au temps des cours d'amour_, jouait un grand rôle dans la vie publique
de nos aïeux, planté qu'il était d'ordinaire devant la porte du
château ou de l'église. L'orme était l'arbre favori; son branchage
évasé et sa feuille solide, qui ne tombe qu'aux gelées de novembre,
formaient une voûte ombreuse, sous laquelle nos pères aimaient à
s'assembler. Sous l'orme du château, le seigneur ou son sénéchal, son
prévôt ou son bailli, rendaient la justice en temps d'été, tenaient
_les plaids sous l'ormel_. Symbole du droit de juridiction féodale,
l'arbre traditionnel passait à l'héritier mâle. Sous l'orme de
l'église se faisaient les discussions d'intérêt communal, les
publications de mariage et les avertissements du prône. Là encore le
moine de passage aimait à sermonner les fidèles, à leur montrer les
reliques, à leur débiter pour quelques _mailles_ (petite pièce de
monnaie) les bienheureuses indulgences romaines.
Quand l'orme du manoir seigneurial appartenait à un châtelain
tyrannique, c'était, malgré le voisinage du saint lieu, sous celui de
la paroisse qu'on devisait et dansait à la tombée du jour...
Ainsi s'explique pourquoi l'ormel, ormeau ou orme revient si souvent
dans nos anciens dictons, et pourquoi les divertissements étaient
groupés sous l'ormel. Les rendez-vous de plaisir et d'affaires, les
conciliabules d'amoureux, les prônes et les plaids qui se tenaient
sous le feuillage de cet arbre nous donnent la clef du vieux proverbe:
_Attendez-moi sous l'orme._ Quand les dames de la langue d'oc, alliées
aux princes de la langue d'oïl, transportèrent du midi au nord de la
France la poétique juridiction des cours d'amour, ce dut être sous
l'orme que s'en firent les premiers essais.
=106.=--Origine du terme: _lit de justice_.--«Dans
l'ancienne monarchie, les assemblées de la nation avaient lieu en
pleine campagne, et le roi y siégeait sur un trône d'or; mais quand le
parlement tint ses séances dans l'intérieur du palais, on substitua à
ce trône un siège couvert d'un dais avec un dossier pendant et cinq
coussins, l'un servant de siège, deux de dossiers, et les deux autres
d'appuis pour les bras. Un siège ainsi fait ressemblant à un lit
beaucoup plus qu'à un trône, on l'appela: «lit de justice». (_Variétés
historiques_ de M. Ch. Rozan.)
=107.=--Le duc de Montausier, gouverneur du Dauphin fils de Louis
XIV, était connu pour l'absolue sincérité de son langage. Un jour le
roi lui dit qu'il venait d'abandonner à la justice un assassin auquel
il avait fait grâce après son premier crime, et qui depuis avait tué
vingt personnes. «Pardon, Sire, repartit Montausier, il n'en a tué
qu'une: c'est Votre Majesté qui a tué les vingt autres.»
=108.=--Les amis de Fontenelle l'ont quelquefois accusé d'être
égoïste et de n'aimer pas à obliger: ce reproche venait de ce qu'il
obligeait avec une telle modestie et une telle délicatesse qu'on ne
s'apercevait pas de son obligeance. Une personne lui parlait certain
jour d'une affaire importante, pour laquelle elle avait réclamé ses
bons offices:
«Je vous demande pardon, lui dit Fontenelle, de l'avoir mis en oubli.
--Vous ne l'avez point du tout oubliée, lui dit l'obligé; grâce à
vous, mon affaire a réussi au gré de mes désirs, et je viens vous en
remercier.
--Eh bien! lui répliqua tout naïvement Fontenelle, je n'avais pas
oublié de vous obliger, mais j'avais oublié que je l'eusse fait.»
=109.=--La franc-maçonnerie, dont les constitutions sont
aujourd'hui de notoriété générale, crut longtemps elle-même qu'il
importait à sa force d'entourer d'un profond mystère ses dogmes et ses
rites. Aussi grand émoi au sein de cette association lorsque, vers
1750, un petit livre parut à Paris qui, sous ce titre, _le Secret des
francs-maçons révélé_, ne laissait rien ignorer au public des choses
que les associés avaient jusqu'alors cachées avec tant de soin.
La publication de cet écrit répandit l'alarme dans toutes les loges.
Le Grand Orient de France, dont un prince du sang était grand maître,
s'assembla en toute hâte pour délibérer à ce sujet. On délibéra
solennellement, et l'on trouva que le moyen de parer le coup terrible
porté à l'institution était de semer rapidement dans le public une
vingtaine de petits ouvrages portant un titre analogue, ayant à peu
près la même étendue et imprimés dans le même format, mais différant
tous les uns des autres, quant aux assertions du texte, pour faire
disparaître la vérité, en la noyant dans un océan de fictions et de
mensonges. Cette pressante besogne fut répartie entre les frères
lettrés que l'on jugea les plus capables de la bien faire. On composa,
on imprima, on publia tous ces livrets en quelques jours. La chose
réussit à souhait. Le véritable catéchisme des francs-maçons se perdit
dans la multitude des faux, qui se contredisaient tous à qui mieux
mieux, et il ne fut plus possible de le reconnaître.
=110.=--Une particularité de l'horloge de Bâle, lisons-nous dans
la _Géographie artistique_ de M. Ménard, c'est qu'elle était toujours
en avance d'une heure. Une tradition chère aux Bâlois veut qu'une
attaque dirigée contre la ville ait échoué parce qu'une partie des
assiégeants, s'étant fiés à l'heure indiquée par l'horloge de la
ville, furent repoussés, faute d'avoir agi de concert avec le reste de
l'armée. C'est pour rappeler cet événement que l'horloge de Bâle
avançait d'une heure; les autorités, pour rétablir la vérité,
résolurent de retarder l'horloge d'une demi-minute tous les jours;
mais la population s'en aperçut et manifesta son mécontentement d'une
manière si énergique que les magistrats durent céder. Il a fallu
l'esprit positif de notre siècle pour que l'horloge de Bâle fût réglée
d'après le soleil.
=111.=--Dulaure, dans l'article qu'il consacre au collège de
Navarre, fondé par Jeanne de Navarre et Philippe le Bel, dit que ce
collège a trente pensions de boursiers dont le roi de France est le
premier titulaire. Or il était de tradition dans ce collège que le
revenu de la bourse du roi fût affecté à l'achat des verges
nécessaires pour maintenir la discipline parmi les écoliers.
On peut inférer de cette assertion le rôle important que les verges
jouaient alors dans l'enseignement.
=112.=--La période dite des _vacances_, dont profitent beaucoup
de grandes personnes en même temps que les écoliers, a son origine
dans une antique tradition agricole.
Chez les Grecs, chez les Romains et même chez les Gaulois, depuis que
les vignes y ont été connues, le temps des vendanges a été celui des
fêtes, des joyeux repas, des chansons. La récolte des blés était
abandonnée aux seuls laboureurs; mais les propriétaires prenaient
eux-mêmes le soin de celle des vins; de là est venu que les vacances
des tribunaux, cours de justice et collèges ont été placées en
automne, au lieu de l'être, comme cela semblerait plus normal, à
l'époque des plus grandes chaleurs, qui est celle où le repos
s'expliquerait le mieux.
=113.=--Savez-vous pourquoi Louis XIV, voulant faire choix d'une
résidence hors de Paris, donna la préférence à Versailles, situé au
milieu d'une plaine, sur Saint-Germain, dont la position est si
pittoresque? Ce fut, affirme-t-on, parce que de Saint-Germain on
découvrait le clocher de Saint-Denis, où se trouvent les sépultures
des rois de France. «Ce fastueux monarque, dit un contemporain, aima
mieux le point sans horizon que celui d'où l'on apercevait le clocher
fatal.»
=114.=--Jadis, à Venise, l'on jouissait d'une liberté en quelque
sorte absolue; la seule et majeure condition pour n'être nullement
inquiété consistait à ne parler ni en bien ni en mal du gouvernement,
car à le louer on risquait presque autant qu'à le dénigrer. Un
sculpteur génois s'entretenait un jour avec deux Français qui
critiquaient ouvertement les actes du sénat et des conseils. Le
Génois, autant par crainte que par conviction, défendit autant que
possible les Vénitiens.
Le lendemain il reçut l'ordre de se présenter devant le conseil. Il
arriva tout tremblant. On lui demanda s'il reconnaîtrait les deux
personnes avec lesquelles il a eu une conversation sur le gouvernement
de la république. A cette question sa peur redouble. Il répond qu'il
croit n'avoir rien dit qui ne fût en tous points l'apologie des
gouvernants.
On lui ordonne de passer dans une chambre voisine, où il voit deux
Français pendus morts au plancher. Il croit sa dernière heure venue.
Enfin on le ramène devant les conseillers, et celui qui le présidait
lui dit: «Une autre fois, gardez le silence: notre république n'a pas
besoin d'un apologiste comme vous.»
=115.=--L'empereur Adrien disait que, pour maintenir le peuple
romain dans la soumission, il fallait qu'il ne manquât jamais de pain
ni de spectacles. Rien, ajoutait-il, n'est plus aimable que ce
peuple, pourvu qu'il soit nourri et amusé.
Le _panem et circenses_ des Romains est resté fameux; mais on a
remarqué que le Parisien enchérissait sur cette situation. Dans le
temps où l'on mourait littéralement de faim à Paris, en l'an III et
l'an IV de la première république (1795 et 1796), le public affluait à
tous les spectacles, ce qui donna lieu à ce quatrain:
Il ne fallait au fier Romain
Que des spectacles et du pain;
Mais au Français, plus que Romain,
Le spectacle suffit sans pain.
=116.=--Un journaliste, parlant d'une secte politique qui tend à
se diviser en militants et en expectants, dit qu'il lui semble voir là
le _voile de Pythagore_. Tous les lecteurs n'ont pas dû saisir
l'allusion.
«Le lieu où Pythagore professait sa doctrine, dit un historien de la
philosophie, était partagé en deux espaces par un voile qui dérobait
la présence du maître à son auditoire. Ceux qui restaient en deçà du
voile l'entendaient seulement, les autres le voyaient et
l'entendaient. Sa philosophie était énigmatique et symbolique pour les
uns, claire, expresse et dépouillée d'énigmes et d'obscurité pour les
autres. On passait de l'étude des mathématiques à celle de la nature,
et de l'étude de la nature à celle de la théologie, qui ne se
professait que dans l'intérieur de l'école et au delà du voile. Il y
eut quelques femmes à qui ce sanctuaire fut ouvert.»
On a regardé, avec raison, les pythagoriciens comme une espèce de
moines païens, d'une observance très austère; les _novices_ étaient
ceux qui n'avaient pas encore franchi le voile, et les _profès_ ceux
qui étaient admis au delà du voile.
=117.=--Il est de tradition de prêter aux Normands l'esprit
processif et l'instinct finassier. D'où plusieurs proverbes usuels:
_Répondre en Normand_, pour ne dire ni oui ni non. _C'est un fin
Normand_, homme dont il faut se défier. _Un Normand a son dit et son
dédit_; etc.
Boileau dans son _Lutrin_ dit de la Chicane que:
Elle y voit par le coche et d'Évreux et du Mans
Accourir à grands flots ses fidèles Normands.
En quoi il me semble faire confusion ou plutôt assimilation entre les
originaires de deux provinces qui ont donné lieu à cette célèbre
locution proverbiale comparative: «Un Manceau vaut un Normand et
demi.»
Or, il se peut, en effet, que les naturels du Maine enchérissent sur
les enfants de la Normandie comme enclins à la procédure et comme
doués d'un esprit plus retors; mais dans ce cas le proverbe s'était
établi sur un fait absolument indépendant des différences de caractère
local. _Normand_ et _manceau_ (ou mieux _mansais_) étaient les noms de
deux espèces de monnaies frappées par les évêques ou seigneurs du
Maine et de Normandie. Et comme la monnaie du Mans était de moitié
plus forte que la normande, le proverbe en résulta, dont l'application
fut faite aux gens des deux pays.
=118.=--On disait jadis dans le Beauvaisis en façon de proverbe:
Enfant de Beauvais,
Fais tes mouillettes avant de manger tes OEUVETS,
dont on expliquait ainsi l'origine. Deux frères de Beauvais mangeaient
des œufs à la coque. L'un des deux oublie de préparer son pain avant
de casser l'œuf. Il donne l'œuf à tenir à son frère, pendant qu'il
taillera ses mouillettes. Le frère, par gourmandise ou par
plaisanterie, avale le contenu de l'œuf. L'autre, furieux, lui plonge
son couteau dans le ventre et le tue.
De là le proverbe.
=119.=--L'estampe que nous reproduisons, d'après un original
datant du milieu du dix-septième siècle, a trait à la dépossession des
Espagnols des places qu'ils occupaient de longue date. On est en 1658,
Turenne va clore une de ses plus brillantes campagnes par la fameuse
bataille des Dunes, que doit suivre, après quelques mois d'habiles
manœuvres diplomatiques de Mazarin, la paix dite des Pyrénées, où se
traita le mariage du jeune Louis XIV avec l'infante d'Espagne. «Le
chapelet de l'Espagnol se défile,» dit une des inscriptions mises sur
cette estampe; et de l'autre côté l'on voit énumérées les villes qui
sont «réduites sous l'obéissance du roi»: Cassel, Saint-Guillaume,
Montmédy, Charleroi, Ypres, Saint-Ghislain, etc.
=120.=--La présence de la particule _de_ devant un nom de famille
est-elle une preuve formelle de noblesse?
Nous empruntons la réponse à cette intéressante question au _Traité de
la science des armoiries_ de W. Maigne, qui fait autorité en ces
matières.
[Illustration: FIG. 8.--Le chapelet de l'Espagnol, fac-similé
d'une estampe satirique du dix-septième siècle.]
Dès le onzième siècle, quand le régime féodal se trouva définitivement
constitué, il parut commode de désigner chaque seigneur par le nom de
sa terre, et on dit: _un tel, seigneur_ DE _tel ou tel bien_. Par
exemple _Dominus de Urgens_, le seigneur d'Urgens; _Aiglantina, domina
de Puliaco_, Aiglentine, dame de Pouillac. Un peu plus tard, on fit
ellipse du mot _dominus_ et l'on dit simplement _Ademarus de
Pictavia_, Aymar de Poitiers, _Jordanus de Insula_, Jourdain de
l'Isle, ou bien on le conserva, mais en le plaçant devant le nom
propre, ce qui produisit des formes semblables à celle-ci: _Dominus
Wido de Fonventis_, le seigneur Gui de Fonvens, que l'on traduisit
ensuite par M. Gui de Fonvens.
La préposition latine _de_ ne servait donc primitivement qu'à exprimer
une idée de relation entre les mots qu'elle séparait, indiquant une
possession de terre, de château, de ville; et comme les terres
féodales avaient été d'abord exclusivement possédées par les familles
nobles, on en vint peu à peu à considérer le _de_ comme une marque de
noblesse de race, et c'est pour ce motif que, le 3 mars 1699, Louis
XIV en interdit l'usage aux nouveaux anoblis.
En somme, la particule _de_ n'est pas une preuve de noblesse, elle
fait simplement présumer la propriété; car, pendant les deux derniers
siècles, les bourgeois se disaient _sieurs_ de leurs prés ou de leurs
vignes, tout aussi bien que les gentilshommes de leurs terres
seigneuriales; témoin, comme dit Molière,
... un paysan qu'on appelait Gros-Pierre,
Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,
Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux
Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.
Dès le règne de Louis XIII, la particule _de_ était devenue une sorte
de qualification honorifique, que l'on attribuait à toutes les
personnes honnêtes, même à M. de Molière, à M. de Corneille, à M. de
Voiture, tandis que les Molé, les Pasquier, les Séguier, ne se
trouvaient pas moins bons gentilshommes ou anoblis, bien qu'elle ne
précédât pas leur nom. Les véritables gentilshommes, disait de la
Roque au dix-septième siècle, ne cherchent pas ces vains ornements,
souvent même ils s'en offensent. On cite par exemple Jacques Thézard,
seigneur des Essarts, baron de Tournebu, qui se tint autrefois fort
offensé qu'on eût ajouté la particule _de_ à l'ancien et illustre nom
dont il était le dernier des légitimes, et qu'on l'eût appelé Jacques
de Thézard.
=121.=--En mai 1710, le garde-chèvres d'un village situé près de
Nîmes s'avisa de conduire son troupeau, composé d'au moins deux cents
bêtes, dans toutes les vignes. Sous la dent meurtrière des chèvres, la
vendange se trouva faite quatre mois à l'avance et priva cette
année-là tout le pays de sa récolte en vin.
On saisit le pâtre, on lui demanda ce qui l'avait poussé à une telle
action. Il répondit qu'il n'avait agi que pour faire parler de lui
après sa mort.
Considéré comme fou, il fut envoyé aux Petites Maisons, où il mourut
sans qu'on ait conservé son nom.
Cet autre Érostrate n'avait donc pas atteint son but.
=122.=--L'étymologie de notre mot _ardoise_ a donné lieu à
maintes suppositions plus ou moins heureuses. Plusieurs lexicographes
s'accordent à le faire venir de deux mots celtiques: _ard_, pierre, et
_oes_, qui couvre. Mais Ducange, dans son célèbre glossaire, dit:
ARDESCAM _vocamus ab_ ARDENDO _quod e tectis ad solis radios veluti
flamma jaculatur._ (Nous appelons cette pierre ardoise, ou qui est
ardente, parce que, frappée des rayons du soleil, elle semble jeter
des flammes.)
=123.=--Chacun sait à quelles boissons plus ou moins corrosives
et antihygiéniques on donne aujourd'hui le nom d'_apéritifs_.
L'ancienne médecine avait des apéritifs d'un tout autre genre. Le
citron, la rave et certains fruits étaient réputés apéritifs. Cette
singulière dénomination appliquée à des aliments qui étaient censés
_ouvrir_ l'appétit (du latin _aperire_) donna lieu à une plaisanterie
de Rabelais que Beroalde de Verville raconte dans son _Moyen de
parvenir_: «Le cardinal du Bellay était malade d'une humeur
hypocondriaque. Plusieurs grands médecins, ayant conféré à ce sujet,
déclarèrent qu'il fallait faire prendre à Monseigneur une décoction
_apéritive_. Rabelais, qui, en sa qualité de médecin en titre du
cardinal, avait assisté à la conférence, laissa ces messieurs
caqueter, et fit en toute hâte mettre au milieu de la cour du château
un trépied sur un grand feu, et par-dessus un chaudron plein d'eau, où
il mit le plus de clefs qu'il put trouver, et remuait ces clefs de
toutes ses forces avec un bâton.
«Les docteurs étant descendus, voyant cet appareil, demandèrent à
Rabelais pourquoi il se donnait tant de mouvement:
«J'accomplis votre ordonnance, Messieurs, leur dit-il, d'autant plus
que rien n'est si apéritif (ouvrant) que les clefs; et si vous croyez
que cela ne suffise pas, j'enverrai querir à l'arsenal quelques pièces
de canon. Ce sera pour la dernière ouverture.»
=124.=--Napoléon racontait qu'à la suite d'une de ses grandes
affaires d'Italie, il traversa le champ de bataille, dont on n'avait
pu encore enlever les morts: «C'était par un beau clair de lune et
dans la solitude profonde de la nuit, disait l'empereur. Tout à coup
un chien, sortant de dessous les vêtements d'un cadavre, s'élança sur
nous et retourna presque aussitôt à son gîte, en poussant des cris
douloureux; il léchait tour à tour le visage de son maître et se
lançait de nouveau sur nous; c'était tout à la fois demander du
secours et rechercher la vengeance. Soit disposition du moment,
continua l'empereur, soit le lieu, l'heure, le temps, l'acte en
lui-même, ou je ne sais quoi, toujours est-il vrai que jamais rien,
sur aucun de mes champs de bataille, ne me causa une impression
pareille. Je m'arrêtai involontairement à contempler ce spectacle. Cet
homme, me disais-je, a peut-être des amis; il en a peut-être dans le
camp, dans sa compagnie, et il gît ici abandonné de tous, excepté de
son chien! Quelle leçon la nature nous donnait par l'intermédiaire
d'un animal?...» (_Mémorial de Sainte-Hélène._)
=125.=--Qui croirait qu'une invention aussi simple que celle des
étriers n'a pas été connue des Romains, et qu'ils ont monté six cents
ans à cheval sans imaginer cette facilité? Caïus Gracchus, qui
manifesta un génie amoureux du bien public, avait fait placer sur les
chemins des pierres de distance en distance, qui prêtaient aux
voyageurs un aide pour remonter à cheval. Personne ne soupçonnait
qu'on pût faire autrement. Un génie inventeur est donc rare, même dans
les petits objets; et nous devons garder nos hommages pour cette
faculté inventive, si extraordinaire parmi la foule d'hommes
imitateurs.
Le premier qui tailla une tête de bois, semblable peut-être par la
grossièreté à celle dont se servent les perruquiers, fit un coup de
génie plus étonnant peut-être que les chefs-d'œuvre de nos modernes
sculpteurs. Rien n'est si rare que l'invention véritable; et
l'invention seule constitue le génie.
Aucun historien n'a jamais dit le nom de celui qui inventa la roue. Il
fit une machine compliquée, qui nous paraît aujourd'hui très simple;
mais il fallait trouver l'axe. Toutes les machines dont nous nous
servons ne sont que des assemblages de roues...
=126.=--Notre mot _rien_ offre cela de particulier qu'il vient du
latin _res_, qui signifie _chose_ ou quelque chose. D'ailleurs, chez
les anciens auteurs français, _rien_ a le sens du latin _res_. Des
_riens_, qu'on faisait alors du genre féminin, signifient _des
choses_. Jean de Neuvy dit, par exemple:
Sur _toutes riens_ gardez les points.
=127.=--Voici, selon les Mémoires de l'Académie des inscriptions
et belles-lettres, l'origine de notre mot _rogue_.
L'usage de l'écarlate affecté aux plus éminents personnages, tant dans
la guerre que dans les lettres, le privilège de porter la couleur
rouge réservé aux chevaliers et aux docteurs, introduisit probablement
dans notre langue le mot _rouge_ pour hautain, arrogant. Dans un vieux
roman en vers on lit: «Les _plus rouges_ (pour les plus fiers) y sont
pris.» Brantôme s'est servi du mot _rouge_ dans le même sens en
parlant de l'affaire des Suisses à Novare contre M. de la Trémouille,
affaire, dit-il, dont ils revinrent si _rouges_ et insolents qu'ils
méprisaient toutes nations.
Par une légère transposition de la lettre _u_ après la lettre _g_, on
a dû faire de ce terme général _rouge_ le mot particulier et
caractéristique _rogue_, pour homme vain et arrogant.
=128.=--On a appelé _lipogrammes_ (de _leipô_, manquer, et
_gramma_, lettre) des morceaux de prose ou de vers dont telle lettre
de l'alphabet est absente. L'exemple de cette fantaisie aurait été
donné, volontairement ou sans qu'il y pensât, par Pindare, qui a fait
une ode sans S. Nestor de Laranda, qui vivait au temps de l'empereur
Sévère, fit une Iliade lipogrammatique, dont le premier chant était
sans A, le second sans B, le troisième sans C, etc. Les écrivains
latins du moyen âge ont plusieurs fois _lipogrammatisé_. En espagnol,
Lope de Vega a publié cinq nouvelles lipogrammatisées, l'une sans D,
l'autre sans E, etc. En italien, Gregorio Leti présenta à l'Académie
des humoristes un discours intitulé _D. R. bandita_, qui, par
conséquent, était sans R. En français, les exemples de compositions
analogues ne sont pas rares.
On peut citer des épîtres sans A, sans O, sans U, et une série de
vingt-quatre quatrains de chacun desquels une des lettres de
l'alphabet est absolument bannie.
Tant de gens en tout temps furent pris de la fantaisie de ne rien
faire en travaillant beaucoup!
=129.=--Si l'on vous faisait lire le vers suivant, qui,
paraît-il, a coûté de longues et rudes peines à son auteur,
Qui flamboyant guidait Zéphyre sur les eaux,
et qu'on vous demandât ce que vous y trouvez de particulier ou de
remarquable, assurément vous seriez embarrassé pour répondre.
Or apprenez que le mérite de ce vers consiste en cela que l'auteur y a
renfermé toutes les lettres de l'alphabet français, moins le J et le
V, qui, à l'époque où ce tour de force fut accompli, étaient confondus
avec l'I et l'U, et moins aussi le K, qui généralement, en français,
ne figure que dans des mots de provenance étrangère.
=130.=--En Angleterre, jadis, pour inspirer à la nation le goût
de l'étude, on accordait la grâce de la vie au criminel qui savait
lire et écrire. «Aussi, dit Saint-Foix dans ses _Essais historiques_,
n'était-il pas rare d'entendre les mères dire à leurs enfants:
«Peut-être vous trouverez-vous un jour dans le cas d'être pendus (car
alors on pouvait l'être pour le moindre larcin); c'est pourquoi il est
bon que vous appreniez à lire et à écrire.»
=131.=--Favart raconte l'histoire d'un cul-de-jatte mendiant,
alors connu de tout Paris (1763).
Cet homme donnait de l'eau bénite le matin à Notre-Dame, ensuite il
parcourait la ville et les environs à l'aide de deux petits chevalets,
qu'il employait avec beaucoup de force et d'habileté. Le coquin avait
une face d'une largeur superbe, il était gros à proportion, et, à en
juger par son tronçon, il aurait eu près de six pieds s'il n'eût pas
été mutilé. A son embonpoint, sa rougeur, sa vigueur, on pouvait juger
qu'il était abondamment nourri. Rien ne lui manquait pour être heureux
que d'être honnête homme.
Un jour, sur la route de Saint-Denis, il demande l'aumône à une femme
qui passait. Elle lui jette une pièce de douze sous. Il la prie de la
lui ramasser, ce qu'il ne peut faire lui-même. Tandis que la brave
dame se baisse, il s'approche, lui décharge sur la tête un coup de
maillet, et, voyant qu'elle n'est pas morte, lui coupe le cou et la
vole.