interrogé, il avoue que depuis vingt ans il fait ce métier et que ses
victimes sont nombreuses. Il plaisante d'ailleurs sur sa situation, et
dit qu'il ne peut jamais être rompu qu'à moitié, car il défie bien le
bourreau de lui casser les jambes.
=132.=--Un auteur du dix-septième siècle affirme que, chez nos
ancêtres, la moustache avait une grande influence sur la valeur
personnelle. «J'ai bonne opinion, dit-il, d'un gentilhomme curieux
d'avoir une belle moustache. Le temps qu'il passe à l'ajuster, à la
regarder, n'est point du temps perdu. Plus il en a soin, plus il
l'admire, plus son esprit doit s'être nourri et entretenu d'idées
mâles et courageuses.»
Il paraît, en effet, que l'amour et l'orgueil de la moustache était ce
qui mourait le dernier dans les braves de ce temps-là. Le _Mercure
français_ rapporte que, l'exécuteur coupant les cheveux de
Boutteville, condamné pour duel à la décapitation en 1627, Boutteville
porta la main à sa moustache, qui était belle et grande. Alors
l'évêque de Nantes, qui l'assistait à son dernier moment, lui dit:
«Mon fils, il ne faut plus penser aux vanités de ce monde. Allons,
laissez là votre moustache.»
=133.=--Nous nous écrions souvent: «A la bonne heure!» sans nous
douter, assurément, qu'en nous exprimant ainsi nous rappelons l'époque
où les anciens divisaient la journée en heures réputées bonnes ou
mauvaises. La croyance en l'influence fatidique des heures bonnes ou
mauvaises était telle que maintes gens n'osaient alors rien
entreprendre à moins d'être à une heure bonne. De là l'expression: _A
la bonne heure!_ équivalant à: «Voilà qui arrive à l'heure favorable.»
=134.=--Notre mot _régate_--qui, d'après son étymologie
latine et italienne, signifierait plaisir ou divertissement
royal--nous vient de Venise, où il servait à désigner des courses
de bateaux qui n'avaient lieu d'ordinaire qu'en l'honneur de quelque
prince ou seigneur étranger. «Lorsque la République, dit Saint-Didier
dans son _Histoire de Venise au dix-septième siècle_, veut offrir à
quelque hôte de marque un spectacle public, elle lui donne le
divertissement d'une _régate_, c'est-à-dire de courses de différentes
sortes de barques,--réjouissance que les Vénitiens aiment
par-dessus toutes, car l'exercice de voguer est tellement du génie de
ce peuple que tout le monde s'y étudie, et les jeunes nobles les
premiers.»
=135.=--Lorsque Pigalle eut achevé sa statue de Mercure, il
l'exposa dans son atelier à l'examen des amateurs. Un jour qu'un grand
nombre de personnes étaient venues pour la voir, un étranger, après
l'avoir considérée avec la plus grande attention: «Jamais,
s'écria-t-il, les antiques n'ont rien fait de plus beau.»
Pigalle, qui, sans se faire connaître, écoutait les jugements divers
portés sur son œuvre, s'approche de l'étranger et lui dit: «Avez-vous
bien, Monsieur, étudié les chefs-d'œuvre des anciens?
--Eh! Monsieur, lui réplique vivement l'étranger, avez-vous
vous-même bien étudié cette figure-là?»
L'artiste, ne trouvant rien à répondre, tourna les talons en souriant.
Et il avouait que rien ne lui avait jamais été plus agréable que cette
rebuffade.
=136.=--Bien des gens ont lu des romans ou vu représenter des
drames ayant pour héros Latude, le célèbre prisonnier de la Bastille;
ils ont pu se demander quelle part doit être faite à l'histoire et à
la légende dans ce qu'on rapporte sur la vie de ce personnage.
Il est évident qu'on a beaucoup brodé sur la donnée première de cette
singulière existence, et qu'on a largement poétisé le caractère de ce
malheureux, expiant pendant une longue suite d'années une folle idée
de jeunesse, qui de nos jours sans doute paraîtrait innocente, mais
qui fut alors considérée comme essentiellement criminelle et traitée
en conséquence.
Sans fortune, sans état, sans ressources, le jeune Izard Danry (car
tel était son nom véritable, celui de Latude étant celui d'un seigneur
dont il se disait le fils) conçut l'étrange projet d'intéresser à son
sort Mme de Pompadour, en feignant d'avoir découvert le secret d'un
attentat qui devait être dirigé contre elle. Il enferma donc deux ou
trois petites fioles pleines d'une substance quelconque dans une boîte
de carton, qu'il acheva de remplir avec de la poudre d'alun et
d'amidon, mit comme adresse: _A Madame la marquise de Pompadour en
cour_, puis écrivit: _Je vous prie, Madame, d'ouvrir le paquet en
particulier_, et la boîte fut par lui confiée à la poste. Il écrivit
d'autre part à la marquise pour avoir une audience, où il devait lui
faire savoir que, se promenant aux Tuileries, il avait entendu deux
individus comploter l'envoi de cette espèce de machine infernale;
démarche qui allait forcément, pensait-il, lui valoir la
reconnaissance et, partant, la protection de la puissante dame.
Mais on remarqua, tout naturellement, que la suscription de la boîte
et celle de la lettre étaient de la même main. On chercha, on arrêta
l'auteur, dont la terrible police du temps fit un personnage
dangereux. Et pour lui commença cette longue captivité, que plusieurs
évasions divisent en périodes plus romanesques les unes que les
autres. Emprisonné la première fois en 1749, il ne fut définitivement
laissé libre qu'en 1784.
[Illustration: FIG. 9.--Fac-similé du couvercle de la boîte
envoyée par Latude à Mme de Pompadour, d'après l'original conservé
dans les archives de la Bastille, à la Bibliothèque de l'Arsenal.]
Quoi qu'il en soit, un dossier très complet de l'arrestation et du
séjour de Danry-Latude à la Bastille subsiste encore aujourd'hui dans
le fonds des archives de la vieille prison d'État, conservées à la
Bibliothèque de l'Arsenal. On y trouve comme pièces particulièrement
intéressantes la fameuse boîte, portant encore ses diverses
suscriptions, le procès-verbal d'arrestation, les interrogatoires,
plusieurs lettres écrites par Latude de sa prison, dont une longue
tracée avec son sang sur un fragment de chemise, etc.
Nous donnons le fac-similé photographique du couvercle, où se voient,
outre la recommandation adressée à la destinataire, la signature de
Danry et celle du lieutenant de police Berryer, qui a reçu les
déclarations de l'inculpé.
=137.=--Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon, au dix-septième
siècle,--qui, comme membre de l'Académie française, fut le
fondateur du prix de poésie décerné depuis par l'illustre
compagnie,--était doué d'un orgueil rare. Il lui arrivait,
dit-on, de traiter du haut de la chaire ses auditeurs de _canaille
chrétienne_, ce qui donna lieu à l'épitaphe suivante:
Ci-gît, qui repose humblement,
Ce dont tout le monde s'étonne,
Dans un si petit monument,
L'illustre Tonnerre en personne.
On dit qu'entrant au paradis
Il fut reçu vaille que vaille;
Mais il en sortit par mépris,
N'y trouvant que de la canaille.
C'est, d'ailleurs, en faisant allusion à l'épithète de canaille donnée
au peuple par l'évêque de Noyon que Mme de Sévigné, parlant du
cardinal le Camus, disait: «Je crois que ce prélat suivra en paradis
sa canaille chrétienne.»
=138.=--Autrefois les couteaux de table étaient généralement
pointus; ils furent, paraît-il, arrondis en vertu d'un édit.
«On rapporte, dit M. H. Havard dans son _Dictionnaire de
l'ameublement_, que le chancelier Séguier avait l'habitude de se curer
les dents avec son couteau; le cardinal de Richelieu, dînant un jour à
la même table que le chancelier, fut indigné de cette grossièreté; il
commanda à son maître d'hôtel de faire arrondir ses couteaux.
L'exemple du cardinal fut suivi; les grands seigneurs d'abord, puis
les bourgeois l'imitèrent, si bien qu'en 1669 un édit fut rendu qui
défendait à toutes personnes de posséder chez soi des couteaux
pointus.»
=139.=--Le philosophe Helvétius jouissait d'une immense fortune,
qui n'avait pas peu contribué à faire de lui l'homme à la mode, en lui
permettant d'avoir toujours maison et table ouvertes et d'être le plus
magnifique des amphitryons. Cette fortune disparut presque entière
dans les ruines de la Révolution, si bien que dans les dernières
années de sa vie la veuve d'Helvétius se trouvait réduite à la plus
modeste des situations. Elle vivait retirée dans une maisonnette, à
Auteuil, où Bonaparte fut curieux de la visiter. Comme il s'étonnait
de voir que ce changement de condition semblait n'avoir porté aucune
atteinte à sa gaieté naturelle: «Ah! dit-elle en se promenant avec lui
dans son jardin, c'est que vous ne savez pas combien il peut rester de
bonheur dans trois arpents de terre.»
=140.=--Nous avons cherché depuis quand le surnom de _calicot_
est donné aux employés des magasins de nouveautés. L'origine de cette
désignation, qui peut d'ailleurs sembler toute naturelle, puisqu'elle
est empruntée à l'un des principaux articles vendus par le personnel
de ces maisons, remonte à une sorte d'à-propos comique que Scribe et
Dupin firent représenter au théâtre des Variétés en juillet 1817, sous
le titre de _Combats des montagnes ou la Folie-Beaujon_, pour faire,
comme nous disons aujourd'hui, une réclame à un établissement de
divertissement public, que l'on venait de fonder sur l'emplacement de
la _Folie-Beaujon_.
Un personnage de la pièce était le jeune chef d'une grande maison de
nouveautés ayant pour enseigne le _mont Ida_. La fée de la
Folie-Beaujon, qui l'aperçoit, le prend pour un militaire.
«Vous vous trompez, lui dit-on, monsieur n'est pas militaire, _et ne
l'a jamais été_. C'est M. _Calicot_.
--C'est, réplique la Folie, que cette cravate noire, ces bottes,
et surtout ces moustaches... Pardon, Monsieur, je vous prenais pour un
brave.
--_Il n'y a pas de quoi_, Madame,» réplique Calicot; et il
chante:
Oui, de tous ceux que je gouverne
C'est l'uniforme, et l'on pourrait enfin
Se croire dans une caserne
En entrant dans mon magasin;
Mais ces fiers enfants de Bellone,
Dont les moustaches vous font peur,
Ont un comptoir pour champ d'honneur,
Et pour arme une demi-aune.»
Étant donné l'état des esprits à l'époque où cette pièce fut jouée, ce
couplet et les quelques répliques qui précèdent causèrent une profonde
émotion parmi les employés des magasins de nouveautés, qui, se
déclarant outrageusement atteints dans leur dignité civique, allèrent
en foule siffler la pièce, en menaçant le directeur, les auteurs et
les acteurs de leur faire un mauvais parti. Ces incidents ne firent
que rendre plus vif le succès de l'ouvrage, en excitant la curiosité
publique, bien que, dans un prologue, les auteurs eussent décliné
toute sorte d'intention blessante envers les honorables réclamants. Et
ce fut ainsi que le surnom de _calicot_ devint et resta populaire.
=141.=--On croit généralement que l'origine des monts-de-piété
remonte à la fin du moyen âge, et qu'ils ont pris naissance en Italie.
L'Église ayant condamné le prêt à intérêt, l'usure des Juifs et des
Lombards avait produit des maux immenses dans toute l'Europe. Un
religieux de l'ordre des frères mineurs, le P. Barnabé, de Terni,
prêchant à Pérouse, traça un tableau si attristant des misères et des
souffrances dont il avait été témoin, qu'émus de compassion, les plus
riches d'entre ses auditeurs se réunirent pour former un fonds commun
destiné à faire aux pauvres de la ville des prêts gratuits. La banque
de prêt qu'ils fondèrent ne dut exiger des emprunteurs que le
remboursement de ses frais de service. On imita cet exemple dans la
plupart des États d'Italie. L'ouverture du mont-de-piété de Paris ne
date que de 1778.
Ces établissements furent créés sous le nom de _monte di pietà_. Comme
c'était là une véritable œuvre de piété, les intentions du bon
religieux fondateur expliquent suffisamment _di pietà_, de piété.
Quant à _monte_, il faut savoir que ce mot se dit en italien pour
_amas_, _accumulation_, _masse_, aussi bien que pour _montagne_, et
que, par conséquent, il répond ici à l'idée de collecte, de
cotisation.
On a voulu aussi, dit M. Ch. Rozan, prendre _monte_ dans le sens
propre, en disant qu'il venait de ce que les dons et les aumônes
offerts par les fidèles étaient déposés dans les églises, lesquelles
étaient bâties pour la plupart sur des lieux élevés.
=142.=--Après la prise de Jérusalem par les premiers croisés,
ceux-ci s'occupèrent d'élire un roi. Godefroy de Bouillon réunit tous
les suffrages; mais il n'accepta que le titre modeste de baron du
Saint-Sépulcre, et refusa aussi toutes les marques de la royauté, ne
voulant pas porter une couronne d'or, disait-il, là où Jésus-Christ
avait porté une couronne d'épines. A la suite de la victoire remportée
à Ascalon par les croisés sur le soudan d'Égypte, Baudouin, prince
d'Édesse, et Bohémond, prince d'Antioche, vinrent à Jérusalem, où ils
travaillèrent avec Godefroy à jeter les bases d'un nouveau code pour
le nouveau royaume. C'est ce code, demeuré célèbre, qu'on a connu plus
tard sous le nom d'_Assises de Jérusalem_. Mais le règne de Godefroy
fut court: il mourut l'année suivante, au mois de juillet 1100,
laissant le trône déjà mal assuré à son frère Baudouin, prince
d'Édesse.
=143.=--Térentius Varron, qui mérita d'être appelé le plus docte
des Romains, a trouvé dans l'histoire, ou plutôt dans la légende, la
raison pour laquelle les femmes d'Athènes furent privées du droit de
vote, que, paraît-il, elles avaient lors de la fondation de cette cité
fameuse.
Cécrops, le fondateur de la ville, consulta l'oracle d'Apollon pour
savoir à quelle divinité elle serait consacrée et dont elle devrait
porter le nom.
L'oracle répondit que, puisque dans ses murs un olivier avait
subitement poussé, et que, non loin de là, une source avait jailli de
terre, on devait faire un choix entre Neptune et Minerve. L'assemblée
ayant été réunie, les hommes votèrent pour Neptune, les femmes pour
Minerve; et comme les femmes avaient obtenu une voix de plus, le nom
d'Athènes prévalut et fut donné à la ville. Mais Neptune irrité
souleva aussitôt les flots, qui non seulement envahirent la ville,
mais encore inondèrent tout le territoire. Par expiation, les femmes
furent punies d'une double peine: il leur fut dès lors interdit de
voter et de donner même leur nom à leurs nouveau-nés.
=144.=--Quelle est l'origine du nom de _sandwichs_ donné à des
tranches de pain entre lesquelles est entreposée une tranche de
jambon? Certaines gens croient qu'il y a là un souvenir de quelque
fait d'alimentation relatif aux îles de ce nom. Erreur. Notons d'abord
que ces îles furent nommées ainsi par le grand navigateur Cook, en
l'honneur du comte de Sandwich, ministre de la marine sous le règne de
George III.
Or ce ministre, quand il était retenu tardivement au parlement pour
en suivre les débats, avait coutume de manger gravement, à son banc
ministériel, quelques-unes des tartines réconfortantes qui, vu la
singularité du fait, ont reçu et gardé le nom de cet homme d'État.
=145.=--La coutume aujourd'hui à peu près générale de se serrer
la main, et qui semble résulter d'une impulsion toute naturelle, n'est
pas aussi ancienne qu'on pourrait le supposer.
Se donner la main était, au moyen âge, un mode de salut confraternel
exclusivement réservé aux membres de la chevalerie. C'était en même
temps la foi jurée entre chevaliers et comme une sorte de promesse de
mutuel soutien. Les chevaliers se touchaient aussi la main devant
l'autel, après avoir touché la poignée de leurs épées, et les combats
singuliers étaient très souvent précédés d'un serrement de main,
témoignage de la loyauté qui devait présider à la lutte.
Lorsqu'ils se rencontraient, les gens de toute autre condition se
saluaient en découvrant leur front; les chevaliers avaient seuls le
droit de se donner la main. Depuis, la poignée de main est devenue
banale, et le _shake-hand_, d'origine anglaise, en a rendu l'usage
général.
=146.=--Les Romains nommaient _lustre_ non seulement les
sacrifices d'expiation et les cérémonies de purification qui se
faisaient tous les cinq ans, mais encore l'espace de temps qui
s'écoulait d'un de ces sacrifices à un autre, c'est-à-dire cinq
années. Tous les cinq ans, en effet, on procédait au recensement de la
population, qui avait pour but principal d'établir le _cens_ que
devait acquitter chaque citoyen. Cette opération achevée, on
prescrivait un jour où tous les citoyens devaient se présenter au
champ de Mars, chacun dans sa classe et dans sa centurie. L'un des
censeurs faisait des vœux pour le salut de la République, et, après
avoir conduit une truie, une brebis et un taureau autour de
l'assemblée, il en faisait un sacrifice qu'on appelait _solitaurilia_
ou _suovetaurilia_, et qui purifiait le peuple. De là vient que chez
les Latins _lustrare_ signifie la même chose que _circumire_, aller
autour. On appela ce jour _lustrum_, du verbe latin _luere_, payer,
parce que c'était alors que les fermiers de l'État payaient aux
censeurs leurs redevances. Au cours des fêtes de ce jour, il était
fait de fréquentes aspersions d'eau dite _lustrale_, dans laquelle on
trempait des branches de laurier ou des tiges de verveine. Chez nous
le mot _lustre_ n'est plus guère employé que comme figure poétique
pour dire un laps de cinq années. Boileau, voulant dire le chiffre de
son âge, dit qu'il a
Onze lustres complets surchargés de deux ans,
c'est-à-dire 11 × 5 + 2 = 57 ans.
=147.=--On a généralement fait honneur à Galilée d'avoir reconnu
et publié en 1620 (dans son opuscule intitulé _Sidereus nuncius_) que
la voie lactée n'était autre chose qu'un amas d'étoiles: ce qu'il
avait découvert à l'aide de lunettes d'approche nouvellement
inventées. Mais en réalité ce fut l'ancien philosophe Démocrite qui
trouva par le raisonnement ce que l'astronome moderne vit avec son
instrument. Plutarque dit, en effet, dans son livre _de l'Opinion des
philosophes_, que, selon Démocrite, «le cercle lacté est une lueur
causée par la condensation de la lumière d'une infinité de petites
étoiles très rapprochées les unes des autres». Bien que la vérité ait
été ainsi proclamée dans l'antiquité, deux mille ans ne s'écoulèrent
pas moins durant lesquels toutes sortes de fables furent imaginées
pour expliquer cette apparente anomalie du monde stellaire.
=148.=--A l'époque où Voltaire écrivit sa tragédie de _Mahomet_,
il était encore de coutume de dire _l'Alcoran_ en parlant du livre qui
contient la doctrine musulmane, bien que les lettrés n'ignorassent pas
que la syllabe _al_ n'est autre chose que l'article arabe, qui
correspond à notre article _le_, de sorte qu'en disant _l'Alcoran_ on
faisait précéder le mot _Coran_, qui signifie _lecture_, d'un double
article. Aujourd'hui l'usage veut que l'on dise rationnellement _le
Coran_, mais certains rigoristes, qui crieraient à l'illogisme si l'on
employait l'ancienne forme, ne laissent pas de faire tous les jours la
réduplication de l'article devant plusieurs mots, d'usage très
fréquent, qui nous viennent de l'arabe, par exemple _alambic_
(littéralement, vase dont les bords sont rapprochés), _alcôve_ (le
pavillon ou le cabinet), _alchimie_ (le suc), _algèbre_ (la réunion
des parties séparées), _alcali_ (la plante à soude), _alcool_ (le
collyre ou surmé, poudre très subtile dont se servent les femmes
arabes et à laquelle on compara l'esprit-de-vin, ou encore parce que,
en principe, comme dit un vieil auteur, «l'eau-de-vie vault aux yeux
qui larmoyent, et font grand douleur pour raison des larmes»), etc.
Pour être absolument logiques, les rigoristes devraient donc dire _le
lambic_, _la côve_, _le cali_, _le cool_, etc. Mais l'usage a des
droits dont il ne faut pas toujours chercher la raison d'être.
=149.=--Dans les dernières années du règne de Louis XV (1772)
parut un livre anonyme intitulé: _le Gazetier cuirassé des anecdotes
scandaleuses de la cour de France_, en tête duquel se trouvait le
frontispice dont nous donnons le fac-similé.
L'ouvrage avait pour épigraphe:
Nous autres satiriques,
Propres à relever les sottises du temps,
Nous sommes un peu nés pour être mécontents.
Il portait pour indication de lieu, comme on dit en bibliographie:
_Imprimé à cent lieues de la Bastille, à l'enseigne de la Liberté_, et
en regard du frontispice gravé se trouvait cette note explicative:
«Un homme, armé de toutes pièces et assis tranquillement sous la
protection de l'artillerie qui l'environne, dissipe la foudre et brise
les nuages qui sont sur sa tête à coups de canon. Une tête coiffée en
Méduse, un baril et une tête à perruque sont les emblèmes parlants des
trois puissances qui ont fait de belles choses en France. Les feuilles
qui voltigent à travers la foudre au-dessus de l'homme armé sont des
lettres de cachet, dont il est garanti par la seule fumée de son
artillerie: les mortiers auxquels il met le feu sont destinés à porter
la vérité sur tous les gens vicieux, qu'elle écrase pour en faire des
exemples.»
Bien que des révélations sur la cour de France à cette époque pussent,
sans mentir à la vérité, offrir un fort triste tableau, l'on put
reconnaître que l'auteur avait de parti pris imaginé tout un ensemble
d'assertions qui faisaient de son écrit, non pas l'impression de la
probité indignée, mais le plus infâme libelle. Cette publication
d'ailleurs fit grand bruit tant en France qu'à l'étranger, où il s'en
vendit de nombreux exemplaires.
Lord Chesterfield, l'un des hommes les plus spirituels et les plus
distingués de l'Angleterre, ayant fait annoncer qu'il récompenserait
convenablement la personne qui lui apprendrait le nom de l'auteur de
ce livre, eut bientôt la visite d'un Français nommé Thévenot de
Morande, qui avoua la paternité de cet ignoble pamphlet.
Ce Thévenot de Morande était le fils d'un procureur d'Arnay-le-Duc en
Bourgogne. Tout jeune il avait quitté la maison paternelle pour aller
mener à Paris une vie dissolue. Sa famille, employant un moyen usuel
en ce temps-là, obtint une lettre de cachet pour le faire enfermer à
la Bastille. Il n'en sortit que pour se réfugier en Angleterre, où il
vécut de publications scandaleuses.
[Illustration: FIG. 10.--Fac-similé du frontispice du _Gazetier
cuirassé_, publié à Londres en 1772, par Thévenot de Morande.]
Lord Chesterfield, fidèle à la promesse qu'il avait faite
publiquement, remit à l'auteur du _Gazetier cuirassé_ cinquante
guinées (1,250 fr.). Et comme celui-ci s'étonnait de recevoir une
aussi grosse somme: «Remarquez bien, Monsieur, lui dit le gentilhomme
anglais, qu'en vous donnant cette somme je n'entends pas payer votre
ouvrage, mais vous aider à n'avoir plus besoin d'en composer de
semblables.» La générosité de lord Chesterfield n'atteignit pas son
but.
Rentré en France aux premiers jours de la Révolution, Thévenot de
Morande se trouva bientôt mêlé à toutes les plus basses et louches
intrigues; et, incarcéré en 1792, il fut une des victimes des
massacres de Septembre.
=150.=--La procession dite de la _Gargouille_ avait lieu
autrefois à Rouen le jour de l'Ascension. On y promenait l'image d'une
horrible bête, espèce de dragon monstrueux qui, disait-on, désolait
les environs de la ville au septième siècle, et fut tué par
l'archevêque de Rouen, saint Romain. En vertu de cet événement,
l'église cathédrale de Rouen conserva jusqu'au dix-huitième siècle le
privilège, qu'un roi lui avait accordé, de délivrer tous les ans un
criminel le jour de la procession commémorative. Comme, dans plusieurs
localités de France, il est question d'animaux terribles ainsi vaincus
par de pieux personnages, un historien remarque, avec beaucoup de
raison, qu'il faut probablement voir là le symbole de quelque fléau
dont le peuple attribua la cessation aux prières et aux vertus d'un
saint serviteur de Dieu.
=151.=--Un auteur, racontant comme quoi certain personnage, pour
avoir montré quelque indécision, a manqué la belle situation qu'il
aurait pu occuper: «C'est toujours, dit-il, l'histoire proverbiale de
Gobant, que se contaient nos aïeux et qui n'a rien perdu de son
à-propos.» Qu'est-ce que Gobant?