conseillers, sur la témérité des conjectures qu'on avait formées.
L'erreur surtout commise au sujet du général Dumouriez était fort
significative. Voici les idées qui s'emparèrent malheureusement du
Premier Consul, et de ceux qui pensèrent comme lui en cette
circonstance. On tenait l'un de ces princes de Bourbon, auxquels il en
coûtait si peu d'ordonner des complots, et qui rencontraient des
imprudents et des fous toujours prompts à se compromettre à leur suite.
Il en fallait faire un exemple terrible, ou s'exposer à provoquer un
rire de mépris de la part des royalistes, en relâchant le prince après
l'avoir enlevé. Ils ne manqueraient pas de dire qu'après s'être rendu
coupable d'une étourderie en l'envoyant prendre à Ettenheim, on avait eu
peur de l'opinion publique, peur de l'Europe; qu'en un mot, on avait eu
la volonté du crime, mais qu'on n'en avait pas eu le courage. Au lieu de
les faire rire, il valait mieux les faire trembler. Ce prince, après
tout, était à Ettenheim, si près de la frontière, dans des circonstances
pareilles, pour quelque motif apparemment. Était-il possible qu'averti
comme il l'avait été (et des lettres trouvées chez lui le prouvaient),
était-il possible qu'il restât si près du danger, sans aucun but? qu'il
ne fût pas complice à quelque degré, du projet d'assassinat? Dans tous
les cas, il était certainement à Ettenheim, pour seconder un mouvement
d'émigrés dans l'intérieur, pour exciter à la guerre civile, pour porter
encore une fois les armes contre la France. Ces actes, les uns ou les
autres, étaient punis de peines sévères par les lois de tous les temps:
il fallait les lui appliquer.
[En marge: Le prince envoyé à Paris, et livré à une commission
militaire.]
Tels furent les raisonnements que le Premier Consul se fit à lui-même,
et qu'on lui répéta plus d'une fois. Il n'y eut plus de conseil comme
celui que nous avons rapporté; il y eut des entretiens fréquents, entre
le Premier Consul, et ceux qui flattaient sa passion. Il ne sortait pas
de cette funeste idée: les royalistes sont incorrigibles; il faut les
terrifier. On ordonna donc la translation du prince à Paris, et sa
comparution devant une commission militaire, pour avoir cherché à
exciter la guerre civile, et porté les armes contre la France. La
question ainsi posée était résolue d'avance, d'une manière sanglante. Le
18 mars le prince fut extrait de la citadelle de Strasbourg, et conduit
sous escorte à Paris.
Au moment où ce terrible sacrifice approchait, le Premier Consul voulut
être seul.
Il partit le 18 mars, dimanche des Rameaux, pour la Malmaison, retraite
où il était plus assuré de trouver l'isolement et le repos. Excepté les
Consuls, les ministres et ses frères, il n'y reçut personne. Il s'y
promenait seul des heures entières, affectant sur son visage un calme
qui n'était pas dans son coeur. La preuve de ses agitations est dans
son oisiveté même, car il ne dicta presque pas une lettre, pendant les
huit jours de son séjour à la Malmaison, exemple d'oisiveté unique dans
sa vie: et cependant Brest, Boulogne, le Texel, occupaient, quelques
jours avant, toute l'activité de sa pensée! Sa femme, qui était
instruite, comme toute sa famille, de l'arrestation du prince, sa femme,
qui, avec cette sympathie dont elle ne pouvait se défendre pour les
Bourbons, avait horreur de l'effusion du sang royal, qui, avec cette
prévoyance du coeur propre aux femmes, apercevait peut-être dans un acte
cruel des retours de vengeance possibles contre son époux, contre ses
enfants, contre elle-même, sa femme fondant en larmes lui parla
plusieurs fois du prince, ne croyant pas encore, mais craignant que sa
perte ne fût résolue. Le Premier Consul, qui mettait une sorte d'orgueil
à comprimer les mouvements de son coeur, généreux et bon, quoi qu'en
aient dit ceux qui ne l'ont pas connu, le Premier Consul repoussait ces
larmes, dont il craignait l'effet sur lui-même. Il répondait à madame
Bonaparte, avec une familiarité qu'il cherchait à rendre dure: Tu es une
femme, tu n'entends rien à ma politique; ton rôle est de te taire.--
Le malheureux prince partit le 18 mars de Strasbourg, arriva le 20 à
Paris, vers midi. Il fut retenu jusqu'à cinq heures à la barrière de
Charenton, gardé dans sa voiture par l'escorte qui l'accompagnait[33].
Il y avait en cette fatale occurrence quelque confusion dans les ordres,
parce qu'il y avait quelque agitation dans ceux qui les donnaient.
[Note 33: Il vient de paraître un écrit excellent, sur la
catastrophe du duc d'Enghien, par M. Nougarède de Fayet. Les
recherches consciencieuses et pleines de sagacité qui
distinguent ce morceau d'histoire spéciale, doivent lui
mériter la plus grande confiance. M. Nougarède de Fayet dit
que le prince fut conduit à la porte du ministère des
affaires étrangères. Il est possible que ce fait soit exact,
mais n'ayant pu le constater d'une manière certaine, j'ai
admis la tradition la plus générale.]
[En marge: Douleur et résistance de Murat.]
D'après les lois militaires, le commandant de la division devait former
la commission, la réunir, et ordonner l'exécution de la sentence. Murat
était commandant de Paris et de la division. Quand l'arrêté des Consuls
lui parvint, il fut saisi de douleur. Murat, comme nous l'avons dit,
était brave, quelquefois irréfléchi, mais parfaitement bon. Il avait
applaudi, quelques jours auparavant, à la vigueur du gouvernement, quand
on avait ordonné l'expédition d'Ettenheim; mais, chargé maintenant d'en
poursuivre les cruelles conséquences, son excellent coeur faillit. Il
dit avec désespoir à un de ses amis, en montrant les basques de son
uniforme, que le Premier Consul y voulait imprimer une tache de sang. Il
courut à Saint-Cloud, exprimer à son redoutable beau-frère les
sentiments dont il était pénétré. Le Premier Consul, qui lui-même était
plus enclin à les partager qu'il n'aurait voulu, cacha sous un visage de
fer l'agitation dont il était secrètement atteint. Il craignait que son
gouvernement ne parût faiblir devant le rejeton d'une race ennemie. Il
adressa de dures paroles à Murat, lui reprocha sa faiblesse, qu'il
qualifia en termes méprisants, et finit par lui dire, avec hauteur,
qu'il couvrirait ce qu'il appelait sa lâcheté, en signant lui-même de
sa main consulaire les ordres à donner dans la journée.
[En marge: Ordres donnés par le Premier Consul.]
Le Premier Consul avait rappelé le colonel Savary de cette falaise de
Biville, où l'on avait vainement attendu les princes mêlés au complot,
et il lui confia le soin de veiller au sacrifice du prince qui n'y avait
aucune part. Le colonel Savary était prêt à donner au Premier Consul sa
vie, son honneur. Il ne conseillait rien, il exécutait en soldat ce que
lui commandait un maître, auquel il portait un attachement sans bornes.
Le Premier Consul fit rédiger tous les ordres, les signa lui-même, puis
enjoignit à Savary de les porter à Murat, et d'aller à Vincennes pour
présider à leur exécution. Ces ordres étaient complets et positifs. Ils
contenaient la composition de la Commission, la désignation des colonels
de la garnison qui devaient en être membres, l'indication du général
Hullin comme président, l'injonction de se réunir immédiatement, pour
tout finir dans la nuit; et si, comme on ne pouvait en douter, la
condamnation était une condamnation à mort, de faire exécuter le
prisonnier sur-le-champ. Un détachement de la gendarmerie d'élite et de
la garnison devait se rendre à Vincennes, pour garder le tribunal, et
procéder à l'exécution de la sentence. Tels étaient ces ordres funestes,
signés de la propre main du Premier Consul. Légalement, ils devaient
être exécutés au nom de Murat; en réalité il n'y prit presque aucune
part. Le colonel Savary, comme il en avait reçu la mission, se rendit à
Vincennes, pour veiller à leur accomplissement.
Cependant tout n'était pas irrévocable dans ces ordres; il restait un
moyen encore de sauver le prince infortuné. M. Réal devait se
transporter à Vincennes, pour l'interroger longuement, et lui arracher
ce qu'il savait sur le complot, dont toujours on le croyait complice,
sans pouvoir en alléguer la preuve. M. Maret avait lui-même, dans la
soirée, déposé chez le conseiller d'État Réal l'injonction écrite de se
rendre à Vincennes pour faire cet interrogatoire. Si M. Réal voyait le
prisonnier, entendait de sa bouche la véridique explication des faits,
se sentait touché par sa franchise, par ses demandes instantes d'être
conduit devant le Premier Consul, M. Réal pouvait communiquer ses
impressions à celui qui tenait la vie du prince en ses puissantes mains.
Il y avait donc encore, même après la condamnation, un moyen de sortir
de l'affreuse voie dans laquelle on s'était engagé, en faisant au duc
d'Enghien une grâce noblement demandée, et noblement accordée!
C'était la dernière chance qui restât pour sauver la vie du jeune prince
et pour épargner une grande faute au Premier Consul. Ce dernier y
pensait dans ce moment, même après les ordres qu'il venait de donner. En
effet, pendant cette triste soirée du 20 mars, il était enfermé à la
Malmaison avec sa femme, son secrétaire, quelques dames et quelques
officiers. Seul, distrait, affectant le calme, il avait fini par
s'asseoir devant une table, et il jouait aux échecs avec l'une des dames
les plus distinguées de la cour consulaire[34], laquelle, sachant que
le prince était arrivé, tremblait d'épouvante en pensant aux
conséquences possibles de cette fatale journée. Elle n'osait lever les
yeux sur le Premier Consul, qui, dans sa distraction, murmura plusieurs
fois les vers les plus connus de nos poètes sur la clémence, d'abord
ceux que Corneille a mis dans la bouche d'Auguste, et puis ceux que
Voltaire a mis dans la bouche d'Alzire.
[Note 34: Cette dame est madame de Rémusat, et elle a
consigné ce récit dans ses Mémoires, restés manuscrits
jusqu'à ce jour, et aussi intéressants que spirituellement
écrits.]
Ce ne pouvait être là une sanglante ironie; elle eût été trop basse et
trop inutile. Mais cet homme si ferme était agité, et il revenait
parfois à considérer en lui-même la grandeur, la noblesse du pardon
accordé à un ennemi vaincu et désarmé. Cette dame crut le prince sauvé;
elle en fut remplie de joie. Malheureusement il n'en était rien.
[En marge: Arrêt de la commission militaire, et son exécution.]
La commission s'était réunie à la hâte, ses membres ignorant pour la
plupart de quel accusé il s'agissait. On leur dit que c'était un émigré
poursuivi pour avoir attenté aux lois de la République. On leur apprit
son nom. Quelques-uns de ces soldats de la République, enfants quand la
monarchie avait croulé, savaient à peine que le nom d'Enghien était
porté par l'héritier présomptif des Condés. Leur coeur cependant
souffrait d'une telle mission, car depuis plusieurs années on ne
condamnait plus d'émigrés. Le prince fut amené devant eux. Il était
calme, même fier, et doutait encore du sort qui l'attendait. Interrogé
sur son nom, sur ses actes, il répondit avec fermeté, repoussa toute
participation au complot actuellement poursuivi par la justice, mais
avoua peut-être avec trop d'ostentation, qu'il avait servi contre la
France, et qu'il était sur les bords du Rhin pour servir de nouveau, et
de la même manière. Le président insistant sur ce point avec l'intention
de lui révéler le danger d'une telle déclaration, faite en de tels
termes, il répéta ce qu'il avait dit, avec une assurance que le danger
ennoblissait, mais qui blessa ces vieux soldats, habitués à verser leur
sang pour défendre le sol de leur patrie. Cette impression fut fâcheuse.
Le prince demanda plusieurs fois, et avec force, à voir le Premier
Consul. On le ramena dans le donjon, et on entra en délibération. Bien
que ses déclarations répétées eussent révélé en lui un implacable ennemi
de la Révolution, ces coeurs de soldats étaient touchés par la jeunesse,
par le courage du prince. La question posée comme elle l'était, ne
pouvait amener qu'une solution funeste. Les lois de la République et de
tous les temps punissaient de peines capitales le fait de servir contre
la France. Cependant il y avait bien des lois violées contre le prince,
comme de l'avoir enlevé sur le sol étranger, comme de le priver d'un
défenseur, et c'étaient des considérations qui auraient dû agir sur la
détermination des juges. Dans la confusion où ils étaient plongés, ces
malheureux juges, affligés de leur rôle plus qu'on ne peut dire,
prononcèrent la mort. Cependant la plupart d'entre eux exprimèrent le
désir de renvoyer la sentence à la clémence du Premier Consul, et
surtout de lui présenter le prince, qui demandait à le voir. Mais les
ordres du matin, qui portaient de tout finir dans la nuit, étaient
précis. M. Réal seul pouvait, en arrivant, en interrogeant le prince,
obtenir un sursis. M. Réal ne parut point. La nuit s'était écoulée, le
jour approchait. On conduisit le prince dans un fossé du château, et là
il reçut, avec une fermeté digne de sa naissance, le feu des soldats de
la République, qu'il avait combattus tant de fois du milieu des rangs
autrichiens. Tristes représailles de la guerre civile! Il fut enseveli
sur la place même où il était tombé.
Le colonel Savary partit immédiatement, pour rendre compte au Premier
Consul de l'exécution de ses ordres.
En route, il rencontra M. Réal, qui venait interroger le prisonnier. Ce
conseiller d'État, exténué de fatigue par un travail de plusieurs jours
et de plusieurs nuits, avait défendu à ses domestiques de l'éveiller.
L'ordre du Premier Consul ne lui avait été remis qu'à cinq heures du
matin. Il arrivait, mais trop tard. Ce n'était pas une machination
ourdie, comme on l'a dit, pour surprendre un crime au Premier Consul;
point du tout. C'était un accident, un pur accident, qui avait ôté au
prince infortuné la seule chance de sauver sa vie, et au Premier Consul
une heureuse occasion de sauver une tache à sa gloire. Déplorable
conséquence de la violation des formes ordinaires de la justice! Quand
on viole ces formes sacrées, inventées par l'expérience des siècles,
pour garder la vie des hommes de l'erreur des juges, on est à la merci
d'un hasard, d'une légèreté! La vie des accusés, l'honneur des
gouvernements, dépendent quelquefois de la rencontre la plus fortuite!
Sans doute la résolution du Premier Consul était prise, mais il était
agité; et si le cri du malheureux Condé demandant la vie, fût arrivé
jusqu'à lui, ce cri ne l'aurait pas trouvé insensible; il eût cédé à son
coeur, il aurait été glorieux d'y céder.
Le colonel Savary arriva fort ému à la Malmaison. Sa présence provoqua
une scène de douleur. Madame Bonaparte, en le voyant, devina que tout
était fini, et se mit à verser des larmes. M. de Caulaincourt poussait
des cris de désespoir, en disant qu'on avait voulu le déshonorer. Le
colonel Savary pénétra dans le cabinet du Premier Consul, qui était seul
avec M. de Meneval. Il lui rendit compte de ce qui avait été fait à
Vincennes. Le Premier Consul lui dit tout de suite: Réal a-t-il vu le
prisonnier?--Le colonel avait à peine achevé sa réponse négative, que M.
Réal parut, et s'excusa en tremblant de l'inexécution des ordres qu'il
avait reçus. Sans exprimer ni approbation ni blâme, le Premier Consul
congédia ces instruments de ses volontés, s'enferma dans une pièce de sa
bibliothèque, et y demeura seul pendant plusieurs heures.
[En marge: Paroles du Premier Consul sur la mort du duc d'Enghien.]
Le soir, quelques personnes de sa famille dînaient à la Malmaison. Les
visages étaient graves et tristes. On n'osait point parler, on ne parla
point. Le Premier Consul était silencieux comme tout le monde. Ce
silence finit par être embarrassant. En sortant de table, il le rompit
lui-même. M. de Fontanes étant arrivé dans le moment, devint le seul
interlocuteur du Premier Consul. Il était épouvanté de l'acte dont le
bruit remplissait Paris, mais il ne se serait pas permis d'en dire son
sentiment, dans le lieu où il se trouvait. Il écouta beaucoup, et
répondit rarement. Le Premier Consul parlant presque toujours, et
cherchant à remplir le vide laissé par le silence des assistants,
discourut sur les princes de tous les temps, sur les empereurs romains,
sur les rois de France, sur Tacite, sur les jugements de cet historien,
sur les cruautés qu'on prête souvent aux chefs d'empire quand ils n'ont
cédé qu'à des nécessités inévitables; enfin, arrivant par de longs
détours au tragique sujet de la journée, il prononça ces paroles: On
veut détruire la Révolution en s'attaquant à ma personne: je la
défendrai, car je suis la Révolution, moi, moi... On y regardera à
partir d'aujourd'hui, car on saura _de quoi nous sommes capables_.--
Il est affligeant pour l'honneur de l'humanité d'être obligé de dire,
que la terreur inspirée par le Premier Consul agit efficacement sur les
princes de Bourbon et sur les émigrés. Ils ne se crurent plus en sûreté,
en voyant que le sol germanique n'avait pas même couvert le malheureux
duc d'Enghien; et, à partir de ce jour, les complots de ce genre
cessèrent. Mais cette triste utilité ne saurait justifier de tels actes!
Mieux valait un danger de plus pour la personne du Premier Consul, si
souvent exposée sur les champs de bataille, que la sécurité acquise à un
tel prix.
Le bruit se répandit bientôt dans Paris qu'un prince avait été saisi,
transféré à Vincennes, et fusillé. L'effet fut grand et déplorable.
Depuis l'arrestation de Pichegru et de Georges, le Premier Consul était
devenu l'objet de toutes les sollicitudes. On était indigné contre tous
ceux qui s'étaient associés à des chouans pour menacer sa vie; on était
fort sévère pour Moreau, dont la culpabilité moins démontrée commençait
cependant à devenir vraisemblable; on faisait des voeux ardents pour
l'homme qui ne cessait pas d'être, aux yeux de tous, le génie tutélaire
de la France. La sanglante exécution de Vincennes opéra une réaction
subite. Les royalistes furent prodigieusement irrités et plus effrayés
encore; mais les gens honnêtes furent désolés de voir un gouvernement
admirable jusque-là, tremper les mains dans le sang, et en un jour se
mettre au niveau de ceux qui avaient fait mourir Louis XVI, et, il faut
le reconnaître, sans l'excuse des passions révolutionnaires, qui en 1793
avaient troublé les têtes les plus fermes et les coeurs les meilleurs.
Il n'y avait de satisfaits que les révolutionnaires ardents, ceux dont
le Premier Consul était venu terminer le règne insensé. Ils le
trouvaient en un jour devenu presque leur égal. Aucun d'eux ne craignait
plus que le général Bonaparte travaillât désormais pour les Bourbons.
Singulière misère de l'esprit humain! Cet homme extraordinaire, d'un
esprit si grand, si juste, d'un coeur si généreux, était naguère encore
plein de sévérité pour les révolutionnaires, et pour leurs excès! Il
jugeait leurs égarements sans aucune indulgence, quelquefois même sans
aucune justice. Il leur reprochait amèrement d'avoir versé le sang de
Louis XVI, déshonoré la Révolution, rendu la France inconciliable avec
l'Europe! Il jugeait ainsi dans le calme de sa raison: et tout à coup,
quand ses passions avaient été excitées, il avait égalé, en un instant,
l'acte commis sur la personne de Louis XVI, qu'il reprochait si
amèrement à ses devanciers, et s'était placé à l'égard de l'Europe dans
un état d'opposition morale, qui rendit bientôt la guerre générale
inévitable, et l'obligea d'aller chercher la paix, paix magnifique il
est vrai, aux extrémités de l'Europe, à Tilsitt!
Combien de tels spectacles sont propres à confondre l'orgueil de la
raison humaine, et à enseigner que le plus transcendant génie ne sauve
pas des fautes les plus vulgaires, quand on abandonne aux passions, même
pour un seul instant, le gouvernement de soi-même!
Mais, pour être tout à fait justes, après avoir déploré ce funeste
égarement des passions, remontons à ceux qui le provoquèrent. Quels
furent-ils? Toujours ces mêmes émigrés, qui, après avoir irrité la
Révolution innocente encore, quittèrent leur patrie, pour chercher en
tous lieux des ennemis à la France. Cette Révolution, revenue de ses
égarements, et conduite par un grand homme, se montrait maintenant sage,
humaine et pacifique. Ces émigrés, elle les avait rappelés, réintégrés
dans leur patrie, dans leurs biens, et se préparait à leur rendre tout
l'éclat de leur ancienne situation. Comment répondaient-ils à tant de
clémence? Étaient-ils reconnaissants, paisibles au moins? Non. Ils
étaient allés chez une nation voisine, jalouse de notre grandeur, et ils
s'étaient servis des libertés de cette nation pour les tourner contre la
France. À force d'indignes pamphlets, ils avaient irrité l'orgueil de
deux peuples trop faciles à exciter; et, après avoir contribué à leur
remettre les armes à la main, ils ne s'étaient pas bornés à être les
soldats du gouvernement britannique, ils lui avaient prêté le secours
des complots. On avait tramé une indigne conspiration; on avait coloré
de sophismes misérables un projet d'assassinat; on avait envoyé en
France Georges et Pichegru. S'il y avait un coeur que la gloire du
Premier Consul eût blessé, c'est à lui qu'on avait eu recours. On avait
égaré, perverti le faible Moreau; on l'avait trompé, on s'était fait
tromper par lui; et puis, quand, à force d'imprudences, on avait été
découvert par l'oeil vigilant de l'homme qu'on voulait détruire, on
s'était dénoncé les uns les autres; et l'on avait cru se justifier, se
relever en disant bien haut qu'un prince français devait être à la tête
de ces horribles exploits! Le grand homme contre lequel étaient dirigés
de si odieux complots, révolté d'être en butte aux meurtrières attaques
de ceux qu'il avait arrachés à la persécution, avait cédé à une colère
funeste. Il avait attendu au pied d'un rocher ce prince dont on lui
annonçait l'arrivée; il l'avait attendu vainement, et, la tête troublée
par les déclarations des conjurés eux-mêmes, il avait aperçu, en effet,
un prince sur les bords du Rhin, qui attendait là le renouvellement de
la guerre civile. À cette vue, sa raison s'était égarée; il avait pris
ce prince pour le chef des conspirateurs qui menaçaient sa vie; il avait
mis une sorte d'orgueil à le saisir sur le sol germanique, à frapper un
Bourbon comme un individu vulgaire, et il l'avait frappé pour apprendre
aux émigrés et à l'Europe combien il était dangereux et insensé de
s'attaquer à sa personne.