Ces allées et venues, continuées depuis août jusqu'en janvier, passant

surtout si près d'un homme tel que l'ancien ministre Fouché, qui avait

grande envie de faire des découvertes, ne pouvaient pas ne pas être un

jour aperçues. Nous avons rapporté ailleurs que M. Fouché avait été

privé du portefeuille de la police, à l'époque où le Premier Consul

avait voulu inaugurer le Consulat à vie par la suppression d'un

ministère de rigueur. La police avait été comme cachée alors dans le

ministère de la justice. Le grand-juge Régnier, tout à fait étranger à

une administration de cette nature, l'avait abandonnée au conseiller

d'État Réal, homme d'esprit, mais vif, crédule, et n'ayant pas à

beaucoup près la sagacité sûre et pénétrante de M. Fouché. Aussi la

police était-elle médiocrement dirigée, et on affirmait au Premier

Consul que jamais on n'avait moins conspiré. Le Premier Consul était

loin de partager cette sécurité. D'ailleurs M. Fouché ne la lui laissait

pas. Celui-ci, devenu sénateur, s'ennuyant de son oisiveté, ayant

conservé ses relations avec ses anciens agents, était parfaitement

informé, et venait entretenir le Premier Consul de ses observations. Le

Premier Consul, écoutant tout ce que lui disaient MM. Fouché et Réal,

lisant avec assiduité les rapports de la gendarmerie, toujours les plus

utiles, parce qu'ils sont les plus exacts et les plus honnêtes, avait la

conviction qu'il se tramait des complots contre sa personne. D'abord,

une induction générale, tirée des circonstances, le portait à penser que

le renouvellement de la guerre devait être une occasion pour les émigrés

et les républicains d'essayer quelque tentative. Divers indices, tels

que des chouans arrêtés dans tous les sens, des avis venus des chefs

vendéens attachés à sa personne, lui prouvaient que l'induction était

juste. Sur un renseignement partant de la Vendée même, et qui lui

annonçait que l'on voyait des conscrits réfractaires se former en

bandes, il envoya dans les départements de l'Ouest le colonel Savary,

dont le dévouement était sans bornes, dont l'intelligence et le courage

étaient également éprouvés. Il le dépêcha avec quelques hommes de la

gendarmerie d'élite, pour suivre le mouvement, et diriger plusieurs

colonnes mobiles lancées sur la Vendée. Le colonel Savary partit,

observa tout de ses yeux, et aperçut clairement les signes d'une action

sourde. Cette action était celle de Georges, qui, de Paris, s'efforçait

de préparer une insurrection en Vendée. Cependant on ne découvrit rien

de relatif au terrible secret, que Georges avait gardé pour lui et ses

principaux associés. Les bandes dispersées, le colonel Savary revint à

Paris sans avoir rien appris de bien important.

[En marge: Menées des agents britanniques concourant avec la

conspiration de Georges.]

Une autre intrigue, dont le fil était tombé dans les mains du Premier

Consul, et qu'il mettait une sorte de plaisir à suivre lui-même,

promettait quelques lumières, sans toutefois les donner encore. Les

trois ministres anglais en Hesse, en Wurtemberg, en Bavière, qui étaient

chargés de nouer aussi des trames en France, s'y appliquaient avec un

zèle assidu, mais maladroit. Des étrangers sont peu habiles à conduire

de pareilles trames. Celui qui résidait en Bavière, M. Drake, était le

plus actif. Il s'était même logé hors de Munich, pour recevoir plus

facilement les agents qui lui viendraient de France; et, pour mieux

assurer sa correspondance, il avait séduit un directeur de poste

bavarois. Un Français très-intrigant, autrefois républicain, avec lequel

M. Drake avait entrepris ces menées, et auquel il avouait couramment le

but des intrigues britanniques, avait tout livré à la police. M. Drake

voulait d'abord se procurer les secrets du Premier Consul relativement à

la descente, puis gagner quelque général important, s'emparer, s'il

était possible, d'une place comme Strasbourg ou Besançon, et y commencer

une insurrection. Se débarrasser du général Bonaparte était toujours,

avec des termes plus ou moins explicites, la partie essentielle du

projet. Le Premier Consul, charmé de saisir un diplomate anglais en

flagrant délit, fit donner beaucoup d'argent à l'intermédiaire qui

trompait M. Drake, à condition qu'il continuerait cette intrigue. Il

fournit lui-même le modèle des lettres qu'on devait écrire à M. Drake.

Il donnait dans ces lettres des détails nombreux et vrais sur ses

habitudes personnelles, sur sa manière de rédiger ses plans, de dicter

ses ordres, et ajoutait que tout le secret de ses opérations se

trouvait contenu dans un grand portefeuille noir, toujours confié à M.

de Meneval, ou à un huissier de confiance. M. de Meneval était

incorruptible, mais l'huissier ne l'était pas, et demandait un million

pour livrer le portefeuille. Puis, le Premier Consul insinuait que

certainement il y avait en France d'autres menées que celle que

dirigeait M. Drake, qu'il importait de les bien connaître, pour ne pas

se nuire réciproquement, et au contraire pour se servir. Enfin il

ajoutait, comme une révélation très-importante, que le véritable projet

de descente avait l'Irlande pour but; que ce qui se passait à Boulogne

était une pure feinte, qu'on cherchait à rendre vraisemblable par

l'étendue des préparatifs, mais qu'il n'y avait de sérieux que les deux

expéditions ordonnées à Brest et au Texel[24].

[Note 24: Voici les extraits curieux de ces lettres, dictées

par le Premier Consul lui-même.

_Au grand juge._

9 brumaire an XII (1er novembre 1803).

Il serait important d'avoir auprès de Drake, à Munich, un

agent secret, qui tiendrait note de tous les Français qui

se rendraient dans cette ville.

J'ai lu tous les rapports que vous m'avez envoyés, ils

m'ont paru assez intéressants. Il ne faut pas se presser

pour les arrestations. Lorsque l'auteur aura donné tous

les renseignements, on arrêtera un plan avec lui, et on

verra ce qu'il y a à faire.

Je désire qu'il écrive à Drake, et que, pour lui donner

confiance, il lui fasse connaître qu'en attendant que le

grand coup puisse être porté, il croit pouvoir promettre

de faire prendre sur la table même du Premier Consul, dans

son cabinet secret, et écrites de sa propre main, des

notes relatives à sa grande expédition et tout autre

papier important; que cet espoir est fondé sur un huissier

du cabinet, qui, ayant été membre de la société des

jacobins, ayant aujourd'hui la garde du cabinet du Premier

Consul, et honoré de sa confiance, se trouve cependant

dans le comité secret; mais que l'on a besoin de deux

choses: la première, qu'on promettra cent mille livres

sterling, si véritablement on remet ces pièces de si

grande importance écrites de la main même du Premier

Consul; la seconde, qu'on enverra un agent français du

parti royaliste pour fournir des moyens de se cacher audit

huissier, qui nécessairement serait arrêté si jamais des

pièces de cette importance disparaissaient.

...................................

Bonaparte n'écrit presque jamais. Il dicte tout en se

promenant dans son cabinet à un jeune homme de vingt ans,

appelé Meneval, qui est le seul individu non-seulement qui

entre dans son cabinet, mais encore qui approche des trois

pièces qui suivent le cabinet. Ce jeune homme a succédé à

Bourrienne, que le Premier Consul connaissait depuis son

enfance, mais qu'il a renvoyé........... ... Meneval n'est

point de nature à ce qu'on puisse rien espérer de lui.

..... Mais les notes qui tiennent aux plus grands calculs,

le Premier Consul ne les dicte pas, il les écrit lui-même.

Il a sur sa table un grand portefeuille divisé en autant

de compartiments que de ministères. Ce portefeuille, fait

avec soin, est fermé par le Premier Consul, et toutes les

fois que le Consul sort de son cabinet, Meneval est chargé

de placer ce portefeuille dans une armoire à coulisse sous

son bureau, et vissée au plancher.

Ce portefeuille peut être enlevé; Meneval ou l'huissier de

cabinet qui seul allume le feu et approprie l'appartement

peuvent être seuls soupçonnés. Il faudrait donc que

l'huissier disparût. Dans ce portefeuille doit être tout

ce que le Premier Consul a écrit depuis plusieurs années,

car ce portefeuille est le seul qui voyage constamment

avec lui, et qui va sans cesse de Paris à Malmaison et à

Saint-Cloud. Toutes les notes secrètes des opérations

militaires doivent s'y trouver, et, puisque l'on ne peut

arriver à détruire son autorité qu'en confondant ses

projets, on ne doute pas que la soustraction de ce

portefeuille ne les confondît tous.

_Au grand juge._

Paris, 3 pluviôse an XII (21 janvier 1804).

Les lettres de Drake paraissent fort importantes. Je

désirerais que Méhée, dans son prochain bulletin, dit que

le comité avait été dans la plus grande joie de la pensée

que Bonaparte voulait s'embarquer à Boulogne, mais qu'on a

aujourd'hui la certitude que les démonstrations de

Boulogne sont de fausses démonstrations, qui, quoique

coûteuses, le sont beaucoup moins qu'elles ne le

paraissent au premier coup d'oeil.... que tous les

bâtiments de la flottille pourront être utilisés pour des

usages ordinaires; que ce soin fait voir que ces

préparatifs ne sont que des menaces, et que ce n'est pas

un établissement fixe qu'on voudrait conserver.

Qu'il ne fallait point se le dissimuler, que le Premier

Consul était trop rusé et se croyait trop bien établi

aujourd'hui pour tenter une opération douteuse où une

masse de force serait compromise. Son véritable projet,

autant qu'on en peut juger par ses relations extérieures,

est l'expédition de l'Irlande, qui se ferait à la fois par

l'escadre de Brest et l'escadre du Texel....

L'on ne dit rien sur l'expédition du Texel, quoiqu'on

sache qu'elle est prête, et on fait beaucoup de bruit des

camps de Saint-Omer, d'Ostende, de Flessingue. La grande

quantité de troupes réunies en forme de camps a un but

politique. Bonaparte est bien aise de les avoir sous la

main, et de les tenir armées en guerre, et de faire un

quart de conversion pour retomber sur l'Allemagne s'il

croit nécessaire à ses projets de faire la guerre

continentale.

Une autre expédition est celle de la Morée, qui est

décidément arrêtée. Bonaparte a 40 mille hommes à Tarente.

L'escadre de Toulon va s'y rendre. Il espère trouver une

armée auxiliaire de Grecs très-considérable.

Il faut toujours continuer l'affaire du portefeuille, dire

que (pour s'accréditer) l'huissier vient de présenter

plusieurs morceaux de lettres écrites de la main même de

Bonaparte; que l'on peut donc tirer le plus grand parti de

cet homme, mais qu'il veut beaucoup d'argent. Le projet

est effectivement de livrer ce portefeuille, dans lequel

le Premier Consul mettra tous les renseignements qu'on

désire qu'ils croient, mais, pour qu'ils attachent une

grande importance à ce portefeuille, il faut qu'ils

avancent de l'argent, au moins 50 mille livres sterling.

_Au citoyen Réal._

Malmaison, 28 ventôse an XII (19 mars 1804).

Je vous prie d'envoyer au citoyen Maret la dernière lettre

écrite par Drake pour qu'il la fasse imprimer à la suite

du recueil de pièces relatives à cette affaire.

Je vous prie aussi de mettre deux notes, l'une pour faire

connaître que l'aide-de-camp du général supposé n'est

autre chose qu'un officier envoyé par le préfet de

Strasbourg; et l'autre qui fasse connaître que l'huissier

était une pure invention de l'agent, qu'il n'y a pas un

huissier ni employé près le gouvernement qui ne soit

au-dessus de l'or corrupteur de l'Angleterre.]

Ce maladroit et coupable diplomate, qui avait le double tort de

compromettre les fonctions les plus sacrées, et de faire si gauchement

la police, recevait tous ces détails avec une avidité extrême, en

demandait de nouveaux, surtout relativement à l'expédition qui se

préparait à Boulogne, annonçait qu'il allait en référer à son

gouvernement pour ce qui regardait le portefeuille noir, dont on

exigeait un prix si élevé; et quant aux autres menées dont on désirait

être informé pour ne pas se croiser les uns les autres, il disait qu'il

n'en était pas instruit (ce qui était vrai); mais qu'il fallait, si on

se rencontrait, se serrer, tendre tous ensemble au même but; car,

ajoutait M. Drake, il importe fort peu par qui l'animal _soit terrassé,

il suffit que vous soyez tous prêts à joindre la chasse_[25].

[Note 25: Ce sont les propres expressions employées par M.

Drake. Les lettres écrites de sa main furent déposées au

Sénat, et montrées à tous les agents du corps diplomatique

qui voulurent les voir.]

C'est à cet indigne rôle qu'un agent revêtu d'un caractère officiel,

osait descendre; c'est ce langage odieux qu'il osait tenir.

[En marge: Le Premier Consul, par sa prodigieuse sagacité, découvre

lui-même la conspiration.]

[En marge: Révélation importante obtenue de l'un des agents de Georges.]

Mais tout ceci ne donnait pas les lumières qu'on cherchait. M. Drake

ignorait la grande conspiration de Georges, dont le secret n'avait pas

été dispersé; et il n'avait pu, dans sa ridicule confiance, faire

aucune révélation utile. Le Premier Consul était toujours persuadé que

les hommes qui avaient conçu le projet de la machine infernale, devaient

à plus forte raison préparer quelque chose dans les circonstances

présentes; et, frappé de diverses arrestations exécutées à Paris, en

Vendée, en Normandie, il dit à Murat, qui était alors gouverneur de

Paris, et à M. Réal, qui dirigeait la police: Les émigrés sont

certainement en travail. On a opéré plusieurs arrestations; il faut

choisir quelques-uns des individus arrêtés, les envoyer à une commission

militaire, qui les condamnera, et ils parleront avant de se laisser

fusiller.--Ce que nous rapportons ici se passait du 25 au 30 janvier,

pendant les entrevues de Pichegru avec Moreau, et alors que les conjurés

commençaient à se livrer au découragement. Le Premier Consul se fit

apporter la liste des individus arrêtés. Parmi eux se trouvaient

quelques-uns des agents de Georges, venus avant ou après lui, et dans ce

nombre un ancien médecin des armées vendéennes, débarqué en août avec

Georges lui-même. Après examen des circonstances particulières à chacun

d'eux, le Premier Consul en désigna cinq en disant: Ou je me trompe

fort, ou il y a là quelques hommes informés, qui ne manqueront pas de

faire des révélations.--Depuis long-temps on n'avait pas appliqué les

lois rendues antérieurement, et qui permettaient l'institution des

tribunaux militaires. Le Premier Consul, durant la paix, avait voulu les

laisser tomber en désuétude; mais, à la reprise de la guerre, il crut

devoir en user, surtout pour les espions qui venaient observer ses

préparatifs contre l'Angleterre. Il en avait fait arrêter, juger et

fusiller quelques-uns. Les cinq individus par lui désignés furent mis en

jugement. Deux obtinrent leur acquittement; deux autres, convaincus par

l'instruction, de crimes que la loi punissait de mort, furent condamnés,

et se laissèrent fusiller sans rien avouer, mais en déclarant qu'ils

étaient venus pour servir la cause du roi légitime, laquelle serait

bientôt triomphante sur les ruines de la République. Ils proférèrent en

outre d'affreuses menaces contre la personne du chef du gouvernement. Le

cinquième, que le Premier Consul avait particulièrement désigné comme

celui qui devait tout dire, déclara, au moment de se rendre au supplice,

qu'il avait de grands secrets à découvrir. On lui envoya sur-le-champ

l'un des employés les plus habiles de la police. Il avoua tout, déclara

qu'il avait débarqué dans le mois d'août à la côte de Biville avec

Georges lui-même, qu'ils étaient venus à travers les bois, de gîte en

gîte, jusqu'à Paris, dans le but de tuer le Premier Consul, en essayant

une attaque de vive force sur son escorte. Il indiqua quelques-uns des

lieux où logeaient les chouans aux ordres de Georges, et

particulièrement plusieurs marchands de vins.

Cette déclaration fut un trait de lumière. La présence de Georges à

Paris était significative au plus haut point. Ce n'était pas pour une

tentative sans importance qu'un tel personnage avait pu séjourner six

mois dans la capitale même, avec une bande de sicaires. On connaissait

le point du débarquement à la falaise de Biville, l'existence d'une

route d'étapes à travers les bois, et quelques-uns des logements obscurs

où se cachaient les conjurés. Un hasard des plus singuliers avait révélé

un nom, qui mit sur la trace des circonstances les plus graves. À une

époque antérieure, des chouans, débarquant à la même falaise de Biville,

avaient échangé des coups de fusil avec les gendarmes, et le nom de

_Troche_ s'était trouvé sur un fragment de papier, qui avait servi de

bourre. Ce Troche était horloger à Eu. Il avait un fils fort jeune, et

employé justement à la correspondance. On le fit secrètement arrêter, et

conduire à Paris. On l'interrogea; il avoua tout ce qu'il savait. Il

déclara que c'était lui qui allait recevoir les conjurés à la falaise de

Biville, et qui les conduisait aux premières stations. Il raconta les

trois débarquements dont on a vu l'histoire, celui de Georges en août,

ceux de décembre et de janvier, où se trouvaient Pichegru, MM. de

Rivière et de Polignac. Mais il ne connaissait pas le nom et la qualité

des personnages auxquels il avait servi de guide. Seulement il savait

que, dans les premiers jours de février, un quatrième débarquement

devait avoir lieu à la falaise. Il était même chargé de recevoir les

nouveaux débarqués.

[En marge: Fév. 1804.]

[En marge: Arrestation de quelques agents de Georges.]

Sur-le-champ, dans ces premiers jours de février, on se mit en

recherche, et on fouilla, depuis Paris jusqu'à la côte, les lieux

indiqués, afin de découvrir les gîtes qui servaient aux émigrés

voyageurs. On fit bonne garde chez les marchands de vins dénoncés par

l'agent de Georges, et, en peu de jours, on opéra diverses arrestations

importantes, deux surtout qui jetèrent un grand jour sur toute

l'affaire. On saisit d'abord un jeune homme, nommé Picot, domestique de

Georges, chouan intrépide, qui, étant armé de pistolets et de poignards,

fit feu sur les agents de la police, et ne se rendit qu'à la dernière

extrémité, en déclarant qu'il voulait mourir pour le service de son roi.

On saisit avec celui-là un nommé Bouvet de Lozier, principal officier de

Georges, qui se laissa prendre sans provoquer le même tumulte, et en

montrant plus de calme.

[En marge: La présence de Georges à Paris, constatée par plusieurs

déclarations.]

[En marge: Révélations inattendues de Bouvet de Lozier, gravement

compromettantes pour Moreau.]

Ces hommes étaient armés comme des malfaiteurs prêts à commettre les

plus grands crimes, et, outre les armes qu'ils portaient sur eux, ils

avaient des sommes considérables en or et en argent. Au premier instant,

ils paraissaient fort exaltés; puis ils se calmaient, et finissaient par

faire des aveux. C'est ce qui arriva pour le nommé Picot. Arrêté le 8

février (18 pluviôse), il ne voulut rien dire d'abord, et ensuite peu à

peu il fut induit à parler. Il avoua qu'il était venu d'Angleterre avec

Georges, qu'il se trouvait avec lui depuis six mois à Paris, et ne

déguisa guère le motif de leur voyage en France. Ainsi, la présence de

Georges à Paris pour un grand but, ne pouvait plus être mise en doute.

Mais on n'en savait pas davantage. Bouvet de Lozier ne disait rien.

C'était un personnage fort au-dessus de Picot, par l'éducation et par

les manières. Dans la nuit du 13 au 14 février, ce Bouvet de Lozier

appela tout à coup son geôlier. Il avait essayé de se pendre, et, n'y

ayant pas réussi, livré à une sorte de délire, il demanda qu'on reçût

les déclarations qu'il avait à faire. Alors ce malheureux raconta

qu'avant de mourir pour la cause du roi légitime, il voulait démasquer

le personnage perfide qui avait entraîné de braves gens dans un abîme,

en les compromettant inutilement. Il fit ensuite à M. Réal, surpris et

confondu, le plus étrange récit. Ils étaient, disait-il, à Londres

autour des princes, quand Moreau avait envoyé à Pichegru un de ses

officiers, pour offrir de se mettre à la tête d'un mouvement en faveur

des Bourbons, promettant d'entraîner l'armée par son exemple. À cette

nouvelle, ils étaient tous partis, avec Georges et Pichegru lui-même,

pour coopérer à cette révolution. Arrivés à Paris, Georges et Pichegru

étaient accourus chez Moreau, pour s'entendre, et celui-ci avait alors

changé de langage, et avait demandé qu'on renversât le Premier Consul à

son profit, afin de se faire dictateur lui-même. Georges, Pichegru et

leurs amis avaient refusé une telle proposition, et c'est dans les

funestes lenteurs amenées par les prétentions de Moreau, qu'ils avaient

été livrés aux recherches de la police. Ce tragique déposant ajoutait,

_qu'il échappait aux ombres de la mort_, pour venir venger lui et ses

amis de l'homme qui les avait perdus tous[26].

[Note 26: Je cite la propre déclaration de Bouvet de Lozier.

Cette pièce, comme toutes celles qui sont relatives à la

conspiration de Georges et qui seront citées ci-après, est

tirée d'un Recueil en huit volumes in-8{o}, ayant pour titre:

PROCÈS INSTRUIT PAR LA COUR DE JUSTICE CRIMINELLE ET SPÉCIALE

DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE, SÉANTE À PARIS, CONTRE GEORGES,

PICHEGRU ET AUTRES, PRÉVENUS DE CONSPIRATION CONTRE LA

PERSONNE DU PREMIER CONSUL. PARIS, C.-F. PATRAS, IMPRIMEUR DE

LA COUR DE JUSTICE CRIMINELLE. 1804. (EXEMPLAIRE DE LA

BIBLIOTHÈQUE ROYALE.)

_Déclaration de Athanase-Hyacinthe Bouvet de Lozier, faite en

présence du grand juge, ministre de la justice._

Tome II, page 168.

C'est un homme qui sort des portes du tombeau, encore

couvert des ombres de la mort, qui demande vengeance de

ceux qui, par leur perfidie, l'ont jeté, lui et son parti,

dans l'abîme où il se trouve.

Envoyé pour soutenir la cause des Bourbons, il se trouve

obligé ou de combattre pour Moreau, ou de renoncer à une

entreprise qui était l'unique objet de sa mission.

Monsieur devait passer en France pour se mettre à la tête

d'un parti royaliste; Moreau promettait de se réunir à la

cause des Bourbons. Les royalistes rendus en France,

Moreau se rétracte.

Il leur propose de travailler pour lui et de le faire

nommer dictateur.

L'accusation que je porte contre lui n'est appuyée

peut-être que de demi-preuves.

Voici les faits; c'est à vous de les apprécier.

Un général qui a servi sous les ordres de Moreau,

Lajolais, est envoyé par lui auprès du prince à Londres;

Pichegru était l'intermédiaire: Lajolais adhère, au nom et

de la part de Moreau, aux points principaux du plan

proposé.

Le prince prépare son départ; le nombre des royalistes en

France est augmenté, et dans les conférences qui ont lieu

à Paris entre Moreau, Pichegru et Georges, le premier

manifeste ses intentions, et déclare ne pouvoir agir que

pour un dictateur et non pour un roi.

De là, l'hésitation, la dissension et la perte presque

totale du parti royaliste.

Lajolais était auprès du prince au commencement de janvier

de cette année, comme je l'ai appris par Georges.

Mais ce que j'ai vu, c'est, le dix-sept janvier, son

arrivée à la Poterie, le lendemain de son débarquement

avec Pichegru, par la voie de notre correspondance, que

vous ne connaissez que trop.

J'ai vu encore le même Lajolais, le vingt-cinq ou le

vingt-six de janvier, lorsqu'il vint prendre Georges et

Pichegru à la voiture où j'étais avec eux, boulevard de la

Madeleine, pour les conduire à Moreau, qui les attendait à

quelques pas de là. Il y eut entre eux, aux

Champs-Élysées, une conférence qui déjà nous fit présager

ce que proposa Moreau ouvertement dans la suivante qu'il

eut avec Pichegru seul; savoir: qu'il n'était pas possible

de rétablir le roi; et il proposa d'être mis à la tête du

gouvernement sous le titre de dictateur, ne laissant aux

royalistes que la chance d'être ses collaborateurs et ses

soldats.

Je ne sais quel poids aura près de vous l'assertion d'un

homme arraché depuis une heure à la mort qu'il s'était

donnée lui-même, et qui voit devant lui celle qu'un

gouvernement offensé lui réserve.

Mais je ne puis retenir le cri du désespoir et ne pas

attaquer un homme qui m'y réduit.

Au surplus, vous pourrez trouver des faits conformes à ce

que j'avance dans la suite de ce grand procès où je suis

impliqué.

_Signé_ BOUVET,

adjudant-général de l'armée royale.]

[En marge: Attitude du Premier Consul en apprenant la participation de

Moreau à la conjuration. Il veut, avant d'agir contre lui, que la

présence de Pichegru soit constatée.]

Ainsi, du milieu d'un suicide interrompu, sortait contre Moreau une

dénonciation terrible; dénonciation fort exagérée par le désespoir, mais

présentant cependant l'ensemble du complot. M. Réal, stupéfait, courut

aux Tuileries. Il trouva, comme d'usage, le Premier Consul s'arrachant

de bonne heure au sommeil, pour se livrer au travail. Le Premier Consul

était encore dans les mains de son valet de chambre Constant, lorsqu'aux

premiers mots de M. Réal, il lui mit la main sur la bouche, le fit

taire, et s'enferma seul avec lui pour entendre son récit. Il ne parut

point étonné. Cependant il refusa de croire entièrement à la déclaration

qui concernait Moreau. Il comprenait très-bien ce projet de réunir tous

les partis contre lui, d'employer Pichegru comme intermédiaire entre les

royalistes et les républicains; mais, pour croire à la culpabilité de

Moreau, il voulait que la présence de Pichegru à Paris fût bien

constatée. Si de nouvelles révélations levaient tous les doutes à cet

égard, le lien entre les royalistes et Moreau se trouvait établi, et on

pouvait aller droit à celui-ci. Du reste, il ne lui échappait aucun

accent de colère ou de vengeance; il paraissait plus curieux, plus

méditatif qu'irrité.

[En marge: La présence de Pichegru constatée.]

On songea de nouveau à interroger Picot, le domestique de Georges, pour

savoir s'il avait connaissance de la présence de Pichegru à Paris. On le

questionna le même jour, et, en y mettant beaucoup de douceur, on finit

par l'amener à s'ouvrir entièrement. Il déclara lui-même tout ce qui

était relatif à Pichegru et à Moreau. Il en savait moins que Bouvet de

Lozier; mais ce qu'il savait était plus significatif peut-être, car il

en résultait que le désespoir produit par la conduite de Moreau était

descendu jusque dans les derniers rangs des conjurés. Quant à Pichegru

il déclara l'avoir vu très-positivement à Paris, et peu de jours

auparavant; il affirma même qu'il y était encore. Quant à Moreau, il

raconta qu'il avait entendu les officiers de Georges exprimer le plus

vif regret de s'être adressé à ce général, qui était prêt à tout faire

manquer par ses prétentions ambitieuses[27].

[Note 27:

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 37 / 42 段