empereur, distribuait des couronnes à ses frères et aux maris de ses
sœurs, alors qu'il parlait en maître à l'Europe entière, sa mère ne
se laissa pas éblouir par tant de prospérité et de grandeur... Elle
avait été, dit un historien, forte dans l'adversité, qu'elle avait
largement connue; et, à la cour de son fils, elle garda toute
l'austère simplicité de sa vie. On lui reprochait même parfois une
excessive économie, au milieu des splendeurs du nouveau règne. «Qui
sait, disait-elle, si je ne serai pas obligée de donner du pain à tous
ces rois?»
=88.=--Un livre qui jouissait du plus grand crédit au seizième
siècle, la _Maison rustique_ de Liébaut, donnait très sérieusement
comme infaillibles les procédés que voici:
«Voulez-vous rendre votre champ fécond et lui faire produire beaucoup
de grain? Écrivez sur le soc de la charrue, quand vous labourez pour
la seconde fois, le mot _Raphaël_.
«Êtes-vous curieux de ne point vous enivrer tout en buvant beaucoup?
Au premier coup que vous avalerez, prononcez ce vers traduit
d'Homère:
_Jupiter his altâ tonuit clementer ab Idâ._
«Vous plaît-il de connaître si, l'année prochaine, le blé sera cher ou
à bon marché, et dans quel mois de l'année arriveront ces variations?
Commencez par bien nettoyer l'âtre de votre cheminée, le premier jour
de janvier; allumez-y ensuite quelques charbons, puis, prenant au
hasard douze grains de blé, faites jeter dans le feu par une jeune
fille ou par un jeune garçon l'un de ces grains. S'il brûle sans
sauter, le prix des marchés ne variera point pendant tout le mois.
S'il saute un peu, le prix du blé baissera. S'il saute beaucoup,
réjouissez-vous, le blé sera au plus bas prix. Le premier de février,
vous ferez de même pour le second grain, le premier de mars pour le
troisième, et ainsi des douze...»
A la même époque, un célèbre médecin, Mizaud, dans un livre intitulé
_Secretorum agri Enchiridion, Hortorum cultura_, etc. (recueil des
secrets de culture), indique ainsi le moyen de détourner la grêle d'un
jardin... «Lorsque la nuée porte-grêle approche, dit-il, présentez-lui
un miroir. En se voyant si noire et si laide, elle reculera d'effroi;
ou, trompée par sa propre image, elle imaginera voir une autre nuée,
et se retirera, croyant la place prise.»
Sans vouloir dire trop de mal du bon vieux temps, l'enseignement
agricole semble avoir fait depuis quelques progrès appréciables.
=89.=--Chacun connaît dans l'histoire de la passion de
Jésus-Christ l'incident du soldat qui, entendant crier le divin
supplicié, lui présente au bout d'un roseau une éponge pleine de
vinaigre. En réalité, le liquide présenté ainsi n'était autre que de
l'eau vinaigrée, boisson ordinaire des troupes romaines.
Certains historiens veulent attribuer à l'usage de cette boisson un
rôle d'une importance majeure. Selon eux, elle avait pour effet de
préserver les soldats de toutes les influences morbides des divers
climats, et de les entretenir en vigueur et en bonne santé. Chaque
soldat recevait périodiquement une ration de vinaigre (_acetum_), dont
il se servait pendant plusieurs jours pour modifier légèrement l'eau
qu'il buvait. Quand cette distribution ne pouvait avoir lieu, les
maladies, l'affaiblissement, ne tardaient pas à se faire sentir. Aussi
les approvisionnements d'_acetum_ étaient-ils l'objet de la constante
préoccupation des chefs de corps, et l'on pourrait en somme
considérer le vinaigre comme une des causes premières des grands
succès obtenus par les armées romaines.
=90.=--Jean Bockelson, simple ouvrier tailleur de Leyde, vint à
Munster, alors que déjà la population était en rébellion contre
l'autorité épiscopale; il s'y donna comme prophète, prêcha les
doctrines les plus égalitaires, et ne tarda pas à être investi d'une
sorte de pouvoir suprême, qu'il exerça de la façon la plus tyrannique
pendant plusieurs mois. La ville, assiégée et réduite à la famine, dut
se rendre, après de nombreux et sanglants combats. Jean de Leyde, pris
vivant, fut amené devant le prince-évêque, qui lui reprocha ses
désordres et ses cruautés. «Si tu as éprouvé quelques dommages,
répliqua le ci-devant prophète, fais-moi mettre dans une cage, et
ordonne qu'on me promène dans les villes et villages, en exigeant
seulement un sou de ceux qui voudront me voir: tu amasseras
certainement beaucoup d'argent.»
[Illustration: FIG. 6.--Portrait de Jean Bocold ou Bockelson et
de sa femme, d'après une gravure d'un livre intitulé _les Délices de
Leyde_, publié au dix-septième siècle.]
L'évêque ordonna qu'on le fît mourir dans les plus affreux tourments;
il fut longuement tenaillé, et quand enfin il eut rendu le dernier
soupir, son corps fut placé dans une cage de fer suspendue au haut
d'une tour, où il resta jusqu'à ce que le temps l'eut réduit en
poussière.
On montra longtemps à Leyde, dans la maison qu'avait occupée le futur
roi de Munster, la table qui lui servait d'établi et son portrait avec
celui de sa femme, que nous reproduisons d'après une gravure d'un
livre intitulé _les Délices de Leyde_, publié au dix-septième siècle.
=91.=--_La France est assez riche pour payer sa gloire._ On cite
souvent ce mot, mais l'on ignore assez généralement quand il fut dit
ou plutôt écrit.
A la suite de la guerre du Maroc, en 1844, dans le traité de paix qui
survint, la France n'avait stipulé ni indemnité ni cession de
territoire, bien que la campagne eût coûté une vingtaine de millions.
Les journaux de l'opposition s'étant avisés de trouver le procédé un
peu naïf, le _Journal des Débats_, qui était l'organe des hommes alors
au pouvoir, riposta par ce mot, qui fut très remarqué et qui est
devenu en quelque sorte proverbial.
=92.=--En 1793, le bagne attira l'attention des
législateurs,--dit M. Alhoy dans son _Histoire des
bagnes_;--mais ce ne fut pas pour amender l'institution: il
s'agit seulement alors d'une grave question de coiffure.
Après avoir brisé l'antique couronne qui parait le front des rois, la
Révolution prit un dégoût subit pour le chapeau de feutre, qui, depuis
plusieurs siècles, couvrait la tête de toutes les classes de la
société.
Elle lui préféra et adopta la coiffure dite _phrygienne_, ou, pour
parler plus intelligiblement, le bonnet de laine en usage, de temps
immémorial, parmi les pêcheurs grecs: on appela bonnet de la nation le
bonnet rouge.
Mais, par une coïncidence singulière à laquelle on ne fit pas d'abord
attention, il se trouva que le bonnet de la nation n'était autre que
celui des galériens.
Un membre de la Convention, ayant remarqué le fait, monte à la tribune
et demande que le bonnet rouge disparaisse de la tête des condamnés.
(_Tonnerre d'applaudissements._) La motion est adoptée. En
conséquence, un commissaire, chargé de l'exécution du décret, se
présente au bagne et fait enlever tous les bonnets. La Convention
n'ayant pas pensé à régler le mode de coiffure que l'hôte du bagne
devait substituer à celui dont on le privait, non seulement à cause de
sa couleur, mais encore à cause de sa forme, il fut décidé, faute de
décision, que le forçat devait rester provisoirement sans coiffure.
Le provisoire ne dura pas longtemps. La nation ne persévéra pas dans
son goût pour le bonnet phrygien, peu à peu elle revint au feutre
héréditaire, et les forçats reprirent la coiffure distinctive, que la
loi leur rendit et qu'ils conservèrent jusqu'à la suppression des
bagnes.
=93.=--Sous le règne de l'empereur Théodose (394), le peuple de
Thessalonique avait, dans une sédition, tué le gouverneur et plusieurs
officiers impériaux. Dans une circonstance pareille, Théodose avait
pardonné aux habitants d'Antioche; cette fois, il s'abandonna à une
violente colère, et donna des ordres pour que tous les habitants de la
ville fussent passés au fil de l'épée. Ce massacre excita dans tout
l'empire un sentiment d'horreur. Théodose se présenta quelque temps
après aux portes de la cathédrale de Milan. Saint Ambroise lui
reprocha son crime; et, en présence de tout le peuple, lui interdit
l'entrée de l'église et l'approche de la sainte table. Théodose
accepta la pénitence publique que le saint évêque lui imposait au nom
du Dieu de l'humanité outragée: pendant huit mois il ne dépassa point
le parvis du temple. On sait que Théodose, né païen, avait embrassé le
christianisme (en 380) à la sollicitation de sa femme Flacille, que
l'Église a d'ailleurs placée au nombre des saintes. Depuis ce moment,
Théodose se montra plein d'un zèle ardent pour l'affermissement et la
propagation de sa nouvelle croyance, rendant des édits pour la
reconnaissance des dogmes, pour la célébration des lois religieuses,
etc. «Théodose, dit un célèbre historien, doit être mis, malgré
quelques actes de barbarie pour ainsi dire inconscients, au nombre des
rois qui font honneur à l'humanité. S'il eut des passions violentes,
il les réprima par de violents efforts dans le sens d'amender ses
anciens instincts. La colère et la vengeance étaient ses premiers
mouvements, mais la réflexion le ramenait à la douceur. On connaît
cette loi au sujet de ceux qui attaquent la réputation du prince: «Si
quelqu'un, y est-il dit, s'échappe jusqu'à diffamer notre gouvernement
et notre conduite, nous ne voulons point qu'il soit sujet à la peine
ordinaire portée par les lois, ou que nos officiers lui fassent
souffrir aucun traitement rigoureux. Car si c'est par légèreté qu'il a
mal parlé de nous, il faut le dédaigner; si c'est par aveugle folie,
il est digne de compassion; et si c'est par malice, il faut lui
pardonner.» Théodose mourut en 395.
=94.=--A la fameuse bataille de Senef, livrée le 11 août 1674 par
Condé au prince d'Orange, aucune des deux armées ne remporta
réellement la victoire; car en se séparant, après un long jour de
combat, elles laissèrent l'une et l'autre sept à huit mille morts sur
le champ de bataille.
On ne chanta pas moins le _Te Deum_ des deux parts; mais, comme le
remarquent des Mémoires contemporains, «ni l'une ni l'autre armée n'en
avait trop sujet».
On peut rapprocher de ce fait certaine anecdote empruntée au Journal
du chansonnier Collé.
«Au temps de la guerre entre les Autrichiens et les Prussiens, il
était convenu que les armées impériales, quoique souvent battues, ne
perdaient jamais de bataille. Un jour, à la suite d'une action
générale, où les troupes de l'empereur Charles VI avaient été battues
à plate couture, un officier fut chargé d'aller apprendre ce désastre
au souverain.
«Quand cet officier fut arrivé sur les terres de l'Empire, le
gouverneur de la première place lui notifia que, quoiqu'il vînt
annoncer une défaite, il fallait qu'il allât et arrivât à Vienne en
criant dans tous les endroits où il passerait: «Victoire! victoire!»
et qu'il se fît accompagner de vingt ou trente courriers sonnant du
cor. Il se soumit à cet usage ridicule, et arriva effectivement à
Vienne, en criant: «Victoire!»
«Je fus, dit cet officier, conduit à l'empereur; je lui dis tout haut:
«Sacrée Majesté, victoire;» et à l'oreille de l'empereur: «Bataille
perdue, Sacrée Majesté!» L'empereur me fit tout de suite passer dans
son cabinet, et quand je lui eus fait le détail du malheur, à lui, il
me dit: «Et ma cavalerie?--Détruite, Sacrée Majesté.--Mon
infanterie?--Disparue, Sacrée Majesté.»
«Aussitôt l'empereur fit ouvrir les portes, et dit tout haut, en
présence de toute sa cour: «Qu'on fasse chanter le _Te Deum_.»
Peut-être, après tout, en est-il des prières publiques comme d'autres
formalités qui n'auraient que le sens qu'on veut bien leur prêter. A
preuve, l'historiette suivante empruntée aux Annales du parlement de
Chartres.
Vers 1550, un chanoine de Chartres s'avisa d'ordonner, par son
testament, que le jour de son enterrement, et chaque année à pareil
jour, la musique de la cathédrale chanterait un _Te Deum_ au lieu d'un
_De profundis_. L'évêque, jugeant cette disposition indécente,
s'opposa à l'exécution de la clause testamentaire. Les héritiers
voulurent y obéir et portèrent l'affaire devant le parlement. Leur
avocat fit un long commentaire sur le _Te Deum_ et s'efforça de
prouver que ce cantique convenait tout aussi bien pour la solennité du
deuil que pour celle de l'action de grâces. Il l'examina, verset par
verset, en théologien, en jurisconsulte, en philosophe et en poète. Le
parlement se rendit à ses arguments; et les héritiers furent autorisés
à faire chanter le _Te Deum_ contesté.
=95.=--_Nil novi._ Les _matinées_ dramatiques ne sont pas d'usage
aussi récent qu'on pourrait le croire. Une pièce de Térence eut un tel
succès que, pour satisfaire la curiosité publique,--dit un ancien
historien,--on dut la représenter une fois le matin et une autre
fois le soir: honneur que, selon le même auteur, on n'a peut-être
jamais fait à aucune pièce de théâtre.
Honneur très fréquent aujourd'hui, mais qui n'implique pas cependant
que les Térences soient en nombre chez nous.
=96.=--Le comédien Baron pensait avantageusement de sa profession
autant que de lui-même. «J'ai lu, disait-il, toutes les histoires
anciennes et modernes. J'y ai vu que la nature a prodigué d'excellents
hommes dans tous les genres. Elle semble n'avoir été avare que de
grands comédiens. Il n'y a jamais eu que Roscius et... moi.»
=97.=--La fondation de l'Académie française, dont, à bon droit,
l'on fait honneur au cardinal de Richelieu, et par conséquent au règne
de Louis XIII, avait eu un précédent très notable, qui tout aussi bien
aurait pu être le point de départ de cette institution, et qui a pu,
du moins, en donner l'idée.
Henri III, sans être savant,--comme son frère Charles
IX,--avait beaucoup de goût pour la poésie et pour l'éloquence.
«Ce prince, qui, dit un historien, avait les idées fines et délicates,
se mit à étudier sa langue et la langue latine, et tout ce que l'on
peut lui reprocher, c'est qu'il se livra à cette étude dans un temps
où il aurait dû s'occuper d'affaires beaucoup plus sérieuses,
c'est-à-dire des embarras que lui suscita l'ambition des Guises, à son
retour de Pologne. Ce qui donna lieu à Étienne Pasquier, bon Français
et fort attaché à son roi, de montrer son chagrin par une épigramme
latine qui peut se traduire à peu près ainsi:
«Alors que la France, livrée aux guerres civiles, est à moitié dans la
tombe, notre roi dans sa cour s'occupe de grammaire; déjà ce généreux
homme sait conjuguer _j'aime_; il apprend à décliner et décline en
effet: et celui qui porta deux couronnes devient seulement un
grammairien.»
C'était dans ce même temps que Henri III forma une assemblée de beaux
esprits qui se réunissaient au Louvre, sous sa présidence.
On leur donna dans le public le nom d'_académiciens_, et leur société
reçut le titre d'_académie_.
Un autre poète, Jean Passerat, qui, comme Pasquier, ne pensait pas que
le moment fût bien choisi pour un roi de s'adonner surtout à la
culture des lettres, écrivit une sorte de paraphrase du fameux: _Tu
regere imperio populos, Romane, memento_, de Virgile.
Voici les arts qu'il te convient d'apprendre:
C'est commander à toutes nations,
Leur donner paix et les conditions;
Te montrer doux, modérant ta puissance
Envers celui qui rend obéissance;
Combattre aussi l'orgueil des ennemis,
Jusques à tant qu'abattu l'ayes soumis.
Ces vers furent regardés par les courtisans et par les membres de la
petite académie, plus sensibles à leurs intérêts qu'à ceux du roi et
de l'État, comme une critique indiscrète de la conduite du maître. Ils
cherchèrent donc à aigrir le roi contre l'auteur, qui bravement
formula sa justification en ces termes:
AU ROI HENRI III
J'ai pris ces vers d'un grand poète,
Et je n'en suis qu'un petit interprète.
Par un esprit ce propos fut tenu
Au sang d'Hector, dont vous êtes venu;
Sans chercher donc la vertu endormie
Aux vains discours de quelque _académie_,
Lisez ces vers, et vous pourrez savoir
Quels sont du roi la charge et le devoir.
Henri III, paraît-il, prit très bien la chose; et les réunions
publiques furent peu à peu négligées.
=98.=--La province d'Artois porta jadis le nom de _fief de
l'épervier_, parce que le présent d'hommage que les seigneurs de ce
pays devaient faire au roi de France consistait en un épervier (oiseau
de chasse).--La _mal coiffée_ était le nom que portait, que
d'ailleurs porte encore de nos jours une tour du château de Moulins
qui sert de prison à cette ville. Enfin le _mai des orfèvres_ de Paris
consistait en un tableau dont, par suite d'un vœu, la corporation des
orfèvres devait faire chaque année, le 1er jour de mai, offrande à la
Vierge Marie. Ces tableaux étaient ordinairement demandés aux artistes
les plus renommés. On peut citer notamment le mai des orfèvres de
1649, tableau d'Eustache Lesueur, qui représente saint Paul prêchant à
Éphèse et qui de l'église Notre-Dame a passé au musée du Louvre.
=99.=--On a très longuement discuté pour arriver à déterminer la
raison qui a fait choisir la violette comme symbole des opinions
napoléoniennes ou bonapartistes, et, croyons-nous, l'on ne s'est
arrêté à aucune opinion bien précise.
Or, dans le fait-divers suivant, publié le 25 mars 1815 par le _Nain
jaune_, feuille ouvertement napoléonienne, la vraie raison nous semble
bien nettement indiquée.
«Le général Marchand, se préparant, près de Grenoble, à barrer le
chemin à l'empereur, dit à ses canonniers: «A vos pièces, mes amis, et
chargez.--Général, lui répondirent-ils, nous n'avons pas de
munitions.--Que me dites-vous là?--Certainement, car pour
tirer sur le _père la Violette_, il ne faut charger qu'avec des
fleurs.»
«On sait, ajoute le rédacteur, que le nom de _la Violette_ est celui
que depuis longtemps les soldats fidèles donnent à l'empereur, _dont
ils attendaient le retour à l'époque du printemps_.»
=100.=--Charles le Mauvais, roi de Navarre, le même qui périt de
façon si tragique (brûlé dans un drap imprégné d'eau-de-vie, où il
s'était enveloppé, comme remède fortifiant), était très versé dans la
pratique de la science hermétique et surtout dans les connaissances
des poisons. Il chargea, en 1384, le ménestrel Woudreton d'empoisonner
Charles VI, roi de France, le duc de Valois, son frère, et ses oncles
les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon. Voici les instructions
qu'il lui donna à cet égard:
«Il est une chose qui se appelle _arsenic sublimat_. Se un homme en
mangeoit aussi gros que un poiz, jamais ne vivroit. Tu en trouveras à
Pampelune, à Bordeaux, à Bayonne et par toutes les bonnes villes où tu
passeras, à hotels des apothicaires. Prends de cela et fais en de la
poudre, et quand tu seras dans la maison du roi, du comte de Valois,
des ducs de Berry, Bourgoigne ou Bourbon, tray-toi près de la cuisine,
du dressoir, de la bouteillerie ou de quelques autres lieux où tu
verras mieux ton point; et de cette poudre mets en es potages, viandes
ou vins, au cas que tu pourras faire à ta sureté: autrement ne le fais
point.» Woudreton fut pris, on trouva sur lui l'instruction écrite par
le roi de Navarre, il fut jugé et écartelé en place de Grève en 1381.
(Cité par M. J. Girardin, dans ses _Leçons de chimie élémentaire_.)
=101.=--«Chacun sait--dit le comte de Tressan, dans
l'avant-propos de ses extraits des _Romans de chevalerie_--que
Marseille fut fondée par une colonie phocéenne. Or, feu mon père,
homme très savant, a vérifié que les vignerons des environs de
Marseille chantent encore en travaillant quelques fragments des odes
de Pindare sur les vendanges. Il les reconnut après avoir mis par
écrit les mots de tout ce qu'il entendit chanter à vingt vignerons
différents: aucun d'eux ne saisissait le sens de ce qu'il chantait; et
ces fragments, dont les mots corrompus ne pouvaient être reconnus
qu'avec peine, s'étaient cependant conservés depuis les temps
antiques, par une tradition orale, de génération en génération.»
=102.=--A quelle époque la fleur de lis apparaît-elle dans les
armes des rois de France, et quelle est, à ce qu'on croit, l'origine
de cet emblème?
--En réponse à cette question nous reproduisons le frontispice
d'un recueil de sceaux du moyen âge, publié en 1779, dont les diverses
figures sont accompagnées des notes suivantes:
La fig. 1 représente un soldat franc armé de son bouclier, fig. 2, sur
lequel sont figurés trois crapauds ou grenouilles, qu'on croit avoir
été les premières armoiries des Francs,--si tant est qu'ils
eussent des armoiries,--parce qu'ils habitaient les marais:
_Sicamber inter paludes_, dit Sidonius. Cependant du Tillet prétend
qu'avant Clovis c'étaient trois diadèmes ou couronnes de gueules sur
champ d'argent. D'autres prétendent que les Sicambres portaient pour
symbole une tête de bœuf. On croit que les Francs ont eu aussi pour
armes des abeilles; dans l'écusson, fig. 3, elles sont représentées à
l'ordinaire; une autre à part est reproduite d'après le tombeau de
Childéric.
[Illustration: FIG. 7.--Fac-similé du frontispice d'un recueil de
sceaux du moyen âge, publié par A. Boudet, en 1779.]
Ensuite vinrent les fleurs de lis sans nombre, fig. 4, qui ne furent
réduites à 3 que sous le règne de Charles VI, en 1384. Parmi toutes
les opinions qui ont été émises sur l'origine des fleurs de lis, la
plus probable semble être celle qui se rapporte à l'_angon_, ou dard
de médiocre longueur ayant un fer à deux pointes recourbées. Les rois
le portaient, et il leur servait de sceptre. Cet angon a la plus
grande ressemblance avec la fleur de lis, et il n'est point
extraordinaire qu'ils aient adopté pour emblème la figure de cette
arme, qui leur était spéciale.
On lit dans les _Grandes Chroniques de France_ que, la fleur de lis
ayant trois feuilles, la feuille du milieu signifie la foi chrétienne,
les deux autres le clergé et la chevalerie, qui doivent être toujours
prêts à défendre la foi chrétienne.
=103.=--Nous avons dans la langue française--dit
Voltaire--un certain nombre de mots composés dont le simple
n'existe plus ou qui, dérivé des langues antérieures, n'a jamais passé
dans la nôtre.
Ce sont comme des enfants qui ont perdu leurs pères. Nous avons les
composés _architecte_, _architrave_, _soubassement_, et nous n'avons
ni _tecte_, ni _trave_, ni _bassement_. Nous disons _ineffable_,
_intrépide_, _inépuisable_, et nous ne disons pas _effable_,
_trépide_, _épuisable_; nous avons _impotent_, et non _potent_. Il y a
des _impudents_, des _insolents_, et point de _pudents_ ni de
_solents_. Nous avons des _nonchalants_ (paresseux), et n'avons point
d'autres _chalands_ que ceux qui achètent.
=104.=--Le savant italien connu sous le nom de Pogge trouva,
pendant la durée du concile de Constance (1404-1418), dans différentes
villes de la Suisse, plusieurs manuscrits d'auteurs latins, entre
autres les _Institutions_ de Quintilien, rhéteur romain, qui vivait au
premier siècle de notre ère. Ce ne fut pas au fond du monastère de
Saint-Gall, comme l'affirment diverses biographies, mais dans la
boutique d'un charcutier, que Pogge découvrit le manuscrit de
Quintilien. Colomès, érudit français du dix-septième siècle,
l'affirme, sur la foi des savants les plus autorisés.
Le même Colomès raconte également que les Lettres du célèbre
chancelier de l'Hospital (1504-1573) furent retrouvées dans les
magasins d'un passementier.
Ce fragment d'une lettre de Gillot, un des auteurs de la _Satire
Ménippée_, au savant Scaliger (9 janvier 1602), avait déjà parlé de
cette précieuse découverte:
«Le public ne se ressentira point de la perte des sermons ou epistres
de feu M. le chancelier de l'Hospital, que son frère a recouvrés
miraculeusement chez un passementier, escrits de la main du défunt,
qui servoient à ce passementier à envelopper les passements qu'il
vendoit.»