était difficile de l'être plus), les voyant persuadés que la _droite_
leur était favorable, se voyant vaincus souvent après que les
_présages de la droite_ avaient encouragé les légions romaines, et
entendant d'ailleurs les superstitieux légionnaires attribuer souvent
les échecs des Romains à l'apparition de certains signes sur la gauche
de l'armée romaine, ces barbares ont dû en conclure, par une logique
bien naturelle chez les peuples enfants, que, la _droite étant
favorable_ aux Romains, la _gauche_ (la sinistre) devait être
favorable à leurs ennemis.
C'est ainsi que les peuples germains, scandinaves, britanniques
(anglo-saxons plus tard), furent amenés à adopter la _gauche_.
Mais, dira-t-on, pourquoi les chemins de fer prennent-ils la _gauche_,
même chez les Latins?
Par cette raison que les Anglais ont été les initiateurs des chemins
de fer en France comme dans le reste de l'Europe, et que, tout
naturellement, ils firent prendre la gauche par leurs trains sur les
voies ferrées, comme pour les voitures sur les routes, et que
Français, Espagnols, Italiens, adoptèrent cette coutume, qui leur
venait de la nation qui leur apprit à exploiter les chemins de fer.
Notons toutefois que les tramways installés dans les rues des villes
se conforment à l'ordre de circulation usuel sur ces voies, en prenant
la droite comme les voitures ordinaires.
=66.=--Par notre temps de défis extravagants, on peut rappeler
qu'en 1779 un Anglais paria de faire une course de trente milles
pendant le temps qu'un escargot parcourrait un espace de trente pouces
sur une pierre saupoudrée de sucre. La course eut lieu à Newmarck.
Des paris s'élevant à plusieurs milliers de guinées furent engagés
entre gens tenant les uns pour le cavalier, les autres pour
l'escargot,--qui fut vainqueur.
=67.=--Sir Georges-Thomas Smart, compositeur et organiste de la
chapelle de la reine Victoria, dirigeait l'orchestre du festival de
Manchester en 1836, lorsque Mme Malibran parut pour la dernière fois
devant le public.
Mme Malibran, déjà souffrante, chanta un duo qui exigeait de grands
efforts de voix et qui fut redemandé. La célèbre cantatrice, après
avoir fait des signes suppliants, s'adressa à Georges Smart, qui
dirigeait l'orchestre, et lui dit:
«Si je répète, j'en mourrai.»
Sir Georges Smart lui répondit:
«Alors, Madame, vous n'avez qu'à vous retirer, je ferai des excuses au
public.
--Non, répliqua-t-elle avec énergie, non, je chanterai! Mais je
suis une femme morte.»
Elle disait vrai.
=68.=--Parmi les jeunes écoles littéraires qui, en ces derniers
temps, se sont affublées des titres les plus fantaisistes, il a été
maintes fois question du groupe des _Évanescents_, qui en se désignant
ainsi ont cru sans doute faire usage d'un vocable absolument nouveau.
Eh bien, non, ainsi que le prouve cet extrait d'un journal de 1849:
«Rien d'impossible à l'algèbre, et surtout à l'algèbre de M. Cauchy.
Oui, à l'aide de son algèbre, M. Cauchy, le célèbre mathématicien,
vient de faire une découverte inouïe. M. Cauchy a trouvé, a défini une
ondulation encore inconnue de l'éther, un nouveau rayon lumineux. Mais
quel rayon! Figurez-vous, si vous le pouvez sans en être ébloui, une
lumière qui ne se voit pas, une lumière représentée par _la partie
réelle de trois variables imaginaires, par une exponentielle
trigonométrique_, ce que M. Cauchy appelle très bien le rayon
_évanescent_ (du latin _evanescere_, s'épanouir, disparaître). Cet
extrait de lumière, ce rayon évanescent, fera la gloire de M. Cauchy.
Qu'on ose soutenir après cela que l'algèbre n'est plus bonne à rien!»
=69.=--Comme quoi l'intervention de la foudre empêcha qu'un impôt
fût mis sur le peuple.
En 1390, Charles VI et la reine Isabeau de Bavière assistaient à la
messe à Saint-Germain-en-Laye, tandis que le conseil délibérait sur
une taille générale.
Tout à coup l'orage se déclare, la foudre gronde et brise les vitraux,
dont les éclats viennent frapper l'autel. Les habitants tombent à
genoux, le prêtre finit la messe à la hâte, et la reine Isabeau,
croyant que le Ciel s'opposait lui-même à cette nouvelle taxe, dut
renoncer à de nouveaux subsides.
=70.=--_La fin d'un gourmand._--Grimod de la Reynière, si
célèbre par ses excentricités et ses écrits dans l'histoire de la
gastronomie française, était le fils d'un ancien fermier général, qui
lui avait laissé une grande fortune. Physiquement, la nature l'avait
fort disgracié, car cet arbitre du goût culinaire était une sorte
d'infirme, dont les bras portaient, au lieu de mains, deux appendices
étranges en forme de patte d'oie; intellectuellement assez bien doué,
il publia un certain nombre d'ouvrages peu remarquables au point de
vue littéraire, mais curieux par les sujets qui y sont traités,
notamment sept ou huit années (1803-1812) d'un _Almanach des
gourmands_, qui fit beaucoup de bruit en son temps, et le _Manuel de
l'Amphytrion_, qui est devenu un des classiques de la table.
Après avoir assez longtemps occupé la renommée, Grimod de la Reynière
tomba dans le plus profond oubli, et vers 1830 le docteur Roque, dans
son _Traité des plantes usuelles appliqué à la médecine et au régime
alimentaire_, consacrait à cet oublié la notice suivante:
«L'auteur de l'_Almanach des gourmands_, que beaucoup de gens croient
mort et enterré, est encore de ce monde. Il mange, il digère, il dort
dans la charmante vallée de Longpont. Mais comme il est changé! Si
vous lui parlez de sa haute renommée, il vous répond à peine: il veut
mourir, il invoque la mort comme la fin de son tourment; et si elle
tarde trop à venir, il saura bien devancer son heure. Et pourtant il
ne meurt pas: il attend.
«A neuf heures du matin il sonne ses domestiques. Il les gronde, il
crie, il extravague, il demande son potage aux fécules. Il l'avale.
Bientôt la digestion commence, le travail de l'estomac réagit sur le
cerveau; les idées ne sont plus les mêmes, le calme renaît, il n'est
plus question de mourir. Il parle, il cause tranquillement, il demande
des nouvelles de Paris et des vieux gourmands qui vivent encore.
«Lorsque la digestion est faite, il devient silencieux et s'endort
pour quelques heures. A son réveil les plaintes recommencent; il
pleure, il gémit, il s'emporte, il appelle de nouveau la mort à grands
cris. Mais vient l'heure du dîner, il se met à table, on le sert, il
mange copieusement de tous les plats, bien qu'il dise n'avoir besoin
de rien, puisque sa dernière heure approche. Au dessert sa figure se
ranime, ses sourcils se dressent, quelques éclairs sortent de ses yeux
enfoncés dans leurs orbites...
«Enfin on quitte la table. Le voilà dans une immense bergère; il
croise ses jambes, appuie sur ses genoux les moignons qui lui servent
de mains, et continue ses interrogations, toujours roulant sur la
gourmandise.
«--Les pluies ont été abondantes, il y aura beaucoup de
champignons dans nos bois à l'automne. Quel dommage que je ne puisse
plus marcher pour aller les cueillir moi-même! Comme nos cèpes sont
beaux! quel doux parfum! Vous reviendrez, n'est-ce pas, docteur? Vous
nous en ferez manger, vous présiderez à leur préparation.»
«La digestion commence, la parole devient rare, hésitante, peu à peu
ses yeux se ferment. Il est dix heures. On le couche, et le sommeil le
transporte dans le pays des songes. Il rêve à ce qu'il mangera le
lendemain.»
=71.=--Lorsqu'on donna la comédie de _l'Égoïsme_, par Cailhava,
le public s'aperçut, dès la première représentation, qu'un homme du
parterre applaudissait de toutes ses forces. Il fut remarqué encore à
la seconde, ainsi qu'aux suivantes. Ses claquements de mains
redoublaient à mesure que les représentations se succédaient. Un des
amis de l'auteur l'avertit de la bonne volonté du personnage, et lui
dit, en riant, que cela méritait bien un remerciement de sa part.
M. de Cailhava fut assez heureux pour apprendre le nom et découvrir
la demeure de l'original; il se rendit un matin chez cet amateur
si zélé: «Mon cher Monsieur, lui dit-il, je viens vous rendre
grâce de la bonne volonté que vous avez témoignée pour ma
comédie, et de toute la chaleur que vous avez mise pour la faire
réussir.--Trêve de remerciements, dit notre homme; j'avais parié
pour dix représentations, et je me suis arrangé pour ne pas perdre
le pari.»
=72.=--Le roi Louis XIII, qui passait souvent le temps à
s'ennuyer, ne laissait pas cependant de chercher à se créer des
occupations. «On ne saurait quasi compter, dit Tallemant des Réaux,
les beaux métiers qu'il apprit. Il savait faire des canons de cuir,
des lacets, des filets, des arquebuses, voire de la monnaie. Il était
bon confiturier, bon jardinier; il fit venir des pois verts qu'il
envoya vendre au marché. Une fois, il se mit à apprendre à larder
(voyez comme cela s'accorde bien: _larder_ et _Majesté_). J'ai peur
d'oublier un de ses métiers: il rasait bien; et un jour, il coupa la
barbe à tous ses officiers, ne leur laissant qu'un petit toupet au
menton. On en fit une chanson:
Hélas! ma pauvre barbe,
Qu'est-c' qui t'a faite ainsi?
C'est le grand roi Louis,
Treizième de ce nom,
Qui toute a ébarbé sa maison.
De là vint sans doute l'usage d'appeler _royale_ le bouquet de barbe
placé sous la lèvre inférieure.»
=73.=--Un grammairien demande à quelle conjugaison appartient le
verbe _sachoir_ ou _sacher_. Évidemment c'est là une demande ironique,
mais très bien motivée par l'étrange emploi que beaucoup de gens font
du subjonctif du verbe savoir, en lui donnant la forme de l'indicatif.
Après avoir dit, par exemple, très régulièrement: «Cela n'est pas
probable, que je sache,» on dira communément: «Je ne _sache_ pas que
cela soit probable.» Cette forme, qui semble admise aujourd'hui dans
le bon langage, ne reste pas moins _indicative_, et partant
nécessiterait l'adoption du verbe _sachoir_ ou _sacher_, qui devrait
se conjuguer ainsi: _Je sache, tu saches, nous sachons; je sachais; je
sacherai; je sacherais_, etc.
=74.=--Qu'appela-t-on, dans l'histoire, l'_Angélus du duc de
Bourgogne_?
--Jean sans Peur, duc de Bourgogne, après avoir fait assassiner,
à Paris, le 23 novembre 1407, Louis, duc d'Orléans, avoua son crime
dans une assemblée des princes du sang, et se vit obligé, pour éviter
le châtiment qu'il méritait, de s'enfuir au plus vite. Il n'échappa
qu'à grand'peine à une troupe de cavaliers qui le poursuivirent à
outrance. Il arriva dans ses États à une heure de l'après-midi; et, en
mémoire du péril qu'il avait couru, il ordonna que dorénavant les
cloches sonneraient à cette heure. Cette sonnerie s'appela, depuis,
l'_Angélus du duc de Bourgogne_.
=75.=--En 1361, _Laurent Celsi_ fut élu doge de Venise comme
successeur du doge Delphino. Le père de _Laurent Celsi_ vivait encore;
il montra en cette occasion une singulière faiblesse d'esprit. Se
croyant trop supérieur à son fils pour se découvrir en sa présence, et
ne pouvant éviter de le faire sans manquer à ce qu'il devait au chef
de l'État, il prit le parti d'aller toujours tête nue. Ce travers, de
la part d'un vieillard d'ailleurs respectable, ne fit aucune
impression sur l'esprit des nobles, qui se contentèrent d'en
plaisanter; mais le doge, touché de voir son père se donner en
spectacle par cette ridicule imagination, s'avisa de faire mettre une
croix sur le devant de la corne ducale; alors le bon vieillard ne fit
plus de difficulté de reprendre le chaperon. Quand il voyait son fils,
il se découvrait en disant: _C'est la croix que je salue, et non mon
fils, car, lui ayant donné la vie, il doit être au-dessous de moi._
[Illustration: FIG. 5.--Costume de cérémonie du doge de Venise,
d'après une estampe du recueil intitulé _Trionfi, faste e ceremonie
publiche della nobilissima citta di Venetia_ (1610).]
=76.=--Le nom de _lycée_, qui est aujourd'hui donné exclusivement aux
établissements d'instruction pour la jeunesse, servait à désigner,
chez les Grecs, les lieux où ils s'assemblaient pour les exercices du
corps. Dans la suite, ce mot devint le nom distinctif d'une secte ou
école philosophique. Le _Lycée_ en ce sens signifie l'école d'Aristote
(comme le _Portique_ signifie celle de Zénon), parce que l'endroit où
enseignait ce philosophe était voisin du temple d'Apollon Lycéen
(_Lukeios_, de _lukos_, loup, parce que ce dieu avait délivré une
contrée des loups qui l'infestaient). A la fin du siècle dernier, on
nomma _lycée_, par analogie, les lieux où se tenaient des assemblées
de gens de lettres, et notamment un établissement où se faisaient des
cours publics. Ce fut là que la Harpe professa les leçons de
littérature, qu'il publia d'ailleurs sous le nom de _Lycée_. Sous le
premier empire, les collèges royaux prirent ce nom, qu'ils perdirent à
la Restauration, pour le reprendre sous le second empire.
=77.=--On trouve dans les papiers du grand ministre Colbert le
relevé suivant, écrit de sa main, et suivi d'une note rappelant que ce
travail avait été présenté au roi, pour lui prouver que plus les États
ont d'institutions civiles et de garanties pour les citoyens, plus les
événements de leur histoire offrent une marche régulière et paisible,
et plus leur règne a de durée.
EMPEREURS ROMAINS DEPUIS JULES CÉSAR JUSQU'A CONSTANTIN V (775)
Morts naturellement 37
Assassinés 54
Empoisonnés 2
Expulsés du trône 5
Ayant abdiqué 6
Enterré vivant 1
Suicidés 5
Frappés de la foudre 2
Noyés 0
Mort inconnue 2
---
Soit en huit siècles environ 114
EMPEREURS D'OCCIDENT DEPUIS CHARLEMAGNE JUSQU'A FERDINAND III (1656)
Morts naturellement 32
Assassinés 8
Empoisonné 1
Expulsés 5
Ayant abdiqué 1
Enterrés vivants, suicidés, frappés de la foudre 0
Noyé 1
Mort inconnue 0
---
Soit en huit autres siècles 48
=78.=--On a beaucoup discuté sur la question de savoir si la
ciguë qui, chez les Grecs, servait à faire mourir les condamnés, était
la plante à laquelle les botanistes modernes ont donné ou conservé ce
nom, et, en fin de compte, l'on ne s'est guère accordé, sinon pour
reconnaître que les détails donnés par Platon, dans son _Phédon_, sur
la mort de Socrate, ne s'accordent guère avec les violents effets que
produirait l'empoisonnement par notre ciguë; et l'on a cru pouvoir
conclure que l'espèce d'engourdissement, de refroidissement graduel
auquel succomba, sans douleur en quelque sorte, l'illustre philosophe,
se rapporterait beaucoup mieux à une absorption d'opium ou suc du
pavot, dont nous savons que les anciens connaissaient les effets, qui
sont simplement somnifères à faible dose, et deviennent mortels quand
il est pris en plus forte quantité.
=79.=--Tel fut toujours chez les Anglais, en fait de procédure
criminelle, le respect de la liberté morale des accusés, que,
lorsqu'une cause était soumise au jury, le président du tribunal,
après avoir appelé les jurés à prendre séance, invitait l'accusé à les
regarder attentivement, afin que, lors même qu'il ne les connaissait
pas, il pût récuser ceux dont la physionomie le choquait ou le
troublait.
=80.=--Les charges de judicature, avant la Révolution,
s'achetaient comme aujourd'hui une étude de notaire ou d'avoué. La
vente de ces emplois datait de Louis XII, qui, ayant besoin d'argent,
crut qu'il valait mieux vendre les places de juges que de mettre de
nouveaux impôts sur le peuple. Or, avant Louis XII, il était de
tradition que tous les magistrats, en montant pour la première fois
sur leur tribunal, jurassent qu'ils n'avaient point acheté leur
charge; et il y eut cela de singulier quand ces charges devinrent
vénales, que l'on conserva l'obligation de ce serment: de telle sorte
que tous les nouveaux magistrats inauguraient leur entrée en charge
par un parjure.
Sous Henri IV, Guillaume Saly, ayant acheté la charge de lieutenant
général de la connétablie, s'obstina à ne point jurer contre la
vérité, et surtout contre la notoriété publique. Le roi approuva sa
conduite et abolit cet usage, où le ridicule se mêlait à l'odieux du
mensonge.
=81.=--Par qui fut introduit et planté en France le premier
marronnier d'Inde?
--La réponse à cette question se trouve dans un opuscule anonyme
publié en 1688, sous le titre de _Connaissance et Culture parfaite des
tulipes, anémones, œillets, oreilles-d'ours_, et dédié au célèbre Le
Nôtre.
«Les anémones (_anemone coronaria_) nous sont venues de
Constantinople. M. Bachelier, grand curieux de fleurs, les en apporta,
il y a environ quarante ans (soit 1640). Il apporta de ce même voyage
le marron qui produisit, au pied de la tour du Temple le marronnier
d'Inde qui fut le père de tous ceux qui sont en France et dans les
États voisins. Nos illustres curieux visitaient assidûment le jardin
de M. Bachelier; ils furent émerveillés de voir la floraison des
anémones. Quelques anémones doubles qui se trouvèrent parmi les
simples furent cause que M. Bachelier voulut les augmenter pendant
huit ou dix ans avant que d'en vendre; mais l'ardeur des autres
curieux fut trop véhémente pour admettre un terme aussi long; et quand
l'argent ne peut rien, l'adresse se met du jeu.
«L'invention dont se servit un de nos curieux, conseiller au
parlement, est trop spirituelle pour être tue. Cette graine ressemble
extrêmement à de la bourre; elle en porte même le nom et, quand elle
est tout à fait mûre, elle s'attache facilement aux étoffes de laine.
Ce conseiller alla donc voir les fleurs de M. Bachelier, dont la
graine était tout à fait mûre. Il y alla en robe de drap de palais
(étoffe un peu poilue) et commanda à son laquais de la laisser
traîner. Quand ces messieurs furent arrivés vers les anémones
fleuries, on mit la conversation sur une plante qui attira loin de là
les yeux de M. Bachelier, et d'un tour de robe on effleura quelques
têtes d'anémones, qui laissèrent de leurs graines à l'étoffe. Le
laquais, qui avait été sermonné d'avance, reprit aussitôt la queue de
la robe, la graine se cacha dans les replis, et M. Bachelier ne se
douta de rien.
«Mais la multiplication de ses fleurs lui apprit plus tard qu'il avait
été victime d'un tour d'adresse.»
=82.=--Jadis l'inauguration du prince de Carnie et Carinthie se
faisait de façon assez singulière.
Un paysan, suivi d'une foule d'autres villageois, se plaçait sur un
tas de pierres dans une certaine vallée; il y avait à sa droite un
bœuf noir et maigre, à sa gauche une cavale noire et maigre aussi.
Le prince destiné à régner s'avançait, habillé en berger, et portant
une houlette.
«Quel est cet homme qui s'avance d'un air si fier? demandait le
paysan.
--C'est le prince qui doit nous gouverner.
--Aimera-t-il la justice et tâchera-t-il de faire le bonheur de
son peuple?
--Oui.
--Il semble qu'il veut me déplacer de dessus ce tas de pierres.
De quel droit?»
On parlementait, le paysan ne consentait à s'éloigner que lorsqu'on
lui avait offert soixante deniers, la cavale et les habits du prince,
avec une exemption de tout impôt.
Mais avant de s'éloigner il donnait un léger soufflet au prince, et
allait chercher dans son bonnet de l'eau, qu'il lui présentait à
boire.
=83.=--«J'ai fait la remarque curieuse, dit le docteur Demret
dans son livre _la Médecine des passions_, que le plus grand nombre de
célibataires dont j'ai constaté le suicide n'avaient avec eux aucun
animal qui ait pu les distraire ou les consoler. Dans les visites que
j'ai faites pendant vingt-trois ans aux indigents du XIIe
arrondissement, j'ai maintes fois remarqué que les plus malheureux
partageaient encore leur pain et leur foyer avec un chien, dont les
caresses affectueuses les payaient largement de retour. Il y a sept ou
huit ans, j'ai vu dans la rue Mouffetard un crapaud apprivoisé, qui ne
voulait pas quitter le grabat sur lequel gisait le corps d'un
malheureux vieillard, dont il était depuis longtemps l'unique
société.»
Du même auteur:
«De vieux officiers m'ont assuré que dans l'armée le cheval diminue et
même anéantit la peur qu'éprouveraient les hommes aux heures de
combat, à ce point que maints fantassins, reconnus pour de grands
poltrons dans leur régiment, sont devenus d'une bravoure à toute
épreuve en passant dans la cavalerie.»
=84.=--D'où vient l'expression: _être tiré à quatre épingles_,
très souvent employée?
--Il est évident que cette façon de parler vient de l'époque où
le vêtement féminin comportait généralement le port d'un fichu, ou
mouchoir dit de cou. Ce fichu, formé d'une pièce carrée repliée dans
le sens diagonal et devenant ainsi triangulaire, avait une de ses
pointes dans le dos, et les deux autres croisées sur la poitrine ou
vers la ceinture. Or, comme la bonne tenue de ce fichu exigeait qu'il
fût bien tendu sur le buste, cette tension était obtenue à l'aide de
_quatre épingles_ placées l'une à la pointe dans le milieu du dos,
deux autres pour l'assujettir sur chaque épaule, et la dernière pour
le tenir croisé sur la poitrine.
=85.=--Rien de plus fréquent que de retrouver les mots attribués
à tel ou tel personnage dans des documents souvent très antérieurs à
l'époque où vivaient ces personnages.
Exemple: voici ce qu'on lit dans un recueil daté de 1804,
_l'Improvisateur_ de Salentin, de l'Oise:
«Le médecin Bouvard (mort en 1787) était un des plus savants mais un
des plus brusques médecins de la Faculté. Un domestique de
l'archevêque de Reims, Mgr de la Roche-Aymond, vint un jour le
chercher pour son maître, pris d'une violente colique.
«--J'y vais,» dit Bouvard, qui n'y alla pas. Le valet de chambre
revint: «De grâce, Monsieur, ne vous faites pas attendre plus
longtemps: monseigneur souffre comme un damné.
«--Déjà!» dit Bouvard.
Or, en 1838, M. de Talleyrand-Périgord, le célèbre diplomate, étant au
lit de mort, reçut la visite du roi Louis-Philippe, qui s'informa de
son état:
«Oh! je souffre comme un damné!» lui répondit le malade.
Les gazetiers du temps prétendent que le roi dit alors en _aparté_,
mais assez haut cependant pour être entendu de son entourage: «Quoi!
déjà!»
Bien que le mot soit depuis resté attaché à l'histoire anecdotique de
M. de Talleyrand, faut-il réellement croire qu'il fut prononcé dans
les circonstances où on le place?
Assurément le royal visiteur était assez spirituel pour le trouver,
mais il est difficile de croire qu'il ait laissé échapper une pareille
réflexion en présence du moribond, auprès duquel il s'était rendu pour
lui donner un témoignage public de considération particulière.
Le mot de Bouvard, prononcé à propos de la simple colique d'une
Éminence d'ailleurs non présente, ne constituait qu'une innocente
boutade; mais dans la bouche du roi, en pareil moment, il eût pris un
tout autre caractère.
Qui sait, du reste, si, pour l'attribuer un demi-siècle plus tôt au
célèbre médecin, un nouvelliste ne l'avait pas lui-même emprunté à
quelque Mémoire du temps passé?
=86.=--L'idée première de la loterie vient des Génois. Il était
d'usage dans cette république de tirer au sort le nom des cinq
sénateurs qui devaient remplacer dans certaines places ceux qui
sortaient de charge. Le sénat étant composé de quatre-vingt-dix
membres, on mettait dans une urne autant de boules, dont cinq
portaient une marque. Ceux des concurrents qui tiraient ces cinq
boules étaient élus aux charges vacantes. Comme on connaissait les
quatre-vingt-dix sénateurs qui devaient tirer, des particuliers
pariaient souvent avant le tirage pour tels ou tels. Ces paris
devinrent bientôt un objet de spéculation. Le gouvernement les
défendit; mais, des banquiers s'étant présentés pour en faire des
opérations régulières, ils y furent autorisés. Leur loterie se tira
pour la première fois en 1620 et ne tarda pas à s'établir chez les
nations voisines. Le jeu de loto ne date chez nous que de 1776, époque
où fut définitivement constituée la loterie royale, qui ne fut abolie
définitivement qu'en 1836.