M. Régnier revint aux Tuileries pour rapporter le résultat de

l'interrogatoire de Moreau.--Hé bien, reprit le Premier Consul,

puisqu'il ne veut pas s'ouvrir à moi, il faudra bien qu'il s'ouvre à la

justice.--Le Premier Consul fit donc suivre l'affaire avec la dernière

rigueur, et déploya la plus extrême activité pour saisir les coupables.

Il songeait surtout à sauver l'honneur de son gouvernement,

très-gravement compromis, si on ne fournissait la preuve de la réalité

du complot, par la double arrestation de Georges et de Pichegru. Sans

cette arrestation, il passait pour un bas envieux, qui avait voulu

compromettre et perdre le second général de la République. On prenait

tous les jours de nouveaux complices de la conjuration qui ne laissaient

aucun doute sur l'ensemble et les détails du plan, particulièrement sur

la résolution d'assaillir la voiture du Premier Consul entre Saint-Cloud

et Paris, sur la présence d'un jeune prince à la tête des conjurés, sur

l'arrivée de Pichegru pour se concerter avec Moreau, sur leurs

divergences de vues, sur les retards qui s'en étaient suivis, et qui

avaient amené leur perte à tous. On connaissait donc tous les faits,

mais on ne prenait encore aucun des chefs, dont la présence aurait

convaincu les esprits les plus incrédules; on ne prenait pas le prince

tant attendu, dont le Premier Consul, dans sa colère, voulait faire un

sanglant sacrifice. Le colonel Savary, placé à la falaise de Biville,

écrivait qu'il avait tout vu, tout vérifié sur les lieux mêmes, et qu'il

avait constaté la parfaite exactitude des révélations obtenues quant au

mode des débarquements, quant à la route mystérieuse frayée entre

Biville et Paris, quant à l'existence du petit bâtiment qui chaque soir

courait des bordées le long de la côte, et semblait toujours vouloir

s'approcher, sans s'approcher jamais. On avait lieu de croire que les

signaux convenus entre les conjurés, n'étant pas faits sur le sommet de

la falaise (parce qu'on ne les connaissait pas), ou bien des

avertissements ayant été envoyés de Paris à Londres, le nouveau

débarquement était contremandé ou au moins suspendu. Le colonel Savary

avait ordre d'attendre avec une imperturbable patience.

[En marge: Loi contre ceux qui donneront asile à Georges et à ses

complices.]

Dans Paris, on saisissait chaque jour la trace de Pichegru ou de

Georges. On avait failli les arrêter, mais chaque fois on les avait

manqués d'un instant. Le Premier Consul, qui ne ménageait pas les

moyens, résolut de présenter une loi, dont le caractère prouvera quelle

idée on se faisait, au sortir de la Révolution, des garanties des

citoyens, aujourd'hui si respectées. On proposa donc au Corps Législatif

une loi par laquelle tout individu qui recèlerait Georges, Pichegru et

soixante de leurs complices, dont on donnait le signalement, serait

puni, non pas de la prison ou des fers, mais de la mort. Quiconque, les

ayant vus, ou ayant connu leur retraite, ne les dénoncerait pas, serait

puni de six ans de fers. Cette loi formidable, qui ordonnait, sous peine

de mort, un acte barbare, fut adoptée, le jour même où elle avait été

présentée, sans aucune réclamation.

[En marge: Paris fermé pendant plusieurs jours.]

À peine était-elle rendue, qu'elle fut suivie de précautions non moins

rigoureuses. On pouvait craindre que les conjurés, pourchassés de la

sorte, ne songeassent à prendre la fuite. Paris fut donc fermé. Tout le

monde put y entrer; personne n'eut la permission d'en sortir, pendant un

certain nombre de jours. Pour assurer l'exécution de cette mesure, la

garde à pied fut placée par détachements à toutes les portes de la

capitale; la garde à cheval fit des patrouilles continuelles le long du

mur d'octroi, avec ordre d'arrêter quiconque passerait par-dessus le

mur, ou de faire feu sur quiconque voudrait s'enfuir. Enfin les matelots

de la garde, distribués dans des canots, stationnèrent sur la Seine,

pendant le jour et la nuit. Les courriers du gouvernement avaient seuls

la faculté de sortir, après avoir été fouillés, et reconnus de manière

qu'on ne pût s'y tromper.

[En marge: Paris revenu pour quelques jours au temps de la Terreur.]

[En marge: Dans sa disposition à ne rien ménager, le Premier Consul

traite M. de Markoff comme il avait traité lord Withworth.]

Un moment on sembla revenu aux plus mauvais temps de la Révolution. Une

sorte de terreur s'était répandue dans Paris. Les ennemis du Premier

Consul en abusaient cruellement, et disaient de lui tout ce qu'on avait

dit autrefois de l'ancien comité de salut public. Dirigeant la police

lui-même, il était instruit de tous ces propos, et son exaspération sans

cesse accrue le rendait capable des actes les plus violents. Il était

sombre, dur, et ne ménageait personne. Depuis les derniers événements il

ne dissimulait plus son humeur contre M. de Markoff; et la circonstance

présente fit éclater cette humeur d'une manière extrêmement fâcheuse.

Parmi les gens arrêtés se trouvait un Suisse, attaché, on ne sait à quel

titre, à l'ambassade de Russie, véritable intrigant, qu'il était peu

convenable à une légation étrangère de prendre à son service. À cette

inconvenance M. de Markoff avait ajouté l'inconvenance plus grande

encore de le réclamer. Le Premier Consul donna l'ordre de ne pas le

rendre, de le tenir plus à l'étroit qu'auparavant, et de faire sentir à

M. de Markoff toute l'indécence de sa conduite. À cette occasion il fut

frappé de deux circonstances, auxquelles jusque-là il n'avait pas pris

garde, c'est que M. d'Entraigues, l'ancien agent des princes émigrés,

était à Dresde, avec une commission diplomatique de l'empereur de

Russie; qu'un nommé Vernègues, autre émigré attaché aux Bourbons,

envoyé par eux à la cour de Naples, se trouvait à Rome, et prenait la

qualité de sujet russe. Le Premier Consul fit demander à la cour de Saxe

le renvoi de M. d'Entraigues, à la cour de Rome l'arrestation immédiate

et l'extradition de l'émigré Vernègues, et réclama ces actes rigoureux

d'une manière péremptoire, qui ne laissait guère la faculté de répondre

par un refus. À la première réception diplomatique, il mit à une rude

épreuve la morgue de M. de Markoff, comme il y avait mis naguère la

roideur de lord Withworth. Il lui dit qu'il trouvait fort étrange que

des ambassadeurs eussent à leur service des hommes qui conspiraient

contre le gouvernement, et osassent encore les réclamer.--Est-ce que la

Russie, ajouta-t-il, croit avoir sur nous une supériorité, qui lui

permette de tels procédés? Est-ce qu'elle nous croit _tombés en

quenouille_, jusqu'au point de supporter de telles choses? Elle se

trompe; je ne souffrirai rien d'inconvenant, d'aucun prince sur la

terre.--

Dix ans auparavant, la bienveillante Révolution de quatre-vingt-neuf

était devenue la sanglante Révolution de quatre-vingt-treize, par les

provocations continuelles d'ennemis insensés. Un effet du même genre se

produisait en ce moment dans l'âme bouillante de Napoléon. Ces mêmes

ennemis se comportant avec Napoléon, comme ils s'étaient comportés avec

la Révolution, faisaient tourner du bien au mal, de la modération à la

violence, celui qui, jusqu'à ce jour, n'avait été qu'un sage à la tête

de l'État. Les royalistes, qu'il avait tirés de l'oppression, l'Europe,

qu'il avait essayé de vaincre par sa modération, après l'avoir vaincue

par son épée, tout ce qu'il avait, en un mot, le plus ménagé, il était

disposé à le maltraiter maintenant, en actes et en paroles. C'était une

tempête excitée dans une grande âme par l'ingratitude des partis, et

l'imprudente malveillance de l'Europe.

[En marge: Détresse des conjurés, poursuivis à outrance dans Paris.]

Une profonde anxiété régnait dans Paris. La terrible loi portée contre

ceux qui recèleraient Georges, Pichegru et ses complices, n'avait fait

naître chez personne la basse résolution de les livrer; mais personne

aussi ne voulait leur donner asile. Ces malheureux, que nous avons

laissés désunis, déconcertés par leurs divergences, erraient la nuit, de

maisons en maisons, payant quelquefois six à huit mille francs la

retraite qu'on leur accordait seulement pour quelques heures. Pichegru,

M. de Rivière, Georges, vivaient dans d'affreuses perplexités. Ce

dernier supportait courageusement sa situation, habitué qu'il était aux

aventures de la guerre civile. D'ailleurs il ne se sentait pas abaissé;

il avait compromis autour de lui tout ce qu'il y avait de plus auguste,

et il songeait seulement à se tirer de ce mauvais pas, comme de tant

d'autres dont il était sorti heureusement, par son intelligence et son

courage. Mais ces membres de la noblesse française, qui avaient cru que

la France, ou tout au moins leur parti, allait leur ouvrir les bras, et

qui ne trouvaient que froideur, embarras ou blâme, étaient désolés de

leur entreprise. Ils sentaient mieux maintenant l'odieux d'un projet,

qui ne s'offrait plus sous les couleurs décevantes, que l'espérance du

succès prête à toutes choses. Ils sentaient l'indignité des relations

auxquelles ils s'étaient condamnés, en s'introduisant en France avec une

troupe de chouans. Pichegru, qui à des vices déplorables joignait

certaines qualités, le sang-froid, la prudence, une haute pénétration,

Pichegru voyait bien qu'au lieu de se relever de sa première chute, il

était tombé dans le fond d'un abîme. Une première faute commise quelques

années auparavant, celle d'accepter de coupables relations avec les

Condés, l'avait conduit à devenir un traître, puis un proscrit.

Maintenant il allait être trouvé parmi les complices d'un guet-apens.

Cette fois il ne resterait plus rien de la gloire du vainqueur de la

Hollande! En apprenant l'arrestation de Moreau, il devina le sort qui

l'attendait, et s'écria qu'il était perdu. La familiarité de ces chouans

lui était odieuse. Il se consolait dans la société de M. de Rivière,

qu'il trouvait plus sage, plus sensé que les autres amis du comte

d'Artois, envoyés à Paris. Un soir, réduit au désespoir, il saisit un

pistolet, et allait se brûler la cervelle, lorsqu'il en fut empêché par

M. de Rivière lui-même. Une autre fois, privé de gîte, il eut une

inspiration qui l'honore, et qui honore surtout l'homme auquel il eut

recours dans le moment. Parmi les ministres du Premier Consul, se

trouvait un des proscrits du 18 fructidor: c'était M. de Marbois.

Pichegru n'hésita pas à venir, pour une nuit, frapper à sa porte, et lui

montrer de nouveau le proscrit de Sinnamari, demandant à un autre

proscrit de Sinnamari, devenu ministre du Premier Consul, de violer la

loi de son maître. M. de Marbois le reçut avec douleur, mais sans

inquiétude pour lui-même. L'honneur qu'on lui faisait en comptant sur sa

générosité, il le faisait à son tour au Premier Consul, en ne doutant

pas de son approbation. C'est un spectacle qui console de ces tristes

scènes, de voir ces trois hommes, si divers, compter les uns sur les

autres: Pichegru sur M. de Marbois, M. de Marbois sur le Premier Consul.

Plus tard, en effet, M. de Marbois avoua ce qu'il avait fait, et le

Premier Consul lui répondit par une lettre qui était une noble

approbation de sa généreuse conduite.

[En marge: Arrestation de Pichegru.]

Mais une telle situation devait avoir un terme prochain. Un officier qui

avait été attaché à Pichegru trahit son secret, et le livra à la police.

La nuit, pendant que le général dormait, entouré des armes dont il ne se

séparait jamais, et des livres dont il faisait sa lecture accoutumée, la

lampe étant éteinte, un détachement de la gendarmerie d'élite pénétra

dans sa retraite, pour le saisir. Éveillé par le bruit, il voulut se

jeter sur ses armes, n'en eut pas le temps, et se défendit quelques

minutes avec une grande vigueur. Bientôt vaincu, il se rendit, et fut

transporté au Temple, où devait finir de la manière la plus malheureuse

une vie jadis si brillante.

[En marge: Arrestation de MM. de Rivière et de Polignac.]

À peine était-il arrêté que M. Armand de Polignac, après lui M. Jules de

Polignac, et enfin M. de Rivière, poursuivis sans relâche, non pas

dénoncés, mais bientôt aperçus en changeant d'asile, furent saisis à

leur tour. Ces arrestations produisirent sur l'opinion un effet profond

et général. La masse des gens honnêtes, dénuée d'esprit de parti, fut

édifiée sur la réalité du complot. La présence de Pichegru, des amis

personnels de M. le comte d'Artois, ne laissait plus de doute.

Apparemment ils n'avaient pas été amenés en France par la police,

cherchant à échafauder un complot. La gravité des dangers qu'avait

courus et que courait encore le Premier Consul, se révéla tout entière,

et on éprouva plus vivement que jamais l'intérêt que devait inspirer une

vie si précieuse. Ce n'était plus l'envieux rival de Moreau qui avait

voulu perdre ce général, c'était le sauveur de la France exposé aux

machinations incessantes des partis. Toutefois les malveillants, quoique

un peu déconcertés, ne se taisaient pas. À les entendre, MM. de

Polignac, de Rivière, étaient des imprudents, incapables de se tenir en

repos, s'agitant sans cesse avec M. le comte d'Artois, et venus

uniquement pour voir si les circonstances étaient favorables à leur

parti. Mais il n'y avait là ni complot sérieux, ni péril menaçant, de

nature à justifier l'intérêt qu'on cherchait à inspirer pour la personne

du Premier Consul.

Il fallait, pour fermer la bouche à ces discoureurs, pour les confondre,

une arrestation de plus, celle de Georges. Alors il ne serait guère

possible de dire, en trouvant ensemble MM. de Polignac, de Rivière,

Pichegru et Georges, qu'ils étaient à Paris en simples observateurs.

Cette dernière preuve devait être bientôt obtenue, grâce aux moyens

terribles employés par le gouvernement.

[En marge: Arrestation de Georges, effectuée le 9 mars.]

Georges, traqué par une multitude d'agents, obligé de changer de gîte

tous les jours, ne pouvant sortir de Paris, qui était gardé par terre et

par eau, Georges devait finir par succomber. On était sur ses traces;

mais il est juste de reconnaître, à l'honneur du temps, que personne

n'avait consenti à le livrer, bien que le voeu de son arrestation fût

général. Ceux qui se hasardaient à le recevoir ne voulaient le cacher

que pour un jour. Il fallait que tous les soirs il changeât de retraite.

Le 9 mars, vers l'entrée de la nuit, plusieurs officiers de paix

entourèrent une maison, devenue suspecte par les allées et venues de

gens de mauvaise apparence. Georges, qui l'avait occupée, essaya d'en

sortir pour se procurer un asile ailleurs. Il partit vers sept heures du

soir, et monta, près du Panthéon, dans un cabriolet conduit par un

serviteur de confiance, jeune chouan déterminé. Les officiers de paix

suivirent ce cabriolet en courant à perte d'haleine, jusqu'au carrefour

de Bussy. Georges pressait son compagnon de hâter le pas, lorsque l'un

des agents de la police, arrivé le premier, se jeta sur la bride du

cheval. Georges d'un coup de pistolet l'étendit roide mort à ses pieds.

Il s'élança ensuite du cabriolet pour s'enfuir, et tira un second coup

sur un autre agent, qu'il blessa grièvement. Mais, enveloppé par le

peuple, arrêté malgré ses efforts, il fut livré à la force publique,

accourue en toute hâte. On le reconnut sur-le-champ pour ce terrible

Georges qu'on cherchait depuis si long-temps, et qu'on tenait enfin, ce

qui produisit dans Paris une joie générale. On vivait, en effet, dans

une sorte d'oppression dont on était maintenant soulagé. Avec Georges

venait d'être arrêté le serviteur qui l'accompagnait, et qui avait eu à

peine le temps de faire quelques pas.

[En marge: Réponse audacieuse de Georges au moment de son arrestation.]

Georges fut conduit à la préfecture de police. La première émotion

passée, ce chef des conjurés était redevenu parfaitement calme. Il était

jeune et vigoureux; il avait les épaules larges, le visage plein, plutôt

ouvert et serein que sombre et méchant, comme son rôle aurait pu le

faire croire. Il portait sur lui des pistolets, un poignard, et une

soixantaine de mille francs, tant en or qu'en billets de banque.

Interrogé immédiatement, il avoua, sans hésiter, son nom, et le motif de

sa présence à Paris. Il était venu, disait-il, pour attaquer le Premier

Consul, non pas en s'introduisant avec quatre assassins dans son palais,

mais en l'abordant ouvertement, en rase campagne, au milieu de sa garde

consulaire. Il devait agir en compagnie d'un prince français, qui se

proposait de venir en France, mais qui n'y était pas encore arrivé.

Georges était presque fier de la nature toute nouvelle de ce complot,

qu'il mettait beaucoup de soin à distinguer d'un assassinat. Cependant,

lui disait-on, vous avez envoyé Saint-Réjant à Paris, pour y préparer la

machine infernale.--Je l'ai envoyé, répondait Georges, mais je ne lui

avais pas prescrit les moyens dont il devait se servir.--Mauvaise

justification, qui prouvait bien que Georges n'était pas étranger à cet

horrible attentat! Du reste, sur tout ce qui concernait d'autres que

lui, ce hardi conjuré s'obstinait à se taire, répétant qu'il y avait

assez de victimes, et qu'il n'en voulait pas augmenter le nombre[30].

[Note 30: _Extrait du premier interrogatoire de Georges par

le préfet de police_, 18 ventôse (9 mars).

Tome II, page 79.

Nous, conseiller d'État, préfet de police, avons fait

comparaître par-devant nous Georges Cadoudal, et l'avons

interrogé ainsi qu'il suit:

_Demande._ Que veniez-vous faire à Paris?

_Réponse._ Je venais pour attaquer le Premier Consul.

_D._ Quels étaient vos moyens pour attaquer le Premier

Consul?

_R._ J'en avais encore bien peu; je comptais en réunir.....

_D._ De quelle nature étaient vos moyens d'attaque contre le

Premier Consul?

_R._ Des moyens de vive force.

_D._ Aviez-vous beaucoup de monde avec vous?

_R._ Non, parce que je ne devais attaquer le Premier Consul

que lorsqu'il y aurait un prince français à Paris, et il n'y

est point encore.

_D._ Vous avez, à l'époque du 3 nivôse, écrit à Saint-Réjant,

et vous lui avez fait des reproches de la lenteur qu'il

mettait à exécuter vos ordres contre le Premier Consul?

_R._ J'avais dit à Saint-Réjant de réunir des moyens à Paris,

mais je ne lui avais pas dit de faire l'affaire du 3

nivôse.....

_Extrait du deuxième interrogatoire de Georges Cadoudal_, 18

ventôse (9 mars).

Tome II, page 83.

_Demande._ Depuis quel temps êtes-vous à Paris?

_Réponse._ Depuis environ cinq mois; je n'y suis point resté

quinze jours en totalité.

_D._ Où avez-vous logé?

_R._ Je ne veux pas le dire.....

_D._ Quel est le motif qui vous a amené à Paris?

_R._ J'y suis venu dans l'intention d'attaquer le Premier

Consul.

_D._ Quels étaient vos moyens d'attaque?

_R._ L'attaque devait être de vive force.

_D._ Où comptiez-vous trouver cette force-là?

_R._ Dans toute la France.

_D._ Il y a donc dans toute la France une force organisée à

votre disposition et à celle de vos complices?

_R._ Ce n'est pas ce qu'on doit entendre par la force dont

j'ai parlé ci-dessus.

_D._ Que faut-il donc entendre par la force dont vous parlez?

_R._ Une réunion de force à Paris. Cette réunion n'est pas

encore organisée; elle l'eût été aussitôt que l'attaque

aurait été définitivement résolue.

_D._ Quel était donc votre projet et celui des conjurés?

_R._ De mettre un Bourbon à la place du Premier Consul.

_D._ Quel était le Bourbon désigné?

_R._ Charles-Xavier-Stanislas, ci-devant Monsieur, reconnu

par nous pour Louis XVIII.

_D._ Quel rôle deviez-vous jouer lors de l'attaque?

_R._ Celui qu'un des ci-devant princes français, qui devait

se trouver à Paris, m'aurait assigné.

_D._ Le plan a donc été conçu et devait donc être exécuté

d'accord avec les ci-devant princes français?

_R._ Oui, citoyen juge.

_D._ Vous avez donc conféré avec ces ci-devant princes en

Angleterre?

_R._ Oui, citoyen.

_D._ Qui devait fournir les fonds et les armes?

_R._ J'avais depuis long-temps les fonds à ma disposition: je

n'avais pas encore les armes.....]

[En marge: Réponses de MM. de Rivière et de Polignac.]

[En marge: Certitude acquise qu'un prince devait venir à Paris.]

Après l'arrestation de Georges et ses déclarations, le complot était

avéré, le Premier Consul justifié; on ne pouvait plus répéter, comme on

le faisait depuis un mois, que la police inventait les conspirations

qu'elle prétendait découvrir; on n'avait plus qu'à baisser les yeux, si

on était du parti royaliste, en voyant un prince français promettre de

se rendre en France avec une bande de chouans, pour livrer une

soi-disant bataille sur une grande route. Il restait, à la vérité,

l'excuse de dire qu'il n'y serait pas venu. C'est possible, même

probable; mais mieux aurait valu tenir parole, que de promettre en vain

aux malheureux qui risquaient leur tête sur de telles assurances. Au

surplus, ce n'était pas seulement Georges qui annonçait un prince; les

amis de M. le comte d'Artois, MM. de Rivière et de Polignac tenaient le

même langage. Ils confessaient la partie la plus importante du projet.

Ils repoussaient loin d'eux l'idée d'avoir participé à un projet

d'assassinat; mais ils avouaient être venus en France pour quelque chose

qu'ils ne définissaient pas, pour une espèce de mouvement, à la tête

duquel devait figurer un prince français. Ils n'avaient fait que le

devancer, pour s'assurer de leurs propres yeux, s'il était utile et

convenable qu'il arrivât[31]. Comme Georges, ces messieurs cherchaient à

s'excuser d'être trouvés en si mauvaise compagnie, en répétant qu'un

prince français devait être avec eux. Ce prince n'étant pas venu, ne se

proposant plus de venir, ils étaient assurés de ne pas le mettre en

péril, car il était couvert par toute la largeur de la Manche. Les

imprudents ne se doutaient pas qu'il y en avait d'autres moins bien

abrités, et qui payeraient peut-être de leur sang les projets conçus et

préparés à Londres.

[Note 31: _Extrait du premier interrogatoire de M. de Rivière

par le conseiller d'État Réal_, le 16 ventôse (7 mars).

Tome II, page 259.

_Demande._ Depuis quel temps êtes-vous à Paris?

_Réponse._ Il y a environ un mois.

_D._ Par quelle voie êtes-vous venu de Londres en France?

_R._ Par la côte de Normandie, sur un bâtiment anglais,

capitaine Wright, à ce que je crois.

_D._ Combien y avait-il de passagers, et quels étaient les

passagers?

_R._ Je ne sais pas.

_D._ Vous savez que l'ex-général Pichegru et Lajolais

faisaient partie de ces passagers, ainsi que monsieur Jules

de Polignac?

_R._ Cela ne me regardant pas, je l'ignore.

.................

_D._ Arrivé sur la côte où vous êtes débarqué, par quelle

voie vous êtes-vous rendu à Paris?

_R._ Tantôt à pied, et tantôt à cheval, par la route de

Rouen, que j'ai été gagner................

_D._ Quels sont les motifs de votre voyage et de votre séjour

en cette ville?

_R._ De m'assurer de l'état des choses, et de la situation

politique et intérieure, afin d'en faire part aux princes,

qui auraient jugé, d'après mes observations, s'il était de

leur intérêt de venir en France, ou de rester en Angleterre.

Je dois dire cependant que je n'avais point de mission

particulière d'eux dans le moment; mais les ayant souvent

servis avec zèle.................

_D._ Quel a été le résultat des observations que vous avez

faites sur la situation politique, sur le gouvernement, et

sur l'opinion? Qu'auriez-vous marqué aux princes à ce sujet,

si vous aviez pu leur écrire et vous rendre auprès d'eux?

_R._ En générai, j'ai cru voir en France beaucoup d'égoïsme,

d'apathie, et un grand désir de conserver la tranquillité.

_Extrait du deuxième interrogatoire de M. Armand de

Polignac_, 22 ventôse (13 mars).

Tome II, page 239.

Je suis débarqué sur les côtes de Normandie; après plusieurs

séjours, j'ai logé près l'Isle-Adam, dans un endroit où se

trouvait Georges, aussi connu sous le nom de Lorière.

Nous sommes venus à Paris ensemble, et avec quelques

officiers à sa disposition.

Lorsque je suis parti cette dernière fois de Londres, je

savais quels étaient les projets du comte d'Artois; je lui

étais trop attaché pour ne pas l'accompagner.

Son plan était d'arriver en France, de faire proposer au

Premier Consul d'abandonner les rênes du gouvernement, afin

qu'il pût en saisir son frère.

Si le Premier Consul eût rejeté cette proposition, le comte

était décidé à engager une attaque de vive force, pour tâcher

de reconquérir les droits qu'il regardait comme appartenant à

sa famille.

Je n'ignorais pas qu'il n'était pas encore prêt à tenter la

descente lorsque je suis parti; si je l'ai devancé, c'est par

désir de voir, comme je l'ai dit, mes parents, ma femme et

mes amis.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 39 / 42 段