Rep_r_oduit le b_r_uit sou_r_d du _r_apide _r_ouet;
Elle _r_end, d'un seul t_r_ait, le cou_r_s d'une _r_iviè_r_e,
La cou_r_se d'un to_rr_ent, le f_r_acas du tonne_rr_e...
Le ba_r_bet i_rr_ité cont_r_e un pauv_r_e en déso_r_d_r_e
L'avertit par un R avant que de le mo_r_d_r_e;
L'R a cent fois _r_ongé, _r_ouillé, _r_ompu, _r_aclé,
Et le b_r_uit du tambou_r_ pa_r_ elle est _r_appelé.
Le T _t_ient au _t_oucher, _t_ape, _t_errasse et _t_ue.
On le _t_rouve à la _t_ê_t_e, aux _t_alons, en s_t_a_t_ue,
C'est lui qui fai_t_ au loin re_t_en_t_ir le _t_ocsin.
Peu_t_-on le méconnaî_t_re au _t_ic _t_ac du moulin?
De nos _t_oi_t_s par sa forme il dic_t_a la s_t_ruc_t_ure,
Et, _t_iran_t_ _t_ous les _t_ons du sein de la na_t_ure,
Exac_t_ement _t_aillé sur le _t_ype du _t_au,
Le T dans _t_ous les _t_emps imi_t_a le mar_t_eau, etc.
=169.=--Boileau, dans sa satire sur un festin ridicule, parle de
Certain hâbleur, à la gueule affamée,
Qui vint à ce festin, conduit par la fumée,
Et qui s'est dit profès dans l'_ordre des Coteaux_.
Or voici quelle serait l'origine de cet ordre des Coteaux.
Un jour que Saint-Évremond dînait chez M. de Lavardin, évêque du Mans,
cet évêque se prit à le railler sur sa délicatesse, et sur celle du
comte d'Olonne et du marquis de Bois-Dauphin. «Ces messieurs, dit le
prélat, outrent à force de vouloir raffiner sur tout. Ils ne sauraient
manger que du veau de rivière; il faut que leurs perdrix viennent
d'Auvergne, que leurs lapins soient de la Roche-Guyon ou de Vésines.
Ils ne sont pas moins difficiles pour le fruit; et pour le vin, ils
n'en sauraient boire que des trois coteaux d'Aï, de Haut-Villiers et
d'Avenay.» M. de Saint-Évremond ne manqua de faire part à ses amis de
cette conversation; et ils répétèrent si souvent ce qu'il avait dit
des coteaux, et en plaisantèrent en tant d'occasions, qu'on les appela
les chevaliers de l'ordre des _Trois-Coteaux_.
=170.=--On a souvent dit des anciens serfs qu'ils étaient
_corvéables_ et _taillables_ à merci. La première des deux expressions
s'explique tout naturellement, puisqu'elle fait entendre que ces
malheureux étaient passibles de toutes les _corvées_; et toutefois
d'où vient lui-même le mot _corvée_? Selon les uns, il serait formé du
mot latin _corpus_ (corps) et d'un ancien mot celtique ou gaulois
_vie_, signifiant travail, soit _travail corporel_; d'autres le font
dériver du latin barbare _corvada_, formé à son tour de _curvatus_,
participe passé de _curvare_ (courber), parce que le corvéable
travaillait à la terre ayant le _corps courbé_.--Quant à
l'expression de _taillables_, elle dérive naturellement de _taille_,
qui était alors synonyme d'impôt ou contribution à payer; mais il est
bon de savoir que le mot primitif _taille_ avait été donné aux
contributions perçues, par suite du mode employé pour cette
perception. La _taille_ était ce petit morceau de bois fendu en deux
parties, qui est encore d'usage pour certaines fournitures ménagères,
notamment le pain et la viande, que certains clients ne payent pas à
chaque livraison, et dont on garde ainsi un compte en partie double,
c'est-à-dire en rapprochant les deux parties du morceau de bois au
moment de la livraison, pour faire sur les deux du même coup des
_tailles_ ou _coches_, qui représentent le poids ou le prix des
marchandises livrées. De même jadis les receveurs des impôts gardaient
par devers eux la souche ou talon; et le contribuable rapportait à
chaque payement l'autre partie, où s'inscrivaient par _coches_ ou
_tailles_ les sommes versées.
=171.=--On a beaucoup disserté sur le singulier penchant qu'ont
les pies et autres oiseaux de la famille des _Corvidés_ à s'emparer
des objets brillants, qu'ils portent dans des cachettes. Chacun peut
savoir qu'en mainte circonstance cet instinct a donné lieu à des
accusations de vol dirigées contre des personnes innocentes, et l'on
cite notamment la pauvre fille de Palaiseau qui, n'ayant pu se
justifier d'un vol commis en réalité par une pie, fut bel et bien
pendue en place de Grève, et fut reconnue innocente lorsque, quelque
temps après, les objets dont elle s'était, disait-on, emparée, furent
retrouvés dans la cachette de l'oiseau. Une cérémonie religieuse
expiatoire, dite _messe de la Pie_, eut lieu depuis, tous les ans, en
l'église Saint-Jean de la Grève. Les jeunes filles du voisinage
s'assemblaient le jour anniversaire de l'exécution, et, vêtues de
robes blanches, portant des branches de cyprès, chantaient un
_requiem_ à l'intention de la suppliciée.
En réalité, le prétendu instinct du vol attribué par l'homme à la pie
et à plusieurs oiseaux de la même famille n'est qu'une conséquence
d'un grand sentiment de prévoyance inné chez ces animaux.
Tous ces oiseaux ont pour habitude de cacher les restes de leur
nourriture, et de faire pour l'hiver des amas de provisions souvent
considérables en noix, amandes et autres fruits secs. Ajoutons que la
pie, en particulier, attirée par les objets brillants, s'efforce,
quand elle les trouve ou quand on les met à sa portée, de les
attaquer, de les briser. On la verra d'abord, emportant cet objet, se
retirer à l'écart et s'évertuer à l'entamer. Après avoir reconnu que
ses efforts sont infructueux, comme elle a coutume de cacher ou de
mettre en réserve tout ce dont elle ne peut tirer immédiatement parti,
elle emporte et va cacher l'objet saisi, en se disant sans doute
qu'elle en aura raison plus tard, ainsi que de ses autres provisions.
Il n'y a pas d'autre malice dans sa façon d'agir.
=172.=--A quelle époque remonte la première idée des armes se
chargeant par la culasse et du revolver?
--Dans un livre intitulé: _Pyrotechnie_, publié par Hanzelet,
Lorrain, en 1630, nous voyons que le chargement des armes à feu par la
culasse, que beaucoup de gens croient d'invention moderne, remonte à
des temps relativement reculés.
«Les arquebuses à croc, lisons-nous dans ce livre, se peuvent
accommoder de façon à être chargées par le derrière, comme le montre
la figure ci-contre (voy. la figure du haut). Il faut pour ce faire
que la culasse marquée A corresponde à l'endroit du canon, bien
joignant, et faire passer une clavette de fer en travers du canon et
de la culasse et faire la charge, comme on voit en B. C sera le canon;
la figure fait assez concevoir l'invention sans la décrire davantage.
C'est, ajoute le pyrotechnicien, une invention fort utile, d'autant
qu'il arrive quelquefois que l'on est serré en des lieux où l'on n'a
pas commodité de se tourner pour les recharger.»
Dans le même ouvrage, nous trouvons aussi le revolver actuel décrit et
figuré sous le nom d'_arquebuse pouvant tirer plusieurs coups sans
être retirée de la canonnière_ (meurtrière, ouverture par où passe le
canon de l'arme).
Dans la figure de cet engin, placée par l'auteur à côté de celle d'une
arbalète à boulets, nous voyons le canon de ladite arquebuse se
prolongeant à l'arrière par une tige de fer devant servir d'axe à la
pièce marquée A, qui est destinée à recevoir six charges, qui se
présenteront successivement, pour produire autant de coups de feu,
devant l'ouverture inférieure du canon. Le crochet adapté au canon
doit, quand la pièce tournante est en place, l'arrêter par les crans
qui sont pratiqués sur celle-ci. Cette disposition est absolument
celle du revolver actuel.
[Illustration: FIG. 12.--Première idée des armes à feu se
chargeant par la culasse et du revolver. (Fac-similé d'une figure
publiée en 1630.)]
=173.=--Quand Henri de la Tour-d'Auvergne, plus connu sous le nom
de vicomte de Turenne, abandonna la religion protestante qu'il
professait pour rentrer dans le giron de l'Église catholique, cette
conversion, étant donnée la qualité du converti, fit grand bruit dans
les deux partis religieux de l'époque. Du côté de la cour notamment,
les compliments furent nombreux; on applaudit beaucoup, surtout, ces
vers de l'abbé de Bourseis:
Turenne, que l'Europe a vu comblé de gloire
En cent combats divers, où régna sa valeur,
Cède au trône romain l'honneur de la victoire,
Et renonce aux autels que s'élève l'erreur.
Il fit plus dans la paix qu'il ne fit dans la guerre;
Et l'éclat de sa foi va s'épandre en tous lieux:
En vainquant il soumet des provinces en terre,
Mais en se laissant vaincre il conquête les cieux.
Mais, tandis que les catholiques se félicitaient de cette brillante
acquisition, les protestants déclamaient en prose et en vers contre le
nouveau converti. Ils ne manquèrent pas d'attribuer ce changement à
l'ambition du maréchal. Il parut en 1669 un factum intitulé: _les
Motifs de la conversion de Turenne_, où, en lui rendant justice sur
ses talents militaires, on l'accuse de n'avoir songé à sa prétendue
conversion que pour punir les protestants qui n'avaient pas favorisé
le projet formé par lui de fonder une république de protestants, dont
il aurait été le chef, et afin d'épouser Mme de Longueville, pour
devenir roi de Pologne.
Ces belles allégations sont suivies d'une pièce intitulée: _Prosa in
die conversionis sancti Turennii ad Vesperas et Laudes_ (prose pour
Vêpres et Laudes du jour de la conversion de saint Turenne), où se
trouvent répétées en latin de bréviaire les mêmes accusations.
Quantum flebit calvinista
Tantum ridet jansenista,
Cum mutavit hypocrita...
Non poterat sese regem
Creare, nec etiam ducem,
Aut calvinorum principem...
Nec poterat a Polonis
Regnum accipere donis,
Nisi esset a Romanis, etc.
(Autant pleurera le calviniste, autant rira le janséniste quand
l'hypocrite fera sa conversion. Il ne pouvait se faire ni roi ni
prince des calvinistes. Il ne pouvait recevoir le royaume de Pologne,
si ce n'est des mains romaines, etc.)
Puis cette épigramme:
Pourquoi s'étonner tant de ce qu'a fait Turenne,
Qui vient de renier le Seigneur au saint lieu?
Pour moi je ne vois rien ici qui me surprenne;
Car tous les courtisans de leur roi font leur Dieu.
Et enfin, comme présage de mécompte pour le parti qu'avait embrassé le
grand capitaine, il est dit que dans son nom _Henri de la Tour_, avec
la seule adjonction d'une _s_, l'on peut trouver l'anagramme: _Oh! tu
le renieras!_
Ce n'est pas d'aujourd'hui, on le voit, que la conduite des
personnages haut placés a donné lieu à d'étranges appréciations.
=174.=--Quand le comte Almaviva, du _Barbier de Séville_, dit
qu'au palais l'on n'a que «vingt-quatre heures pour maudire ses
juges», il fait allusion à une ancienne tradition qui, sans doute,
était encore en vigueur à la fin du dix-huitième siècle, et en vertu
de laquelle tout plaideur qui avait perdu son procès pouvait dire
pendant _vingt-quatre heures_ tout le mal qu'il voulait des juges qui
le lui avaient fait perdre, sans qu'on fût en droit de le poursuivre
pour aucun des propos qu'il avait tenus.
=175.=--«Gratter du peigne à la porte», était autrefois une
expression usuelle. Pour la comprendre, il faut d'abord savoir qu'au
temps jadis, notamment au dix-septième siècle, il n'était pas reçu que
l'on _heurtât_ à la porte des personnages de marque. «C'est ne pas
savoir le monde que de heurter, dit un traité de politesse du temps;
il faut _gratter_.»
La Bruyère fait allusion à cet usage lorsqu'il dit d'un des importants
dont il trace le portrait: «Il arrive à grand bruit, il écarte le
monde, se fait faire place, il _gratte_, il heurte presque.»
On lit dans une comédie de Poisson:
... Apprenez donc, Monsieur de Pézenas,
Qu'on gratte à cette porte et qu'on n'y heurte pas.
Mais, étant donnée cette coutume, qui après tout n'est pas plus
singulière que tant d'autres, pourquoi gratter _du peigne_?
Que vient faire là l'instrument de coiffure? Molière va nous
en donner la raison dans le remerciement au roi qu'il place en
tête de son _Impromptu de Versailles_, pièce qu'il écrivit pour
se justifier d'avoir daubé--d'ailleurs avec l'assentiment tacite du
souverain--sur les marquis prétentieux et ridicules. Vous savez,
dit-il à la Muse qui veut aller au roi,
Vous savez ce qu'il faut pour paraître marquis;
N'oubliez rien de l'air ni des habits:
Arborez un chapeau chargé de trente plumes
Sur une perruque de prix;
Que le rabat soit des plus grands volumes,
Et le pourpoint des plus petits...
Avec vos brillantes hardes
Et votre ajustement,
Faites tout le trajet de la salle des gardes,
Et, vous _peignant_ galamment,
Portez de tous côtés vos regards brusquement,
Et ceux que vous pouvez connaître,
Ne manquez pas, d'un haut ton,
De les saluer par leur nom,
De quelque rang qu'ils puissent être.
Cette familiarité
Donne à quiconque en use un air de qualité.
_Grattez du peigne_ à la porte
De la chambre du roi...
Il allait de soi que le personnage venu en peignant galamment sa
fausse chevelure se servît pour gratter, puisque l'usage était de
gratter, du peigne qu'il tenait à la main, au lieu de gratter avec ses
ongles... Ainsi s'explique ce détail de la locution.
=176.=--Robert Bruce, roi d'Écosse, avait fait vœu d'accomplir
un pèlerinage en Terre sainte, mais la mort (1329) l'empêcha de faire
son pieux voyage.
Sentant sa fin approcher, le roi rassembla ses principaux seigneurs et
se fit promettre par Douglas qu'aussitôt après sa mort il lui
retirerait le cœur, le ferait embaumer et le mettrait dans une boîte
d'argent préparée à cet effet, puis irait le déposer au pied du
tombeau du Sauveur. Après sa mort, Douglas partit emportant le cœur
de son roi. Il ne put arriver jusqu'en Palestine, car, ayant débarqué
à Séville pour secourir Alphonse XI, roi de Castille, qui était en
guerre avec Osmin le Maure, roi de Grenade, il mourut tué par les
infidèles.
En mémoire de la sainte mission qu'avait reçue leur ancêtre, mais que
la mort ne lui avait pas permis d'accomplir, les Douglas mirent dans
leurs armoiries un cœur sanglant surmonté d'une couronne.
=177.=--Il existait autrefois dans nos parlements, et notamment
dans ceux de Paris et de Toulouse, une cérémonie appelée la _baillée
des roses_. Le droit de roses se rendait par les pairs en avril, mai
et juin, lorsqu'on appelait leurs rôles. Pour cela on choisissait un
jour où il y avait audience en la grand'chambre, et le pair qui la
présentait faisait joncher de roses, de fleurs et d'herbes
odoriférantes toutes les chambres du parlement. Avant l'audience, il
donnait un déjeuner splendide aux greffiers et huissiers de la cour;
il venait ensuite dans chaque chambre, pour offrir des bouquets et des
couronnes de roses à chacun des officiers du parlement. On lui donnait
alors audience, puis on disait la messe, où jouaient des hautbois,
qui s'étaient fait entendre déjà pendant le repas. Excepté les rois et
les reines, aucun de ceux qui avaient des pairies dans le ressort du
parlement n'étaient exempts de cette singulière redevance.
Les rois de Navarre s'y assujettirent, et le futur Henri IV, fils
d'Antoine de Bourbon et de Jeanne d'Albret, justifia un jour au
procureur général que ni lui ni ses prédécesseurs n'avaient jamais
manqué de remplir cette obligation.
L'hommage des roses occasionna, en 1545, une dispute de préséance
entre le duc de Montpensier et le duc de Nevers, qui fut terminée par
un arrêt du parlement ordonnant que le duc de Montpensier les
baillerait le premier, à cause de ses deux qualités de prince et de
pair.
Le parlement avait un faiseur de roses en titre, appelé le _Rosier de
la cour_; et les pairs achetaient de lui celles dont ils faisaient
leurs présents.
On offrait au parlement de Paris des couronnes de roses, et à celui de
Toulouse des boutons de roses et des chapeaux de roses.
On cite chez les rosiers des exemples d'extrême longévité. A
Hildesheim, ville de Prusse, par exemple, on en voit un dont les
branches, s'étendant sur les murs de la cathédrale, sortent d'un tronc
qui a trente centimètres de diamètre. On le croit âgé d'environ dix
siècles.
=178.=--Le vieil historien latin Varron dit que, lorsque Tarquin
faisait creuser les fondations d'une forteresse sur une des collines
de Rome qui s'était appelée jusqu'alors mont _Saturnien_ et mont
_Tarpéien_, on trouva, en remuant la terre, une tête d'homme toute
fraîche et sanglante. Frappé de ce prodige, le roi fit cesser les
travaux pour consulter les devins, qui dirent que la volonté des dieux
était sans doute que le lieu où l'on avait découvert cette tête
(_caput_) fût la _capitale_ d'un grand empire. Toujours est-il que le
nom de _mont Capitolin_ fut donné à la colline, et celui de _Capitole_
à l'édifice qui la couronnait et qui fut, en réalité, considéré depuis
comme étant le point central de l'État romain.
=179.=--Chacun sait que les actes des rois de France étaient
autrefois terminés par cette formule, qui caractérisait le pouvoir
absolu du souverain: _Car tel est notre plaisir._ «Qui croirait, dit
l'auteur anonyme d'un Mémoire sur les états généraux de 1789, que
cette formule, très humiliante pour un peuple fier, émane de ces
mots: _Tale nostrum placitum_, qui annonçaient jadis que l'assemblée
nationale qui se tenait chaque année au champ de Mars avait approuvé
telle ou telle loi, de sorte que ces mots: _Tel est notre plaisir_,
qui annonçaient la volonté absolue du roi, sont la corruption de mots
qui, en un autre idiome, étaient des témoignages de la puissance
législative populaire. La forme était la même, mais l'attribution
avait changé.
=180.=--Un violoniste prétend que ses confrères pèchent contre le
sens étymologique du mot en appelant _colophane_ la résine dont ils
enduisent les crins de leur archet; selon lui, il faudrait dire
_collaphone_, formé de deux mots grecs, _colla_ (colle, enduit) et
_phoné_ (voix, son), c'est-à-dire enduit qui sert à la reproduction du
son. On peut faire observer à cet helléniste un peu trop subtil qu'il
complique inutilement la question: car le mot qu'il croit composé
après coup nous est venu tout formé de l'antiquité, et l'on devrait
réellement dire _colophone_, car _colophonia_ était le nom grec de
ladite résine, qui s'appelait ainsi parce qu'on la tirait de
_Colophon_, ville d'Asie où on la préparait.
=181.=--Saint Médard, évêque de Noyon, était seigneur du bourg de
Salency, où il institua, dit-on, le couronnement annuel d'une rosière,
et où il était resté l'objet d'un culte tout particulier comme patron
du pays. Une année donc que les habitants de Salency avaient à se
plaindre d'une grande sécheresse, qui avait duré tout le mois de mai
et semblait devoir continuer pendant le mois de juin, comme la fête
du saint patron approchait, ils eurent l'idée de l'invoquer pour
obtenir par son intercession la pluie désirée. Et il arriva que la
pluie, qui commença à tomber le jour mis sous le vocable de saint
Médard, ne discontinua presque pas pendant les quarante jours qui
suivirent,--bien entendu, au grand déplaisir des rustiques, qui
n'avaient pas sollicité une telle abondance d'humidité. Quoi qu'il en
fût, de là vint le dire proverbial: «Quand il pleut le jour de saint
Médard, il pleut quarante jours plus tard.» Beaucoup de gens admettent
encore de nos jours cette influence du _saint de la pluie_ (comme ils
nomment l'ancien évêque de Noyon). On pourrait leur faire observer que
cet ancien adage, ainsi que plusieurs autres analogues, a dû forcément
perdre sa valeur depuis la réforme grégorienne du calendrier, qui, en
supprimant onze jours du temps courant, a complètement dérangé
l'ordre des échéances et détruit les coïncidences naturelles de
l'époque antérieure.
=182.=--Un manuscrit du treizième siècle, traduit par M. Lecoy de
la Marche, explique ainsi la raison pour laquelle Charles d'Anjou,
frère de saint Louis, voulut être roi de Sicile:
Raymond, comte de Provence, avait trois filles: l'aînée, mariée à
Charles, comte d'Anjou, frère du roi saint Louis, les deux autres à ce
dernier monarque et au roi d'Angleterre.
Or, un jour, les trois sœurs devant dîner ensemble, lorsque, suivant
l'usage, on fut pour se laver les mains, les deux plus jeunes s'y
rendirent de compagnie, mais n'appelèrent point avec elles leur aînée.
«Il ne sied point, se dirent-elles l'une à l'autre, qu'une simple
comtesse se lave avec des reines.»
Le propos lui ayant été rapporté, celle-ci en conçut un violent dépit.
Le soir, se trouvant seule avec son mari, elle se mit à pleurer. Il
lui demanda la cause de ce chagrin, elle lui raconta tout. Alors
Charles lui dit tendrement: «Ne te désole pas, ma douce amie, à partir
de ce soir je n'aurai pas un moment de repos que je n'aie fait de toi
une reine comme tes deux cadettes.» Et il en fit, en effet, une reine
de Sicile.
=183.=--La défense de Mazagran, qui eut lieu en 1840, est un des
plus beaux faits d'armes de nos guerres d'Afrique. Mais pourquoi un
breuvage composé de café, d'eau et de sucre est-il appelé un mazagran?
Cela tient à une circonstance de ce siège mémorable. Les cent
vingt-trois Français qui, sous le commandement du capitaine Lelièvre,
défendirent Mazagran contre douze mille Arabes, étaient abondamment
pourvus d'eau, par un excellent puits qui se trouvait dans le retrait
du fort; mais l'eau-de-vie vint à manquer, et nos braves prenaient du
café noir un peu sucré et fortement étendu d'eau. Or, une fois
délivrés, nos soldats aimaient à prendre le café «comme à Mazagran»,
et cette expression, bientôt réduite à «Mazagran» tout court, se
répandit parmi les militaires, et les civils l'adoptèrent.
Dans les cafés parisiens, on désigne surtout par le nom de mazagran le
café servi dans un verre, pour le distinguer de celui qui est versé
dans une tasse, qui serait trop petite pour qu'on y pût ajouter de
l'eau.
=184.=--A propos d'une échauffourée, où un certain nombre de
simples curieux ou badauds ont été bousculés, maltraités, et même
emprisonnés: «Vous croyez, dit un journaliste, que l'exemple de
ceux-là va profiter aux autres? Point du tout. Coûte que coûte, l'on
veut voir, et, sans avoir vu, l'on attrape des horions. Et, en fin de
compte, car c'est le plus clair de l'affaire,
... cela fait toujours passer une heure ou deux.»
Il y a là une allusion à la fameuse réplique du juge Dandin, des
_Plaideurs_.
N'avez-vous jamais vu donner la question?
demande-t-il à la jeune fille qui va devenir sa bru.
Venez, je vous en veux faire passer l'envie.
--Eh! Monsieur! peut-on voir souffrir des malheureux!
se récrie la sensible Isabelle.
--Bah! cela fait toujours passer une heure ou deux!
réplique le vieux magistrat.
Tout à fait charmant, tout à fait divertissant, en effet, le spectacle
que le beau-père veut bien offrir à la belle-fille.
Si l'on pouvait en douter, qu'on en juge par l'estampe que nous
reproduisons, d'après une sorte de manuel judiciaire publié en 1541.
Cet ouvrage, intitulé _Praxis criminalis_ (Traité de la justice
criminelle), est un exposé technique de toutes les procédures et
pratiques observées dans la répression des crimes. L'auteur, J.
Millæus, grand maître des eaux et forêts et questeur au tribunal de la
table de marbre, prend pour exemple une cause criminelle supposée ou
véritable, et, tout en donnant comme texte primitif le procès-verbal
exact de ce qui fut fait judiciairement depuis la première annonce du
crime jusqu'à l'heure du suprême châtiment des coupables, il
accompagne ce texte, relativement concis, d'un très ample et sans
doute très savant commentaire technique à l'usage des praticiens.
Sur ce thème, un artiste de grand talent, qui malheureusement n'est
pas nommé, composa douze ou quatorze tableaux d'assez grande
dimension, dont trois sont consacrés aux divers genres de questions.
D'abord la question à l'eau, dite _question française ordinaire_:
l'opération consiste à faire avaler de force un certain nombre de pots
d'eau au patient, dont le corps est tendu à l'aide de cordes. Entre
l'absorption de chaque pot, le juge instructeur pose de nouvelles
interrogations au malheureux, jusqu'au moment où le médecin assistant
le déclare hors d'état d'entendre et de répondre. Vient ensuite _la
question extraordinaire_ dite _aux brodequins_ (_tortura
cothurnorum_). Assis et lié sur un banc, le patient a les jambes
entourées de planchettes, le bourreau frappe dessus à grands coups de
maillet. Et ainsi à plusieurs reprises, jusqu'à ce que le torturé ait
perdu connaissance.