Lorsqu'il fut question d'un second débarquement, le comte

d'Artois me fit entendre qu'en raison de la confiance qu'il

avait en moi et du zèle que j'avais toujours témoigné, il

désirait que j'en fisse partie; c'est ce qui me détermina à

passer sur le premier bâtiment.

Je dois vous observer qu'au moment de mon départ, j'ai

hautement déclaré que, si tous ces moyens n'avaient pas le

cachet de la loyauté, je me retirerais et repasserais en

Russie...............

_Demande._ Est-il à votre connaissance que le général Moreau

voyait Pichegru et Georges Cadoudal?

_Réponse._ J'ai su qu'il y avait eu une conférence

très-sérieuse à Chaillot maison numéro six, où logeait

Georges Cadoudal, entre ledit Cadoudal, le général Moreau, et

Pichegru, ex-général.

On m'a assuré que Georges Cadoudal, après différentes

ouvertures et explications, avait dit au général Moreau: Si

vous voulez, je vous laisserai avec Pichegru, et alors vous

finirez peut-être par vous entendre;

Qu'enfin le résultat n'avait laissé que des incertitudes

désagréables, attendu que Georges Cadoudal et Pichegru

paraissaient bien fidèles à la cause du prince; mais que

Moreau restait indécis, et faisait soupçonner des idées

d'intérêts particuliers. J'ai su, depuis, qu'il y avait eu

d'autres conférences entre le général Moreau et l'ex-général

Pichegru.

_Extrait de l'interrogatoire subi par M. Jules de Polignac

devant le conseiller d'État Réal_, le 16 ventôse (7 mars),

_et cité dans l'acte d'accusation._

Tome I, page 61.

Interpellé.........

A répondu: Que lui paraissant, ainsi qu'à son frère, que ce

qu'on voulait faire n'était pas aussi noble qu'ils devaient

naturellement l'espérer, ils avaient parlé de se retirer en

Hollande.

Invité à expliquer le motif de ses craintes;

Il a répondu, qu'il soupçonnait qu'au lieu de remplir une

mission quelconque relative à un changement de gouvernement,

il était question d'agir contre un seul individu, et que

c'était le Premier Consul que le parti de Georges se

proposait d'attaquer.]

[En marge: Résolution persistante du Premier Consul de frapper un prince

de Bourbon.]

Plût au ciel que le Premier Consul se fût contenté de ce qu'il avait

sous la main pour confondre ses ennemis! Il avait le moyen de les faire

trembler, en leur infligeant légalement les peines contenues dans nos

codes; il pouvait de plus les couvrir de confusion, car les preuves

obtenues étaient accablantes. C'était plus qu'il n'en fallait à sa

sûreté et à son honneur. Mais, comme nous l'avons déjà dit, indulgent

alors pour les révolutionnaires, il était indigné contre les royalistes,

révolté de leur ingratitude, et résolu à leur faire sentir le poids de

sa puissance. Il y avait dans son coeur, outre la vengeance, un autre

sentiment: c'était une sorte d'orgueil. Il disait tout haut, à tout

venant, qu'un Bourbon pour lui n'était pas plus que Moreau ou Pichegru,

et même moins; que ces princes, se croyant inviolables, compromettaient

à leur gré une foule de malheureux de tout rang, et puis se mettaient à

l'abri derrière la mer; qu'ils avaient tort de tant compter sur cet

asile; qu'il finirait bien par en prendre un, et que celui-là il le

ferait fusiller comme un coupable ordinaire; qu'il fallait qu'on sût

enfin à qui on avait affaire, en s'attaquant à lui; qu'il n'avait pas

plus peur de verser le sang d'un Bourbon que le sang du dernier des

chouans; qu'il apprendrait bientôt au monde que les partis étaient tous

égaux à ses yeux; que ceux qui attireraient sur leur tête sa main

redoutable, en sentiraient le poids, quels qu'ils fussent, et qu'après

avoir été le plus clément des hommes, on verrait qu'il pouvait devenir

le plus terrible.

[En marge: Les dispositions du Premier Consul peu combattues.]

Personne n'osait le contredire: le consul Lebrun se taisait; le consul

Cambacérès se taisait aussi, en laissant voir pourtant cette

désapprobation silencieuse, qui était sa résistance à certains actes du

Premier Consul. M. Fouché, qui voulait se remettre en faveur, et qui,

porté en général à l'indulgence, désirait néanmoins brouiller le

gouvernement avec les royalistes, approuvait fort la nécessité d'un

exemple. M. de Talleyrand, qui certes n'était pas cruel, mais qui ne

savait jamais contredire le pouvoir, à moins qu'il n'en fût devenu

l'ennemi, et qui avait à un degré funeste le goût de lui plaire quand il

l'aimait, M. de Talleyrand disait aussi avec M. Fouché, qu'on avait trop

fait pour les royalistes, qu'à force de les bien traiter, on était allé

jusqu'à donner aux hommes de la Révolution des doutes fâcheux, et qu'il

fallait punir enfin, punir sévèrement et sans exception. Sauf le consul

Cambacérès, tout le monde flattait cette colère, qui, dans le moment,

n'avait pas besoin d'être flattée pour devenir redoutable, peut-être

cruelle.

[En marge: Grâce offerte et promise à Pichegru.]

Cette idée de porter tout le châtiment sur les royalistes seuls, pour ne

montrer que clémence aux révolutionnaires, était si enracinée alors dans

l'esprit du Premier Consul, qu'il essaya pour Pichegru ce qu'il avait

voulu faire pour Moreau. Une pitié profonde l'avait saisi en pensant à

la situation affreuse de ce général illustre, associé à des chouans,

exposé à perdre devant un tribunal non-seulement la vie, mais les

derniers restes de son honneur.--Belle fin, dit-il à M. Réal, belle fin

pour le vainqueur de la Hollande! Mais il ne faut pas que les hommes de

la Révolution se dévorent entre eux. Il y a long-temps que je songe à

Cayenne; c'est le plus beau pays de la terre pour y fonder une colonie.

Pichegru y a été proscrit, il le connaît; il est de tous nos généraux

le plus capable d'y créer un grand établissement. Allez le trouver dans

sa prison, dites-lui que je lui pardonne, que ce n'est ni à lui, ni à

Moreau, ni à ses pareils, que je veux faire sentir les rigueurs de la

justice. Demandez-lui combien il faut d'hommes et de millions pour

fonder une colonie à Cayenne; je les lui donnerai, et il ira refaire sa

gloire, en rendant des services à la France.--

M. Réal porta dans la prison de Pichegru ces nobles paroles. Quand

celui-ci les entendit, il refusa d'abord d'y croire; il imagina qu'on

voulait le séduire pour l'engager à trahir ses compagnons d'infortune.

Bientôt, convaincu par l'insistance de M. Réal, qui ne lui demandait

aucune révélation, puisqu'on savait tout, il s'émut: son âme fermée

s'ouvrit, il versa des larmes, et parla longuement de Cayenne. Il avoua

que, par une singulière prévision, il avait souvent, dans son exil,

songé à ce qu'on pourrait y faire, et préparé même des projets. On verra

bientôt par quelle fatale rencontre les généreuses intentions du Premier

Consul n'eurent pour effet qu'une déplorable catastrophe.

Il attendait toujours avec la plus vive impatience des nouvelles du

colonel Savary, placé en sentinelle avec cinquante hommes à la falaise

de Biville. Le colonel était en observation depuis vingt et quelques

jours, et aucun débarquement n'avait lieu. Le brick du capitaine Wright

paraissait chaque soir, courait des bordées, mais ne touchait jamais au

rivage, soit, comme nous l'avons dit, que les passagers que portait le

capitaine Wright attendissent un signal qu'on ne leur faisait pas, soit

que les nouvelles de Paris les engageassent à ne pas débarquer. Le

colonel Savary dut enfin déclarer que sa mission se prolongeait

inutilement et sans but.

[En marge: Recherche sur la situation présente des princes de Bourbon.]

[En marge: Sous-officier envoyé à Ettenheim pour observer le duc

d'Enghien.]

Le Premier Consul, dépité de ne pas saisir l'un de ces princes qui en

voulaient à sa vie, promenait ses regards sur tous les lieux où ils

résidaient. Un matin, dans son cabinet, entouré de MM. de Talleyrand et

Fouché, il se faisait énumérer les membres de cette famille infortunée,

autant à plaindre pour ses fautes que pour ses malheurs. On lui disait

que Louis XVIII, avec le duc d'Angoulême, habitait Varsovie; que M. le

comte d'Artois et le duc de Berry se trouvaient à Londres; que les

princes de Condé se trouvaient aussi à Londres, hors un seul, le

troisième, le plus jeune, le plus entreprenant, le duc d'Enghien, qui

vivait à Ettenheim, fort près de Strasbourg. C'était de ce côté aussi

que MM. Taylor, Smith et Drake, agents anglais, cherchaient à fomenter

des intrigues. L'idée que ce jeune prince pouvait se servir du pont de

Strasbourg, comme le comte d'Artois avait voulu se servir de la falaise

de Biville, vint tout à coup à l'esprit du Premier Consul, et il résolut

d'envoyer sur les lieux un sous-officier de gendarmerie intelligent,

pour prendre des informations. On en avait un qui avait servi autrefois,

lorsqu'il était jeune, auprès des princes de Condé. On lui ordonna de se

déguiser, de se rendre à Ettenheim, et de se procurer des renseignements

sur le prince, sur son genre de vie, sur ses relations.

Le sous-officier partit avec cette commission, et se rendit à

Ettenheim. Le prince y vivait depuis quelque temps auprès d'une

princesse de Rohan, à laquelle il était fort attaché, partageant son

temps entre cette affection et le goût de la chasse, qu'il satisfaisait

dans la Forêt-Noire. Il avait reçu ordre du cabinet britannique de se

rendre aux bords du Rhin, sans doute dans la prévision du mouvement dont

MM. Drake, Smith et Taylor donnaient la fausse espérance à leur

gouvernement. Ce prince croyait avoir à faire prochainement la guerre

contre son pays, déplorable rôle qui avait déjà été le sien pendant

plusieurs années. Mais rien ne prouve qu'il connût le complot de

Georges. Tout porte à croire, au contraire, qu'il l'ignorait. Il

s'absentait souvent pour aller à la chasse, et même, disaient quelques

personnes, pour assister au spectacle à Strasbourg. Il est certain que

ce bruit avait reçu assez de consistance, pour que son père lui écrivît

de Londres, et lui donnât l'avis d'être plus prudent, en termes assez

sévères[32]. Ce prince avait auprès de lui quelques émigrés attachés à

sa personne, notamment un certain marquis de Thumery.

[Note 32: _Le prince de Condé au duc d'Enghien._

Wanstead, le 16 juin 1803.

MON CHER ENFANT,

On assure ici, depuis plus de six mois, que vous avez été

faire un voyage à Paris; d'autres disent que vous n'avez

été qu'à Strasbourg. Il faut convenir que c'était un peu

inutilement risquer votre vie et votre liberté: car, pour

vos principes, je suis très-tranquille de ce côté-là; ils

sont aussi profondément gravés dans votre coeur que dans

les nôtres. Il me semble qu'à présent vous pourriez nous

confier le passé, et, si la chose est vraie, ce que vous

avez observé dans vos voyages.

À propos de votre santé, qui nous est si chère à tant de

titres, je vous ai mandé, il est vrai, que la position où

vous êtes pouvait être très-utile à beaucoup d'égards.

Mais vous êtes bien près: prenez garde à vous, et ne

négligez aucune précaution pour être averti à temps et

faire votre retraite en sûreté, au cas qu'il passât par la

tête du Consul de vous faire enlever. N'allez pas croire

qu'il y ait du courage à tout braver à cet

égard................

_Signé_: LOUIS-JOSEPH DE BOURBON.]

[En marge: Rapport du sous-officier envoyé à Ettenheim.]

Le sous-officier envoyé pour prendre des renseignements arriva déguisé,

et se fit donner, dans la maison même du prince, une foule de détails

dont il était facile à des esprits prévenus de tirer de funestes

inductions. On disait que le jeune duc s'absentait souvent; qu'il

s'absentait même pour plusieurs jours, quelquefois, ajoutait-on, pour

aller à Strasbourg. Il avait avec lui un personnage qu'on présentait

comme beaucoup plus important qu'il n'était, et qui s'appelait d'un nom

que les Allemands, auteurs de ces rapports, prononçaient mal, et de

manière à faire croire que c'était le général Dumouriez. Ce personnage

était le marquis de Thumery, dont nous venons de citer le nom, et que le

sous-officier, trompé par la prononciation allemande, prit de bonne foi

pour le célèbre général Dumouriez. Il consigna ces détails dans son

rapport, écrit, comme on le voit, sous l'influence des illusions les

plus malheureuses, et envoyé sur-le-champ à Paris.

[En marge: Fatal concours du rapport fait sur le duc d'Enghien, avec la

déposition d'un domestique de Georges.]

Ce rapport fatal arriva le 10 mars au matin. La veille au soir, dans la

nuit, et le matin encore du même jour, une déposition non moins fatale

avait été plusieurs fois renouvelée. On avait obtenu cette déposition

du nommé Léridant, qui était le serviteur de Georges, arrêté avec lui.

Il avait résisté d'abord aux interrogations pressantes de la justice;

puis il avait fini par parler avec une sincérité qui semblait complète;

et il venait enfin de déclarer qu'en effet il y avait un complot, qu'un

prince était à la tête de ce complot, que ce prince allait arriver, ou

était même arrivé; que quant à lui, il avait lieu de le croire, car il

avait vu venir quelquefois chez Georges un homme jeune, bien élevé, bien

vêtu, objet du respect général. Cette déposition, souvent répétée, et

chaque fois avec de nouveaux détails, avait été portée au Premier

Consul. Le rapport du sous-officier de gendarmerie lui ayant été remis

au même instant, il se produisit dans sa tête le plus funeste concours

d'idées. Les absences du duc d'Enghien se lièrent avec la prétendue

présence d'un prince à Paris. Ce jeune homme pour lequel les conjurés

montraient tant de respect, ne pouvait être un prince venu de Londres,

car la falaise de Biville était soigneusement gardée. Ce ne pouvait être

que le duc d'Enghien, venant en quarante-huit heures d'Ettenheim à

Paris, et retournant de Paris à Ettenheim dans le même espace de temps,

après quelques moments passés au milieu de ses complices. Mais, ce qui

achevait aux yeux du Premier Consul cette malheureuse démonstration,

c'était la présence supposée de Dumouriez. Le plan se complétait ainsi

d'une manière frappante. Le comte d'Artois devait arriver par la

Normandie avec Pichegru, le duc d'Enghien par l'Alsace avec Dumouriez.

Les Bourbons pour rentrer en France se faisaient accompagner par deux

célèbres généraux de la République. La tête, ordinairement si saine, si

forte du Premier Consul, ne tint pas à tant d'apparences trompeuses. Il

fut convaincu. Il faut avoir vu des esprits tendus par une recherche de

ce genre, surtout si une passion quelconque les dispose à croire ce

qu'ils soupçonnent, pour comprendre à quel point les inductions sont

promptes, et pour bénir cent fois les lenteurs de la justice, qui

sauvent les hommes de ces fatales conclusions, tirées si vite de

quelques coïncidences fortuites.

Le Premier Consul, en lisant le rapport du sous-officier envoyé à

Ettenheim, que venait de lui remettre le général Moncey, commandant de

la gendarmerie, fut saisi d'une extrême agitation. Il reçut fort mal M.

Réal qui survint dans le moment, lui reprocha de lui avoir laissé

ignorer si long-temps des détails d'une telle importance, et il crut de

très-bonne foi tenir la seconde et la plus redoutable partie du complot.

Cette fois la mer ne l'arrêtait plus; le Rhin, le duc de Baden, le corps

germanique n'étaient pas des obstacles pour lui. Il convoqua

sur-le-champ un conseil extraordinaire, composé des trois Consuls, des

ministres, et de M. Fouché, redevenu ministre de fait, quoiqu'il n'en

eût plus le titre. Il appela en même temps aux Tuileries les généraux

Ordener et Caulaincourt. Mais, en attendant ces messieurs, il avait pris

des cartes du Rhin, pour ordonner un plan d'enlèvement, et, ne trouvant

pas celles qu'il cherchait, il renversait confusément à terre toutes

les cartes de sa bibliothèque. M. de Meneval, homme doux, sage,

incorruptible, dont il ne pouvait jamais se passer, parce qu'il lui

dictait ses lettres les plus secrètes, M. de Meneval s'était absenté ce

jour-là pour quelques instants. Il le fit appeler aux Tuileries avec des

reproches très-peu mérités sur son absence, et continua son travail sur

la carte du Rhin dans un état d'émotion extraordinaire.

Le conseil eut lieu. Un témoin oculaire en a consigné le récit dans ses

mémoires.

[En marge: Conseil extraordinaire dans lequel est résolu l'enlèvement du

duc d'Enghien.]

[En marge: Opinion du consul Cambacérès.]

L'idée d'enlever le prince et le général Dumouriez, sans s'inquiéter de

la violation du sol germanique, en adressant toutefois une excuse pour

la forme au grand-duc de Baden, fut sur-le-champ proposée. Le Premier

Consul demanda les avis, mais avec toutes les apparences d'une

résolution prise. Cependant il écouta les objections avec patience. Son

collègue Lebrun parut effrayé de l'effet qu'un tel événement produirait

en Europe. Le consul Cambacérès eut le courage de résister ouvertement à

l'avis qu'on venait de proposer. Il s'efforça de montrer tout ce

qu'avait de dangereux une résolution de cette nature, soit pour le

dedans, soit pour le dehors, et le caractère de violence qu'elle ne

pouvait manquer d'imprimer au gouvernement du Premier Consul. Il fit

valoir surtout cette considération, qu'il serait déjà bien grave

d'arrêter, de juger, de fusiller un prince du sang royal, même surpris

en flagrant délit sur le sol français, mais que l'aller chercher sur le

sol étranger, c'était, indépendamment d'une violation de territoire, le

saisir quand il avait pour lui toutes les apparences de l'innocence, et

se donner à soi toutes les apparences d'un abus odieux de la force; il

conjura le Premier Consul, pour sa gloire personnelle, pour l'honneur de

sa politique, de ne pas se permettre un acte qui replacerait son

gouvernement au rang de ces gouvernements révolutionnaires, dont il

avait mis tant de soin à se distinguer. Il insista enfin plusieurs fois

avec une chaleur qui ne lui était pas ordinaire, et proposa, comme terme

moyen, d'attendre que ce prince, ou tout autre, fût saisi sur le

territoire français, pour lui appliquer alors les lois du temps, dans

toute leur rigueur. Cette proposition ne fut point admise. On répondit

qu'il ne fallait plus espérer que le prince destiné à s'introduire par

la Normandie ou par le Rhin, vînt s'exposer à des dangers certains,

inévitables, quand déjà Georges et tous les agents de la conspiration

étaient arrêtés; que d'ailleurs, en allant prendre celui qui se trouvait

à Ettenheim, on prendrait avec lui ses papiers et ses complices, qu'on

acquerrait ainsi des preuves qui attesteraient sa criminalité, et que

dès lors on pourrait sévir en s'appuyant sur l'évidence acquise; que

souffrir patiemment qu'à la faveur d'un territoire étranger les émigrés

conspirassent aux portes de France, c'était accorder la plus dangereuse

des impunités; que les Bourbons et leurs partisans recommenceraient tous

les jours; qu'il faudrait punir dix fois pour une, tandis qu'en frappant

un grand coup, on rentrerait ensuite dans le système de clémence naturel

au Premier Consul; que les royalistes avaient besoin d'un

avertissement; que, relativement à la question de territoire, il fallait

donner à ces petits princes allemands une leçon comme à tout le monde;

que, du reste, c'était rendre un service au grand-duc de Baden, que de

prendre le prince sans le lui demander, car il lui serait impossible de

refuser l'extradition à une puissance comme la France, et il serait mis

au ban de l'Europe pour l'avoir accordée. On ajouta enfin qu'il ne

s'agissait, après tout, que de s'assurer de la personne du prince, de

ses complices, de ses papiers; qu'on verrait après ce qu'il faudrait

faire quand on le tiendrait, et quand on aurait examiné les preuves et

le degré de sa culpabilité.

Le Premier Consul entendit à peine ce qui fut dit pour et contre; il

écouta comme un homme résolu. Personne ne put se vanter d'avoir influé

sur sa détermination. Cependant il ne parut pas savoir mauvais gré à M.

Cambacérès de sa résistance.--Je sais, dit-il, le motif qui vous fait

parler; c'est votre dévouement pour moi. Je vous en remercie; mais je ne

me laisserai pas tuer sans me défendre. Je vais faire trembler ces

gens-là, et leur enseigner à se tenir tranquilles.--

[En marge: Ordres donnés pour l'enlèvement.]

L'idée de terrifier les royalistes, de leur apprendre qu'on ne

s'attaquait pas impunément à un homme comme lui, de leur faire connaître

que le sang sacré des Bourbons n'avait pas à ses yeux plus de valeur que

celui de tout autre personnage illustre de la République, cette idée et

d'autres dans lesquelles le calcul, la vengeance, l'orgueil de sa

puissance, avaient une part égale, le dominaient violemment. Il donna

les ordres immédiatement. En présence du général Berthier, il prescrivit

aux colonels Ordener et Caulaincourt la conduite qu'ils avaient à tenir.

Le colonel Ordener devait se rendre sur les bords du Rhin, prendre avec

lui 300 dragons, quelques pontonniers et plusieurs brigades de

gendarmerie, pourvoir ces troupes de vivres pour quatre jours, emporter

une somme d'argent, afin de n'être point à charge aux habitants, passer

le fleuve à Rheinau, courir sur Ettenheim, envelopper la ville, enlever

le prince et tous les émigrés qui l'entouraient. Pendant ce temps, un

autre détachement, appuyé de quelques pièces d'artillerie, devait se

porter par Kehl à Offenbourg, et rester là en observation, jusqu'à ce

que l'opération fût achevée. Tout de suite après, le colonel

Caulaincourt devait se rendre auprès du grand-duc de Baden, pour lui

présenter une note contenant des explications sur l'acte qu'on venait de

commettre. L'explication consistait à dire qu'en souffrant ces

rassemblements d'émigrés, on avait obligé le gouvernement français à les

dissiper lui-même; que d'ailleurs la nécessité d'agir promptement et

secrètement n'avait pas permis une entente préalable avec le

gouvernement badois.

Il est inutile d'ajouter qu'en donnant ces ordres aux officiers chargés

de les exécuter, le Premier Consul ne prenait pas la peine d'expliquer

quelles étaient ses intentions en enlevant le prince, ni ce qu'il

voulait faire de lui. Il commandait en général à des hommes qui

obéissaient en soldats. Cependant le colonel Caulaincourt, que des

relations de naissance attachaient à l'ancienne famille royale, et

particulièrement aux Condés, était profondément triste, bien qu'il n'eût

pour sa part qu'une lettre à porter, et qu'il fût bien loin de prévoir

l'horrible catastrophe qui se préparait. Le Premier Consul ne parut pas

y prendre garde, et leur enjoignit à tous de se mettre en route au

sortir des Tuileries.

[En marge: Arrestation du duc d'Enghien, le 15 mars.]

Les ordres qu'il venait de donner furent ponctuellement exécutés. Cinq

jours après, c'est-à-dire le 15 mars, le détachement de dragons, avec

toutes les précautions ordonnées, partit de Schelestadt, passa le Rhin,

surprit et enveloppa la petite ville d'Ettenheim, avant qu'aucune

nouvelle de ce mouvement pût y parvenir. Le prince, qui avait reçu

antérieurement des conseils de prudence, mais qui au moment même n'eut

point d'avis positif de l'expédition dirigée contre sa personne, se

trouvait alors dans la demeure qu'il avait coutume d'habiter à

Ettenheim. En se voyant assailli par une troupe armée, il voulut d'abord

se défendre, mais il en comprit bientôt l'impossibilité. Il se rendit,

déclara lui-même son nom à ceux qui le cherchaient sans le connaître,

et, avec un vif chagrin de perdre sa liberté, car l'étendue du péril lui

était encore inconnue, il se laissa conduire à Strasbourg, et enfermer

dans la citadelle.

[En marge: On ne trouve à Ettenheim ni les papiers qu'on cherchait, ni

le général Dumouriez.]

On n'avait découvert ni les papiers importants qu'on avait espéré se

procurer, ni le général Dumouriez qu'on supposait auprès du prince, ni

aucune de ces preuves du complot tant alléguées pour motiver

l'expédition. Au lieu du général Dumouriez, on avait trouvé le marquis

de Thumery et quelques autres émigrés de peu d'importance. Le rapport

contenant les stériles détails de l'arrestation fut envoyé immédiatement

à Paris.

[En marge: Opinion qu'on se fait sur le rôle du prince dans la

conspiration.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 40 / 42 段