte de son
exploit et demandait une récompense.
Lorsqu'il l'eut présentée, le roi le remercia de l'honneur qu'il lui
avait fait, et, comme récompense, lui offrit de lui délivrer une
patente par laquelle lui et ses héritiers auraient le privilège
exclusif de grimper sur tous les clochers de la Grande-Bretagne et d'y
faire des gambades.
=204.=--D'où venait le nom de rue d'Enfer, changé dans ces
dernières années en rue Denfert-Rochereau?
--Saint Louis, dit Saint-Foix dans ses _Essais sur Paris_, fut si
édifié, au récit qu'on lui faisait de la vie austère et silencieuse
des disciples de saint Bruno, qu'il en fit venir six et leur donna une
maison avec des jardins et des vignes au village de Gentilly. Ces
religieux voyaient de leurs fenêtres le palais de Vauvert, bâti par le
roi Robert, abandonné par ses successeurs, et dont on pouvait faire un
monastère commode et agréable par la proximité de Paris. Le hasard
voulut que des esprits, ou revenants, s'avisèrent de s'emparer de ce
vieux château. On y entendait des hurlements affreux. On y voyait des
spectres traînant des chaînes, et entre autres un monstre vert, avec
une grande barbe blanche, moitié homme et moitié serpent, armé d'une
grosse massue, et qui semblait toujours prêt à s'élancer la nuit sur
les passants. Que faire d'un pareil château? Les chartreux le
demandèrent à saint Louis; il le leur donna, avec toutes ses
appartenances et dépendances. Les revenants n'y revinrent plus; le nom
d'Enfer resta seulement à la rue, en mémoire de tout le tapage que les
diables y avaient fait.