=87.=--Lorsque Napoléon, fils de Mme Lætitia Bonaparte, devenu

empereur, distribuait des couronnes à ses frères et aux maris de ses

sœurs, alors qu'il parlait en maître à l'Europe entière, sa mère ne

se laissa pas éblouir par tant de prospérité et de grandeur... Elle

avait été, dit un historien, forte dans l'adversité, qu'elle avait

largement connue; et, à la cour de son fils, elle garda toute

l'austère simplicité de sa vie. On lui reprochait même parfois une

excessive économie, au milieu des splendeurs du nouveau règne. «Qui

sait, disait-elle, si je ne serai pas obligée de donner du pain à tous

ces rois?»

=88.=--Un livre qui jouissait du plus grand crédit au seizième

siècle, la _Maison rustique_ de Liébaut, donnait très sérieusement

comme infaillibles les procédés que voici:

«Voulez-vous rendre votre champ fécond et lui faire produire beaucoup

de grain? Écrivez sur le soc de la charrue, quand vous labourez pour

la seconde fois, le mot _Raphaël_.

«Êtes-vous curieux de ne point vous enivrer tout en buvant beaucoup?

Au premier coup que vous avalerez, prononcez ce vers traduit

d'Homère:

_Jupiter his altâ tonuit clementer ab Idâ._

«Vous plaît-il de connaître si, l'année prochaine, le blé sera cher ou

à bon marché, et dans quel mois de l'année arriveront ces variations?

Commencez par bien nettoyer l'âtre de votre cheminée, le premier jour

de janvier; allumez-y ensuite quelques charbons, puis, prenant au

hasard douze grains de blé, faites jeter dans le feu par une jeune

fille ou par un jeune garçon l'un de ces grains. S'il brûle sans

sauter, le prix des marchés ne variera point pendant tout le mois.

S'il saute un peu, le prix du blé baissera. S'il saute beaucoup,

réjouissez-vous, le blé sera au plus bas prix. Le premier de février,

vous ferez de même pour le second grain, le premier de mars pour le

troisième, et ainsi des douze...»

A la même époque, un célèbre médecin, Mizaud, dans un livre intitulé

_Secretorum agri Enchiridion, Hortorum cultura_, etc. (recueil des

secrets de culture), indique ainsi le moyen de détourner la grêle d'un

jardin... «Lorsque la nuée porte-grêle approche, dit-il, présentez-lui

un miroir. En se voyant si noire et si laide, elle reculera d'effroi;

ou, trompée par sa propre image, elle imaginera voir une autre nuée,

et se retirera, croyant la place prise.»

Sans vouloir dire trop de mal du bon vieux temps, l'enseignement

agricole semble avoir fait depuis quelques progrès appréciables.

=89.=--Chacun connaît dans l'histoire de la passion de

Jésus-Christ l'incident du soldat qui, entendant crier le divin

supplicié, lui présente au bout d'un roseau une éponge pleine de

vinaigre. En réalité, le liquide présenté ainsi n'était autre que de

l'eau vinaigrée, boisson ordinaire des troupes romaines.

Certains historiens veulent attribuer à l'usage de cette boisson un

rôle d'une importance majeure. Selon eux, elle avait pour effet de

préserver les soldats de toutes les influences morbides des divers

climats, et de les entretenir en vigueur et en bonne santé. Chaque

soldat recevait périodiquement une ration de vinaigre (_acetum_), dont

il se servait pendant plusieurs jours pour modifier légèrement l'eau

qu'il buvait. Quand cette distribution ne pouvait avoir lieu, les

maladies, l'affaiblissement, ne tardaient pas à se faire sentir. Aussi

les approvisionnements d'_acetum_ étaient-ils l'objet de la constante

préoccupation des chefs de corps, et l'on pourrait en somme

considérer le vinaigre comme une des causes premières des grands

succès obtenus par les armées romaines.

=90.=--Jean Bockelson, simple ouvrier tailleur de Leyde, vint à

Munster, alors que déjà la population était en rébellion contre

l'autorité épiscopale; il s'y donna comme prophète, prêcha les

doctrines les plus égalitaires, et ne tarda pas à être investi d'une

sorte de pouvoir suprême, qu'il exerça de la façon la plus tyrannique

pendant plusieurs mois. La ville, assiégée et réduite à la famine, dut

se rendre, après de nombreux et sanglants combats. Jean de Leyde, pris

vivant, fut amené devant le prince-évêque, qui lui reprocha ses

désordres et ses cruautés. «Si tu as éprouvé quelques dommages,

répliqua le ci-devant prophète, fais-moi mettre dans une cage, et

ordonne qu'on me promène dans les villes et villages, en exigeant

seulement un sou de ceux qui voudront me voir: tu amasseras

certainement beaucoup d'argent.»

[Illustration: FIG. 6.--Portrait de Jean Bocold ou Bockelson et

de sa femme, d'après une gravure d'un livre intitulé _les Délices de

Leyde_, publié au dix-septième siècle.]

L'évêque ordonna qu'on le fît mourir dans les plus affreux tourments;

il fut longuement tenaillé, et quand enfin il eut rendu le dernier

soupir, son corps fut placé dans une cage de fer suspendue au haut

d'une tour, où il resta jusqu'à ce que le temps l'eut réduit en

poussière.

On montra longtemps à Leyde, dans la maison qu'avait occupée le futur

roi de Munster, la table qui lui servait d'établi et son portrait avec

celui de sa femme, que nous reproduisons d'après une gravure d'un

livre intitulé _les Délices de Leyde_, publié au dix-septième siècle.

=91.=--_La France est assez riche pour payer sa gloire._ On cite

souvent ce mot, mais l'on ignore assez généralement quand il fut dit

ou plutôt écrit.

A la suite de la guerre du Maroc, en 1844, dans le traité de paix qui

survint, la France n'avait stipulé ni indemnité ni cession de

territoire, bien que la campagne eût coûté une vingtaine de millions.

Les journaux de l'opposition s'étant avisés de trouver le procédé un

peu naïf, le _Journal des Débats_, qui était l'organe des hommes alors

au pouvoir, riposta par ce mot, qui fut très remarqué et qui est

devenu en quelque sorte proverbial.

=92.=--En 1793, le bagne attira l'attention des

législateurs,--dit M. Alhoy dans son _Histoire des

bagnes_;--mais ce ne fut pas pour amender l'institution: il

s'agit seulement alors d'une grave question de coiffure.

Après avoir brisé l'antique couronne qui parait le front des rois, la

Révolution prit un dégoût subit pour le chapeau de feutre, qui, depuis

plusieurs siècles, couvrait la tête de toutes les classes de la

société.

Elle lui préféra et adopta la coiffure dite _phrygienne_, ou, pour

parler plus intelligiblement, le bonnet de laine en usage, de temps

immémorial, parmi les pêcheurs grecs: on appela bonnet de la nation le

bonnet rouge.

Mais, par une coïncidence singulière à laquelle on ne fit pas d'abord

attention, il se trouva que le bonnet de la nation n'était autre que

celui des galériens.

Un membre de la Convention, ayant remarqué le fait, monte à la tribune

et demande que le bonnet rouge disparaisse de la tête des condamnés.

(_Tonnerre d'applaudissements._) La motion est adoptée. En

conséquence, un commissaire, chargé de l'exécution du décret, se

présente au bagne et fait enlever tous les bonnets. La Convention

n'ayant pas pensé à régler le mode de coiffure que l'hôte du bagne

devait substituer à celui dont on le privait, non seulement à cause de

sa couleur, mais encore à cause de sa forme, il fut décidé, faute de

décision, que le forçat devait rester provisoirement sans coiffure.

Le provisoire ne dura pas longtemps. La nation ne persévéra pas dans

son goût pour le bonnet phrygien, peu à peu elle revint au feutre

héréditaire, et les forçats reprirent la coiffure distinctive, que la

loi leur rendit et qu'ils conservèrent jusqu'à la suppression des

bagnes.

=93.=--Sous le règne de l'empereur Théodose (394), le peuple de

Thessalonique avait, dans une sédition, tué le gouverneur et plusieurs

officiers impériaux. Dans une circonstance pareille, Théodose avait

pardonné aux habitants d'Antioche; cette fois, il s'abandonna à une

violente colère, et donna des ordres pour que tous les habitants de la

ville fussent passés au fil de l'épée. Ce massacre excita dans tout

l'empire un sentiment d'horreur. Théodose se présenta quelque temps

après aux portes de la cathédrale de Milan. Saint Ambroise lui

reprocha son crime; et, en présence de tout le peuple, lui interdit

l'entrée de l'église et l'approche de la sainte table. Théodose

accepta la pénitence publique que le saint évêque lui imposait au nom

du Dieu de l'humanité outragée: pendant huit mois il ne dépassa point

le parvis du temple. On sait que Théodose, né païen, avait embrassé le

christianisme (en 380) à la sollicitation de sa femme Flacille, que

l'Église a d'ailleurs placée au nombre des saintes. Depuis ce moment,

Théodose se montra plein d'un zèle ardent pour l'affermissement et la

propagation de sa nouvelle croyance, rendant des édits pour la

reconnaissance des dogmes, pour la célébration des lois religieuses,

etc. «Théodose, dit un célèbre historien, doit être mis, malgré

quelques actes de barbarie pour ainsi dire inconscients, au nombre des

rois qui font honneur à l'humanité. S'il eut des passions violentes,

il les réprima par de violents efforts dans le sens d'amender ses

anciens instincts. La colère et la vengeance étaient ses premiers

mouvements, mais la réflexion le ramenait à la douceur. On connaît

cette loi au sujet de ceux qui attaquent la réputation du prince: «Si

quelqu'un, y est-il dit, s'échappe jusqu'à diffamer notre gouvernement

et notre conduite, nous ne voulons point qu'il soit sujet à la peine

ordinaire portée par les lois, ou que nos officiers lui fassent

souffrir aucun traitement rigoureux. Car si c'est par légèreté qu'il a

mal parlé de nous, il faut le dédaigner; si c'est par aveugle folie,

il est digne de compassion; et si c'est par malice, il faut lui

pardonner.» Théodose mourut en 395.

=94.=--A la fameuse bataille de Senef, livrée le 11 août 1674 par

Condé au prince d'Orange, aucune des deux armées ne remporta

réellement la victoire; car en se séparant, après un long jour de

combat, elles laissèrent l'une et l'autre sept à huit mille morts sur

le champ de bataille.

On ne chanta pas moins le _Te Deum_ des deux parts; mais, comme le

remarquent des Mémoires contemporains, «ni l'une ni l'autre armée n'en

avait trop sujet».

On peut rapprocher de ce fait certaine anecdote empruntée au Journal

du chansonnier Collé.

«Au temps de la guerre entre les Autrichiens et les Prussiens, il

était convenu que les armées impériales, quoique souvent battues, ne

perdaient jamais de bataille. Un jour, à la suite d'une action

générale, où les troupes de l'empereur Charles VI avaient été battues

à plate couture, un officier fut chargé d'aller apprendre ce désastre

au souverain.

«Quand cet officier fut arrivé sur les terres de l'Empire, le

gouverneur de la première place lui notifia que, quoiqu'il vînt

annoncer une défaite, il fallait qu'il allât et arrivât à Vienne en

criant dans tous les endroits où il passerait: «Victoire! victoire!»

et qu'il se fît accompagner de vingt ou trente courriers sonnant du

cor. Il se soumit à cet usage ridicule, et arriva effectivement à

Vienne, en criant: «Victoire!»

«Je fus, dit cet officier, conduit à l'empereur; je lui dis tout haut:

«Sacrée Majesté, victoire;» et à l'oreille de l'empereur: «Bataille

perdue, Sacrée Majesté!» L'empereur me fit tout de suite passer dans

son cabinet, et quand je lui eus fait le détail du malheur, à lui, il

me dit: «Et ma cavalerie?--Détruite, Sacrée Majesté.--Mon

infanterie?--Disparue, Sacrée Majesté.»

«Aussitôt l'empereur fit ouvrir les portes, et dit tout haut, en

présence de toute sa cour: «Qu'on fasse chanter le _Te Deum_.»

Peut-être, après tout, en est-il des prières publiques comme d'autres

formalités qui n'auraient que le sens qu'on veut bien leur prêter. A

preuve, l'historiette suivante empruntée aux Annales du parlement de

Chartres.

Vers 1550, un chanoine de Chartres s'avisa d'ordonner, par son

testament, que le jour de son enterrement, et chaque année à pareil

jour, la musique de la cathédrale chanterait un _Te Deum_ au lieu d'un

_De profundis_. L'évêque, jugeant cette disposition indécente,

s'opposa à l'exécution de la clause testamentaire. Les héritiers

voulurent y obéir et portèrent l'affaire devant le parlement. Leur

avocat fit un long commentaire sur le _Te Deum_ et s'efforça de

prouver que ce cantique convenait tout aussi bien pour la solennité du

deuil que pour celle de l'action de grâces. Il l'examina, verset par

verset, en théologien, en jurisconsulte, en philosophe et en poète. Le

parlement se rendit à ses arguments; et les héritiers furent autorisés

à faire chanter le _Te Deum_ contesté.

=95.=--_Nil novi._ Les _matinées_ dramatiques ne sont pas d'usage

aussi récent qu'on pourrait le croire. Une pièce de Térence eut un tel

succès que, pour satisfaire la curiosité publique,--dit un ancien

historien,--on dut la représenter une fois le matin et une autre

fois le soir: honneur que, selon le même auteur, on n'a peut-être

jamais fait à aucune pièce de théâtre.

Honneur très fréquent aujourd'hui, mais qui n'implique pas cependant

que les Térences soient en nombre chez nous.

=96.=--Le comédien Baron pensait avantageusement de sa profession

autant que de lui-même. «J'ai lu, disait-il, toutes les histoires

anciennes et modernes. J'y ai vu que la nature a prodigué d'excellents

hommes dans tous les genres. Elle semble n'avoir été avare que de

grands comédiens. Il n'y a jamais eu que Roscius et... moi.»

=97.=--La fondation de l'Académie française, dont, à bon droit,

l'on fait honneur au cardinal de Richelieu, et par conséquent au règne

de Louis XIII, avait eu un précédent très notable, qui tout aussi bien

aurait pu être le point de départ de cette institution, et qui a pu,

du moins, en donner l'idée.

Henri III, sans être savant,--comme son frère Charles

IX,--avait beaucoup de goût pour la poésie et pour l'éloquence.

«Ce prince, qui, dit un historien, avait les idées fines et délicates,

se mit à étudier sa langue et la langue latine, et tout ce que l'on

peut lui reprocher, c'est qu'il se livra à cette étude dans un temps

où il aurait dû s'occuper d'affaires beaucoup plus sérieuses,

c'est-à-dire des embarras que lui suscita l'ambition des Guises, à son

retour de Pologne. Ce qui donna lieu à Étienne Pasquier, bon Français

et fort attaché à son roi, de montrer son chagrin par une épigramme

latine qui peut se traduire à peu près ainsi:

«Alors que la France, livrée aux guerres civiles, est à moitié dans la

tombe, notre roi dans sa cour s'occupe de grammaire; déjà ce généreux

homme sait conjuguer _j'aime_; il apprend à décliner et décline en

effet: et celui qui porta deux couronnes devient seulement un

grammairien.»

C'était dans ce même temps que Henri III forma une assemblée de beaux

esprits qui se réunissaient au Louvre, sous sa présidence.

On leur donna dans le public le nom d'_académiciens_, et leur société

reçut le titre d'_académie_.

Un autre poète, Jean Passerat, qui, comme Pasquier, ne pensait pas que

le moment fût bien choisi pour un roi de s'adonner surtout à la

culture des lettres, écrivit une sorte de paraphrase du fameux: _Tu

regere imperio populos, Romane, memento_, de Virgile.

Voici les arts qu'il te convient d'apprendre:

C'est commander à toutes nations,

Leur donner paix et les conditions;

Te montrer doux, modérant ta puissance

Envers celui qui rend obéissance;

Combattre aussi l'orgueil des ennemis,

Jusques à tant qu'abattu l'ayes soumis.

Ces vers furent regardés par les courtisans et par les membres de la

petite académie, plus sensibles à leurs intérêts qu'à ceux du roi et

de l'État, comme une critique indiscrète de la conduite du maître. Ils

cherchèrent donc à aigrir le roi contre l'auteur, qui bravement

formula sa justification en ces termes:

AU ROI HENRI III

J'ai pris ces vers d'un grand poète,

Et je n'en suis qu'un petit interprète.

Par un esprit ce propos fut tenu

Au sang d'Hector, dont vous êtes venu;

Sans chercher donc la vertu endormie

Aux vains discours de quelque _académie_,

Lisez ces vers, et vous pourrez savoir

Quels sont du roi la charge et le devoir.

Henri III, paraît-il, prit très bien la chose; et les réunions

publiques furent peu à peu négligées.

=98.=--La province d'Artois porta jadis le nom de _fief de

l'épervier_, parce que le présent d'hommage que les seigneurs de ce

pays devaient faire au roi de France consistait en un épervier (oiseau

de chasse).--La _mal coiffée_ était le nom que portait, que

d'ailleurs porte encore de nos jours une tour du château de Moulins

qui sert de prison à cette ville. Enfin le _mai des orfèvres_ de Paris

consistait en un tableau dont, par suite d'un vœu, la corporation des

orfèvres devait faire chaque année, le 1er jour de mai, offrande à la

Vierge Marie. Ces tableaux étaient ordinairement demandés aux artistes

les plus renommés. On peut citer notamment le mai des orfèvres de

1649, tableau d'Eustache Lesueur, qui représente saint Paul prêchant à

Éphèse et qui de l'église Notre-Dame a passé au musée du Louvre.

=99.=--On a très longuement discuté pour arriver à déterminer la

raison qui a fait choisir la violette comme symbole des opinions

napoléoniennes ou bonapartistes, et, croyons-nous, l'on ne s'est

arrêté à aucune opinion bien précise.

Or, dans le fait-divers suivant, publié le 25 mars 1815 par le _Nain

jaune_, feuille ouvertement napoléonienne, la vraie raison nous semble

bien nettement indiquée.

«Le général Marchand, se préparant, près de Grenoble, à barrer le

chemin à l'empereur, dit à ses canonniers: «A vos pièces, mes amis, et

chargez.--Général, lui répondirent-ils, nous n'avons pas de

munitions.--Que me dites-vous là?--Certainement, car pour

tirer sur le _père la Violette_, il ne faut charger qu'avec des

fleurs.»

«On sait, ajoute le rédacteur, que le nom de _la Violette_ est celui

que depuis longtemps les soldats fidèles donnent à l'empereur, _dont

ils attendaient le retour à l'époque du printemps_.»

=100.=--Charles le Mauvais, roi de Navarre, le même qui périt de

façon si tragique (brûlé dans un drap imprégné d'eau-de-vie, où il

s'était enveloppé, comme remède fortifiant), était très versé dans la

pratique de la science hermétique et surtout dans les connaissances

des poisons. Il chargea, en 1384, le ménestrel Woudreton d'empoisonner

Charles VI, roi de France, le duc de Valois, son frère, et ses oncles

les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon. Voici les instructions

qu'il lui donna à cet égard:

«Il est une chose qui se appelle _arsenic sublimat_. Se un homme en

mangeoit aussi gros que un poiz, jamais ne vivroit. Tu en trouveras à

Pampelune, à Bordeaux, à Bayonne et par toutes les bonnes villes où tu

passeras, à hotels des apothicaires. Prends de cela et fais en de la

poudre, et quand tu seras dans la maison du roi, du comte de Valois,

des ducs de Berry, Bourgoigne ou Bourbon, tray-toi près de la cuisine,

du dressoir, de la bouteillerie ou de quelques autres lieux où tu

verras mieux ton point; et de cette poudre mets en es potages, viandes

ou vins, au cas que tu pourras faire à ta sureté: autrement ne le fais

point.» Woudreton fut pris, on trouva sur lui l'instruction écrite par

le roi de Navarre, il fut jugé et écartelé en place de Grève en 1381.

(Cité par M. J. Girardin, dans ses _Leçons de chimie élémentaire_.)

=101.=--«Chacun sait--dit le comte de Tressan, dans

l'avant-propos de ses extraits des _Romans de chevalerie_--que

Marseille fut fondée par une colonie phocéenne. Or, feu mon père,

homme très savant, a vérifié que les vignerons des environs de

Marseille chantent encore en travaillant quelques fragments des odes

de Pindare sur les vendanges. Il les reconnut après avoir mis par

écrit les mots de tout ce qu'il entendit chanter à vingt vignerons

différents: aucun d'eux ne saisissait le sens de ce qu'il chantait; et

ces fragments, dont les mots corrompus ne pouvaient être reconnus

qu'avec peine, s'étaient cependant conservés depuis les temps

antiques, par une tradition orale, de génération en génération.»

=102.=--A quelle époque la fleur de lis apparaît-elle dans les

armes des rois de France, et quelle est, à ce qu'on croit, l'origine

de cet emblème?

--En réponse à cette question nous reproduisons le frontispice

d'un recueil de sceaux du moyen âge, publié en 1779, dont les diverses

figures sont accompagnées des notes suivantes:

La fig. 1 représente un soldat franc armé de son bouclier, fig. 2, sur

lequel sont figurés trois crapauds ou grenouilles, qu'on croit avoir

été les premières armoiries des Francs,--si tant est qu'ils

eussent des armoiries,--parce qu'ils habitaient les marais:

_Sicamber inter paludes_, dit Sidonius. Cependant du Tillet prétend

qu'avant Clovis c'étaient trois diadèmes ou couronnes de gueules sur

champ d'argent. D'autres prétendent que les Sicambres portaient pour

symbole une tête de bœuf. On croit que les Francs ont eu aussi pour

armes des abeilles; dans l'écusson, fig. 3, elles sont représentées à

l'ordinaire; une autre à part est reproduite d'après le tombeau de

Childéric.

[Illustration: FIG. 7.--Fac-similé du frontispice d'un recueil de

sceaux du moyen âge, publié par A. Boudet, en 1779.]

Ensuite vinrent les fleurs de lis sans nombre, fig. 4, qui ne furent

réduites à 3 que sous le règne de Charles VI, en 1384. Parmi toutes

les opinions qui ont été émises sur l'origine des fleurs de lis, la

plus probable semble être celle qui se rapporte à l'_angon_, ou dard

de médiocre longueur ayant un fer à deux pointes recourbées. Les rois

le portaient, et il leur servait de sceptre. Cet angon a la plus

grande ressemblance avec la fleur de lis, et il n'est point

extraordinaire qu'ils aient adopté pour emblème la figure de cette

arme, qui leur était spéciale.

On lit dans les _Grandes Chroniques de France_ que, la fleur de lis

ayant trois feuilles, la feuille du milieu signifie la foi chrétienne,

les deux autres le clergé et la chevalerie, qui doivent être toujours

prêts à défendre la foi chrétienne.

=103.=--Nous avons dans la langue française--dit

Voltaire--un certain nombre de mots composés dont le simple

n'existe plus ou qui, dérivé des langues antérieures, n'a jamais passé

dans la nôtre.

Ce sont comme des enfants qui ont perdu leurs pères. Nous avons les

composés _architecte_, _architrave_, _soubassement_, et nous n'avons

ni _tecte_, ni _trave_, ni _bassement_. Nous disons _ineffable_,

_intrépide_, _inépuisable_, et nous ne disons pas _effable_,

_trépide_, _épuisable_; nous avons _impotent_, et non _potent_. Il y a

des _impudents_, des _insolents_, et point de _pudents_ ni de

_solents_. Nous avons des _nonchalants_ (paresseux), et n'avons point

d'autres _chalands_ que ceux qui achètent.

=104.=--Le savant italien connu sous le nom de Pogge trouva,

pendant la durée du concile de Constance (1404-1418), dans différentes

villes de la Suisse, plusieurs manuscrits d'auteurs latins, entre

autres les _Institutions_ de Quintilien, rhéteur romain, qui vivait au

premier siècle de notre ère. Ce ne fut pas au fond du monastère de

Saint-Gall, comme l'affirment diverses biographies, mais dans la

boutique d'un charcutier, que Pogge découvrit le manuscrit de

Quintilien. Colomès, érudit français du dix-septième siècle,

l'affirme, sur la foi des savants les plus autorisés.

Le même Colomès raconte également que les Lettres du célèbre

chancelier de l'Hospital (1504-1573) furent retrouvées dans les

magasins d'un passementier.

Ce fragment d'une lettre de Gillot, un des auteurs de la _Satire

Ménippée_, au savant Scaliger (9 janvier 1602), avait déjà parlé de

cette précieuse découverte:

«Le public ne se ressentira point de la perte des sermons ou epistres

de feu M. le chancelier de l'Hospital, que son frère a recouvrés

miraculeusement chez un passementier, escrits de la main du défunt,

qui servoient à ce passementier à envelopper les passements qu'il

vendoit.»

Curiosités Historiques et Littéraires · 第 4 / 25 段