pluviôse an XII (14 février, à une heure du matin),
_devant le préfet de police_.
Tome II, page 392.
A déclaré:
Que les chefs ont tiré au sort à qui attaquerait le Premier
Consul;
Qu'ils veulent l'enlever, s'ils le rencontrent sur la route
de Boulogne, ou l'assassiner, en lui présentant une pétition
à la parade, ou lorsqu'il va au spectacle;
Qu'il croit bien fermement que Pichegru est non-seulement en
France, mais encore à Paris.
_Extrait de la troisième déclaration de Louis Picot_, 24
pluviôse (14 février).
Tome II, page 395.
A déclaré:
Que Pichegru a constamment porté le nom de Charles, et qu'il
l'a entendu nommer ainsi plusieurs fois;
Que souvent il a entendu parler du général Moreau, et que les
chefs ont répété fréquemment devant lui, qu'ils étaient
fâchés que les princes aient mis Moreau dans l'affaire, mais
qu'il ignore quand Georges a vu Moreau.]
[En marge: Conseil secret dans lequel l'arrestation de Moreau est
résolue.]
Ces faits ayant été connus dans le courant de la journée du 14, le
Premier Consul convoqua sur-le-champ un conseil secret aux Tuileries,
composé des deux consuls Cambacérès et Lebrun, des principaux ministres,
et de M. Fouché, qui, bien que n'étant plus ministre, avait la plus
grande part à cette information. Le conseil se tint dans la nuit du 14
au 15. La question méritait un sérieux examen. La conspiration était
d'une évidence incontestable. Le projet d'assaillir le Premier Consul
avec une troupe de chouans. Georges en tête, ne faisait pas de doute. Le
concours de tous les partis, républicains ou royalistes, devenait
certain aussi, par la présence de Pichegru, qui avait dû servir
d'intermédiaire entre les uns et les autres. Quant à la culpabilité de
Moreau, il était difficile d'en préciser l'étendue; mais ni Bouvet de
Lozier dans son désespoir, ni Picot dans sa naïveté de subalterne, ne
pouvaient avoir inventé cette singulière circonstance, du tort fait au
parti royaliste par les vues personnelles de Moreau. Il était clair que,
si l'on n'arrêtait pas ce général, l'instruction se poursuivant, on le
trouverait dénoncé à chaque instant; que ces dénonciations
s'ébruiteraient, et qu'alors on aurait tout à fait l'apparence ou de le
calomnier perfidement, ou d'avoir peur de lui, et de ne pas oser
poursuivre un criminel, parce que sous ce criminel se trouvait le second
personnage de la République.
[En marge: Motifs qui décident le Premier Consul à faire arrêter
Moreau.]
C'était là pour le Premier Consul la considération décisive. Laisser
mettre en question la fermeté de son gouvernement, était ce qui coûtait
le plus à son orgueil et à sa politique.--On dirait, s'écria-t-il, que
j'ai peur de Moreau. Il n'en sera point ainsi. J'ai été le plus clément
des hommes, mais je serai le plus terrible, quand il faudra l'être; et
je frapperai Moreau comme un autre, puisqu'il entre dans des complots,
odieux par leur but, honteux par les rapprochements qu'ils
supposent.--Il n'hésita donc pas un instant à décider l'arrestation de
Moreau. Il y avait d'ailleurs une autre raison, et celle-là était
pressante. Georges, Pichegru n'étaient pas arrêtés. On avait pris trois
ou quatre de leurs complices; mais la bande des exécuteurs se trouvait
tout entière hors des mains de la police, et il était possible que la
crainte d'être découverts les portât à brusquer la tentative pour
laquelle ils étaient venus en France. Il fallait pour ce motif
précipiter l'instruction, et s'emparer de tous les chefs qu'on avait le
moyen de saisir. On serait ainsi conduit inévitablement à d'autres
découvertes. L'arrestation de Moreau fut donc immédiatement résolue, et
avec la sienne celle de Lajolais et autres entremetteurs, dont le nom
avait été révélé.
Le Premier Consul était irrité, mais non pas contre Moreau précisément.
Il avait plutôt l'apparence d'un homme qui cherchait à se prémunir, que
d'un homme qui cherchait à se venger. Il voulait avoir Moreau en son
pouvoir, le convaincre, en obtenir les lumières dont il avait besoin, et
ensuite lui faire grâce. Il estimait que ce serait le comble de
l'habileté et du bonheur, que d'en sortir de cette manière.
[En marge: Choix de la juridiction, à laquelle Moreau doit être déféré.]
Il fallait choisir la juridiction. Le consul Cambacérès, qui avait une
grande connaissance des lois, montra le danger de la juridiction
ordinaire dans une affaire de cette nature, et proposa, puisque Moreau
était militaire, de l'envoyer devant un conseil de guerre, composé de ce
qu'il y aurait de plus élevé dans l'armée. Les lois existantes en
fournissaient le moyen. Le Premier Consul s'y opposa[28].--On dirait,
ajouta-t-il, que j'ai voulu me débarrasser de Moreau, et le faire
assassiner juridiquement par mes propres créatures.--Il chercha donc un
moyen terme. En conséquence on imagina d'envoyer Moreau devant le
tribunal criminel de la Seine; mais la constitution permettant de
suspendre le jury dans certains cas, et dans l'étendue de certains
départements, on décida que cette suspension serait prononcée
immédiatement pour le département de la Seine. C'était une faute, dont
le principe était honorable. Le public envisagea la suspension du jury
comme un acte aussi rigoureux qu'aurait pu l'être l'envoi devant une
commission militaire; et, sans se donner le mérite d'avoir respecté les
formes de la justice, on s'en donna tous les inconvénients, comme on le
verra bientôt. Il fut résolu, en outre, que le grand-juge Régnier
rédigerait un rapport sur le complot qu'on venait de découvrir, sur les
motifs de l'arrestation de Moreau, et que ce rapport serait communiqué
au Sénat, au Corps Législatif, au Tribunat.
[Note 28: Je répète ici le témoignage de M. Cambacérès
lui-même.]
Ce conseil avait duré toute la nuit. Dès le matin (15 février), on
envoya un détachement de gendarmes d'élite, avec des officiers de
justice, à la demeure qu'habitait Moreau. On ne l'y trouva pas, et on
partit pour Grosbois. On le rencontra au pont de Charenton, revenant à
Paris. Il fut arrêté sans éclat, avec beaucoup d'égards, et conduit au
Temple. En même temps que lui furent arrêtés Lajolais, et les employés
des vivres, qui avaient servi d'intermédiaires.
[En marge: Effet produit dans le public par l'arrestation de Moreau.]
Le message contenant le rapport de Régnier fut porté dans la même
journée au Sénat, au Corps Législatif et au Tribunat. Il y produisit un
étonnement douloureux chez les amis du gouvernement, et une sorte de
joie malicieuse chez ses ennemis, ennemis plus ou moins ouverts, dont un
certain nombre restait encore dans les grands corps de l'État. C'était,
suivant ceux-ci, une invention de la police, une machination du Premier
Consul, qui voulait se débarrasser d'un rival dont il était jaloux, et
refaire sa popularité compromise en inspirant de l'inquiétude pour ses
jours. Les langues se déchaînèrent, comme il arrive toujours en pareille
circonstance, et au lieu de dire: _la conspiration de Moreau_, les
beaux-esprits dirent: _la conspiration contre Moreau_. Le frère du
général, qui était membre du Tribunat, s'élança vivement à la tribune
de cette assemblée, déclara que son frère avait été calomnié, et qu'il
ne demandait qu'une chose, pour démontrer son innocence, c'est qu'il fût
renvoyé à la justice ordinaire, et non devant une justice spéciale. Il
ne réclamait pour son frère que les moyens de faire éclater la
vérité.--On écouta ces paroles froidement, mais avec chagrin. La
majorité des trois corps était à la fois dévouée et affligée. Il
semblait que, depuis la rupture de la paix, la fortune du Premier
Consul, jusque-là aussi heureux qu'il était grand, se fût un peu
démentie. On ne croyait pas qu'il eût inventé cette conspiration; mais
on était désolé de voir que sa vie fût encore en péril, et qu'il fallût
la défendre en frappant les plus hautes têtes de la République. On
répondit donc au message du gouvernement par un message qui contenait
l'expression, ordinaire en ces circonstances, de l'intérêt, de
l'attachement qu'on portait au chef de l'État, et des voeux ardents
qu'on formait pour que justice fût promptement et loyalement rendue.
Le bruit causé par ces arrestations fut très-grand, et devait l'être. Le
gros du public était fort disposé à s'indigner contre toute tentative,
qui mettrait en péril les jours précieux du Premier Consul; cependant on
révoquait en doute la réalité du complot. Certes l'abominable machine
infernale avait rendu tout croyable; mais le crime avait alors précédé
l'instruction, et s'était produit d'ailleurs sous la forme du plus
atroce attentat. Cette fois, au contraire, on annonçait un projet
d'assassinat, et, sur la simple annonce d'un projet, on commençait par
arrêter l'un des hommes les plus illustres de la République, qui passait
pour être l'objet de toute la jalousie du Premier Consul. Les esprits
méchants demandaient où était donc Georges, où était donc Pichegru? Ces
deux personnages, à les entendre, n'étaient certainement pas à Paris; on
ne les y trouverait pas, car tout cela n'était que fable maladroite et
invention odieuse.
[En marge: Irritation du Premier Consul en voyant que quelques personnes
doutent de la réalité du complot.]
Si le Premier Consul avait été d'abord assez calme à l'aspect du nouveau
danger dont sa personne était menacée, il s'irrita profondément, en
voyant de quelles noires calomnies ce danger était l'occasion. Il se
demandait si ce n'était pas assez d'être en butte aux complots les plus
affreux, s'il fallait encore passer soi-même pour machinateur de
complots, pour envieux, quand on était poursuivi par la plus basse
envie, pour auteur de projets perfides contre la vie d'autrui, quand sa
propre vie courait les plus grands périls. Il fut saisi d'une colère que
chaque progrès de l'instruction ne cessa d'augmenter. Il mit à découvrir
les auteurs de la conspiration une sorte d'acharnement: non pas qu'il
tînt à garantir sa vie; il n'y pensait guère, tant il était confiant
dans sa fortune; mais il tenait à confondre l'infamie de ses
détracteurs, qui le présentaient comme l'inventeur des trames dont il
avait failli, et dont il pouvait encore devenir la victime.
[En marge: L'irritation du Premier Consul dirigée cette fois, non pas
contre les républicains, mais contre les royalistes.]
Ce n'était pas contre les républicains qu'il était le plus irrité cette
fois, mais contre les royalistes. Lors de la machine infernale, bien que
les royalistes en fussent les auteurs, il s'en prenait obstinément aux
républicains, parce qu'il voyait dans ceux-ci l'obstacle à tout le bien
qu'il projetait. Mais dans le moment, son indignation avait un autre
objet. Depuis son avénement au pouvoir, il avait tout fait pour les
royalistes: il les avait tirés de l'oppression et de l'exil; il leur
avait rendu la qualité de Français et de citoyens; il leur avait
restitué leurs biens autant qu'il l'avait pu; et cela malgré l'avis et
contre le gré de ses plus fidèles partisans. Pour rappeler les prêtres,
il avait bravé les préjugés les plus enracinés du pays et du siècle;
pour rappeler les émigrés, il avait bravé les alarmes de la classe la
plus ombrageuse, celle des acquéreurs de biens nationaux. Enfin il avait
investi quelques-uns de ces royalistes des fonctions les plus
importantes; il commençait même à les placer auprès de sa personne.
Quand on compare, en effet, l'état dans lequel il les avait trouvés au
sortir du régime de la Convention et du Directoire, et celui où il les
avait mis, on ne peut s'empêcher de reconnaître que jamais on ne fit
plus pour un parti, que jamais on ne fut protecteur plus généreux, dans
des vues de justice plus élevées, et que jamais une aussi noire
ingratitude ne paya une aussi noble conduite. Le Premier Consul était
allé pour les royalistes jusqu'à risquer sa popularité, et, ce qui est
pis, la confiance de tous les hommes sincèrement et honnêtement attachés
à la Révolution; car il avait laissé dire et croire qu'il songeait à
rétablir les Bourbons. Pour prix de ces efforts et de ces bienfaits, les
royalistes avaient voulu le faire sauter au moyen d'un baril de poudre
en 1800; et ils voulaient aujourd'hui l'égorger sur une grande route; et
c'étaient eux qui l'accusaient, dans leurs salons, d'inventer les
complots, qu'ils avaient ourdis eux-mêmes.
[En marge: Les conjurés sont unanimes pour déclarer qu'un prince doit
venir à Paris.]
C'est là le sentiment qui remplit promptement son âme ardente, et qui
produisit chez lui une réaction soudaine contre le parti coupable de
telles ingratitudes. Aussi sa vengeance ne cherchait-elle plus les
républicains dans cette occasion: sans doute il n'était pas fâché de
voir Moreau réduit à recevoir l'accablant bienfait de sa clémence; mais
il voulait faire tomber sur les royalistes tout le poids de sa colère,
et il était résolu, comme il le disait, à ne leur accorder aucun
quartier. Les révélations qui suivirent ajoutèrent encore à ce
sentiment, et le convertirent en une sorte de passion.
[En marge: Mars 1804.]
Tandis qu'on cherchait Georges et Pichegru avec le plus grand soin, on
opéra de nouvelles arrestations, et on obtint de Picot et de Bouvet de
Lozier des détails plus complets, et plus graves que tous ceux qu'on
leur avait arrachés jusqu'ici. Ces hommes, ne voulant pas se donner pour
des assassins, se hâtèrent de raconter qu'ils étaient venus à Paris dans
la plus haute compagnie, qu'ils avaient avec eux les plus grands
seigneurs de la cour des Bourbons, notamment MM. de Polignac et de
Rivière; et enfin ils déclarèrent positivement qu'ils devaient avoir un
prince à leur tête. Ils l'attendaient, disaient-ils, à chaque instant;
ils croyaient même que ce prince, tant attendu, devait faire partie du
dernier débarquement, de celui qui était annoncé pour février. On
répandait parmi eux que c'était le duc de Berry[29].
[Note 29:
_Extrait de la quatrième déclaration de Louis Picot devant
le préfet de police_, 25 pluviôse (15 février).
Tome II, page 398.
A déclaré:
Je suis débarqué avec Georges entre Dunkerque et la ville
d'Eu. J'ignore s'il y a eu des débarquements antérieurs; il y
en a eu deux depuis. Il était question d'un quatrième
débarquement bien plus considérable, qui devait être composé
de vingt-cinq personnes: de ce nombre devait être le duc de
Berry. J'ignore si ce débarquement a eu lieu; je sais que
Bouvet et le nommé Armand devaient aller chercher le prince.
_Extrait du deuxième interrogatoire de Bouvet_, le 30
pluviôse (20 février).
Tome II, page 172.
_Demande._ À quelle époque et de quelle manière croyez-vous
que Moreau et Pichegru se soient concertés pour le plan que
Georges était venu exécuter en France, et qui tendait au
rétablissement des Bourbons?
_Réponse._ Je crois que depuis long-temps Pichegru et Moreau
entretenaient une correspondance entre eux; et ce n'est que
sur la certitude que Pichegru donna au prince, que Moreau
étayait de tous ses moyens un mouvement en France en leur
faveur, que le plan fut vaguement arrêté: le rétablissement
des Bourbons; les conseils travaillés par Pichegru; un
mouvement dans Paris, et soutenu de la présence du prince;
une attaque de vive force dirigée contre le Premier Consul;
la présentation du prince aux armées par Moreau, qui,
d'avance, devait avoir préparé tous les esprits.]
Les dépositions devinrent sur ce point on ne peut pas plus précises,
plus concordantes, plus complètes. Le complot acquit aux yeux du Premier
Consul une funeste clarté. Il vit le comte d'Artois, le duc de Berry,
entourés d'émigrés, affiliés par Pichegru aux républicains, ayant à leur
service une troupe de sicaires, promettant même de se mettre à leur
tête pour l'égorger dans un guet-apens, qu'ils appelaient un combat
loyal, à armes égales. En proie à une sorte de fureur, il n'eut plus
qu'un désir, ce fut de s'emparer de ce prince qu'on devait envoyer à
Paris par la falaise de Biville. Cette vivacité de langage à laquelle il
se livrait, lors de la machine infernale, contre les jacobins, était
maintenant tournée tout entière contre les princes et les grands
seigneurs qui descendaient à un tel rôle.--Les Bourbons croient,
disait-il, qu'on peut verser mon sang, comme celui des plus vils
animaux. Mon sang cependant vaut bien le leur. Je vais leur rendre la
terreur qu'ils veulent m'inspirer. Je pardonne à Moreau sa faiblesse, et
l'entraînement d'une sotte jalousie; mais je ferai impitoyablement
fusiller le premier de ces princes qui tombera sous ma main. Je leur
apprendrai à quel homme ils ont affaire.--Tel était le langage qu'il ne
cessait de tenir pendant cette terrible procédure. Il était sombre,
agité, menaçant, et, signe singulier chez lui, il travaillait beaucoup
moins. Il semblait pour un moment avoir oublié Boulogne, Brest et le
Texel.
[En marge: Mission du colonel Savary à la falaise de Biville, pour
arrêter le prince dont on annonçait l'arrivée.]
[En marge: Fatale résolution du Premier Consul à l'égard du premier
prince qu'il pourra saisir.]
Sans perdre un instant, il manda auprès de lui le colonel Savary, sur le
dévouement duquel il se reposait entièrement. Le colonel Savary n'était
pas un méchant homme, quoi qu'en aient dit les détracteurs ordinaires de
tout régime déchu. Il possédait un esprit remarquable; mais il avait
vécu dans les armées, ne s'était fait de principes arrêtés sur rien, et
ne connaissait d'autre morale que la fidélité à un maître dont il avait
reçu les plus grands bienfaits. Il venait de passer quelques semaines
dans le Bocage, déguisé, et exposé aux plus grands périls. Le Premier
Consul lui ordonna de se déguiser de nouveau, et d'aller avec un
détachement de la gendarmerie d'élite, se poster à la falaise de
Biville. Ces gendarmes d'élite étaient à la gendarmerie ce que la garde
consulaire était au reste de l'armée, c'est-à-dire la réunion des
soldats les plus braves, les plus réguliers de leur arme. On pouvait les
charger des commissions les plus difficiles, sans craindre la moindre
infidélité. Quelquefois, pour un besoin imprévu du service, deux d'entre
eux partaient dans une voiture de poste, et allaient porter plusieurs
millions en or, au fond des Calabres ou de la Bretagne, sans que jamais
ils songeassent à trahir leur devoir. Ce n'étaient donc pas des
sicaires, comme on l'a prétendu, mais des soldats qui obéissaient à
leurs chefs avec une exactitude rigoureuse, exactitude redoutable, il
est vrai, sous un régime arbitraire, et avec les lois du temps. Le
colonel Savary dut prendre avec lui une cinquantaine de ces hommes, les
revêtir d'un déguisement, les bien armer, et les conduire à la falaise
de Biville. Aucun des déposants ne doutait de la présence d'un prince
dans la troupe qui allait débarquer prochainement. On ne variait que sur
un point; on ne savait si ce serait le duc de Berry ou le comte
d'Artois. Le colonel Savary eut ordre de passer jour et nuit au sommet
de la falaise, d'attendre le débarquement, de s'emparer de tous ceux qui
en feraient partie, et de les transporter à Paris. La résolution du
Premier Consul était arrêtée; il était décidé à traduire devant une
commission militaire, et à faire fusiller sur-le-champ, le prince qui
tomberait dans ses mains. Déplorable et terrible résolution, dont on
verra bientôt les suites affreuses.--
[En marge: Le Premier Consul, tandis qu'il veut faire fusiller un prince
de Bourbon, veut pardonner à Moreau.]
[En marge: Le grand-juge Régnier envoyé auprès de Moreau pour provoquer
de sa part un acte de confiance.]
Tandis qu'il donnait ces ordres, le Premier Consul montra de tout autres
sentiments à l'égard de Moreau. Il le tenait à ses pieds, compromis,
déconsidéré; il voulait le traiter avec une générosité sans bornes. Il
dit au grand-juge, le jour même de l'arrestation: Il faut que tout ce
qui regarde les républicains finisse entre Moreau et moi. Allez
l'interroger dans sa prison; amenez-le dans votre voiture aux Tuileries;
qu'il convienne de tout avec moi, et j'oublierai les égarements produits
par une jalousie, qui était plutôt celle de son entourage que la sienne
même.--Malheureusement, il était plus facile au Premier Consul de
pardonner, qu'à Moreau d'accepter son pardon. Tout avouer, c'est-à-dire
se jeter aux genoux du Premier Consul, était un acte d'abattement qu'on
ne pouvait guère attendre d'un homme, dont l'âme tranquille s'élevait
peu, mais s'abaissait peu aussi. C'est M. Fouché, s'il eût été encore
ministre de la police, qu'il aurait fallu charger du soin de voir
Moreau. Il était l'homme le plus capable, par son esprit familier et
insinuant, de s'introduire dans une âme fermée par l'orgueil et le
malheur, de mettre cet orgueil à l'aise, en lui disant avec une sorte
d'indulgence, dont seul il savait trouver le langage: Vous avez voulu
renverser le Premier Consul, mais vous avez succombé. Vous êtes son
prisonnier. Il sait tout; il vous pardonne, et veut vous rendre votre
situation. Acceptez sa bonne volonté, ne soyez pas dupe d'une fausse
dignité, au point de refuser une grâce inespérée, qui vous replacera où
vous seriez, si vous n'aviez pas joué votre existence en conspirant.--Au
lieu de cet entremetteur peu scrupuleux, mais habile, on envoya auprès
de Moreau un honnête homme, qui, abordant l'illustre accusé avec tout
l'appareil de son ministère, fit échouer les bonnes intentions du
Premier Consul. Le grand-juge Régnier vint dans la prison, en simarre,
accompagné du secrétaire du conseil d'État, Locré. Il fit comparaître
Moreau, et l'interrogea longuement, avec de froids égards. Dans la
journée, Lajolais, arrêté, avait à peu près tout dit, quant à ce qui
concernait les relations de Moreau avec Pichegru. Il avouait avoir servi
d'intermédiaire pour rapprocher Pichegru de Moreau, être allé à Londres,
avoir ramené Pichegru, l'avoir mis dans les bras de Moreau, tout cela
dans l'intention, disait-il, d'obtenir le rappel de l'un par les
sollicitations de l'autre. Lajolais n'avait tu que les relations avec
Georges, qui, une fois avouées, auraient rendu sa version inadmissible.
Mais ce malheureux ignorait que les relations de Pichegru avec Georges,
et avec les princes émigrés, étant constatées d'une manière certaine par
d'autres dépositions, livrer seulement le secret des entrevues de Moreau
avec Pichegru, c'était établir un lien fatal entre Moreau, Georges et
les princes émigrés. Les dépositions de Lajolais suffisaient donc pour
mettre en évidence les torts de Moreau. La première chose à faire était
d'éclairer amicalement ce dernier sur la marche de l'instruction, pour
ne pas l'exposer à mentir inutilement. Il fallait, en lui prouvant qu'on
savait tout, l'amener à tout dire. Si l'on y eût ajouté le ton, le
langage qui pouvaient l'inviter à la confiance, peut-être on aurait
provoqué un moment d'abandon qui aurait sauvé cet infortuné. Au lieu
d'agir ainsi, le grand-juge interrogea Moreau sur ses rapports avec
Lajolais, Pichegru, Georges, et sur chacun de ces points lui laissa
toujours dire qu'il ne savait rien, qu'il n'avait vu personne, qu'il
ignorait pourquoi on lui adressait toutes ces questions, et ne l'avertit
point qu'il s'engageait dans un dédale de dénégations inutiles et
compromettantes. Cette entrevue avec le grand-juge n'eut donc point le
résultat qu'en attendait le Premier Consul, et qui eût rendu possible un
acte de clémence aussi noble qu'utile.
[En marge: Moreau, ayant refusé de s'ouvrir au grand-juge, est livré à
la justice.]
[En marge: Longue attente du colonel Savary à la falaise de Biville.]