d'Artois me fit entendre qu'en raison de la confiance qu'il
avait en moi et du zèle que j'avais toujours témoigné, il
désirait que j'en fisse partie; c'est ce qui me détermina à
passer sur le premier bâtiment.
Je dois vous observer qu'au moment de mon départ, j'ai
hautement déclaré que, si tous ces moyens n'avaient pas le
cachet de la loyauté, je me retirerais et repasserais en
Russie...............
_Demande._ Est-il à votre connaissance que le général Moreau
voyait Pichegru et Georges Cadoudal?
_Réponse._ J'ai su qu'il y avait eu une conférence
très-sérieuse à Chaillot maison numéro six, où logeait
Georges Cadoudal, entre ledit Cadoudal, le général Moreau, et
Pichegru, ex-général.
On m'a assuré que Georges Cadoudal, après différentes
ouvertures et explications, avait dit au général Moreau: Si
vous voulez, je vous laisserai avec Pichegru, et alors vous
finirez peut-être par vous entendre;
Qu'enfin le résultat n'avait laissé que des incertitudes
désagréables, attendu que Georges Cadoudal et Pichegru
paraissaient bien fidèles à la cause du prince; mais que
Moreau restait indécis, et faisait soupçonner des idées
d'intérêts particuliers. J'ai su, depuis, qu'il y avait eu
d'autres conférences entre le général Moreau et l'ex-général
Pichegru.
_Extrait de l'interrogatoire subi par M. Jules de Polignac
devant le conseiller d'État Réal_, le 16 ventôse (7 mars),
_et cité dans l'acte d'accusation._
Tome I, page 61.
Interpellé.........
A répondu: Que lui paraissant, ainsi qu'à son frère, que ce
qu'on voulait faire n'était pas aussi noble qu'ils devaient
naturellement l'espérer, ils avaient parlé de se retirer en
Hollande.
Invité à expliquer le motif de ses craintes;
Il a répondu, qu'il soupçonnait qu'au lieu de remplir une
mission quelconque relative à un changement de gouvernement,
il était question d'agir contre un seul individu, et que
c'était le Premier Consul que le parti de Georges se
proposait d'attaquer.]
[En marge: Résolution persistante du Premier Consul de frapper un prince
de Bourbon.]
Plût au ciel que le Premier Consul se fût contenté de ce qu'il avait
sous la main pour confondre ses ennemis! Il avait le moyen de les faire
trembler, en leur infligeant légalement les peines contenues dans nos
codes; il pouvait de plus les couvrir de confusion, car les preuves
obtenues étaient accablantes. C'était plus qu'il n'en fallait à sa
sûreté et à son honneur. Mais, comme nous l'avons déjà dit, indulgent
alors pour les révolutionnaires, il était indigné contre les royalistes,
révolté de leur ingratitude, et résolu à leur faire sentir le poids de
sa puissance. Il y avait dans son coeur, outre la vengeance, un autre
sentiment: c'était une sorte d'orgueil. Il disait tout haut, à tout
venant, qu'un Bourbon pour lui n'était pas plus que Moreau ou Pichegru,
et même moins; que ces princes, se croyant inviolables, compromettaient
à leur gré une foule de malheureux de tout rang, et puis se mettaient à
l'abri derrière la mer; qu'ils avaient tort de tant compter sur cet
asile; qu'il finirait bien par en prendre un, et que celui-là il le
ferait fusiller comme un coupable ordinaire; qu'il fallait qu'on sût
enfin à qui on avait affaire, en s'attaquant à lui; qu'il n'avait pas
plus peur de verser le sang d'un Bourbon que le sang du dernier des
chouans; qu'il apprendrait bientôt au monde que les partis étaient tous
égaux à ses yeux; que ceux qui attireraient sur leur tête sa main
redoutable, en sentiraient le poids, quels qu'ils fussent, et qu'après
avoir été le plus clément des hommes, on verrait qu'il pouvait devenir
le plus terrible.
[En marge: Les dispositions du Premier Consul peu combattues.]
Personne n'osait le contredire: le consul Lebrun se taisait; le consul
Cambacérès se taisait aussi, en laissant voir pourtant cette
désapprobation silencieuse, qui était sa résistance à certains actes du
Premier Consul. M. Fouché, qui voulait se remettre en faveur, et qui,
porté en général à l'indulgence, désirait néanmoins brouiller le
gouvernement avec les royalistes, approuvait fort la nécessité d'un
exemple. M. de Talleyrand, qui certes n'était pas cruel, mais qui ne
savait jamais contredire le pouvoir, à moins qu'il n'en fût devenu
l'ennemi, et qui avait à un degré funeste le goût de lui plaire quand il
l'aimait, M. de Talleyrand disait aussi avec M. Fouché, qu'on avait trop
fait pour les royalistes, qu'à force de les bien traiter, on était allé
jusqu'à donner aux hommes de la Révolution des doutes fâcheux, et qu'il
fallait punir enfin, punir sévèrement et sans exception. Sauf le consul
Cambacérès, tout le monde flattait cette colère, qui, dans le moment,
n'avait pas besoin d'être flattée pour devenir redoutable, peut-être
cruelle.
[En marge: Grâce offerte et promise à Pichegru.]
Cette idée de porter tout le châtiment sur les royalistes seuls, pour ne
montrer que clémence aux révolutionnaires, était si enracinée alors dans
l'esprit du Premier Consul, qu'il essaya pour Pichegru ce qu'il avait
voulu faire pour Moreau. Une pitié profonde l'avait saisi en pensant à
la situation affreuse de ce général illustre, associé à des chouans,
exposé à perdre devant un tribunal non-seulement la vie, mais les
derniers restes de son honneur.--Belle fin, dit-il à M. Réal, belle fin
pour le vainqueur de la Hollande! Mais il ne faut pas que les hommes de
la Révolution se dévorent entre eux. Il y a long-temps que je songe à
Cayenne; c'est le plus beau pays de la terre pour y fonder une colonie.
Pichegru y a été proscrit, il le connaît; il est de tous nos généraux
le plus capable d'y créer un grand établissement. Allez le trouver dans
sa prison, dites-lui que je lui pardonne, que ce n'est ni à lui, ni à
Moreau, ni à ses pareils, que je veux faire sentir les rigueurs de la
justice. Demandez-lui combien il faut d'hommes et de millions pour
fonder une colonie à Cayenne; je les lui donnerai, et il ira refaire sa
gloire, en rendant des services à la France.--
M. Réal porta dans la prison de Pichegru ces nobles paroles. Quand
celui-ci les entendit, il refusa d'abord d'y croire; il imagina qu'on
voulait le séduire pour l'engager à trahir ses compagnons d'infortune.
Bientôt, convaincu par l'insistance de M. Réal, qui ne lui demandait
aucune révélation, puisqu'on savait tout, il s'émut: son âme fermée
s'ouvrit, il versa des larmes, et parla longuement de Cayenne. Il avoua
que, par une singulière prévision, il avait souvent, dans son exil,
songé à ce qu'on pourrait y faire, et préparé même des projets. On verra
bientôt par quelle fatale rencontre les généreuses intentions du Premier
Consul n'eurent pour effet qu'une déplorable catastrophe.
Il attendait toujours avec la plus vive impatience des nouvelles du
colonel Savary, placé en sentinelle avec cinquante hommes à la falaise
de Biville. Le colonel était en observation depuis vingt et quelques
jours, et aucun débarquement n'avait lieu. Le brick du capitaine Wright
paraissait chaque soir, courait des bordées, mais ne touchait jamais au
rivage, soit, comme nous l'avons dit, que les passagers que portait le
capitaine Wright attendissent un signal qu'on ne leur faisait pas, soit
que les nouvelles de Paris les engageassent à ne pas débarquer. Le
colonel Savary dut enfin déclarer que sa mission se prolongeait
inutilement et sans but.
[En marge: Recherche sur la situation présente des princes de Bourbon.]
[En marge: Sous-officier envoyé à Ettenheim pour observer le duc
d'Enghien.]
Le Premier Consul, dépité de ne pas saisir l'un de ces princes qui en
voulaient à sa vie, promenait ses regards sur tous les lieux où ils
résidaient. Un matin, dans son cabinet, entouré de MM. de Talleyrand et
Fouché, il se faisait énumérer les membres de cette famille infortunée,
autant à plaindre pour ses fautes que pour ses malheurs. On lui disait
que Louis XVIII, avec le duc d'Angoulême, habitait Varsovie; que M. le
comte d'Artois et le duc de Berry se trouvaient à Londres; que les
princes de Condé se trouvaient aussi à Londres, hors un seul, le
troisième, le plus jeune, le plus entreprenant, le duc d'Enghien, qui
vivait à Ettenheim, fort près de Strasbourg. C'était de ce côté aussi
que MM. Taylor, Smith et Drake, agents anglais, cherchaient à fomenter
des intrigues. L'idée que ce jeune prince pouvait se servir du pont de
Strasbourg, comme le comte d'Artois avait voulu se servir de la falaise
de Biville, vint tout à coup à l'esprit du Premier Consul, et il résolut
d'envoyer sur les lieux un sous-officier de gendarmerie intelligent,
pour prendre des informations. On en avait un qui avait servi autrefois,
lorsqu'il était jeune, auprès des princes de Condé. On lui ordonna de se
déguiser, de se rendre à Ettenheim, et de se procurer des renseignements
sur le prince, sur son genre de vie, sur ses relations.
Le sous-officier partit avec cette commission, et se rendit à
Ettenheim. Le prince y vivait depuis quelque temps auprès d'une
princesse de Rohan, à laquelle il était fort attaché, partageant son
temps entre cette affection et le goût de la chasse, qu'il satisfaisait
dans la Forêt-Noire. Il avait reçu ordre du cabinet britannique de se
rendre aux bords du Rhin, sans doute dans la prévision du mouvement dont
MM. Drake, Smith et Taylor donnaient la fausse espérance à leur
gouvernement. Ce prince croyait avoir à faire prochainement la guerre
contre son pays, déplorable rôle qui avait déjà été le sien pendant
plusieurs années. Mais rien ne prouve qu'il connût le complot de
Georges. Tout porte à croire, au contraire, qu'il l'ignorait. Il
s'absentait souvent pour aller à la chasse, et même, disaient quelques
personnes, pour assister au spectacle à Strasbourg. Il est certain que
ce bruit avait reçu assez de consistance, pour que son père lui écrivît
de Londres, et lui donnât l'avis d'être plus prudent, en termes assez
sévères[32]. Ce prince avait auprès de lui quelques émigrés attachés à
sa personne, notamment un certain marquis de Thumery.
[Note 32: _Le prince de Condé au duc d'Enghien._
Wanstead, le 16 juin 1803.
MON CHER ENFANT,
On assure ici, depuis plus de six mois, que vous avez été
faire un voyage à Paris; d'autres disent que vous n'avez
été qu'à Strasbourg. Il faut convenir que c'était un peu
inutilement risquer votre vie et votre liberté: car, pour
vos principes, je suis très-tranquille de ce côté-là; ils
sont aussi profondément gravés dans votre coeur que dans
les nôtres. Il me semble qu'à présent vous pourriez nous
confier le passé, et, si la chose est vraie, ce que vous
avez observé dans vos voyages.
À propos de votre santé, qui nous est si chère à tant de
titres, je vous ai mandé, il est vrai, que la position où
vous êtes pouvait être très-utile à beaucoup d'égards.
Mais vous êtes bien près: prenez garde à vous, et ne
négligez aucune précaution pour être averti à temps et
faire votre retraite en sûreté, au cas qu'il passât par la
tête du Consul de vous faire enlever. N'allez pas croire
qu'il y ait du courage à tout braver à cet
égard................
_Signé_: LOUIS-JOSEPH DE BOURBON.]
[En marge: Rapport du sous-officier envoyé à Ettenheim.]
Le sous-officier envoyé pour prendre des renseignements arriva déguisé,
et se fit donner, dans la maison même du prince, une foule de détails
dont il était facile à des esprits prévenus de tirer de funestes
inductions. On disait que le jeune duc s'absentait souvent; qu'il
s'absentait même pour plusieurs jours, quelquefois, ajoutait-on, pour
aller à Strasbourg. Il avait avec lui un personnage qu'on présentait
comme beaucoup plus important qu'il n'était, et qui s'appelait d'un nom
que les Allemands, auteurs de ces rapports, prononçaient mal, et de
manière à faire croire que c'était le général Dumouriez. Ce personnage
était le marquis de Thumery, dont nous venons de citer le nom, et que le
sous-officier, trompé par la prononciation allemande, prit de bonne foi
pour le célèbre général Dumouriez. Il consigna ces détails dans son
rapport, écrit, comme on le voit, sous l'influence des illusions les
plus malheureuses, et envoyé sur-le-champ à Paris.
[En marge: Fatal concours du rapport fait sur le duc d'Enghien, avec la
déposition d'un domestique de Georges.]
Ce rapport fatal arriva le 10 mars au matin. La veille au soir, dans la
nuit, et le matin encore du même jour, une déposition non moins fatale
avait été plusieurs fois renouvelée. On avait obtenu cette déposition
du nommé Léridant, qui était le serviteur de Georges, arrêté avec lui.
Il avait résisté d'abord aux interrogations pressantes de la justice;
puis il avait fini par parler avec une sincérité qui semblait complète;
et il venait enfin de déclarer qu'en effet il y avait un complot, qu'un
prince était à la tête de ce complot, que ce prince allait arriver, ou
était même arrivé; que quant à lui, il avait lieu de le croire, car il
avait vu venir quelquefois chez Georges un homme jeune, bien élevé, bien
vêtu, objet du respect général. Cette déposition, souvent répétée, et
chaque fois avec de nouveaux détails, avait été portée au Premier
Consul. Le rapport du sous-officier de gendarmerie lui ayant été remis
au même instant, il se produisit dans sa tête le plus funeste concours
d'idées. Les absences du duc d'Enghien se lièrent avec la prétendue
présence d'un prince à Paris. Ce jeune homme pour lequel les conjurés
montraient tant de respect, ne pouvait être un prince venu de Londres,
car la falaise de Biville était soigneusement gardée. Ce ne pouvait être
que le duc d'Enghien, venant en quarante-huit heures d'Ettenheim à
Paris, et retournant de Paris à Ettenheim dans le même espace de temps,
après quelques moments passés au milieu de ses complices. Mais, ce qui
achevait aux yeux du Premier Consul cette malheureuse démonstration,
c'était la présence supposée de Dumouriez. Le plan se complétait ainsi
d'une manière frappante. Le comte d'Artois devait arriver par la
Normandie avec Pichegru, le duc d'Enghien par l'Alsace avec Dumouriez.
Les Bourbons pour rentrer en France se faisaient accompagner par deux
célèbres généraux de la République. La tête, ordinairement si saine, si
forte du Premier Consul, ne tint pas à tant d'apparences trompeuses. Il
fut convaincu. Il faut avoir vu des esprits tendus par une recherche de
ce genre, surtout si une passion quelconque les dispose à croire ce
qu'ils soupçonnent, pour comprendre à quel point les inductions sont
promptes, et pour bénir cent fois les lenteurs de la justice, qui
sauvent les hommes de ces fatales conclusions, tirées si vite de
quelques coïncidences fortuites.
Le Premier Consul, en lisant le rapport du sous-officier envoyé à
Ettenheim, que venait de lui remettre le général Moncey, commandant de
la gendarmerie, fut saisi d'une extrême agitation. Il reçut fort mal M.
Réal qui survint dans le moment, lui reprocha de lui avoir laissé
ignorer si long-temps des détails d'une telle importance, et il crut de
très-bonne foi tenir la seconde et la plus redoutable partie du complot.
Cette fois la mer ne l'arrêtait plus; le Rhin, le duc de Baden, le corps
germanique n'étaient pas des obstacles pour lui. Il convoqua
sur-le-champ un conseil extraordinaire, composé des trois Consuls, des
ministres, et de M. Fouché, redevenu ministre de fait, quoiqu'il n'en
eût plus le titre. Il appela en même temps aux Tuileries les généraux
Ordener et Caulaincourt. Mais, en attendant ces messieurs, il avait pris
des cartes du Rhin, pour ordonner un plan d'enlèvement, et, ne trouvant
pas celles qu'il cherchait, il renversait confusément à terre toutes
les cartes de sa bibliothèque. M. de Meneval, homme doux, sage,
incorruptible, dont il ne pouvait jamais se passer, parce qu'il lui
dictait ses lettres les plus secrètes, M. de Meneval s'était absenté ce
jour-là pour quelques instants. Il le fit appeler aux Tuileries avec des
reproches très-peu mérités sur son absence, et continua son travail sur
la carte du Rhin dans un état d'émotion extraordinaire.
Le conseil eut lieu. Un témoin oculaire en a consigné le récit dans ses
mémoires.
[En marge: Conseil extraordinaire dans lequel est résolu l'enlèvement du
duc d'Enghien.]
[En marge: Opinion du consul Cambacérès.]
L'idée d'enlever le prince et le général Dumouriez, sans s'inquiéter de
la violation du sol germanique, en adressant toutefois une excuse pour
la forme au grand-duc de Baden, fut sur-le-champ proposée. Le Premier
Consul demanda les avis, mais avec toutes les apparences d'une
résolution prise. Cependant il écouta les objections avec patience. Son
collègue Lebrun parut effrayé de l'effet qu'un tel événement produirait
en Europe. Le consul Cambacérès eut le courage de résister ouvertement à
l'avis qu'on venait de proposer. Il s'efforça de montrer tout ce
qu'avait de dangereux une résolution de cette nature, soit pour le
dedans, soit pour le dehors, et le caractère de violence qu'elle ne
pouvait manquer d'imprimer au gouvernement du Premier Consul. Il fit
valoir surtout cette considération, qu'il serait déjà bien grave
d'arrêter, de juger, de fusiller un prince du sang royal, même surpris
en flagrant délit sur le sol français, mais que l'aller chercher sur le
sol étranger, c'était, indépendamment d'une violation de territoire, le
saisir quand il avait pour lui toutes les apparences de l'innocence, et
se donner à soi toutes les apparences d'un abus odieux de la force; il
conjura le Premier Consul, pour sa gloire personnelle, pour l'honneur de
sa politique, de ne pas se permettre un acte qui replacerait son
gouvernement au rang de ces gouvernements révolutionnaires, dont il
avait mis tant de soin à se distinguer. Il insista enfin plusieurs fois
avec une chaleur qui ne lui était pas ordinaire, et proposa, comme terme
moyen, d'attendre que ce prince, ou tout autre, fût saisi sur le
territoire français, pour lui appliquer alors les lois du temps, dans
toute leur rigueur. Cette proposition ne fut point admise. On répondit
qu'il ne fallait plus espérer que le prince destiné à s'introduire par
la Normandie ou par le Rhin, vînt s'exposer à des dangers certains,
inévitables, quand déjà Georges et tous les agents de la conspiration
étaient arrêtés; que d'ailleurs, en allant prendre celui qui se trouvait
à Ettenheim, on prendrait avec lui ses papiers et ses complices, qu'on
acquerrait ainsi des preuves qui attesteraient sa criminalité, et que
dès lors on pourrait sévir en s'appuyant sur l'évidence acquise; que
souffrir patiemment qu'à la faveur d'un territoire étranger les émigrés
conspirassent aux portes de France, c'était accorder la plus dangereuse
des impunités; que les Bourbons et leurs partisans recommenceraient tous
les jours; qu'il faudrait punir dix fois pour une, tandis qu'en frappant
un grand coup, on rentrerait ensuite dans le système de clémence naturel
au Premier Consul; que les royalistes avaient besoin d'un
avertissement; que, relativement à la question de territoire, il fallait
donner à ces petits princes allemands une leçon comme à tout le monde;
que, du reste, c'était rendre un service au grand-duc de Baden, que de
prendre le prince sans le lui demander, car il lui serait impossible de
refuser l'extradition à une puissance comme la France, et il serait mis
au ban de l'Europe pour l'avoir accordée. On ajouta enfin qu'il ne
s'agissait, après tout, que de s'assurer de la personne du prince, de
ses complices, de ses papiers; qu'on verrait après ce qu'il faudrait
faire quand on le tiendrait, et quand on aurait examiné les preuves et
le degré de sa culpabilité.
Le Premier Consul entendit à peine ce qui fut dit pour et contre; il
écouta comme un homme résolu. Personne ne put se vanter d'avoir influé
sur sa détermination. Cependant il ne parut pas savoir mauvais gré à M.
Cambacérès de sa résistance.--Je sais, dit-il, le motif qui vous fait
parler; c'est votre dévouement pour moi. Je vous en remercie; mais je ne
me laisserai pas tuer sans me défendre. Je vais faire trembler ces
gens-là, et leur enseigner à se tenir tranquilles.--
[En marge: Ordres donnés pour l'enlèvement.]
L'idée de terrifier les royalistes, de leur apprendre qu'on ne
s'attaquait pas impunément à un homme comme lui, de leur faire connaître
que le sang sacré des Bourbons n'avait pas à ses yeux plus de valeur que
celui de tout autre personnage illustre de la République, cette idée et
d'autres dans lesquelles le calcul, la vengeance, l'orgueil de sa
puissance, avaient une part égale, le dominaient violemment. Il donna
les ordres immédiatement. En présence du général Berthier, il prescrivit
aux colonels Ordener et Caulaincourt la conduite qu'ils avaient à tenir.
Le colonel Ordener devait se rendre sur les bords du Rhin, prendre avec
lui 300 dragons, quelques pontonniers et plusieurs brigades de
gendarmerie, pourvoir ces troupes de vivres pour quatre jours, emporter
une somme d'argent, afin de n'être point à charge aux habitants, passer
le fleuve à Rheinau, courir sur Ettenheim, envelopper la ville, enlever
le prince et tous les émigrés qui l'entouraient. Pendant ce temps, un
autre détachement, appuyé de quelques pièces d'artillerie, devait se
porter par Kehl à Offenbourg, et rester là en observation, jusqu'à ce
que l'opération fût achevée. Tout de suite après, le colonel
Caulaincourt devait se rendre auprès du grand-duc de Baden, pour lui
présenter une note contenant des explications sur l'acte qu'on venait de
commettre. L'explication consistait à dire qu'en souffrant ces
rassemblements d'émigrés, on avait obligé le gouvernement français à les
dissiper lui-même; que d'ailleurs la nécessité d'agir promptement et
secrètement n'avait pas permis une entente préalable avec le
gouvernement badois.
Il est inutile d'ajouter qu'en donnant ces ordres aux officiers chargés
de les exécuter, le Premier Consul ne prenait pas la peine d'expliquer
quelles étaient ses intentions en enlevant le prince, ni ce qu'il
voulait faire de lui. Il commandait en général à des hommes qui
obéissaient en soldats. Cependant le colonel Caulaincourt, que des
relations de naissance attachaient à l'ancienne famille royale, et
particulièrement aux Condés, était profondément triste, bien qu'il n'eût
pour sa part qu'une lettre à porter, et qu'il fût bien loin de prévoir
l'horrible catastrophe qui se préparait. Le Premier Consul ne parut pas
y prendre garde, et leur enjoignit à tous de se mettre en route au
sortir des Tuileries.
[En marge: Arrestation du duc d'Enghien, le 15 mars.]
Les ordres qu'il venait de donner furent ponctuellement exécutés. Cinq
jours après, c'est-à-dire le 15 mars, le détachement de dragons, avec
toutes les précautions ordonnées, partit de Schelestadt, passa le Rhin,
surprit et enveloppa la petite ville d'Ettenheim, avant qu'aucune
nouvelle de ce mouvement pût y parvenir. Le prince, qui avait reçu
antérieurement des conseils de prudence, mais qui au moment même n'eut
point d'avis positif de l'expédition dirigée contre sa personne, se
trouvait alors dans la demeure qu'il avait coutume d'habiter à
Ettenheim. En se voyant assailli par une troupe armée, il voulut d'abord
se défendre, mais il en comprit bientôt l'impossibilité. Il se rendit,
déclara lui-même son nom à ceux qui le cherchaient sans le connaître,
et, avec un vif chagrin de perdre sa liberté, car l'étendue du péril lui
était encore inconnue, il se laissa conduire à Strasbourg, et enfermer
dans la citadelle.
[En marge: On ne trouve à Ettenheim ni les papiers qu'on cherchait, ni
le général Dumouriez.]
On n'avait découvert ni les papiers importants qu'on avait espéré se
procurer, ni le général Dumouriez qu'on supposait auprès du prince, ni
aucune de ces preuves du complot tant alléguées pour motiver
l'expédition. Au lieu du général Dumouriez, on avait trouvé le marquis
de Thumery et quelques autres émigrés de peu d'importance. Le rapport
contenant les stériles détails de l'arrestation fut envoyé immédiatement
à Paris.
[En marge: Opinion qu'on se fait sur le rôle du prince dans la
conspiration.]