Jacquet de Vitry et traduite par M. Lecoy de la Marche--avait un
fils nommé Gobant. Un jour qu'il voulait éprouver l'obéissance de ses
enfants, il fit venir Gobant; et, comme il tenait à la main un
quartier de pomme, il lui dit devant tout le monde:
«Ouvre la bouche et reçois ce que je vais t'envoyer.» Mais le jeune
homme répondit qu'il ne supporterait jamais un tel affront, même pour
l'amour de son père.
Alors l'empereur fit appeler son fils Louis, qui, invité comme Gobant
à ouvrir la bouche, fit ce que son père désirait. Il reçut donc le
morceau de pomme, et son père ajouta: «Je t'investis par là du royaume
de France.»
Lothaire, le troisième fils, vint à son tour et fit comme le
précédent. «Par ce quartier de pomme, lui dit l'empereur, je
t'investis du duché de Lorraine.»
Ce que voyant, Gobant se repentit et offrit d'ouvrir la bouche à son
tour.
«Il est trop tard, répondit le père, tu n'auras ni pomme, ni terre.»
Et chacun se moqua de Gobant par cette phrase, qui devint et qui resta
proverbiale: _Trop tard a bâillé Gobant._
=152.=--Le numérotage des maisons de Paris est relativement
récent, car il ne date réellement, tel qu'il est aujourd'hui adopté,
que du premier empire. Avant la Révolution, dit M. Fred. Lock dans une
notice historique sur Paris, les propriétaires nobles s'étaient
constamment opposés à cette mesure, dont la nécessité était pourtant
reconnue depuis longtemps. En 1791 et 1792, les maisons furent
numérotées pour la première fois, mais on n'arriva pas de prime abord
au système le plus simple et le plus rationnel. La série des numéros,
au lieu de changer avec chaque rue, embrassait tout un district. En
1806 on recommença l'opération en suivant le système encore en usage.
Chaque rue a une série particulière de numéros, les pairs sont à
droite, les impairs à gauche, en partant du commencement de la rue.
Les rues, dans ce système, sont divisées en deux catégories: rues
perpendiculaires ou parallèles à la Seine. Dans les premières, la
série des numéros commence au point le plus rapproché du fleuve; dans
les secondes, elle en suit le cours. Autrefois, les numéros des rues
perpendiculaires étaient noirs, et ceux des rues parallèles étaient
rouges. Cette combinaison, assez utile pourtant, a été abandonnée
depuis longtemps déjà. Les numéros sont maintenant uniformément blancs
sur un fond bleu.
=153.=--«A la mort de Thibault le Grand, comte de Champagne, en
1152, l'aîné de ses fils, Henri, dit le Large, le Libéral, fut, comme
son père, protecteur du commerce, qui lui fournissait d'ailleurs son
principal revenu, et comme lui protecteur du clergé et des églises.
Mais, quoique Henri se crût assuré de l'amour et du dévouement de ses
sujets, une terrible conspiration se forma contre sa vie. Un jour, à
Provins, dans une sombre allée du palais des princes, une femme, Anne
Meusnier, entend à demi les paroles sinistres qu'échangent trois
gentilshommes attendant avec impatience le lever du prince pour le
frapper des poignards dont ils sont armés.
«Ils partent, mais Anne les appelle; et lorsque l'un d'eux s'est
approché à sa voix, elle s'élance sur lui armée d'un couteau et le
terrasse avant même qu'il ait pu se reconnaître; puis elle attaque les
deux autres, et, couverte de blessures, elle lutte sans relâche,
étonnée elle-même de son courage; enfin on l'entend, on accourt, les
assassins sont arrêtés, et l'héroïne sauvée.
«Le comte Henri, pour récompenser la belle action d'Anne Meusnier,
l'anoblit, elle et son mari Gérard de Langres, par lettres patentes de
1175, et les exempta, ainsi que leurs descendants, de toute taille,
subside, imposition, droit de guerre, chevauchée et autre servitude;
et enfin les gratifia du privilège de ne pouvoir être contraints de
plaider, quelque cause que ce fût, sinon devant la personne du
prince.» (BOURQUELOT, _Histoire de Provins_.)
Ce fut ce qu'on appela le _droit des Meuniers_.
=154.=--On a souvent cité comme idée première--idée
théorique, bien entendu--du _phonographe_ le chapitre du
_Pantagruel_ où Rabelais imagine de faire arriver les héros de son
roman satirique dans une région maritime où, précédemment, une grande
bataille navale a eu lieu par un jour de froid très rigoureux. Le
froid était si grand ce jour-là que le bruit des détonations d'armes à
feu et les cris des combattants s'étaient gelés en l'air. Le déjel
survenant au moment où Pantagruel passe par là avec ses compagnons,
tous les bruits de combat frappent leurs oreilles, sans qu'ils
puissent s'expliquer la cause de ce tumulte. Or, nous venons de
découvrir dans un recueil de _Pièces en prose_, publié en 1660 par le
célèbre libraire Ch. de Sercy, une sorte de récit intitulé _les
Nouvelles admirables_, qui n'est autre chose qu'une suite de nouvelles
superposées, toutes plus fantaisistes les unes que les autres, et
parmi lesquelles celle-ci, qui, sous la forme de l'extravagante
impossibilité, nous semble prévoir plus exactement la future invention
qui est une des merveilles de notre siècle:
«Le capitaine Vostersloch est de retour de son voyage aux terres
australes. Il rapporte, entre autres choses, qu'ayant passé par un
détroit au-dessous de celui de Magellan et de Lemaire, il a pris terre
dans un pays où les hommes sont de couleur bleuâtre, les femmes de
vert de mer. Mais ce qui nous étonne davantage, c'est de voir que, au
défaut des arts libéraux et des sciences, qui nous donnent le moyen de
communiquer par écrit avec ceux qui sont absents, elle leur a fourni
de certaines éponges qui retiennent le son et la voix articulée comme
les nôtres font des liqueurs. De sorte que quand ils veulent demander
quelque chose ou conférer de loin, ils parlent seulement de près à
quelqu'une de ces éponges, puis les envoient à leurs amis, qui, les
ayant reçues, en les pressant tout doucement, en font sortir les
paroles qui étaient dedans, et savent par cet admirable moyen tout ce
que leurs amis désirent; et quelquefois, pour se réjouir, ils envoient
querir dans l'île chromatique des concerts de musique, de voix et
d'instruments dans les plus fines de leurs éponges, qui leur rendent,
étant pressées, les accords les plus délicats en toute leur
perfection.»
=155.=--Le nom ironique de _Guerre du bonnet_ fut donné, sur la
fin du règne de Louis XIV et sous la Régence, à une longue et ridicule
lutte entre les ducs et pairs et les parlements. Les ducs et pairs
voulaient que, lorsqu'ils siégeaient au parlement, le premier
président ôtât son bonnet pour leur demander leur avis, et en même
temps ils prétendaient, d'après une coutume tombée en désuétude, avoir
le droit d'opiner avant les présidents à mortier. Les deux partis
soutinrent leurs prétentions avec beaucoup de vivacité; le duc de
Saint-Simon se distingua surtout par son ardeur à soutenir les droits
de la pairie: il regardait les ducs et pairs sinon comme les héritiers
directs des conquérants francs, du moins comme les successeurs des
pairs de Charlemagne et de Hugues Capet. Le parlement résolut
d'opposer des armes de même nature, et un pamphlet, attribué au
président de Novion, alla scruter les origines de ces prétendues
maisons ducales: il indiquait que les Villeroi descendaient d'un
marchand de poissons, les la Rochefoucauld d'un boucher, et les
Saint-Simon d'un hobereau, le sire de Rouvrai, et non des comtes de
Vermandois. Ce pamphlet, où l'erreur se mêlait quelquefois à la
vérité, irrita les ducs à tel point qu'ils résolurent de se
transporter au palais et d'y imposer leurs prétentions, fût-ce même
parles armes. Le régent intervint et les empêcha d'accomplir leur
projet, en faisant droit à la requête des ducs par un arrêt du
conseil; mais le parlement, à son tour, se déchaîna avec tant de
fureur, que le régent revint sur sa décision, révoqua l'arrêt, et
renvoya la décision du procès à la majorité du roi.
=156.=--Par qui fut composé le _Miserere_, et par qui fut-il ravi
à Rome qui voulait le posséder seule?
--Allegri (Grégoire), né à Rome en 1580, était de la famille du
grand Corrège; il s'adonna avec ardeur aux études musicales et acquit,
jeune encore, un beau talent dans la composition. En 1629, sa
réputation le fit admettre comme chanteur et compositeur à la chapelle
pontificale. C'est là qu'il eut l'occasion d'écrire ce fameux
_Miserere_ qui se chante tous les ans au temps de la semaine sainte
dans la chapelle Sixtine. On sait que les papes étaient si grands
admirateurs de ce chant que, pour en conserver la propriété exclusive
et empêcher qu'il ne fût reproduit ailleurs que dans la capitale de
l'univers catholique, ils s'opposaient à ce qu'on livrât à la
publicité des copies de cette partition. Et Rome serait encore la
propriétaire privilégiée de ce chef-d'œuvre, si Mozart, encore
enfant, ne l'eût transcrit de mémoire, après l'avoir entendu deux
fois.
Depuis il a été imprimé souvent, notamment à Londres par Burney, par
Choron dans sa collection, et dans la _Musica sacra_ de Leipzig.
Allegri mourut en 1652.
=157.=--Le comte de Tessin, gouverneur du prince royal de Suède
sous le règne de Charles XI, sénateur, grand chancelier de la cour,
avait été pendant toute sa vie, qui fut longue, comblé de tant
d'honneurs qu'il semblait qu'il dût être au comble de la félicité.
Pourtant il ordonna qu'on mît sur son tombeau ces simples mots:
_Tandem felix_ (heureux enfin!), qui peuvent, en ce cas, passer pour
le plus éloquent commentaire donnant raison au fameux _vanitas
vanitatum_ de l'_Ecclésiaste_.
=158.=--Dans l'origine, la rue Vivienne s'appelait rue Vivien,
ainsi que le prouve une citation de l'histoire d'une maison, publiée
dans _la France littéraire_ par le savant M. Paulin Paris. Après des
considérations sur les conséquences de choix que fit Richelieu pour
l'emplacement de son palais, appelé depuis Palais-Royal, on trouve en
effet le passage suivant: «Tandis que Louis Barbier traitait de ce
précieux terrain avec le cardinal, d'autres entrepreneurs portaient
leur prévoyante sollicitude au delà des limites du nouveau palais, et,
traçant d'autres alignements parallèles, arrêtaient le plan de la rue
_Vivien_ au-dessus du troisième pavillon du Jardin-Cardinal. Le
président Tubeuf fut, sinon le premier, du moins l'un des premiers
habitants de cette rue Vivien.»--Mais le mot _rue_ est féminin,
et il paraît que l'oreille populaire souffre difficilement qu'un
mot masculin vienne après un mot féminin (preuve: l'expression de
toile cretonne mise pour toile creton, du nom du premier fabricant);
on a donné la terminaison _enne_ à Vivien, et nos édiles ont consacré
plus tard, et à leur insu, la dénomination fautive de rue
Vivienne.--Maintenant, quel est le personnage qui portait le nom
de _Vivien_? C'était le seigneur du fief appelé la Grange-Batelière,
fief dont les terres s'étendaient en grande partie entre nos
boulevards actuels et l'emplacement du Palais-Royal. En 1631, il céda
la plus grande étendue de ces terres à la ville, qui tendait plus que
jamais à s'agrandir. Il en retira, dit M. Édouard Fournier dans _Paris
démoli_, non seulement de fortes sommes, mais encore beaucoup
d'honneur, et une des rues que l'on bâtit depuis prit, en souvenir de
lui, le nom de rue Vivien.
=159.=--Les directeurs de théâtre, qui de nos jours recourent à
toutes sortes de moyens scéniques pour surexciter la curiosité, ou
plutôt la badauderie du public, même en faveur de pièces ayant une
valeur littéraire, peuvent arguer de précédents assez respectables.
Lorsque la tragédie d'_Andromède_, de P. Corneille, fut jouée en 1650,
le rôle du cheval Pégase fut tenu par un cheval vivant, ce qui n'avait
jamais été vu en France. Ce cheval, bien dressé, jouait admirablement
son personnage et faisait en l'air tous les mouvements qu'il aurait
faits sur la terre. Un jeûne rigoureux auquel on le réduisait lui
donnait un grand appétit, et lorsqu'il paraissait sur la scène, dans
la coulisse on agitait un van plein d'avoine. L'animal, pressé par la
faim, hennissait, trépignait des pieds et répondait parfaitement aux
indications de jeu qu'avait désirées le poète. On fit grand bruit de
cet artifice théâtral, et le cheval fut pour beaucoup dans le succès
de la pièce.
=160.=--Jacquemin, dans son _Histoire du costume_, explique ainsi
l'origine de notre mot _chrysocale_:
«Les empereurs romains d'Orient avaient sur leur manteau, depuis le
quatrième siècle, une pièce caractéristique, que l'on appelait le
_clavus_. Ce fut à l'origine une pièce quadrangulaire ou applique en
drap d'or, presque toujours brodée, reproduisant les traits d'un
personnage quelconque, l'image d'un damier, celle d'un oiseau, etc.
Sous la république romaine, le _clavus_ nous est représenté comme un
nœud de ruban pourpre, servant de marque distinctive à l'habit des
sénateurs et des chevaliers. Plus tard, ce nœud de ruban se
transforma en une bande de pourpre, large pour les sénateurs, étroite
pour les chevaliers. Plus tard encore, Octave modifia cet ornement,
qui fut en or. _Chrysoclabus_ désignait un vêtement enrichi d'un
_clavus_ d'or, mais d'un or peut-être douteux, si l'on s'en rapporte
au sens du mot français, son dérivatif, _chrysocale_.»
=161.=--Le manchon de fourrure qui, aujourd'hui, est
exclusivement à l'usage des dames, fut pendant longtemps porté par les
hommes. Les estampes de la fin du dix-septième et du commencement du
dix-huitième siècle font surabondamment foi de cette coutume. La
figure que nous reproduisons d'après le célèbre graveur Mariette, qui
la publia vers 1690, représente _Un homme de qualité en habit
d'hiver_, nanti d'un manchon de grande dimension suspendu à sa
ceinture. A cette époque, les officiers eux-mêmes, tant à pied qu'à
cheval, portaient le manchon.
Dès le seizième siècle les manchons étaient déjà connus pour les
dames. Ils étaient venus d'Italie, avec une quantité de modes et de
parures. Du temps de François Ier, on les nommait _contenances_;
ensuite on les appela des _bonnes grâces_, et enfin _manchons_, du mot
italien _mancia_; ce n'est que sous ce dernier nom que les hommes ont
commencé à en porter.
Il va de soi que l'usage du manchon étant admis et passé dans les
mœurs de la cour qui semblait immuable, la mode, qui vit surtout de
changements, ne réussissant pas à le détrôner, dut tout au moins,
comme on l'a vu de nos jours, le faire varier de volume; il y eut à un
certain moment une sorte de lutte entre les gros et les petits
manchons.
Les annales du parlement de Normandie nous ont même à ce propos
conservé le souvenir de certaine affaire assez étrange.
Un riche fourreur de Caen, trouvant que la mode des petits manchons
était préjudiciable à son commerce, imagina, pour la décrier, d'en
donner un au bourreau, avec un louis d'or, à condition qu'il s'en
parerait le jour d'une exécution.
[Illustration: FIG. 11.--Homme de qualité en habit d'hiver
(1691). (Fac-similé d'une gravure de Mariette.)]
Ayant eu, peu de temps après, un malfaiteur à rouer, le bourreau parut
sur l'échafaud avec son petit manchon. Les petits-maîtres ne l'eurent
pas plus tôt appris qu'ils quittèrent les petits manchons.
Le lieutenant criminel, qui avait aussi un petit manchon, qu'il n'eût
pas voulu perdre, fit venir le bourreau, qui avoua le fait du
fourreur. Le fourreur appelé prétendit qu'il était libre de donner ses
manchons à qui bon lui semblait. Le magistrat le fit conduire en
prison. Le marchand se pourvut contre l'auteur de sa détention devant
le parlement de Rouen, qui cita le lieutenant criminel à comparaître,
lui adressa une mercuriale très sévère et le condamna à une forte
indemnité envers le fourreur.
Mais les petits manchons ne restèrent pas moins déconsidérés pour
avoir été portés par le bourreau.
=162.=--Le bonbon vulgairement connu sous le nom de sucre
d'orge--ainsi nommé parce qu'autrefois on y introduisait, sans
raison plausible, une décoction d'orge--est un des aspects que
peut prendre le sirop de sucre quand il est soumis à des conditions de
cuisson particulières. Il se produit là un des phénomènes que la
chimie constate, mais dont elle ne peut rendre raison et qui sont
connus sous le nom de _dimorphisme_. Si l'on concentre du sirop
jusqu'à 37° et qu'on le maintienne dans une étuve chauffée à +30
pendant une quinzaine de jours après avoir tendu des fils au travers
du vase qui le contient, il se dépose sur ces fils des cristaux très
réguliers et volumineux, qui forment ce qu'on appelle du _sucre
candi_. Mais si, au lieu d'agir de la sorte, on cuit rapidement le
sirop jusqu'à ce qu'en en projetant un peu dans l'eau froide il se
prenne en une masse consistante qui n'adhère plus aux dents, et si
alors on coule la masse sur un marbre huilé, pour la rouler ensuite en
petits cylindres, quand elle est convenablement refroidie, on fait ce
qu'on appelle communément du sucre d'orge.
=163.=--Charles Ier ayant mis sur ses sujets plusieurs taxes très
lourdes, beaucoup de familles de distinction quittèrent l'Angleterre
pour se rendre en Amérique. Ces émigrations, qui devenaient de plus en
plus nombreuses, alarmèrent le gouvernement. Pour y remédier, le roi
fit, en 1637, un édit par lequel il était défendu aux capitaines de
navires en partance pour l'Amérique de recevoir à leurs bords aucun
passager qui ne serait pas muni d'une permission du bureau des
Colonies. Lors de la publication de cet édit, Cromwell, encore
inconnu, était à Plymouth avec un de ses cousins, où il venait de
s'embarquer sur un bâtiment prêt à mettre à la voile pour Boston. Le
capitaine, craignant d'être puni, les obligea à redescendre à terre.
Ce fut ainsi, comme on l'a depuis remarqué, que se trouva retenu en
Angleterre, par la volonté royale, l'homme qui devait être si
terriblement funeste au roi. A la suite de cet incident, Cromwell,
cherchant un aliment à son activité, se déclara ouvertement
l'adversaire du desséchement des marais du pays de Frey, qu'avait
entrepris le comte de Bedford.
Bien que cette œuvre fût réellement utile, les habitants du pays y
étaient si violemment opposés qu'on dut nommer des commissaires royaux
pour prêter main-forte aux travailleurs. Cromwell, ayant pris parti
pour les opposants, fit éclater dans cette occasion, dit un historien,
tant de zèle et d'opiniâtreté de caractère, que l'on conçut de lui une
haute opinion. Aussi les hauts personnages qu'il attaquait lui
donnèrent-ils par dérision le surnom de _Lord des marais_, qui ne fut
pas son moindre titre à l'élection de Cambridge qui, par hasard et par
intrigue, le fit membre du Long Parlement. Son rôle historique était
commencé. Cromwell avait alors quarante-trois ans.
=164.=--Le nom de Platon, célèbre disciple de Socrate, et chef de
l'école dite académique, n'est qu'un sobriquet donné au philosophe
pendant sa jeunesse.
Descendant de Codrus par son père et de Solon par sa mère, il avait
reçu en naissant le nom de son aïeul paternel _Aristoclès_; mais
quand, selon l'usage, il se livra aux exercices physiques qui
faisaient obligatoirement partie de l'éducation des jeunes gens, son
maître de palestre lui donna le surnom de _Platon_, ou le large, à
cause de la largeur de ses épaules et de sa poitrine. Et ce surnom
devait devenir celui du plus éloquent des philosophes grecs.
=165.=--Voici comment un linguiste du siècle dernier explique
l'origine de notre mot _zizanie_: «Ce mot, venu du grec, signifie ce
que nous appelons en français _ivraie_. En réalité, ces deux termes
sont synonymes, quoiqu'ils ne puissent que très improprement être
employés l'un pour l'autre. L'_ivraie_ est le nom propre d'une sorte
de chiendent, qui d'ailleurs est ainsi nommé parce que le pain fait
avec la farine où ses graines sont mêlées avec celles du froment,
cause des vertiges et une espèce d'_ivresse_ à ceux qui le mangent.
_Zizanie_ est surtout employé au figuré pour désigner le trouble, la
division, l'effet moral du dissentiment. C'est un terme que les
prédicateurs et moralistes chrétiens ont tiré de l'Écriture, en lui
gardant sa forme ancienne: _Segregare triticum a zizania_ (séparer le
froment de la zizanie). Un méchant homme sème l'_ivraie_ dans le champ
de son voisin; un faux ami répand la _zizanie_ dans une famille. Il
faut arracher l'_ivraie_, il faut étouffer ou prévenir la _zizanie_.
L'_ivraie_ produit l'ivresse, la _zizanie_ la discorde.
=166.=--Pythagore disait à ses disciples: «Nourrissez-vous de la
feuille sainte; votre pensée s'élèvera, et votre âme se gardera pure
et placide.» Qu'est-ce que la feuille sainte?
--La _feuille sainte_ n'est autre que la mauve, qui chez nous ne
figure plus que chez l'herboriste, comme un principe émollient, mais
que les anciens tenaient en grande estime comme aliment végétal.
Pythagore en recommandait notamment l'usage à ses disciples, comme
nourriture propre à favoriser l'exercice de la pensée. Galien la
mettait au rang des aliments adoucissants, et les Romains, experts en
cuisine délicate, savaient en préparer d'excellents mets, admis sur
les tables les mieux servies. Horace dit que chez lui il se contente
de la simple olive, de la chicorée et de la mauve légère.
_... Me pascunt olivæ,
Me cichorea, levesque malvæ._
(_Od._, I, XXXI.)
Martial, qui vivait d'ordinaire assez pauvrement, mais qui, lorsqu'il
dînait en ville, mangeait en parasite émérite, se mettait le lendemain
au régime de la mauve.
«Nous sommes aujourd'hui un peu surpris, dit Poiret, dans son
excellente _Histoire philosophique, littéraire et économique des
plantes d'Europe_, de cette prédilection des anciens pour une plante
que nous avons placée au rang le plus bas, même parmi les remèdes
domestiques, peut-être parce qu'elle a trop peu de valeur pour le
charlatan, auquel les drogues exotiques sont bien plus profitables. Il
est à croire, du reste, que, sa culture ayant été peu à peu négligée,
on a fini par ne plus connaître que la mauve sauvage, moins savoureuse
que lorsqu'elle recevait les soins du cultivateur. Peut-être serait-il
à désirer qu'elle fût rétablie dans son premier grade; elle doit être,
par l'abondance de son mucilage, bien plus nutritive que nos épinards
et que plusieurs autres plantes potagères. J'ajoute, pour en avoir
fait l'expérience, que, convenablement accommodée, elle est d'une
saveur très agréable. Très digestive, elle serait d'ailleurs d'un
excellent secours pour adoucir l'alimentation des personnes
sédentaires, qui n'ont que trop souvent lieu de subir les
inconvénients de ce genre de vie.»
=167.=--«Sous le ministère du chancelier de l'Hôpital, les petits
pâtés se criaient et se vendaient dans les rues de Paris; et il s'en
faisait une si grande consommation, que le très austère chancelier,
étant données les rigueurs et les tristesses du temps, les regarda
comme un luxe qu'il importait de réprimer. La vente des petits pâtés
ne fut pas défendue, mais une ordonnance royale défendit de les crier,
comme on avait fait jusqu'alors.» (_Mercure de France_, 1761.)
=168.=--Piis, auteur dramatique et chansonnier, né en 1755, a
fait un long poème sur l'_Harmonie imitative_, que personne ne lit
plus aujourd'hui, mais qui offre quelques passages vraiment curieux,
notamment en ce qui concerne le rôle spécial de chaque lettre de
l'alphabet:
Par exemple:
Le B _b_al_b_utié par le _b_am_b_in dé_b_ile
Sem_b_le _b_ondir _b_ientôt sur sa _b_ouche inha_b_ile;
Son _b_a_b_il par le _b_ ne peut être contraint,
Et d'un _b_o_b_o, s'il _b_oude, on est sûr qu'il se plaint.
Mais du _b_ègue irrité la langue em_b_arrassée
Parle _b_ qui la _b_rave est constamment _b_lessée...
Le C, rival de l'S avec une _c_édille,
Sans elle au lieu du Q dans tous nos mots fourmille.
De tous les objets _c_reux il _c_ommen_c_e le nom:
Une _c_ave, une _c_uve, une _c_hambre, un _c_anon,
Une _c_orbeille, un _c_œur, un _c_offre, une _c_arrière,
Une _c_averne, enfin, le trouvent né_c_essaire.
Partout en demi-_c_er_c_le il _c_ourt demi-_c_ourbé,
Et le K dans l'oubli par son cho_c_ est tombé.
_F_ille d'un son _f_atal qui sou_ff_le la menace,
L'F en _f_ureur _f_rémit, _f_rappe, _f_roisse, _f_racasse;
Elle exprime la _f_oudre et la _f_uite du vent.
Le _f_er lui doit sa _f_orce; elle _f_ouille, elle _f_end,
Elle en_f_ante le _f_eu, la _f_lamme, la _f_umée
Et, _f_éconde en _f_rimas, au _f_roid elle est _f_ormée.
D'une éto_ff_e qu'on _f_roisse elle _f_ournit l'e_ff_et,
Et le _f_rémissement de la _f_ronde et du _f_ouet.